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Chapitre 2 : Pas inquiet

Author: Darkness
last update Huling Na-update: 2025-12-03 23:14:55

Camille 

Elle me tend la main. Je la serre. Sa paume est rêche, marquée par le travail et les produits chimiques. Une main qui creuse, gratte, s’exprime. La mienne, si précieuse, si protégée, semble soudain fragile et inutile.

— Tu veux voir où je crée la rage, Camille ?

Elle a dit « tu ». Et elle ne parle plus de ses tableaux. Elle parle de l’antre. Du lieu de naissance du chaos. C’est une invitation. Un point de non-retour.

Je pense à Léo. Aux saint-jacques qui vont refroidir. Au canapé beige, aux discussions sur le prochain chantier. À la vie lisse, prévisible, parfaite qui m’attend.

— Oui.

La réponse précède la pensée. Elle est là, sortie du même endroit obscur que celui qui m’a fait mentir à l’homme que j’aime.

Eléna sourit, vraiment, cette fois. Un éclair blanc dans le visage sombre.

— Suis-moi.

Elle se retourne et marche vers la sortie, sans vérifier si je la suis. Elle sait que je vais le faire. Elle sait déjà des choses sur moi que j’ignore.

Je prends une dernière inspiration, l’air de la galerie, saturé de parfums et de faux-semblants. Puis je mets un pied devant l’autre. Je la suis. Je laisse derrière moi la femme que je suis censée être, et je marche vers la déchirure.

Léo

Je la laisse refroidir, les saint-jacques. Je les mets dans une assiette, je couvre de film alimentaire, je range au frigo. Chaque geste est méthodique, un peu trop appuyé. Je fais du bruit avec la porte du lave-vaisselle, avec le tiroir des couverts. Comme si le bruit pouvait combler le silence de l’appartement.

Elle a dit « une petite heure ». Il est vingt-et-une heures quarante-cinq.

Je ne suis pas inquiet. Pas encore. C’est une autre émotion, plus sourde, qui commence à se lover au creux de mon estomac. Une prémonition froide. Je déteste l’imprévu. Je conçois des structures qui résistent aux vents, aux séismes. Je planifie. Camille aussi. Nos vies sont un plan bien dessiné, avec des marges de tolérance raisonnables. Une heure de retard, c’est dans la marge. Deux heures, ça commence à déformer la ligne.

Je sors sur le balcon. Notre balcon. J’ai dessiné la rambarde en verre dépoli pour qu’elle offre une vue parfaite sur le parc, sans obstruction. Ce soir, la vue est brouillée par quelque chose en moi. Je cherche son visage dans la foule en bas, sur le trottoir éclairé par les réverbères. Rien.

Je prends mon téléphone. Je ne l’appelle pas. Je l’ai déjà fait une fois. Faire le conjoint qui contrôle, c’est tracer une première fissure dans le parement lisse de notre confiance. Je déteste les fissures. Je consulte nos messages partagés. Rien depuis son « À ce soir mon amour » envoyé à quinze heures, avant sa répétition.

La répétition.

Je tape le numéro du conservatoire sur mon téléphone. La standardiste répond, voix lasse.

— Je cherche Camille Vartan, elle devait avoir une répétition en salle Berlioz ce soir…

— Salle Berlioz ? Non, monsieur. Elle était réservée jusqu’à dix-huit heures par l’orchestre de chambre. Ils sont partis depuis longtemps.

Un blanc. Un court-circuit dans mon cerveau d’architecte. Les données ne coïncident pas.

— Vous êtes sûr ? Elle m’a dit…

— Sûre, oui. Personne ce soir après eux.

Je remercie, je raccroche. La main qui tient le téléphone est moite. Les données. Les faits. Faits : elle n’était pas en répétition. Donc elle était ailleurs. Elle a menti. Pourquoi ment-on ? Pour se protéger. Ou pour protéger quelque chose. Quelqu’un.

La froideur en moi se cristallise. C’est du verre pilé maintenant. Je rentre, je ferme la porte-fenêtre derrière moi. Le bruit sec du verre qui claque dans son cadre me fait sursauter. Je déteste sursauter.

Je me mets à ranger. Inutilement. L’appartement est déjà rangé. Je remets d’équerre des livres déjà droits. Je nettoie une tache imaginaire sur le plan de travail en marbre. Mon esprit, lui, cherche le plan. Le plan de son mensonge.

Où aurait-elle pu aller ? Les copines ? Elle en a peu, et elles m’appellent toujours si elle va mal. Un verre après le travail ? Elle déteste l’alcool, sauf un verre de vin à l’occasion. Shopping ? Trop tard, les magasins sont fermés.

Il me reste l’option que je ne veux pas considérer. Celle qui fait que le verre pilé dans ma poitrine se met à tourner, à lacérer.

Je prends mon ordinateur, je l’ouvre. Je n’y crois pas. Je vais juste vérifier. Par élimination. Je me connecte à notre compte cloud partagé. Nous partageons nos localisations, par commodité, pour se retrouver après le travail. Une fonction que nous n’utilisons jamais vraiment. Jusqu’à ce soir.

Je clique sur son icône. Le cercle bleu tourne. Puis il se fixe. Et se met à clignoter.

Il n’est pas au conservatoire.

Il est dans le Marais. Rue de Thorigny. Un point immobile depuis… je zoome… depuis plus de deux heures. Je cherche sur la carte. C’est une rue étroite, pleine d’ateliers d’artistes, de petites galeries.

Une galerie.

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