LOGINSloane Whitfield, 24 ans, signe enfin le bail de ses rêves : un T3 lumineux à un loyer improbable, deux chambres et un salon rien que pour elle. Le premier soir, elle trouve un inconnu dans sa cuisine, en train de redresser un tableau accroché de travers. C'est son propre patron, Dashiell Kingston, PDG aussi glacial que redouté, qui loue la deuxième chambre depuis des mois sous un nom d'emprunt, à l'abri des regards du conseil et de la presse. Aucun des deux ne peut rompre le bail sans finir ruiné. Alors ils cohabitent, entre règles collées sur le frigo, silences tendus et fous rires qu'aucun des deux n'avait vu venir. Elle fredonne faux dès qu'elle ment ou qu'elle panique. Il redresse frénétiquement tout objet de travers dès que le stress le rattrape. Deux tics, deux armures, et une alchimie qui devient vite ingérable. Ce que Sloane ignore, c'est que Dash se cache pour une raison bien plus grave qu'une simple envie de discrétion : un pacte signé par son défunt père le force à se marier avant ses 33 ans, et à le rester un an complet, sous peine de perdre le groupe familial au profit d'un actionnaire sans scrupules. Quand la menace se rapproche, Dash n'a plus qu'une option pour sauver son entreprise : demander à sa colocataire de devenir, sur le papier, sa femme.
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Le stylo qu'on me tend a le poids d'un objet de famille. Je le soupèse, je le repose au bord de la feuille, exactement là où l'agent l'avait posé, et je me dis que c'est peut-être le geste le plus adulte que j'aurai accompli de ma vie. Dehors, la pluie raye la vitre en longues rivières grises. Dedans, ça sent la cire, le café tiède et le papier fraîchement imprimé. J'ai vingt-quatre ans, mes cheveux collent à ma nuque et il y a un trou dans la couture de ma manche droite que je cache avec mon pouce depuis une heure.
Le dossier ouvert sur le bureau annonce trois pièces. Un séjour. Deux chambres. Une cuisine. Une salle de bain. Un balcon assez large pour deux chaises pliantes et une plante que je tuerai probablement en trois semaines. Et un loyer que j'ai relu quatre fois, en plissant les yeux, persuadée qu'un chiffre s'était trompé de virgule, ou que la ligne du dessous allait tout annuler, comme dans ces contrats de cinéma où la fille pauvre décroche un appartement trop beau et se réveille dans une comédie.
L'agent me regarde signer. Il a ce sourire fatigué des gens qui ont expliqué la même chose onze fois avant midi. Il ne me parle pas de la vue, ni des voisins, ni de la cave. Il parle de charges, de dépôt de garantie, de préavis, et je hoche la tête à chaque phrase comme si je comprenais la fiscalité d'un pays étranger. En réalité, je calcule. Je calcule vite et mal, dans cette partie de mon cerveau qui fonctionne toujours pendant que l'autre fait semblant d'être une personne sûre d'elle.
Ce loyer, c'est un tiers de ce que je gagnerai à partir de demain. Demain. Mon premier jour. Le groupe Kingston, un nom qui m'a fait baisser la voix au téléphone quand ils m'ont appelée pour le poste, comme si prononcer ce nom trop fort allait faire apparaître quelqu'un dans mon couloir. Assistante de direction. Assistante du directeur général, plus précisément. Assistante du patron en personne, celui dont la presse économique parle en le qualifiant de redoutable, de glacial, de prévisible. Je n'ai jamais rien lu de plus rassurant avant un entretien d'embauche.
Alors, oui, un tiers de mon salaire pour trois pièces lumineuses dans un quartier où les fenêtres ont des moulures, c'est une anomalie. C'est exactement le genre d'anomalie qu'on ne questionne pas deux fois, parce qu'à la deuxième question, quelqu'un d'autre dit oui à votre place.
J'ai posé la question une fois quand même.
L'agent a répondu que le propriétaire voulait louer vite, qu'il était en voyage, qu'il gérait tout à distance, qu'un bien atypique se loue parfois mal, que la cuisine est ancienne, que le chauffage est collectif, que le parquet grince. Mille petites laideurs jetées en vrac pour justifier un miracle. J'ai pris chacune d'elles comme une offrande. Un parquet qui grince, j'adore ce bruit. Une cuisine ancienne, je la repeindrai en vert sauge. Le chauffage collectif, parfait, je n'aurai pas à y penser.
Il tourne une page un peu trop vite. Je vois passer un paragraphe, deux lignes grasses, le mot ensemble, un tampon, et puis plus rien, la page suivante, un tableau de charges. Je ne demande pas. Je suis trop occupée à essayer de respirer normalement.
— Vous avez un garant, demande-t-il.
Je fredonne.
