AVA: l'Appel de la Mort
AVA: l'Appel de la Mort
Author: Virginie Blanc
chapitre 1

©2019 Faralonn éditions

42000 Saint-Etienne

www.faralonn-editions.com

ISBN :9782381310053

Dépôt Légal : Novembre 2019

Illustrations :©SF. Cover

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AVA

Tome 1

L’appel de la mort

Virginie Blanc

chapitre 1

Je suis en train de prendre feu. Les flammes lèchent chaque parcelle de mon corps. La température est tellement élevée que je n’arrive plus à respirer. Je sais que je vais mourir et je ne peux rien y faire. J’essaie machinalement de bouger, mais la douleur est insupportable. J’aperçois un reflet dans le miroir en face de moi. Ce n’est pas le mien. Je ne comprends pas. J’observe la personne qui est en feu et je me rends compte que ce n’est pas moi, c’est une autre femme. Aussi étrange que cela puisse paraître, elle me rend mon regard et avant qu’elle ne s’écroule par terre pour rendre son dernier souffle, je la vois ouvrir les lèvres et murmurer mon prénom.

Les cris d’une femme me réveillent brusquement et je réalise quelques secondes plus tard que cela vient de moi. Assise dans mon lit, j’essaie de me calmer. Même si mon esprit sait que ce n’était qu’un cauchemar, il n’en va pas de même pour mon corps.

Mes mains tremblent, mon cœur bat comme un fou dans ma poitrine et de la sueur coule le long de mon visage. Je me lève et ouvre la porte de la salle de bains qui se situe en face de ma chambre. Éblouis par la lumière vive de la pièce, mes yeux se plissent instinctivement. J’ouvre le robinet d’eau froide afin de m’asperger le visage et je me rince la bouche au passage.

Cela me fait du bien même si je ressens encore la peur que j’ai éprouvée dans cet horrible cauchemar. Je lève la tête et me regarde dans le miroir au-dessus du lavabo. Pas de doute, j’ai vraiment une sale tête.

Le fait de me regarder dans le miroir me rappelle soudainement mon cauchemar. C’est loin d’être le premier que je fais dans ma vie, mais celui-là se place directement en tête de liste des plus flippants. Jamais un rêve ne m’a paru si réel, je m’imagine encore brûler vive et ce simple souvenir me donne des frissons. Mais le plus étrange est qu’il ne s’agissait finalement pas de moi, mais d’une autre femme que je n’ai pas vue depuis des années.

Tandis que mes pas me redirigent vers ma chambre, mes pensées quant à elles se focalisent sur cette femme. Éléonore Landry. Cela doit faire maintenant dix ans que je ne l’ai pas vue. Éléonore a été en quelque sorte ma mère adoptive. Je dis bien en quelque sorte, parce qu’elle est partie après avoir fêté mes quatorze ans, me jugeant suffisamment grande pour prendre soin de moi toute seule.

Vu sous cet angle, on pourrait penser que j’ai eu une enfance malheureuse avec elle, mais ce n’est pas le cas. Éléonore m’avait recueillie quand j’étais encore tout bébé et elle s’était très bien occupée de moi par la suite. Elle a juste décidé un jour qu’elle en avait marre et qu’elle voulait mener sa vie comme bon lui semblait sans avoir une adolescente accrochée à ses basques. Elle ne me l’avait pas dit de façon si explicite, mais c’est ce que j’en avais déduit.

Quoiqu’il en soit, à partir de ce jour-là, elle n’a plus jamais donné signe de vie et je n’ai jamais cherché à la retrouver. J’ai mené ma vie comme je le souhaitais, sans jamais me soucier d’elle. Bon, pour être tout à fait honnête, il m’est arrivé de penser à elle, surtout au début, mais avec le temps, j’ai réussi à l’oublier. Enfin, je le pensais, jusqu’à cette nuit où je rêve d’elle. Et quel foutu rêve ! Tout en me recouchant, je regarde l’heure sur mon réveil. Sept heures vingt-huit. Génial. Je me suis endormie il y a seulement deux heures.

Je remonte ma couette jusqu’à mon menton et ferme les yeux. J’essaie d’oublier ce cauchemar ainsi qu’Éléonore, afin de profiter du peu d’heures de sommeil qu’il me reste avant d’aller travailler. Sans succès.

Dès que je ferme les yeux, cette ignoble scène me revient en mémoire. La peur est toujours là et me noue le ventre. Je change de position dans mon lit, j’imagine des scènes bien plus agréables qui me permettraient de chasser ce cauchemar. Comme par exemple Bradley Cooper, sortant tout juste de la salle de bains, avec pour seul vêtement une serviette enroulée négligemment autour de sa taille. Je vous laisse imaginer le tableau. Mais même ce fantasme ne m’aide pas à oublier ce cauchemar. Je passe un moment à m’agiter dans tous les sens sans pouvoir dormir. Jurant entre mes dents, j’abandonne tout espoir de me reposer et me lève.

Je me traîne lamentablement jusqu’à ma cuisine où je mets en route ma bouilloire. Je sors du placard un grand mug, mets un sachet de thé à la menthe dedans puis j’ajoute deux carrés de sucre. Je sais, ce n’est pas bien, mais je n’aime pas boire le thé sans sucre. Pendant que l’eau chauffe, je repense à Éléonore. Je ne saurais pas comment l’expliquer, mais j’ai l’étrange sentiment que quelque chose cloche, comme si ma propre peur était le signe d’un mauvais présage.

Mes doigts frappent nerveusement le plan de travail. Quand l’eau bout enfin, je la verse dans la tasse. Je tiens le bout du sachet de thé et le secoue de bas en haut dans l’eau bouillante, puis, quand la couleur du thé me satisfait, je retire le sachet et le jette dans l’évier. Je prends une cuillère et remue rapidement mon thé.

Mon thé en main, je me rends dans le petit salon jouxtant la cuisine. Je pose le mug sur la table basse devant le canapé et allume la télévision. Je zappe quelques secondes, ne m’attardant surtout pas sur les dessins animés que je trouve de plus en plus insupportables ni sur les chaînes musicales où les clips rivalisent de vulgarité. Finalement, mon choix se porte sur une chaîne d’informations, le séduisant présentateur annonçant les derniers faits divers.

Je prends ma tasse et souffle sur le thé avant d’en boire une gorgée. Comme d’habitude, je me brûle la langue en voulant boire trop vite. La légère brûlure me ramène immanquablement à ce cauchemar et à cet étrange pressentiment que quelque chose s’est passé. Je ne sais pas ce que cela signifie, je ne suis pas voyante, mais je me connais. Je ne pourrai pas passer à autre chose sans savoir de quoi il s’agit.

Même si l’idée ne m’enchante guère, je dois savoir s’il est vraiment arrivé quelque chose à Éléonore. Cela fait environ dix ans qu’elle a totalement coupé les ponts avec moi, ce qui signifie que je ne sais absolument pas où elle se trouve. Elle pourrait tout aussi bien vivre à l’autre bout du monde qu’à deux pâtés de maisons de chez moi. Quoique cela m’étonnerait fortement, mais, qui sait, le monde est vraiment petit parfois.

L’heure affichée sur la chaîne d’informations me confirme que j’ai encore largement le temps de commencer mes recherches. Je pose mon thé sur la table basse et récupère mon ordinateur portable.

Il y a certains domaines dans lesquels je n’y connais absolument rien, comme la broderie, la menuiserie ou encore la cuisine moléculaire. En revanche, l’informatique, ça me connaît.

