LOGINCamille
Mais elle n’est pas un « objet ». C’est ça le problème. Elle est un sujet. Une force. Un champ magnétique. Désirer Eléna, ce ne serait pas désirer un corps de femme. Ce serait désirer un orage. Se jeter dans un incendie. C’est le contraire du désir rassurant que je connais. C’est un désir qui promet de tout consumer, de tout réduire en cendres, y compris cette idée si stable que j’avais de moi-même : Camille, la violoniste, la compagne de Léo. Une femme droite.
Léo grogne mon nom, son souffle est court, brûlant contre mon oreille. Il est proche. Son corps est tendu, tout entier concentré sur cette fusion, sur cette reconquête. Il veut que je sois avec lui, pleinement, comme avant. Il le mérite. Il a tout construit pour nous.
Je me mets à bouger sous lui, à répondre à ses mouvements. Je fais semblant d’être emportée. Je laisse échapper des sons, des mots rauques. Je joue la partition. Je suis une musicienne, après tout. Je sais jouer ce qu’on attend de moi.
Suis-je en train de jouer l’amour avec l’homme que j’aime ?
L’horreur de cette pensée me transperce plus profondément que n’importe quel plaisir physique. Les larmes me montent aux yeux. Je les retiens. Je les transforme en un gémissement plus fort, plus aigu. Léo y voit l’apogée. Il s’abandonne enfin, un long frisson le parcourant, son poids s’écroulant sur moi, chaud, moite, familier.
Il reste là un moment, le visage enfoui dans mon cou. Son cœur bat contre le mien, un galop furieux qui se calme peu à peu. Il murmure quelque chose que je n’entends pas. Un mot doux, un « je t’aime » sans doute.
Le silence qui suit est épais, peuplé de fantômes.
Il se retire finalement, m’embrasse rapidement sur l’épaule, et se dirige vers la salle de bain. J’entends l’eau couler.
Je reste allongée sur le dos, les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Mon corps est moite, marqué par le sien. L’odeur de notre amour flotte dans l’air. Un amour réel. Concret. Qui a construit ces murs autour de nous.
Mais à l’intérieur de moi, c’est le chaos.
Ce n’est pas de la culpabilité. C’est plus profond. C’est une révélation de l’être. Comme si, pendant toutes ces années, je n’avais écouté qu’une seule note, belle et pure, en croyant que c’était toute la musique. Et soudain, quelqu’un a fait résonner un accord étranger, dissonant, qui fait trembler mes fondations et me montre l’existence d’une harmonie que je ne soupçonnais pas. Une harmonie sauvage, interdite.
Je ne suis pas lesbienne. La pensée revient, mais elle sonne faux, maintenant. Comme un mensonge. Comme si j’essayais de me rassurer avec des étiquettes qui n’ont plus de sens.
Peut-être que « lesbienne » n’est pas le mot. Peut-être que le mot, c’est juste « Eléna ». Un désir qui ne concerne qu’une personne. Une exception cataclysmique à toutes les règles de ma vie.
La porte de la salle de bain s’ouvre. Un rai de lumière tranche l’obscurité. Léo revient, se glisse dans le lit. Il me prend dans ses bras, me colle contre lui, dans la cuillère parfaite que nos corps forment depuis toujours. Son souffle devient régulier, profond. Il s’endort, apaisé, convaincu d’avoir scellé la brèche, d’avoir réaffirmé notre monde.
Moi, je reste éveillée.
Je regarde, à travers la fenêtre, les lumières de la ville. Quelque part, de l’autre côté de Paris, dans un atelier en désordre, il y a une femme qui dort peut-être, ou qui peint dans la nuit. Une femme qui a vu la fêlure en moi. Et qui, au lieu de vouloir la colmater, a semblé vouloir y glisser les doigts pour l’élargir.
Et le pire, le plus terrifiant, le plus inavouable…
C’est que dans le noir, tandis que l’homme que j’aime dort paisiblement contre moi, tout mon être, mon corps encore frémissant, mon esprit en émoi, mon âme bouleversée…
… tout en moi désire cette déchirure.