Trois notes, montantes, un peu fausses, le début d'un air que je ne connais même pas, quelque chose entre une comptine et une sonnerie de téléphone. Ça sort tout seul, entre la question et ma réponse, un petit pont musical que personne n'a demandé. Je le sais, je l'entends, je m'entends, et je ne peux pas l'arrêter. C'est mon corps qui décide. Ma mère, elle, éternue quand elle ment. Moi, je fredonne. Pas juste quand je mens. Aussi quand j'ai peur, quand j'ai honte, quand on me prend en défaut, quand un ascenseur descend trop vite. Je fredonne faux, toujours, parce que quand on fredonne faux, on ressemble à quelqu'un qui chante, et personne ne pense à chercher la panique dans quelqu'un qui chante.
— Ma mère, dis-je. Oui, ma mère peut se porter caution.
Je ne le lui ai pas encore demandé. Je le lui demanderai ce soir, en préparant une excuse courte, en essayant d'oublier que la dernière fois que je lui ai demandé quelque chose, elle m'a parlé pendant quarante minutes de son dos.
Je fais un pas. Le plancher craque.Il ne sursaute pas. Il se retourne, très lentement, comme quelqu'un qui a déjà calculé la probabilité de ma présence et qui n'a pas besoin de s'y préparer.— Vous ne dormez pas, dit-il.C'est moi qui viens de le dire. C'est sorti avant que je le décide, sur un ton de constat, comme si j'avais le droit de constater quoi que ce soit sur lui. Il me regarde. Il n'a pas de réponse préparée, et je vois très nettement que cette absence de réponse préparée le dérange plus que ma présence.— Non.— Il est trois heures du matin.— Je sais.— Vous vous êtes levé pour ranger des livres.— Non, dit-il. Je ne dormais pas, et je suis passé par là.Il se retourne vers l'étagère. Il prend un volume, le poche, il le remet en place, et là, dans ce geste, je vois quelque chose que je n'ai pas vu avant, je vois que ses mains ne sont pas normales, je veux dire que ce ne sont pas des mains fatiguées, ce sont des mains qui travaillent, qui font des choses depuis des heures
Je reste seul avec un document ouvert, un porte-stylo parfaitement aligné, et une odeur qui n'est pas la mienne, do 2nt je viens d'apprendre qu'elle est douce, et qu'un seul fait remet en circulation. Je me lève. Je fais deux pas vers la fenêtre. Il y a une grue, un nuage bas, une ville qui continue de fonctionner sans savoir que j'ai une fenêtre et que derrière cette fenêtre, à l'autre bout d'un trajet d'ascenseur, quelqu'un va rentrer ce soir dans un appartement où il y a une table pliante, une nappe que je déteste, trois coussins beiges et une fille qui fredonne faux en croyant que personne ne l'entend.Je retourne m'asseoir.Le porte-stylo est de travers.Je le redresse. Puis je le redresse encore, de deux millimètres, et je m'arrête au moment où je m'apprête à le faire une troisième fois, la main en l'air, comme un homme surpris en train de prier.Dehors, le mercredi continue.Moi, je commence à perdre la première manche.SloaneÀ trois heures onze du matin, je me réveille avec l
DashPresley Marsh entre dans mon bureau à onze heures et quart, sans frapper, comme elle l'a toujours fait, et il y a dans cette habitude une revendication que je n'ai jamais eu le courage de lui retirer, parce que la retirer aurait signifié une conversation, et que toute conversation avec elle finit par ressembler à une négociation dont je sors perdant. Elle porte un tailleur sombre qui coûte probablement le loyer mensuel d'un appartement, elle tient une tablette contre sa hanche comme on tient un plateau, et elle traverse la pièce sans regarder le mobilier, ce qui est la marque des gens qui ont déjà vu tous les meubles et qui savent exactement où se trouve le fauteuil.Elle s'assied sans y être invitée. Je continue de lire le document ouvert devant moi, parce que lever les yeux sur elle le premier jour de la semaine serait une erreur de position, et j'ai besoin de garder la mienne. Je tourne une page. J'entends sa tablette se poser sur le cuir. J'entends le tissu de son bras frotte
Hux reprend.— Attends. Tu vis avec lui, chez toi, dans ton appartement, dans ton appartement à toi, celui avec deux chambres, celui dont tu m'as parlé pendant une heure et quart en disant que tu allais mettre le bureau dans la deuxième chambre et une plante.— Il y a une plante.— Dans la deuxième chambre.— Dans la deuxième chambre, il y a son lit.Il y a un nouveau silence. Puis il dit le mot. Il dit le mot avec une lenteur d'expert, un mot en deux syllabes, un mot qui a manifestement une place précise dans son système.— Colocation.— Oui. Voilà. C'est une colocation.— Une colocation forcée, dit-il, en se rassoyant. Alors là. Alors là, Sloane, ça, c'est un terrain à problèmes. Pas moralement, je m'en fiche, moralement je m'en fiche totalement, je suis très ouvert, tu le sais, mais humainement, humainement, tu mets deux personnes dans un espace clos avec une salle de bain unique et un seul frigo, c'est une configuration à conflits, et les conflits, ça fait du cortisol, et le corti












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