Quand je me suis retrouvée à la rue à quatorze ans, j’ai dû rapidement prendre ma vie en main afin d’avoir suffisamment d’argent pour pouvoir me nourrir et me loger. La méthode la plus rapide était de passer de l’autre côté, autrement dit de rentrer dans le milieu clandestin. En diversifiant mes activités dans ce milieu, j’ai ainsi pu apprendre et maîtriser un certain nombre de compétences – plus ou moins légales – dont celle de l’informatique.

Même si je n’ai que très peu de renseignements sur lesquels débuter mes recherches pour retrouver Éléonore, je sais que je n’ai aucun souci à me faire. Et de toute façon, si jamais je n’y arrive pas – ce qui m’étonnerait grandement – il me reste quelques contacts dans le milieu qui me doivent des services.

Maintenant que mon ordinateur est enfin allumé, je commence les recherches. Quelques minutes plus tard, je constate que la voie légale ne me suffit pas pour la localiser. Elle ne voulait visiblement pas qu’on la retrouve si facilement. Comme c’est intéressant ! Il n’existe plus d’Éléonore Landry, la maison dans laquelle nous habitions a bien entendu été vendue, mais aucune trace des anciens propriétaires – autrement dit Éléonore et moi – ne figure sur les papiers officiels.

Sur une intuition, je décide de faire des recherches sur moi et comme je le craignais, je ne trouve rien du tout. Que je sois introuvable après mes quatorze ans est tout à fait normal, j’ai d’ailleurs moi-même veillé à ce qu’il en soit ainsi, mais avant mes quatorze ans ? Totalement impossible. Et pourtant, c’est ce que je constate avec étonnement au fur et à mesure de mes recherches.

Rien sur mon adoption, sur mes anciennes écoles, sur mes activités extrascolaires, etc.… C’est comme si je n’avais jamais existé. Ça sent vraiment mauvais. Je passe alors au stade supérieur en entrant sans scrupules dans différents sites d’organisations officielles, de bâtiments administratifs et autres sites pouvant m’aider dans ma quête. En vain.

Furieuse de n’avoir rien pu collecter, je pose délicatement mon ordinateur sur la table avant de commettre un acte regrettable, comme le balancer contre un mur. Je récupère le mug et le vide d’un trait. Le thé devenu froid m’arrache une grimace de dégoût. Mon regard s’attarde quelques secondes sur la chaîne d’informations et j’aperçois l’heure indiquée en bas de l’écran. Et merde ! Il me reste moins de trente minutes pour me préparer si je ne veux pas être en retard pour le travail.

J’ai été tellement obnubilée par ces recherches que je n’ai pas vu le temps passer. Je déteste être en retard et encore plus me dépêcher pour me préparer. Malheureusement, je ne peux pas laisser tomber mon enquête comme ça. Je sais reconnaître quand une bataille est perdue d’avance, et celle-ci en fait manifestement partie.

Heureusement, j’ai plus d’un tour dans mon sac. Même si cela ne me plaît pas, je prends mon téléphone portable et compose le numéro d’un vieil ami.

Oui, bon, j’ai peut-être exagéré en le présentant comme un ami…

Pas besoin d’en dire plus. Je l’entends retenir son souffle, puis le relâcher lentement avant de reprendre la parole.

Je souris intérieurement. Brave petit, il comprend vite. Tony n’a jamais su la garder dans son pantalon quand il le fallait. Dommage pour lui.

Je lui donne alors les rares renseignements que j’avais sur Éléonore. Je termine la communication en lui faisant bien comprendre que notre collaboration et ce qui en résultera devront rester entre nous, sans quoi il risquerait de dire adieu à ce qu’il a de plus précieux chez lui. Je n’attends pas sa réponse et raccroche.

Lorsque je travaillais dans le milieu clandestin, une de mes spécialités consistait à regrouper tout ce que je pouvais sur la vie des gens, afin de garder toutes ces informations sous le coude le jour où cela pourrait m’être utile. Et croyez-moi, ça m’a souvent été très utile ; ça m’a même sauvé les miches à plusieurs reprises.

Aucun vice, cachotterie, coucherie, vol, arnaque – j’en passe et des meilleurs – n’avait de secrets pour moi. Cela conduisait principalement à du chantage, mais il m’arrivait de les échanger contre d’autres informations ou encore de les revendre.

Même si je ne suis plus dans le circuit depuis environ deux ans, j’ai encore beaucoup de petits secrets prêts à l’emploi. Prenons par exemple ce bon vieux Tony qui n’hésite pas à coucher avec la femme du patron. Certes, ils n’étaient pas encore mariés à l’époque, mais Marc et Angelica étaient déjà ensemble depuis plusieurs mois. Et quand on travaille pour Marc – le grand patron de la capitale – on évite de l’énerver, à moins d’être suicidaire. C’est la raison pour laquelle je sais qu’en ce moment même, Tony est en train de faire ce que je lui demande et qu’il me contactera très rapidement.

Il ne me reste plus qu’à patienter sagement avant de découvrir si ce que je ressens concernant Éléonore n’est que le fruit de mon imagination, ou s’il y a bel et bien quelque chose derrière ce cauchemar. Je me lève du canapé et me rends dans la salle de bains pour prendre une douche. Je me brosse les dents et les cheveux, me maquille puis m’habille à la hâte. Après un rapide coup d’œil dans le miroir sur pied de ma chambre, je suis fin prête pour partir travailler.

chapitre 2

Le trajet jusqu’au centre-ville me prend une bonne quinzaine de minutes, me mettant de ce fait en retard pour le travail. Heureusement, je trouve vite une place et réussis du premier coup un créneau plutôt serré. En sortant de ma voiture, je la caresse pour la remercier. Cette petite voiture italienne est mon bébé. On en a fait du chemin ensemble et elle ne m’a jamais déçue. Quiconque me fréquente, sait qu’il n’a pas intérêt à s’en approcher sous peine de se faire péter les dents !

En marchant dans la rue, je remarque que des clients rentrent déjà au club de strip-tease Paradise. J’en connais un qui doit être content. Quand on parle du loup… Je tombe justement nez à nez sur lui tandis que je rentre par la porte de derrière.

Le patron, Paul Saulnier – alias Paul le Poulpe – est un homme d’une quarantaine d’années, mais qui en fait vingt de plus suite à un régime à base d’alcools et de nourriture grasse. De taille moyenne, son ventre est la première chose que l’on remarque chez lui. J’ai toujours peur qu’un de ses boutons de chemise craque et atterrisse directement dans mon œil. La forme allongée de son crâne dégarni et ses petits yeux ont immédiatement contribué à son surnom de Paul le Poulpe.

La troisième ressemblance avec le célèbre céphalopode concerne la manière dont il bouge ses bras – pour tripoter toutes les femmes qui ont le malheur de croiser sa route – telle une pieuvre déployant ses tentacules. Je lui avais d’ailleurs offert une de ses congénères dans un aquarium – pour la Saint Valentin – mais il n’avait malheureusement pas du tout apprécié mon cadeau et m’avait menacée de me foutre dehors si je laissais la bête dans son club !

À cet instant, Paul me toise de bas en haut – en s’attardant surtout en haut – et me sourit vicieusement.

Paul me regarde, prêt à m’envoyer balader, mais se ravise en comprenant que j’ai visé juste. Son regard change d’expression et je sais qu’il est en train de penser au corps bien roulé de Karine et qu’il s’en lèche les babines. Ai-je déjà mentionné le fait qu’il me dégoûte ?

