Masuk
La pluie avait commencé avant l'aube.
Une pluie fine, froide et persistante qui enveloppait la ville d'un voile gris.
Amanda courait.
Ses chaussures étaient déjà trempées. Quelques mèches de cheveux collaient à son visage et son souffle était légèrement court, mais cela ne l'empêchait pas de sourire.
Elle était fatiguée. Terriblement fatiguée.
Et elle avait faim. Très faim.
Chez elle, il ne restait absolument plus rien à manger.
Elle avait ouvert ses placards la veille au soir, par réflexe, avant de se rappeler qu'ils étaient vides.
Son salaire devait tomber bientôt.
Alors elle attendait.
Elle avait simplement fait avec.
Comme souvent.
Ce matin-là, elle était partie le ventre vide après avoir bu un grand verre d'eau.
Pourtant, elle n'était pas malheureuse.
Amanda avait cette étrange capacité à ne pas laisser les difficultés définir sa vie.
Elle n'avait pas besoin de faire semblant.
Elle n'affichait pas un sourire pour convaincre les autres qu'elle allait bien.
Elle souriait parce qu'elle était réellement comme ça.
La vie lui avait appris à se contenter de peu.
Un bonjour chaleureux.
Un café offert par une collègue.
Une chanson qu'elle aimait à la radio.
Un rayon de soleil.
Un client sympathique.
Cela pouvait suffire à rendre sa journée meilleure.
Elle poussa enfin la porte de son lieu de travail.
— Bonjour !
Sa voix claire résonna dans la pièce.
— Bonjour, Amanda !
Elle adressa un immense sourire à sa collègue avant de déposer ses affaires.
Personne ne pouvait deviner qu'elle n'avait rien mangé.
Et Amanda n'avait aucune intention de le leur dire.
Elle enfila rapidement sa tenue de travail puis commença sa journée.
Les premiers clients furent agréables.
— Bonjour Amanda !
— Bonjour ! Comment allez-vous ?
— Très bien. Et vous ?
— Très bien aussi !
Elle plaisantait avec certains, conseillait les autres et accueillait chacun avec la même énergie.
Même lorsque son ventre se contractait douloureusement.
Même lorsque la fatigue lui rappelait qu'elle aurait aimé rester quelques minutes de plus dans son lit.
Puis arriva une cliente beaucoup moins sympathique.
— Excusez-moi, mais vous pourriez vous dépêcher ?
Amanda releva les yeux.
— Bien sûr, madame.
— Ça fait déjà plusieurs minutes que j'attends.
— Je suis désolée.
Toujours ce sourire.
Pas hypocrite.
Pas forcé.
Simplement naturel.
Elle termina de s'occuper d'elle avec professionnalisme.
Lorsque la cliente partit sans même un merci, Amanda haussa légèrement les épaules.
— Bon...
Et elle passa immédiatement à autre chose.
Pourquoi laisser une personne désagréable gâcher toute une journée ?
Elle avait déjà assez de raisons de sourire.
À quelques kilomètres de là, Matthieu quittait sa villa.
Sa journée commençait dans un univers radicalement différent.
La propriété était immense.
Une véritable demeure de multimilliardaire.
Des employés s'occupaient de chaque détail. Des agents de sécurité surveillaient les lieux en permanence. Ses voitures étaient impeccables et son chauffeur l'attendait déjà.
Matthieu n'avait jamais eu à réfléchir à ce qu'il mangerait le lendemain.
Il n'avait jamais ouvert un placard vide.
Jamais attendu désespérément un salaire pour pouvoir faire ses courses.
Il vivait dans l'abondance depuis suffisamment longtemps pour que ce genre de préoccupations lui paraisse presque abstrait.
Il monta dans sa voiture.
La pluie frappait les vitres tandis que le véhicule quittait la propriété.
Matthieu observait distraitement la ville.
Puis quelque chose attira son regard.
Une jeune femme.
Elle courait sous la pluie.
Sans parapluie.
Vêtue très simplement.
Rien de spectaculaire.
Et pourtant...
Matthieu tourna instinctivement la tête.
Son regard resta accroché à elle.
Elle était belle.
Terriblement belle.
Mais ce n'était pas uniquement son visage.
C'était cette énergie.
Cette façon qu'elle avait de courir sous cette pluie glaciale sans paraître réellement affectée.
Elle souriait.
Matthieu fronça légèrement les sourcils.
Pourquoi souriait-elle ?
Il la regarda quelques secondes supplémentaires.
Puis son corps réagit avant même qu'il ait le temps de comprendre ce qui lui arrivait.
