Je suis encore arrivée en retard au travail aujourd'hui.
Élever un enfant de quatre ans, ce n'était pas simple.
Ce matin, Leon avait une forte fièvre. Impossible de l'emmener à la garderie. Impossible aussi de le laisser seul à la maison. J'ai dû aller frapper chez ma voisine, Tracy, la supplier de le garder. Elle n'a accepté qu'après que je lui ai promis de la payer.
Je lui ai glissé quelques billets, lancé un dernier regard inquiet à Leon, déposé un baiser sur son front brûlant… puis je me suis précipitée dehors.
Dès que j'ai franchi les portes du restaurant, j'ai senti que quelque chose clochait.
L'air était chargé d'une tension sourde, d'une inquiétude presque palpable.
Je n'avais même pas eu le temps de me précipiter vers les vestiaires pour enfiler mon uniforme que le manager est apparu.
« Où étais-tu, Ariella ? », a-t-il crié.
Damien était d'ordinaire imperturbable, même sous pression. Mais aujourd'hui, il semblait fébrile. Presque nerveux.
J'ai avalé ma salive.
Ce n'était pas un restaurant ordinaire. C'était un établissement haut de gamme réservé à une clientèle triée sur le volet. Si j'avais obtenu ce poste, c'était uniquement grâce à Damien.
Je l'avais rencontré au pire moment de ma vie. Je l'avais aidé un jour dans la rue. Lorsqu'il m'avait demandé comment me remercier, j'avais répondu que je voulais du travail.
Je n'avais fait qu'un an et demi d'université avant d'abandonner. Avec seulement un diplôme de lycée, je prenais tout ce que je pouvais. Parfois deux emplois par jour. Parfois trois. Juste pour subvenir aux besoins de Leon.
De l'aisance à la ruine. Voilà mon histoire.
Et c'était précisément pour cela que je ne pouvais pas me permettre de perdre ce travail.
« Dépêche-toi, Ariella. Aujourd'hui est un jour crucial. On n'a pas droit à l'erreur », a lancé Damien d'un ton acéré, « dans mon bureau. Immédiatement. »
« Oui. J'arrive. »
« Soigne ton apparence », a-t-il ajouté avant de tourner les talons.
Je me suis changée à toute vitesse, j'ai lissé mes cheveux et passé un peu de maquillage pour paraître plus éveillée. Puis j'ai couru vers son bureau, le cœur battant.
À peine entrée, je l'ai vu discuter à voix basse avec deux hommes que je n'avais jamais vus. Leurs visages étaient impassibles, presque inhumains. Ils ont échangé quelques mots supplémentaires, hoché la tête, puis quitté la pièce.
« Ferme la porte », a ordonné Damien dès qu'ils étaient sortis.
Je me suis exécutée.
Il est allé droit au but : « J'ai besoin que tu serves dans le salon VIP à l'étage. »
Les sourcils froncés, j'ai répété : « Le salon VIP privé ? »
Je travaillais ici depuis longtemps, mais je n'avais jamais été autorisée à y monter.
« Oui. Ne demande pas pourquoi. Ne pose aucune autre question. Effectue simplement ton travail », sa voix tremblait légèrement. Pressée. Tendue.
« Tout le monde a l'air nerveux aujourd'hui », ai-je remarqué.
« Ça ne te concerne pas. Je veux que tu restes concentrée. Tu es efficace, tu as de l'expérience, tu as l'allure qu'il faut… et tu as du cran. Mais écoute-moi bien, Ariella. »
Il a baissé la voix : « Là-haut, tu n'es qu'une statue. Un fantôme. »
Un frisson est remonté le long de ma colonne vertébrale.
« Tu n'écoutes rien. Tu ne vois personne. Tu prends les commandes, tu sers, tu repars. C'est tout. Compris ? »
J'ai avalé difficilement : « Compris. »
« Bien. C'était à Gina de s'en charger, mais elle a perdu ses moyens. Alors tu la remplaces », son regard s'est fait dur, « sois forte, Ariella. »
J'ai hoché la tête et quitté la pièce.