Ma tentative pour le calmer a parfaitement marché. Rappelez-lui ses deux principaux vices et il devient aussi heureux qu’un gamin le matin de Noël. Ma collègue Karine est une brave fille qui doit élever toute seule ses trois gosses. Depuis quelques semaines, l’un d’eux est gravement malade et elle doit jongler entre l’hôpital, l’école pour les deux autres et le boulot. Bien que je ne sois pas connue pour être une âme charitable, j’accepte d’échanger souvent mes services avec elle.

Contrairement aux danseuses, je peux me permettre d’arriver avec ma tenue de travail. Je suis obligée malgré tout de me couvrir avec une veste pour cacher le bustier que je porte. Je ne m’arrête donc pas au vestiaire des employés pour me changer et me rends directement au bar. Normalement, tous les employés doivent laisser leurs affaires dans des casiers individuels prévus à cet effet, mais je ne le fais jamais. Je préfère garder mon sac à portée de main, au cas où quelque chose tournerait mal. Et oui, j’ai plusieurs instruments dans mon sac pouvant causer des dégâts si une attaque éclatait. Non pas que cela m’arrive tous les jours, disons plutôt qu’il se pourrait que quelques personnes de mon passé cherchent à me mettre la main dessus. Sans aller jusque-là, n’importe quel client complètement saoul pourrait faire preuve d’agressivité, et ce serait alors à moi de gérer la situation.

Tout en ôtant ma veste, je salue ma collègue Lolita – de son vrai nom Élodie – et pose mon sac ainsi que ma veste sous le comptoir du bar. Celle-ci est en train de déposer plusieurs bouteilles de bière sur un plateau destiné au groupe d’hommes occupés à reluquer le spectacle sur scène. Rien d’étonnant à ce qu’ils soient complètement excités quand je vois qui danse !

Mindy, une jeune blonde aux formes trop généreuses, exécute des mouvements remettant sérieusement en question la loi de la gravité. Je parcours rapidement du regard les autres tables de clients et constate que Lolita les a déjà tous servis. Parfait. Avant de me mettre vraiment au travail, je m’assure que j’ai bien mon téléphone portable dans la poche de mon pantalon.

Le souvenir du cauchemar que j’ai fait cette nuit est toujours aussi vivace dans mon esprit, ainsi que cette inexplicable angoisse que je n’arrive pas à chasser. Je secoue la tête comme si ce simple geste pouvait me permettre de repousser ces monstrueuses images. En attendant d’avoir des nouvelles de Tony, j’essaie de me concentrer sur mon travail. Je passe ainsi une bonne heure à servir des boissons, nettoyer, ranger, renflouer les stocks – Karine a encore oublié de remplacer certaines bouteilles à la fin de son service – et bien sûr, à regarder mon téléphone afin de m’assurer que je n’ai pas raté d’appels.

Vers quinze heures trente, alors que je termine de préparer un whisky, je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Je fais signe à une serveuse pour lui faire comprendre que la commande est prête. Avant de courir dehors pour répondre au téléphone, j’informe Lolita que je prends une pause, puis je récupère un papier et un stylo.

Je sors par la porte la plus proche et décroche enfin mon téléphone. Je prends toujours des précautions quand il s’agit de l’endroit où je me trouve. Même si j’ai changé de ville, je ne veux pas que Tony entende les bruits provenant du club. Cela lui donnerait une piste sur laquelle travailler s’il souhaitait me retrouver.

Je note l’adresse complète et le numéro de téléphone que Tony me donne, tout en restant parfaitement sereine.

Tony n’aime pas vraiment ma réponse, mais il ne peut rien faire pour changer cela. Oh, je suis persuadée qu’il va tenter de me retrouver à l’aide de mon numéro de téléphone portable, mais cela aboutira à un échec. J’ai pris grand soin de brouiller les pistes. Je ne vais quand même pas me faire attraper à cause d’une erreur de débutante !

Je mets fin à la communication et regarde le bout de papier sur lequel j’ai noté les coordonnées d’Éléonore. Éléonore Leroy, ça sonne plutôt bien à l’oreille. Si je ne me trompe pas, elle habite à environ quatre heures d’ici. Maintenant que je sais où elle se trouve et comment la joindre, je ne sais plus quoi faire.

Pourquoi voulais-je ces renseignements ? Parce qu’un stupide cauchemar m’a fait peur ? Je me mets à faire les cent pas dans la ruelle en essayant de trouver une réponse à toutes mes questions. Oui, ce cauchemar m’a terrifiée et c’est toujours le cas. Non, je ne devrais pas la contacter. De toute façon, si je l’appelle, qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ? « Salut, c’est moi, ça fait un bail qu’on ne s’est pas vues ! Dis, j’ai rêvé que tu mourais brûlée vive, bizarre ! Qu’en penses-tu ? »

Vu sous cet angle, cela paraît complètement dingue. Je décide alors d’abandonner et de retourner travailler. Mais à peine ai-je franchi le seuil de la porte que je fais marche arrière et retourne à l’extérieur. Ce que je m’apprête à faire est totalement fou, mais je ne risque absolument rien à l’appeler.

Même si j’ai du mal à l’admettre, je stresse à l’idée de l’avoir à l’autre bout du fil.

Je ferme quelques secondes les yeux et inspire un grand coup avant de prendre mon courage à deux mains. Je compose le numéro que m’a donné Tony tout en cachant le mien – par prudence – et j’attends.

Une première sonnerie retentit, une seconde puis une troisième. J’allais raccrocher quand soudain quelqu’un décroche le téléphone.

Je regarde machinalement le bout de papier et me demande si Tony ne s’est pas trompé. Cela m’étonnerait, il est très doué pour retrouver les gens. Je me jette à l’eau.

L’homme ne répond pas tout de suite. J’entends d’autres voix derrière lui.

Éléonore possède un magasin ? Première nouvelle.

Cet homme commence sérieusement à m’énerver. Hors de question que je lui donne mon identité.

Je l’entends s’éloigner des autres personnes. Le calme se fait ressentir d’un bout à l’autre de la ligne.

Ce qu’il vient de me dire me laisse pendant quelques secondes sans voix. Éléonore est morte. Je me racle la gorge avant de reprendre la parole.

Je raccroche sans laisser le temps à l’inspecteur de finir sa phrase. Cela ne sert à rien de continuer, je sais qu’il ne me dira rien de plus. Je m’attendais à beaucoup de choses concernant cet appel, mais certainement pas à cela. Éléonore est morte et cela me rend triste. Je reste dehors quelques minutes de plus pour digérer l’information.

De retour au club, je reprends ma place derrière le bar et me verse un shot de tequila. Je le bois cul sec et m’en ressers un autre. Je me moque de savoir si Lolita me regarde, elle sait que je me sers souvent dans les stocks, comme je sais qu’elle pioche régulièrement dans la caisse.

Pendant que je sers des boissons aux clients et à moi-même, je repense à la conversation que j’ai eue au téléphone avec l’inspecteur. Les voix que j’entendais derrière lui provenaient d’autres personnes travaillant pour la police. Ce qui signifie que, soit Éléonore est morte dans son magasin, soit la police recherche des pistes sur son lieu de travail. S’ils sont toujours là, cela veut dire qu’elle est morte il y a peu de temps. Et le point qui me dérange le plus est : pourquoi un inspecteur enquêterait-il sur la mort d’Éléonore ? La réponse me vient comme une évidence : parce que ce n’est pas un accident. C’est un meurtre.

chapitre 3

Je ne crois pas aux coïncidences. Je suis persuadée que toute chose sur Terre a une raison d’être, qu’elle soit bonne ou mauvaise. L’idée que quelque chose puisse vous tomber dessus comme par enchantement est tout simplement grotesque.