Une excitation brutale.
Violente.
Incontrôlable.
Il serra les mâchoires.
Depuis quand une simple inconnue pouvait-elle provoquer une réaction aussi immédiate chez lui ?
Il détourna finalement les yeux.
Mais quelque chose venait de changer.
Une sensation étrange lui brûlait la gorge.
Une soif.
Une envie qu'il ne parvenait pas à identifier.
Il se retourna une dernière fois.
La jeune femme avait déjà disparu.
— Continuez.
Le chauffeur acquiesça.
Matthieu s'enfonça dans son siège.
Mais son esprit était resté derrière.
Avec cette inconnue.
Lorsqu'il arriva dans son bureau, il essaya de travailler.
Impossible.
Son regard revenait sans cesse vers cette image.
Une jeune femme courant sous la pluie.
Simple.
Souriante.
Intrigante.
Et incroyablement désirable.
Il appuya sur le bouton de son téléphone.
— Simon.
Quelques secondes plus tard, son assistant personnel entra.
— Monsieur ?
Matthieu releva les yeux.
— J'ai besoin que tu retrouves quelqu'un.
Simon attendit.
— Une femme que j'ai croisée ce matin.
— Vous avez son nom ?
— Non.
— Son prénom ?
— Non plus.
Simon resta silencieux.
— Vous avez au moins son numéro ?
Matthieu lui lança un regard presque agacé.
— Si je l'avais, je ne te demanderais pas de la retrouver.
— Bien sûr.
Simon sortit immédiatement son téléphone pour prendre des notes.
— Décrivez-la-moi.
Matthieu resta silencieux quelques secondes.
Il revoyait son visage.
Sa silhouette.
Ses vêtements simples.
Son sourire.
— Elle courait sous la pluie. Ce matin. Sur mon trajet.
— D'accord.
— Je veux savoir qui elle est.
Simon releva les yeux.
— Je vais faire le nécessaire.
— Non.
La voix de Matthieu se fit plus ferme.
— Je veux que tu la retrouves.
Il se leva lentement de son fauteuil et se dirigea vers la baie vitrée.
La pluie continuait de tomber sur la ville.
— Et lorsque tu l'auras retrouvée, tu me préviens immédiatement.
— Très bien.
Matthieu marqua une pause.
Puis il ajouta :
— Je veux la rencontrer demain matin.
Simon fronça légèrement les sourcils.
— Demain ?
— Huit heures.
— Dans votre bureau ?
— À huit heures tapantes.
Simon acquiesça.
— Compris.
Il quitta la pièce.
La porte se referma.
Matthieu resta seul.
Il posa une main contre la vitre froide.
Il ne connaissait même pas son nom.
Pourtant, il voulait la revoir.
Et il était bien décidé à obtenir ce qu'il voulait.
Demain matin, à huit heures, cette inconnue entrerait dans son bureau.
Il ne savait pas encore pourquoi.
Mais il avait la certitude d'une chose.
Cette rencontre ne serait pas anodine.
Simon quitta le bureau de Matthieu avec une expression fermée.La conversation qu'il venait d'avoir avec son patron continuait de tourner dans sa tête.Amanda était partie en larmes.Elle avait vu quelque chose qu'elle n'aurait jamais dû voir de cette manière.Et surtout, personne ne l'avait prévenue que Lucie se trouvait dans le bureau.Simon prit l'ascenseur.Lorsqu'il arriva au rez-de-chaussée, il se dirigea directement vers l'accueil.Les deux réceptionnistes levèrent les yeux vers lui.Elles comprirent immédiatement qu'il venait pour Amanda.— La jeune femme qui est montée voir Monsieur Cliff tout à l'heure, demanda Simon.La première réceptionniste déglutit.— Amanda ?— Oui.Il resta parfaitement calme.— Qui lui a indiqué qu'elle pouvait entrer di
Simon resta quelques secondes immobile dans le couloir.Il regardait les portes de l'ascenseur qui venaient de se refermer derrière Amanda.Il n'arrivait pas à comprendre ce qu'il venait de voir.Amanda pleurait.Pas quelques larmes discrètes.Elle était complètement bouleversée.Son visage était ravagé par le chagrin et elle avait fui sans même prendre le temps de lui répondre.Simon connaissait Matthieu depuis suffisamment longtemps pour connaître son fonctionnement.Il connaissait son caractère.Ses habitudes.Ses relations avec les femmes.Des femmes étaient déjà sorties de ce bureau après avoir passé du temps avec Matthieu.Simon en avait vu.Il savait parfaitement que son patron avait toujours entretenu des relations très libres avec certaines femmes.Mais ja