À chaque pas vers le salon VIP, une angoisse sourde me serrait la poitrine.
J'ai poussé la porte et mon souffle s'est arrêté.
La pièce était pleine. Des hommes, affalés sur des canapés somptueux. Des femmes blotties contre eux, leurs mains se promenant sans retenue. Certains murmuraient à voix basse, d'autres s'embrassaient ouvertement.
L'air était saturé d'une odeur que je ne pouvais pas nommer… mais dont je comprenais trop bien la signification.
Pourquoi ?
Parce que j'avais déjà appartenu à ce monde.
Et j'avais juré de ne jamais y revenir.
Je me suis rappelée les consignes de Damien.
Statue. Fantôme. Machine.
J'ai traversé la pièce, ramassé les bouteilles vides, remplacé les verres. Je n'ai croisé aucun regard. Je ne me suis pas attardée.
Pourtant, je les ai reconnus.
Les tatouages, les costumes, l'attitude… Tout, chez eux, hurlait leur appartenance à la mafia.
J'ai gardé les yeux baissés, feignant de ne pas entendre les chuchotements, de ne pas comprendre les transactions murmurées derrière des voix feutrées.
Puis je l'ai senti : une main sur mes fesses.
Mon corps a réagi avant mon esprit. Je l'ai frappée sans réfléchir.
Des rires ont éclaté. J'ai fait comme si rien ne s'était passé. Une fois les commandes prises, je me suis retournée pour partir. Mais on m'a saisi le poignet.
« Où tu vas, petite ? », a fait une voix grave, amusée. « Tu ne veux pas t'amuser un peu ? »
Sans le regarder, j'ai fait de mon mieux pour que ma voix ne trahisse rien : « Je vais passer commande. »
J'ai tenté de me dégager. Sa prise s'est pourtant resserrée.
Il a sorti une liasse de billets, en a tiré quelques-uns et les a lancés contre ma poitrine : « Tiens. De quoi vivre un moment. Alors ? On règle ça vite dans les toilettes ? »
J'ai contenu mon dégoût, le visage aussi neutre que possible.
Je ne pouvais pas perdre ce poste. Alors j'allais tenir. Quoi qu'il en coûte.
« Merci, mais je travaille. »
Un autre homme a attrapé mon bras et a tenté de me tirer sur ses genoux.
Je me débattais. Mon cœur battait si fort qu'il couvrait presque les éclats de rire.
La pièce entière semblait savourer mon humiliation.
« Lâchez-la. »
Deux mots.
Graves. Autoritaires.
Ils ont traversé la pièce et ont fait taire tout le monde.
Pour la première fois, j'ai levé les yeux et je l'ai vu à la tête de la table.
Mon Dieu.
Je me suis figée.
Je n'aurais jamais imaginé le revoir. Pas même en rêve. Encore moins ici. Encore moins si tôt.
Je suis restée immobile, l'esprit vide.
L'homme qui me tenait a ri, ignorant mon trouble : « Quoi, Parrain ? Je m'amuse, c'est tout. Je ne la force pas. Elle en a envie, elle aussi. »
Une autre voix s'est moquée : « Oui, quel est le problème ? C'est qui pour vous ? Votre pute ? »
Ce mot m'a traversée comme une lame.
Puis sa voix s'est élevée, calme et froide : « Oui. »
Il s'est penché légèrement en avant, ses yeux noirs fixant les miens : « Elle est à moi. Et je n'aime pas qu'on touche à ce qui m'appartient. »
La main qui me retenait a lâché aussitôt, comme si je brûlais. L'homme a reculé, livide, et a levé les mains.
« Je… suis désolé… Parrain. Je ne savais pas. Ça ne se reproduira plus. »
Parrain ?
Il est devenu… le Parrain ?
Comment était-ce possible ? Et son père ?
Mes pensées se bousculaient. Un ricanement bas m'a ramenée à la réalité : « Votre jolie petite épouse russe risque de ne pas apprécier. »