Prenons par exemple la situation dans laquelle je me trouve. Je n’ai pas eu de contact avec Éléonore depuis des années, il m’arrive encore de penser à elle, mais pas au point de rêver d’elle. Et tout d’un coup, voilà que je rêve qu’elle meure dans d’atroces conditions et quelques heures plus tard, j’apprends qu’elle est décédée. Selon mes déductions, ce ne serait pas un accident, comme le laisse également penser mon rêve. Il me reste encore à savoir l’heure et la manière dont elle est morte. Mais ne me dites pas que tout ceci n’est qu’une simple coïncidence !

Certes, il me faut expliquer comment cela est possible. Si ce n’est pas une coïncidence, qu’est-ce que cela pourrait bien être ? J’ai déjà entendu des histoires concernant des personnes tellement proches l’une de l’autre qu’elles étaient connectées psychiquement à tel point que quand l’une dormait, elle pouvait voir en rêve ce que faisait l’autre en temps réel.

Dans mon cas, cette première théorie – un peu tirée par les cheveux – ne fonctionne pas, puisque je n’ai aucune connexion avec Éléonore. Quoiqu’il en soit, cela ne sert à rien de continuer à trouver des explications, tant que je n’aurai pas plus d’informations sur sa mort.

Je me rends compte en disant cela que je souhaite bel et bien en savoir plus sur ce qui lui est arrivé. Il semblerait que je n’aie finalement pas réussi à oublier complètement mon enfance passée avec elle. Merde. Des bribes de souvenirs me reviennent en mémoire, des moments heureux passés avec Éléonore, les sentiments de paix et de bien-être que j’éprouvais en ce temps-là et que je n’ai plus jamais retrouvés.

Ma vue commence à se brouiller à cause des larmes que je retiens. Je n’ai pas pleuré depuis très longtemps. Quelle vieille bique cette Éléonore ! Je déteste être dans cet état-là, je me sens vulnérable. Rien de tel qu’une nouvelle rasade de tequila pour me remettre les idées en place.

Trop habituée à me voir impassible, Lolita comprend que je ne vais pas bien, et à mon grand bonheur, elle me laisse tranquille. En revanche, quelques clients éméchés assis au comptoir me proposent de me réconforter de plusieurs façons différentes, mais qui terminent toutes de la même manière. Je vous laisse imaginer les propositions qu’ils me font.

Au lieu de les envoyer promener, je remplis plusieurs fois mon verre que j’ajoute sur leurs notes sans rien dire. Ils sont tellement ivres qu’ils ne seront même pas capables de se rappeler combien de verres ils ont bu demain matin !

Paul le Poulpe fait son entrée dans mon champ de vision. Je le vois faire le tour des tables des clients, tout sourire, serrant les mains des uns, tapant dans le dos des autres. Son rire est particulièrement odieux, il me fait penser à celui grinçant et sinistre des hyènes. Depuis le début de mon service, je le vois me lancer des regards en coin, comme s’il guettait quelque chose de ma part. Ce type est vraiment tordu.

Je profite que les clients sont tous servis pour sortir une caisse de bouteilles vides. La porte ne se referme pas tout de suite derrière moi, et je remarque du coin de l’œil que Paul m’a suivie. Je l’ignore et alors que je me penche en avant pour déposer la caisse, je sens un corps se presser contre moi et des mains se balader au niveau de mes cuisses.

Sa réaction me surprend, il sait très bien ce qu’il risque en faisant cela sur moi. Je ne suis peut-être pas la seule à avoir un peu trop bu finalement. La colère monte en moi, mais j’essaie de la maîtriser. L’alcool et la tristesse que je ressens ne m’aident pas vraiment.

Pour toute réponse, Paul me rit au nez et déplace ses mains plus haut sur mon corps. Avant qu’elles n’aillent plus loin, je prends la première chose qui me vient sous la main – en l’occurrence une bouteille en verre – puis me retourne rapidement et le frappe avec au visage.

Le coup que je lui assène le fait vaciller et tandis que sa main droite se pose sur le mur pour éviter de tomber, son autre main se porte par réflexe à son visage. La douleur le fait crier comme une fillette. Je balance ce qu’il reste de la bouteille par terre et retourne à l’intérieur sans un mot.

Ce que Paul a tenté de me faire me rappelle de trop mauvais souvenirs que j’enfouis rapidement au fond de ma mémoire. Non, ce n’est vraiment pas le moment de ressasser le passé. Je suis tellement en colère que mes mains tremblent. Je fonce directement au bar et récupère mon sac ainsi que ma veste.

Lolita me regarde avec des yeux ronds, elle doit sûrement me prendre pour une folle et je ne lui donnerai pas tort sur ce point. Je quitte en trombe le club et rejoins ma voiture garée tout près.

Une fois installée derrière le volant, je prends quelques secondes pour me calmer. Je ne peux pas conduire dans cet état. Je souffle, pose ma tête contre l’appuie-tête du siège et ferme les yeux. Je ne peux pas rester plus longtemps dans les parages au cas où Paul aurait appelé les flics. Alors que je quitte la place, j’aperçois justement dans le rétroviseur intérieur Paul sortir du club, le visage en sang.

Il n’a pas le temps de me rattraper, et pendant que je tourne à droite à la première intersection, je l’entends hurler mon prénom. Autant dire que je ferais mieux de ne plus jamais remettre les pieds dans ce club, ou même dans ce quartier. Pas grave, cela ne fera qu’un de plus sur ma liste d’endroits à éviter.

Je retourne directement chez moi sans croiser de flics. Entre ma vitesse excessive et mon taux d’alcool au-dessus de la normale, on peut dire que j’ai eu de la chance. Paul ne risque pas de venir jusqu’ici, puisque je ne lui ai pas donné ma véritable adresse lors de mon embauche dans son club. Comme quoi, cela a du bon d’être un brin parano.

Je jette ma veste et mon sac par terre et m’affale dans mon canapé. Qu’est-ce que j’ai fait ? Paul méritait vraiment qu’on lui remette les idées en place, mais pas de cette manière. J’ai beaucoup de défauts, cependant la violence n’en fait pas partie. Bien sûr, il m’est arrivé de devoir donner quelques coups quand je n’avais plus d’autre alternative, mais j’ai réussi la plupart du temps à éviter d’être agressive.

J’ai réagi de manière excessive, en partie parce que cela m’a rappelé brutalement une période où je risquais à tout moment de me faire agresser sexuellement. J’avais alors quatorze ans et je venais tout juste de débarquer dans la rue. Je suis consciente d’avoir eu de la chance parce que, contrairement à d’autres filles, cela n’a pas été plus loin que des tentatives manquées. Néanmoins, cela ne m’empêche pas de très mal réagir lorsque l’on me touche sans mon consentement, surtout par des hommes tels que Paul, dont la perversité se lit facilement sur son visage.

La deuxième raison qui m’a poussée à être violente concerne cette douleur que je ressens depuis que j’ai appris la mort d’Éléonore. Frapper Paul m’a soulagée quelques instants de la douleur qui m’oppresse. Éléonore est morte. Bon sang, est-ce que mon cauchemar est lié d’une manière ou d’une autre à sa mort ?

Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir. Je dois me rendre à Brennes et découvrir par moi-même ce qui s’est réellement passé. Après tout, ce n’est pas comme si j’avais quelque chose qui me retenait ici. Avec ce qui est arrivé au club, on peut dire que je n’ai plus de travail, et je n’ai pas vraiment lié d’amitié avec les habitants de cette ville.

