Mag-log inIl se tait. Le silence est total. Même les journalistes, derrière les cordons, ont cessé de mitrailler. L'émotion est palpable, épaisse comme l'encens.— Je ne vous demande pas de pleurer mon père, reprend Rabis. Il ne le voudrait pas. Il ne le mérite peut-être pas. Mais je vous demande de vous souvenir de lui comme il était vraiment. Pas comme le tyran qu'il a été. Pas comme le saint qu'il n'a jamais été. Comme un homme. Un homme qui s'est trompé, qui a souffert, qui a fait souffrir. Et qui, à la fin, a essayé de réparer.Il descend du pupitre. Il revient vers moi. Il s'assoit à côté de moi. Sa main trouve la mienne. Ses doigts s'entrelacent aux miens. Je sens son corps trembler légèrement. L'adrénaline qui redescend. L'émotion qui le submerge.— Tu as été parfait, murmuré-je.— Tu crois ?— Je sais. Ton père aurait été fier de toi.Il ferme les yeux. Une larme coule sur sa joue. Il ne l'essuie pas.La cérémonie continue. Le prêtre reprend la parole, dit des prières que personne n'éc
ANGÈLEL'église est pleine à craquer.Saint-Sulpice, choisie par Néron lui-même dans ses dernières volontés. Pas pour la foi, il n'en avait aucune. Pour la grandeur. Pour l'impression. Pour que le monde entier sache que même dans la mort, Néron Valesco faisait les choses en grand.Les colonnes corinthiennes s'élèvent vers la voûte, majestueuses, indifférentes. La lumière des cierges danse sur les dorures, sur les marbres, sur les visages graves de l'assistance. L'odeur de l'encens se mêle à celle des parfums de luxe, des fleurs blanches qui débordent de partout. Des lys, des roses, des orchidées. Une fortune en pétales.Je suis assise au premier rang, Louise dans mes bras. Elle dort, paisible, indifférente au bruit, à la foule, à la solennité du moment. Sa petite bouche entrouverte laisse échapper un souffle régulier. Sa main minuscule est refermée sur mon index. Elle ne sait pas qu'elle est à l'enterrement de son grand-père. Elle ne sait pas qu'elle est l'héritière d'un empire. Elle
Il est revenu vers moi. J'ai pris sa main. Ses doigts étaient glacés, mais ils se sont réchauffés au contact des miens. On est restés là, côte à côte, pendant que le cercueil descendait lentement dans la terre. Le bruit des cordes qui se déroulent, le grincement du mécanisme. Puis le bruit sourd, profond, définitif du bois qui touche le fond.Les pelletées de terre ont commencé à tomber. Un bruit mat, régulier, presque apaisant. La terre qui retourne à la terre. La vie qui retourne à la vie.Louise s'est réveillée. Elle a pleuré un peu, un petit cri plaintif. Je l'ai bercée contre moi. Elle s'est calmée. Elle a regardé le ciel. Les nuages qui passaient, lents, majestueux, indifférents à nos peines humaines. Les oiseaux qui volaient, libres, insouciants. Le vent qui faisait danse
Louise n'a pas pleuré. Elle a regardé ce visage ridé avec ses grands yeux bleus, sérieux, intenses. Comme si elle comprenait. Comme si elle disait au revoir à sa façon.Puis on est sortis de la chambre. On a appelé le médecin. Les formalités ont commencé. Le constat de décès, signé d'une main impersonnelle. Les papiers, les coups de fil, les démarches. Toute cette mécanique absurde qui entoure la mort, cette bureaucratie du chagrin qui vous empêche de pleurer vraiment parce qu'il faut remplir des formulaires, prévenir les uns et les autres, organiser la suite.Mais au milieu de tout ça, il y avait nous. Rabis, Louise et moi. Une famille. Soudée par l'épreuve. Unie par l'amour. Forte de tout ce qu'on avait traversé ensemble. Les guerres, les trahisons, les mensonges. Et maintenant, la mort.L'enterrement a
Elle pose sa tête sur mon épaule. Je l'entoure de mes bras. Louise est entre nous, petite chose chaude et vivante qui dort paisiblement.— Tu as entendu ce qu'il a dit ? je demande.— Chaque mot.— Il a dit que j'étais meilleur que lui.— Parce que c'est vrai.— Je ne sais pas si c'est vrai. Mais je vais essayer de l'être. Pour elle. Pour toi.Angèle se hisse sur la pointe des pieds et m'embrasse. Un baiser doux, tendre, plein de promesses et de larmes.— Tu l'es déjà, murmure-t-elle contre mes lèvres. Tu l'as toujours été.On redescend l'escalier. La maison est silencieuse. Le tic-tac de l'horloge résonne dans le hall. Le vent fait trembler les vitres. Dehors, le jour décline. La lumière devient dorée, presque irréelle.On s'installe dans le salon. On allume un feu dans
Sa voix se brise. Il ferme les yeux un instant. Quand il les rouvre, ils sont pleins de larmes.— Mais toi, ma petite Louise, tu peux faire mieux. Tu seras heureuse. Je ferai en sorte que le monde soit meilleur pour toi. Je ne sais pas comment. Je n'ai plus beaucoup de temps. Quelques jours. Peut-être quelques heures. Mais tout ce que j'ai, tout ce que j'ai construit, tout ce que j'ai amassé pendant soixante-dix ans de combat. C'est pour toi maintenant. Pour que tu aies le choix. Pour que tu ne sois jamais prisonnière comme je l'ai été. Pour que tu puisses être qui tu veux, aimer qui tu veux, vivre comme tu veux.Il lève les yeux vers moi. Ses yeux sont brillants, noyés de larmes, mais ils sont pleins d'une lumière que je ne leur ai jamais vue. Une lumière de paix, de sérénité, d'amour.— Rabis. Mon fils. Prends soin d'elle. Prends soin d'Angè
ANGÈLEOn se réveille en fin d'après-midi.La lumière a changé, elle est dorée maintenant, presque rouge. Le soleil se couche sur Paris et ça colore toute la pièce.Rabis dort encore. Je me lève sans
RABISParis défile sous nos pas.Je connais cette ville par cœur, j'y ai vécu toute ma vie, mais aujourd'hui je la redécouvre. À travers ses yeux. À travers ce qu'elle me fait voir.Elle s'arrête devant une librairi
NéronLe refus de Rabis reste suspendu dans l'air du bureau, une particule toxique que je ne peux ni absorber ni expulser. Les murs en verre ne reflètent plus que mon propre visage, pâli par la lumière froide des écrans boursiers. Pour la première fois, ce reflet me semble étranger. Un stratège san
AngèleLa routine est devenue une seconde peau, une armure que j’enfile chaque matin. Je suis le modèle de l’employée dévouée, l’architecte repentie et brillante. Néron observe, analyse, et je sens son regard satisfait peser sur moi comme un soleil mort. Il croit avoir gagné. Il croit avoir canalis