Amanda sortit du bureau de Matthieu comme si elle fuyait quelque chose.Elle avançait trop vite, incapable de regarder derrière elle.Ses yeux étaient remplis de larmes.Elle ne voyait presque plus le couloir.Elle voulait simplement partir.À quelques mètres de là, Simon arrivait dans la direction opposée, un dossier à la main.Amanda tourna brusquement au détour du couloir et le percuta de plein fouet.— Amanda ?Le dossier glissa presque des mains de Simon.Il la rattrapa par réflexe avant qu'elle ne perde l'équilibre.Puis il vit son visage.Ses yeux rouges.Ses joues couvertes de larmes.Son expression complètement bouleversée.Simon resta interloqué.— Amanda ? Qu'est-ce qui vous arrive ?Elle ouvrit la bouche.Aucun son ne sortit.Simon regarda en direction du bureau de Matthieu.Puis de nouveau Amanda.— Que s'est-il passé ?Elle secoua rapidement la tête.— Rien.Sa voix tremblait.— Je dois partir.— Attendez.Mais elle ne l'écoutait déjà plus.Elle se dégagea doucement de s
Le déjeuner touchait à sa fin. Amanda posa doucement sa fourchette et regarda James avec un petit sourire. Elle avait parlé beaucoup plus qu’elle ne l’aurait imaginé. De son enfance. De son père disparu alors qu’elle n’avait qu’un an. De sa mère et de cette relation douloureuse qu’elle n’avait jamais vraiment comprise. Elle ne s’était pas sentie jugée. Pas une seule fois. — Merci, dit-elle finalement. James releva les yeux. — Pour quoi ? — De m’avoir écoutée. Il sourit. — Je vous avais dit que vous pouviez parler si vous en aviez envie. Amanda baissa les yeux avant de sourire à son tour. — Je ne parle jamais autant. — Alors je suis privilégié. Elle rit doucement. Lorsqu’ils sortirent du restaurant, James resta quelques secondes devant la porte. — Si vous voulez, on peut garder contact. Amanda hésita. Puis elle lui donna son numéro. Quelques secondes plus tard, son téléphone vibra. Nouveau contact : James. Amanda regarda l’écran avec un petit
Amanda marchait à côté de James sans vraiment savoir pourquoi elle avait accepté de le suivre.Quelques minutes plus tôt, elle était encore seule sur ce banc, les yeux rougis, enfermée dans ses pensées.Et maintenant, elle se dirigeait vers un petit restaurant avec un homme qu’elle ne connaissait que depuis quelques minutes.Pourtant, elle ne se sentait pas en danger.James ne cherchait pas à se rapprocher d’elle.Il ne la touchait pas.Il ne lui faisait pas de compliments.Il ne lui posait pas de questions indiscrètes.Il marchait simplement à côté d’elle.— Vous êtes sûre que ça va ? demanda-t-il doucement.Amanda eut un petit sourire.— Non.James la regarda brièvement.— C’est déjà plus honnête.Elle laissa échapper un léger rire.— Vous êtes toujours comme ça ?— Comme quoi ?— Direct, mais pas trop.Il réfléchit.— Je ne sais pas. Je crois que je préfère laisser les gens parler quand ils en ont envie.Amanda hocha doucement la tête.Cette phrase lui plut.Ils arrivèrent devant u
Matthieu n'arrivait plus à travailler.Depuis deux jours, Amanda occupait chacune de ses pensées.Il avait essayé de se concentrer.Les réunions s'étaient enchaînées.Des contrats avaient été signés.Des décisions importantes avaient été prises.Mais entre deux dossiers, son esprit revenait toujours au même endroit.Amanda.Il posa brutalement son stylo sur son bureau.— Ça suffit.Il se leva.Il fit quelques pas dans son immense bureau avant de revenir vers la fenêtre.Valdoria s'étendait sous ses yeux.D'habitude, cette vue lui procurait une sensation de contrôle.Aujourd'hui, elle ne signifiait rien.Parce qu'il y avait une chose qu'il ne pouvait pas contrôler.Une femme.Une seule.Amanda.Il ferma les yeux.Il revit son visage.Ses yeux lorsqu'il s'était approché.Ses larmes.Son recul.Et cette expression qu'il n'arrivait toujours pas à comprendre.Avait-elle eu peur de lui ?Ou avait-elle simplement été dépassée par ce qu'elle ressentait ?Il n'en savait rien.Et cette incertit