Ma décision prise, je me prépare pour partir aujourd’hui. Autant commencer le plus vite possible, je pourrai ainsi passer à autre chose plus rapidement.

Je me lève du canapé et m’aperçois seulement à ce moment-là que ma main droite saigne légèrement à différents endroits. Je me rends dans la salle de bain et en me regardant dans le miroir, je constate que j’ai également de légères coupures sur mon visage.

Quelle idiote ! En frappant Paul avec la bouteille, je me suis moi-même pris des morceaux de verre en pleine tête. Avec de la chance, je dois aussi en avoir dans les cheveux. Je prends ma pince à épiler et enlève un par un les morceaux de verre sur mon visage et ma main.

Je me déshabille puis me douche pour enlever le sang et les éventuels morceaux que je pourrais avoir dans les cheveux.

J’enfile ensuite un jean usé, un tee-shirt noir et des santiags. Je retourne dans ma chambre et fais rapidement ma valise. Je n’emporte que ce dont j’ai besoin, je ne compte pas m’éterniser là-bas de toute façon. En prenant un pantalon dans ma penderie, je me souviens d’une boîte à chaussures que j’avais rangée au fond de ce placard il y a de cela un certain temps. Je pose le pantalon sur mon lit et me mets à la recherche de cette fameuse boîte.

Après avoir enlevé les premiers cartons, je la retrouve entassée sous d’autres boîtes à chaussures. Je m’assois sur mon lit et pose la boîte sur mes genoux. Tout en caressant le couvercle, je me demande depuis combien de temps je ne l’ai pas ouverte. Cela doit remonter à plusieurs mois, depuis que j’ai quitté le milieu clandestin et que j’ai emménagé ici.

Je me décide enfin à l’ouvrir et parcours lentement des yeux les objets que j’ai entassés dedans. Elle ne contient pas énormément de choses, mais tout ce qui s’y trouve m’est précieux, c’est la raison pour laquelle mon cœur se serre à la vue de tous ces souvenirs. Cette boîte renferme toutes sortes d’objets que je conserve soigneusement depuis mon adolescence.

Je me focalise sur un objet en particulier : un collier de type sautoir et son pendentif. Ce bijou ne vaut rien du tout et cela se comprend facilement dès que l’on pose son regard sur ce que l’on appelle « pendentif », la monstruosité qui pend à la chaîne. De forme ovale, ce pendentif est presque aussi gros que la taille de mon poing, il ressemble à une grosse boule de couleur noire. Je trouve ce bijou particulièrement moche et pourtant je le garde depuis environ dix ans. Il m’a été offert par Éléonore la veille de son départ et, malgré tout ce qui s’est passé entre nous, je ne me suis jamais résolue à le jeter. Ce bijou fait partie des rares souvenirs qui me restent d’elle.

Je prends dans la boîte l’unique photo que je possède d’Éléonore et moi. Nous étions à une fête foraine et j’avais demandé à un passant de nous prendre en photo avec mon appareil photo instantané. Je portais une petite robe d’été bleu clair avec des tongs assorties et Éléonore était vêtue d’une jupe beige et d’un chemisier blanc. Je tenais une énorme barbe à papa que je venais juste d’acheter et je souriais de toutes mes dents devant l’objectif, tandis qu’Éléonore regardait dans une autre direction, le visage crispé. Elle ne voulait pas se rendre à cette fête foraine, mais après avoir insisté, elle avait finalement consenti à ce que nous y fassions un tour. Après avoir pris cette photo, Éléonore m’avait prise par le bras et nous avait ramenées à la maison le plus vite possible, me disant sèchement que nous n’aurions jamais dû venir. Cette scène s’était déroulée peu de temps avant qu’elle ne m’abandonne. Je suppose que mon caprice avait participé à son envie de fuir cette vie.

Je ne saurais dire pourquoi, mais je décide de ranger le collier et la photo dans mon sac à main. Après ce bref retour dans le passé, je referme la boîte et la remets à l’endroit où je l’avais trouvée.

Je termine rapidement ma valise. En plus de mes vêtements, j’emporte mon ordinateur portable que je range soigneusement dans sa housse protectrice. Avant de partir, je fais le tour de mon appartement pour m’assurer de n’avoir rien oublié.

Ma valise et mon sac en main, je me dirige vers l’ascenseur en veillant à bien fermer à clef la porte d’entrée de mon appartement. Une fois dans l’ascenseur, je me rends au niveau inférieur où ma voiture est garée.

Après avoir déposé ma valise dans le coffre, je branche et configure mon GPS afin qu’il me guide jusqu’à la ville de Brennes. Me voilà en route, bien décidée à obtenir des réponses.

chapitre 4

Après environ cinq heures de route et un arrêt dans une station-service pour faire le plein d’essence, me voilà enfin à Brennes. Il est plus de neuf heures du soir et au lieu de trouver un endroit pour manger, je me rends directement à l’adresse indiquée par Tony.

Je me retrouve rapidement dans l’impossibilité de continuer en voiture, une foule de personnes me barre le passage. Je trouve une place où me garer et descends de voiture, tout en sachant très bien pourquoi autant de gens sont réunis ici.

La boule au ventre, je dépasse plusieurs groupes de personnes et m’arrête seulement au niveau de l’immeuble qui m’intéresse. Le bâtiment d’un étage de couleur gris clair est encerclé par du ruban de police. Pour s’assurer que les habitants et les journalistes respectent le périmètre de protection, des policiers en uniforme sont postés à plusieurs endroits stratégiques.

Toutes ces personnes réunies autour du bâtiment me donnent envie de vomir. À l’affût du moindre détail sordide de l’affaire, pressées de découvrir le cadavre d’Éléonore – s’ils ne l’ont pas encore enlevé – voilà à quoi passe sa soirée une bonne partie des habitants de cette ville. Bande de crétins.

De jeunes adolescents sont même en train de filmer la scène avec leur téléphone portable, trop excités à l’idée d’en parler à leurs copains boutonneux le lendemain au lycée. Certains journalistes tentent d’obtenir des informations auprès des policiers postés devant le cordon de sécurité, et d’autres essaient de trouver un moyen pour s’approcher encore plus près du bâtiment.

Je repère facilement le policier en civil qui prend discrètement en photo toute la foule amassée devant le bâtiment. Je prends soin de me cacher derrière un homme de grande taille et de forte corpulence afin qu’il ne puisse pas me photographier. Dans des affaires d’homicide, il arrive que le meurtrier reste dans les parages pour profiter le plus longtemps possible de son crime. Dans l’espoir de le repérer, les policiers prennent donc en photo la foule réunie autour du lieu du crime. Car oui, c’est bien ici, dans son magasin, qu’Éléonore a été tuée.

Les gens autour de moi ne parlent bien entendu que de cela. Je n’ai pas besoin de demander des détails, une femme à ma droite m’attrape par le bras et me raconte tout ce qu’elle sait, trop heureuse que quelqu’un s’intéresse à elle.

Je me retiens difficilement de la frapper. Trop tard pour voir le corps partir à la morgue. Quelle garce ! J’inspire et expire longuement afin de me calmer. Ce n’est ni le moment ni le lieu idéal pour me faire remarquer. Plutôt que de m’en prendre physiquement à elle, je préfère profiter de son besoin d’être au centre des conversations pour en apprendre plus sur la mort d’Éléonore.