Il continue. Ses yeux ne quittent pas les miens. Je vois qu'il apprend. Qu'il enregistre. Qu'il fait sien ce geste qui vient d'une autre.— Ce n'est pas elle, dis-je. Ce n'est plus elle. C'est toi. C'est nous.— Oui. Nous.Sa main accélère légèrement. Je sens l'orgasme monter. Mais je ne veux pas encore. Pas si vite.— Attends, dis-je.Il s'arrête.— Pas comme ça. Pas encore.Je me dégage doucement. Je le fais rouler sur le ventre. Je m'assois
Je n'ai rien retenu.Elle est de l'autre côté de cette porte, dans les bras de son mari, et moi je suis là, par terre, comme une merde, à pleurer pour la première fois depuis l'enfance.Pourquoi je pleure ?Parce qu'elle a dit non. Parce que ce non est définitif. Parce que pour la première fois de ma vie, j'ai voulu quelque chose – quelqu'un – vraiment, totalement, et qu'on me l'a refusé.Non.Ce n'est pas ça.Je pleure
Camille---La chambre est plongée dans la pénombre. Une seule lampe allumée, sur la table de nuit, qui projette des ombres douces sur les murs. La porte est fermée. Le monde extérieur n'existe pas.Léo est allongé sur le lit. Nu. Il me regarde avec une intensité qui me fait trembler.Je suis debout au pied du lit. Nue aussi. Nos regards ne se lâchent pas.— On ne l'a jamais fait comme ça, dis-je.— Non. Jamais.— On va le faire.
Je descends le long de son cou. Je pose mes lèvres sur sa pomme d'Adam. Je sens sa déglutition. Je descends encore. Son torse. La cicatrice qu'il a depuis l'enfance, sous la clavicule gauche – une chute de vélo, m'a-t-il raconté un jour. Je l'embrasse. Cette cicatrice que je connais, que j'ai oubliée, que je redécouvre.Mes larmes coulent maintenant. Je ne les retiens pas. Elles tombent sur sa peau, se mêlent à sa sueur.— Je t'aime, dis-je contre son ventre. Je t'aime tellement.Je descends encore. Son sexe. Je le prends dans ma bouche. Pas avec frénésie. Avec lenteur. Avec application. Chaque mouvement est une prière. Chaque caresse de ma langue est un s
Camille---Je suis là, dans l'entrée de notre appartement, le dos plaqué contre la porte que je viens de refermer.Elle est de l'autre côté.Je l'entends presque respirer, hésiter, espérer peut-être. Mon front touche le bois froid. Ma main est encore sur la poignée. Il suffirait de si peu. Tourner le poignet. Tirer. La revoir.Mon corps entier est une corde tendue. Chaque cellule de ma peau se souvient. La courbe de sa nuque quand elle se penchait vers moi. Le goût de sa salive. La pression de ses doigts sur mes hanches.
Il s'approche d'elle.— Tu n'es pas responsable de tout. Tu as fait ta part de dégâts, c'est vrai. Mais Camille aussi. Et moi aussi, peut-être. On est trois personnes qui ont fait des choix. Trois personnes qui ont souffert. Trois personnes qui cherchent à s'en sortir.Eléna lève les yeux vers lui.— Qu'est-ce que tu attends de moi ? demande-t-elle.— Rien. Je n'attends rien. Je voulais juste que tu saches que je ne te hais pas. Je devrais, peut-être. Mais je ne te hais pas. Je te plains. Parce que tu es seule. Parce que tu vas retourner dans ton atelier vide, avec tes toiles déchirées, et que tu n'auras personne. Nous, on s'aime. On se bat. On a une chance. Toi, tu n'as rien.La cruauté de ses mots me glace.Eléna encaisse. Elle ne bronche pas.— Tu as raison, dit-elle doucement. Je n'ai rien. Je n'ai jamais rien eu. Et c'e







