Mag-log in— Margaux Nous sommes seuls dans le penthouse, Adrien et moi, et la pièce me paraît plus grande que les autres jours. Le soir est tombé, la baie vitrée est un rectangle sombre avec la ville dessous, des lumières qui ne font pas de bruit. Je suis entrée, j'ai posé mon sac, j'ai enlevé mes chaussures, et je suis restée debout près du canapé, à deux mètres de lui, sans savoir où me mettre. Il ne bouge pas. Il me regarde. Il a cette façon de me regarder qui ne me demande rien et qui me donne tout de même quelque chose, cette attention qui ne me presse pas. Je sens l'air entre nous, cette distance que nous avons fixée sans jamais en parler, ces deux mètres qui sont peut-être la chose la plus intime que nous ayons partagée jusqu'ici. — Tu as mangé ? il demande. — Oui. — Bien. Un silence. Je regarde mes pieds. Je les sens nus sur le parquet. Je les remue un peu. — Le déjeuner s'est bien passé ?
— Margaux J'arrive à la tour avec dix minutes d'avance, ce qui ne me ressemble pas ; je n'ai pas envie d'arriver en retard, je n'ai pas envie d'arriver en avance non plus, mais je n'ai pas trouvé le moyen de faire autrement, alors j'ai pris mes affaires et je suis sortie de l'atelier en laissant Romain finir de ranger les pinceaux. Je ne sais pas ce qui m'attend. Je sais seulement que je dois traverser ce hall, prendre l'ascenseur, monter au dernier étage, et m'asseoir à une table avec des gens qui ne m'attendent pas. Le hall est grand, clair, avec des plantes vertes et des fauteuils bas. Je marche vers l'ascenseur. J'entends mes talons sur le sol, ce bruit net qui me donne une contenance que je n'ai pas. Je regarde l'écran au-dessus des portes, le chiffre qui descend, et je sens cette petite tension dans ma poitrine que je commence à connaître. Les portes s'ouvrent. Typhaine est là. Je m'arrête. Elle est dans l'ascenseur, un d
Je m'approche d'elle. Je suis assez près pour voir la ligne de sa mâchoire, le petit pli au coin de sa bouche. — Tu savais qu'elle allait me voir ? Tu savais qu'elle allait entrer ? — Non. — Tu savais qu'elle pouvait entrer ? Elle ne répond pas tout de suite. Elle détourne les yeux, une seconde, puis elle les ramène sur moi. — Oui. Je reste immobile. Je sens quelque chose se refermer dans ma poitrine, lentement, comme une porte qu'on pousse sans bruit. — Tu savais que la porte était ouverte. — Elle n'était pas ouverte. Elle était entrouverte. — Tu savais. — J'ai pensé qu'elle ne viendrait pas. — Mais tu as laissé la porte entrouverte. Elle ne répond pas. Le silence dure assez pour que je comprenne. Je recule d'un pas. Puis d'un autre. — Tu as joué. — Je n'ai pas joué. — Tu as laissé la porte entrouverte et tu t'es mise là où elle pouvait te voir. — Elle ne devait pas venir. — Mais elle est venue. Typhaine ne dit rien. Je la regarde et je sens mont
Elle se lève enfin. Elle est plus grande que moi, ou peut-être qu'elle se tient plus droite ; je ne sais pas. Elle passe près de moi sans me toucher, et son parfum reste dans l'air une seconde de trop, quelque chose de boisé, de propre, de froid. — Tu as de la chance, dit-elle depuis le couloir. Adrien n'est pas Baptiste. Il ne te trompera pas. Il te laissera partir. Elle disparaît. La porte de l'ascenseur s'ouvre, se referme. Je reste seule dans le salon, la carte dans la poche, et je m'aperçois que mes mains tremblent ; je les regarde comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre, et je les pose à plat sur le dossier du fauteuil pour les calmer. Adrien descend quelques minutes plus tard. Il me trouve debout au même endroit. Il s'arrête sur la dernière marche, me regarde, et je vois qu'il comprend qu'il s'est passé quelque chose avant qu'il entre. — Odile est venue. — Oui. — Qu'est-ce qu'elle a dit ? Je sors la carte de ma poche et je la lui tends. Il la prend, la lit, la r
— Margaux La carte est posée sur le comptoir de l'atelier quand j'arrive le lendemain matin, glissée entre deux pots de pigment que Romain a rentrés la veille. Le papier est épais, crème, avec un liseré doré qui accroche la lumière grise de la baie vitrée ; je le touche avant de le lire, je sens le relief des lettres, le nom d'Odile Valmont imprimé en haut à gauche avec une précision qui ne laisse aucune place à l'hésitation. Je ne sais pas comment elle est entrée ici. Je ne sais pas qui lui a ouvert. Je sais seulement qu'elle a trouvé le moyen de poser sa main dans mon espace sans que je la voie faire, et cette pensée me serre la nuque plus longtemps que le texte lui-même. Je retourne la carte. « Bienvenue dans la famille. Profite-en tant que ça dure. » Pas de signature. Pas besoin. Le mot famille est écrit avec cette même encre noire, nette, sans fioriture, et je reste les yeux dessus comme si l'encre allait finir par me dire autre chose que ce qu'elle dit. Profite-en tant que
Je m'assieds sur le canapé. La tablette reste allumée devant moi. Je n'ai pas envie de la regarder, mais je n'ai pas envie de la repousser non plus. Je reste là, les mains sur les genoux, à écouter le silence de l'appartement. Mon téléphone vibre. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je le sors de ma poche et je regarde l'écran : Inès. Puis Typhaine. Puis un numéro que je ne connais pas. Puis un autre. Puis encore un autre. — Qu'est-ce que je fais ? je demande. — Tu ne réponds pas à ceux que tu ne veux pas entendre. — Et à Inès ? — À Inès, tu réponds. Je regarde l'écran. Le nom d'Inès revient encore. Je finis par décrocher. — Margaux ? Enfin ! Qu'est-ce qui s'est passé ? J'ai vu les articles, j'ai vu les photos, je n'arrive pas à croire que tu… — Inès. Pas au téléphone. Viens à l'atelier. Dans une heure. Un silence. — Tu vas bien ? — Non. Mais je viens à l'atelier. — J'arrive. Je raccroche. Adrien ne m'a pas quittée des yeux. — Tu veux que je vienne ? demande-t-il. — Non. P