Tout comme cette vieille garce, je tourne la tête en direction de la porte d’entrée du magasin et j’aperçois effectivement deux hommes en tenue civile sortir. Au lieu de descendre les trois marches donnant sur le trottoir, l’un des policiers scrute la foule, visiblement à la recherche de quelque chose en particulier. Ce n’est que quelques secondes plus tard que je réalise que c’est moi qu’il recherche. Non, je ne suis pas folle, ce flic a bel et bien les yeux braqués sur moi. Et dire que je pensais m’être trouvé une bonne planque derrière cet homme ! Je ne perds pas une seconde de plus à réfléchir sur ce qui est en train de se passer et je pars le plus discrètement, mais le plus rapidement possible de cet endroit avant que les ennuis ne commencent.

Je rentre dans ma voiture non sans avoir jeté plusieurs coups d’œil derrière mon épaule afin de m’assurer que ce policier ne m’a pas suivie. Je démarre et conduis sans but précis jusqu’à ce que je croise sur la route un bar idéal pour me poser et accessoirement m’enfiler quelques verres d’alcool.

Après m’être garée sur un emplacement difficilement repérable de la route – parano un jour, parano toujours – je me dirige vivement vers la porte d’entrée du bar.

Comme à mon habitude, je parcours discrètement la salle du regard et rassurée par le peu de gens qui se trouvent ici, m’installe à une table proche de la sortie de secours au fond du bar tout en ayant une vue imprenable sur la salle et la porte d’entrée. Je ne pense pas que le flic m’ait suivie, mais je préfère ne pas être prise au dépourvu si jamais il franchissait la porte de ce bar.

Un verre de whisky à la main et l’assurance d’être pour un temps en sécurité dans cet endroit miteux, je me permets enfin de me détendre et de réfléchir sur les événements qui se sont déroulés aujourd’hui. Si jamais je pensais que la conversation téléphonique que j’ai eue plus tôt dans la journée avec le policier m’informant qu’Éléonore était morte n’était qu’un rêve, le fait de me retrouver à quelques mètres à peine du lieu du crime m’a brutalement ramenée à la réalité. Ils disaient n’avoir jamais vu un corps aussi mutilé. Bordel.

Je fais signe au serveur de me remplir à nouveau mon verre, et, pour lui éviter de revenir toutes les trente secondes, je lui glisse un billet dans la main afin qu’il me laisse la bouteille sur la table.

En terminant mon quatrième verre, j’en viens à me questionner sur un autre point qui me perturbe : pourquoi ce flic m’a-t-il fixée comme cela ? Comment a-t-il fait pour me repérer aussi facilement ? Sait-il qui je suis ? Toutes ces questions me donnent mal au crâne et le seul moyen que je trouve pour anesthésier la douleur se trouve au fond de cette bonne vieille bouteille d’alcool.

Quand ma vision estime que je suis à la limite de voir triple, je quitte le bar en titubant légèrement jusqu’à ma voiture. J’ai beau aimer prendre des risques, conduire en étant complètement bourrée ne m’emballe pas spécialement. Par chance, en face du bar, de l’autre côté de la route, se trouve un motel qui me tend les bras.

Je récupère avec quelques difficultés ma valise et marche jusqu’à la réception de l’établissement. Manque de bol, j’interromps le veilleur de nuit en plein visionnage d’un film porno.

Après avoir payé ma chambre, il me tend rapidement la clef, trop pressé de retourner à ses occupations. Je ne prends pas la peine de faire le tour de la chambre, je pose mon sac et ma valise par terre, retire à la hâte mes santiags et ma veste, puis m’affale sur le lit, trop fatiguée pour me déshabiller complètement.

Le sommeil profond auquel j’aspirais s’est transformé en rêve et pas n’importe lequel puisqu’il s’agit d’un souvenir gravé au plus profond de ma mémoire.

Je dois avoir huit ans et je me trouve dans la cuisine de notre maison avec Éléonore. Assises à table, l’une en face de l’autre, elle me récite un poème. Je regarde par la fenêtre, souhaitant plus que tout être dehors et jouer dans le jardin plutôt que de rester à l’intérieur pour écouter quelque chose qui ne m’intéresse pas. Quand elle se rend compte que je ne prête aucune attention à ce qu’elle dit, elle me promet de m’offrir un nouveau jouet si j’apprends par cœur ce poème. Comme un chien à qui l’on agite un os s’il se conduit bien, je me concentre entièrement sur cet ennuyeux poème. Après avoir récité plusieurs fois le premier vers, elle me demande de le répéter encore et encore jusqu’à ce que je sois capable de le prononcer parfaitement. « Que la Terre, signe de toute création, entende mon appel. Puisses-tu à jamais être lié à moi. »

chapitre 5

J’émerge de mon sommeil difficilement, ma tête me fait un mal de chien et mon corps a du mal à me porter. Eh oui, voilà à quoi ressemble un lendemain de beuverie.

Je me lève en essayant de ne pas faire de geste brusque, puis j’atteins ma valise – non sans m’être cognée plusieurs fois contre le bord du lit – et sors d’une pochette une boîte de médicaments.

Après m’être rendue dans la salle de bains pour avaler deux comprimés à l’aide d’un grand verre d’eau, je me déshabille et m’engouffre dans la douche afin de réveiller mon corps comme mon esprit embrumé. L’eau brûlante me fait un bien fou et me remet légèrement les idées en place.

Malheureusement, cela ne m’empêche pas de me remémorer la raison pour laquelle je me suis mise dans cet état. Ne voulant pas ressasser tout de suite les événements qui m’ont fait venir ici à Brennes, je décide de me préparer pour sortir manger un morceau. Rien de mieux que de se gaver comme une ogresse après une bonne cuite.

Je fouille dans ma valise et en ressors des sous-vêtements propres ainsi qu’un haut sans manche noir. Je les enfile, ainsi que le jean de la veille, retrouve mes santiags et ma veste en cuir jetées n’importe où dans la pièce. Mon sac en main, je risque un coup d’œil dans le miroir et comme je le pensais, je fais peur à voir. Même le maquillage ne réussit pas à cacher la sale gueule que j’ai.

Tant pis, ce n’est pas comme si je connaissais quelqu’un dans cette foutue ville. En sortant de la chambre, la lumière éblouissante du soleil me vrille le crâne – comme si j’avais besoin de ça pour arranger mon état –, je sors de mon sac mes lunettes de soleil et le simple fait de les porter me soulage. Je retrouve mon bébé italien et me mets en route pour le centre-ville, en quête d’un endroit où manger.

Après avoir croisé plusieurs restaurants, je décide de me garer le plus près possible de celui qui ne ressemble pas à un vieux boui-boui dans lequel je risque de tomber sur des cafards dans mon assiette. Rien de tel pour mal commencer la journée et surtout me foutre en rogne.

À peine ai-je franchi la porte qu’un mélange d’odeurs des plus alléchantes parvient à mes narines et fait gronder mon ventre affamé. Une jeune serveuse vient à ma rencontre et m’accompagne à une table près de la fenêtre. Je retire mes lunettes tout en évitant de regarder dehors et me concentre sur la carte que la serveuse m’a apportée. Après avoir fait mon choix, je pose le menu sur la table et inspecte les lieux.

Le restaurant n’est pas immense, il dispose d’environ cinquante places assises ainsi que d’une dizaine au bar, celui-ci se situant du côté gauche de la salle. Les chaises classiques sont remplacées par des banquettes confortables et la décoration, quoique très limitée, suffit à donner une ambiance sobre et conviviale.

En plus de me faire un mal de chien, ma tête émet comme une sorte de bourdonnement depuis que je suis entrée dans le restaurant. Je résiste à l’envie de prendre d’autres médicaments pour calmer la douleur. Aucune envie d’être accro aux médicaments en plus de l’alcool. Après quelques minutes d’attente, la serveuse revient vers moi et je commande une assiette d’œufs brouillés avec quelques tranches de bacon grillées, ainsi qu’un thé à la menthe.

Pour patienter, je jette un coup d’œil aux clients attablés autour de moi. Le fait qu’ils m’observent tous à la dérobée ne m’étonne guère – après tout, je suis une étrangère dans cette petite ville – en revanche quelque chose me surprend grandement.

Comme la salle n’est pas grande, je parviens à entendre la majorité des conversations et aucune ne parle d’Éléonore. Le fait d’avoir vécu ces derniers mois dans une bonne vingtaine de villes complètement différentes m’a permis d’analyser le comportement des gens.

Que ce soit dans les grandes ou petites villes, en ville ou à la campagne, entre jeunes ou entre personnes âgées, rares sont les personnes qui ne sont pas avides de commérages et autres rumeurs. Éléonore est morte depuis hier seulement dans des circonstances laissant suggérer qu’il s’agissait d’un meurtre, et personne dans ce restaurant n’aborde ce sujet.

Même s’il est fort probable qu’ils n’aient pas été proches d’Éléonore, ce type d’événement devrait les faire réagir. Bien au contraire, ils mangent tranquillement leur repas comme si de rien n’était, comme si le meurtre d’un habitant de leur ville était quelque chose d’anodin. Et je ne pense pas que ce soit le cas ici. Même si je n’ai pas fait le tour complet de la ville, le peu que j’en ai vu me laisse à penser que le taux de criminalité ne doit pas être bien élevé.

Je suis interrompue dans mes pensées par l’arrivée d’une femme marchant dans ma direction, son regard braqué sur moi, tenant dans sa main l’assiette que j’ai commandée. Il n’y a pas de doute, c’est une très belle femme. D’une cinquantaine d’années, il paraît évident qu’elle prend soin d’elle. Grande et élancée, ses cheveux bruns sont relevés en un chignon très soigné.

Après avoir posé le plat en face de moi, elle lance un regard autoritaire à la jeune serveuse qui se dépêche de m’apporter mon thé. Tout en le déposant à ma table, elle bafouille des excuses et rouge comme une pivoine, s’éloigne le plus vite possible de nous.

Entre le moment où la femme m’a apporté mon plat et où la serveuse s’est enfuie, aucune parole n’a été échangée. Au vu de son comportement, j’en déduis que cette femme est la propriétaire du restaurant. C’est seulement après s’être assurée que la serveuse s’occupait d’une autre table que la femme se tourne enfin vers moi et me fixe d’un regard direct qui doit troubler un bon nombre de personnes, mais pas moi.

Ainsi, je ne détourne pas le regard ni ne baisse les yeux comme l’auraient fait bien d’autres gens à ma place, j’en suis persuadée, jusqu’au moment où je sens qu’elle change de tactique en m’adressant la parole.

Visiblement, elle n’a pas l’air d’apprécier ma plaisanterie. Les discussions autour de nous s’arrêtent en même temps et les clients semblent tout à coup très intéressés par notre conversation. Tu parles qu’ils n’aiment pas les commérages !

De longues secondes s’écoulent pendant lesquelles nous nous défions du regard. Mais à quoi joue-t-elle ? J’ai la désagréable impression que son regard change, qu’il devient bestial, comme un animal flairant sa proie.

Le bourdonnement que j’avais ressenti en entrant dans ce restaurant revient à nouveau et se concentre uniquement sur cette femme. Je commence à me dire que je fais des crises d’hallucination, mais le malaise des gens autour de nous et le départ précipité de certains d’entre eux me laissent à penser que je ne suis peut-être pas complètement parano.

Et puis, comme par magie, son regard redevient normal et le bourdonnement s’affaiblit petit à petit.

Elle me regarde à nouveau, hoche la tête et s’en va en me laissant enfin tranquille.

Et bien ! Quelle vieille morue celle-là ! Cette petite joute verbale m’a creusé encore plus l’appétit et je dévore littéralement mon assiette sans en laisser une seule miette. Et le pire dans tout ça, c’est que c’était très bon. Dommage qu’il soit tenu par une mégère.

Je décide de ne pas rester ici plus que nécessaire, aucune envie de reprendre la conversation avec cette femme. Je profite du fait qu’elle soit en cuisine pour aller payer à la caisse auprès de la jeune serveuse. Celle-ci m’encaisse le plus rapidement possible, sans oser me regarder dans les yeux. Elle me souhaite timidement une bonne journée.

Je la remercie et lui tends un billet, qu’elle accepte en levant les yeux avec étonnement. Comprenant sa question muette, je lui réponds.

Elle n’a pas le temps de me répondre que je suis déjà en train de franchir la porte d’entrée. C’est au moment où je cherche mes foutues lunettes de soleil dans mon sac que je rentre dans une personne. Enfin, plutôt dans le torse d’une grande personne. Je recule et ma tentative d’envoyer balader cette personne meurt dans ma bouche quand je vois de qui il s’agit.

C’est le flic d’hier soir, celui qui m’a dévisagée devant le magasin d’Éléonore et que j’ai fui sans trop savoir pourquoi. C’est sûr que là, à cet instant, fuir me paraît assez difficile.

En plus de ça, à cette distance et à la lumière du jour, je peux vous garantir que s’éloigner de cet homme est une idée qu’aucune femme normale n’envisagerait. Il est beau à se damner !

Deux mètres de muscles et de virilité brute juste en face de moi. Ses cheveux châtain clair coiffés en bataille vous donnent envie de passer vos mains dedans, des yeux verts d’un regard intense vous déstabilisent à la seconde où vous les scrutez, une barbe de deux ou trois jours sur une mâchoire carrée que l’on a envie d’embrasser. Et des lèvres, mon Dieu, que l’on évite d’imaginer actives sous peine de vous faire perdre l’équilibre. Oui, c’est à ce point-là. Pourtant j’en ai connu de beaux gosses, mais alors lui, il remporte le premier prix haut la main. Il vous fait oublier tous les autres mecs sur terre en une fraction de seconde. Pas étonnant alors que je reste la bouche ouverte, comme une pauvre midinette devant son groupe de boys band préféré.

Il en profite lui aussi pour me reluquer des pieds à la tête sans omettre une seule partie de mon corps, puis prend une forte inspiration, comme pour humer l’air autour de lui. Nos regards se croisent et je jurerais que son regard change, exactement comme la propriétaire du restaurant.

D’accord, alors là, je crois qu’il est grand temps pour moi de partir. Aussi séduisant soit-il, je sais que je dois me méfier de lui. Pas un mot n’a été prononcé et cela tombe bien, je ne veux surtout pas qu’il me parle.

Je passe alors rapidement devant lui et retrouve ma voiture. Juste avant de rejoindre la route, je jette un coup d’œil dans mon rétroviseur intérieur.

Le flic est toujours dehors et la propriétaire du restaurant l’a rejoint, ils discutent brièvement puis tournent tous les deux la tête vers moi. Génial.

chapitre 6

Après cette charmante virée, je décide de rentrer à l’hôtel pour faire une petite sieste. Même si le bourdonnement étrange dans ma tête s’est arrêté, j’ai toujours un marteau piqueur qui me transperce le crâne. Je ne suis bonne à rien quand je suis dans cet état-là. De toute façon je ne sais même pas ce que je pourrais faire d’autre à l’heure actuelle. J’en reviens à la seule raison de ma venue dans cette ville.

Le fait d’apprendre que mon rêve s’est révélé prémonitoire concernant la mort d’Éléonore me perturbe grandement. Je ne connais rien sur les détails de l’enquête ni sur les causes de sa mort. Je ne peux pas me présenter au poste de police comme étant sa fille adoptive pour exiger d’être tenue informée de l’enquête.

D’ailleurs, je ne suis même plus rien légalement puisqu’Éléonore a pris grand soin d’effacer toutes nos traces. Tant de questions se bousculent dans ma tête et aucun élément de réponse pour me permettre d’y voir plus clair. Avant de me mettre sérieusement en quête de réponse – car oui, je compte bien en savoir plus sur sa mort – je me jette sur mon lit et m’endors en un rien de temps.

Mon inconscient me fait un bon doigt d’honneur puisqu’au lieu de me laisser dormir profondément, il me ramène à nouveau dans le même rêve que la nuit dernière.

Je suis toujours assise à table avec Éléonore, tâchant d’apprendre tant bien que mal ce foutu poème. Après avoir appris le premier vers, elle me récite maintenant le deuxième vers. « Que l’Eau, bienfaitrice de la vie, entende mon appel. Puisses-tu à jamais être lié à moi. »

Il fait déjà nuit dehors quand je me réveille enfin de ma sieste. La vache, je ne pensais pas avoir autant dormi. Tu parles d’une sieste, je suis toujours aussi fatiguée. Même si je préférerais rester dans mon lit, je me mets un coup de pied aux fesses mentalement pour me bouger. Je ne suis pas venue ici pour passer mon temps à dormir. Plus vite j’aurai mes réponses, plus vite je pourrai partir de cette ville.

Deux idées m’ont traversé l’esprit afin de m’aider à débuter mon enquête. La première consiste à m’introduire de manière complètement illégale dans les dossiers informatiques de la police, afin de récupérer le rapport d’autopsie d’Éléonore. Comme elle est décédée hier et qu’elle est la seule personne ayant été retrouvée morte de manière suspecte officiellement, je suppose que le médecin légiste de cette ville a eu largement le temps de s’occuper d’elle.

La deuxième idée qui m’est venue en tête dans la journée est en rapport avec le lieu du crime. Éléonore tenait un magasin, je ne sais pas encore de quel type, mais je pense que m’y rendre et jeter un coup d’œil me permettrait peut-être de glaner quelques informations. Si jamais je ne trouve rien d’intéressant, cela me permettrait au moins d’en savoir plus sur elle, sur sa vie ici, même si je me dis que cela ne devrait pas m’intéresser.

Bien qu’il fasse nuit dehors, l’heure indiquée sur mon téléphone portable me confirme qu’il est trop tôt pour entrer par effraction dans son magasin encore scellé par du ruban de police. Tant mieux, cela va me permettre de commencer par récupérer le rapport d’autopsie d’Éléonore.

Après avoir trouvé mon ordinateur portable dans ma valise, je m’allonge de nouveau sur mon lit et le pose sur mes genoux, prête à faire mes petits tours de passe-passe. Le piratage informatique, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. On est juste un peu rouillé au début, mais, à force de persévérance, cela revient.

La tâche ne s’avère pas si ardue que cela car, au bout de dix minutes, j’arrive à me connecter aux fichiers de la police. Comme je le pensais, le médecin légiste a bien rendu son rapport d’autopsie.

Même après avoir fermé les yeux et m’être préparée mentalement à ce que j’allais lire, le choc de ce que je découvre au fil des lignes me donne la nausée, et je réussis à atteindre les toilettes juste à temps pour rendre mon repas. Après m’être rincé la bouche, je retourne dans mon lit et relis le rapport. Mes mains tremblent, j’ai de nouveau envie de vomir, mais, manque de bol, je n’ai plus rien dans le ventre.

Au vu des éléments constatés par le médecin légiste, celui-ci n’a pu que confirmer qu’il s’agissait bien d’un meurtre. Un meurtre, le mot est bien trop faible, un massacre se rapprocherait plus de la vérité.

Éléonore a été rouée de coups et brûlée sur quasiment tout le corps et le visage. Le médecin a pu préciser grâce aux différents stades des blessures que plusieurs heures se sont écoulées au cours de sa torture. Ses organes internes ont aussi été brûlés et c’est finalement ce qui l’a tuée. Comme si cela ne suffisait pas, elle avait les mains attachées dans le dos.

Malheureusement, aucune empreinte ni aucun ADN n’a été retrouvé sur son corps. Même s’il y en avait eu, le feu aurait tout détruit sur son passage. La ou les personnes responsables de ce crime ont veillé à ce qu’il ne reste aucune preuve de leur culpabilité sur le corps d’Éléonore.

Bien que cela me rende malade, je relis encore et encore le rapport. Les dernières heures qu’a vécues Éléonore ont été insupportables. Je ne souhaiterais cette fin à personne, pas même à mes pires ennemis.

Après avoir terminé la lecture des détails de sa mort, j’arrive à un nouveau paragraphe qui, cette fois-ci, me glace le sang. Le médecin légiste estime qu’Éléonore est morte hier entre sept heures trente et huit heures du matin.

Une fois ma stupeur légèrement estompée, je me déconnecte des fichiers de la police et éteins mon ordinateur comme un automate. Je reste immobile, toujours assise dans mon lit, mon cerveau en ébullition après avoir reçu autant d’informations effroyables. Effroyable par la nature de ce crime et par ce que cela implique.

Je ne crois pas à toutes ces conneries surnaturelles ou paranormales. Je ne crois que ce que je vois. Mais en cet instant, mon esprit émet de gros doutes. Des centaines de questions tambourinent dans mon crâne, espérant trouver des réponses sensées et rationnelles. La plus importante est : comment est-il possible que mon rêve corresponde en tout point à ce qui est arrivé à Éléonore ? Et surtout à l’heure à laquelle elle est morte ?

C’est comme si j’avais été connectée à Éléonore, mon inconscient se trouvant avec elle, ici à Brennes. C’est tout simplement impossible, humainement parlant. Un corps ne peut pas se trouver à un point A et son esprit se trouver à un point B. On voit ça dans des séries télévisées, films ou livres fantastiques, mais pas dans la vraie vie !

Ne trouvant aucune réponse satisfaisante qui m’éviterait de me croire folle, je décide de passer à autre chose pour le moment. Cela ne sert à rien de continuer à réfléchir là-dessus. En me levant, je ressens une forte tension à la nuque. Voilà ce que l’on récolte à force de se pencher trop longtemps. Je me masse vigoureusement la nuque en formant des cercles pour atténuer la douleur.

Comme la nuit est déjà bien avancée, je me dis qu’une petite virée sur le lieu du crime me ferait le plus grand bien. Enfin, façon de parler. Cela va surtout me permettre de me changer les idées, du moins c’est ce que je m’efforce de me dire. Avant de sortir de ma chambre, je récupère quelques babioles dans ma valise qui pourraient m’être utiles et je me change en conséquence.

Le trajet pour le magasin d’Éléonore ne me prend qu’une quinzaine de minutes en voiture, les rues sont quasiment vides, logique étant donné l’heure tardive.

Au lieu de m’arrêter en face du magasin, je préfère continuer quelques mètres plus loin et me gare finalement dans la deuxième rue parallèle à celle qui m’intéresse. Le fait qu’il n’y ait pas un chat dans cette rue me permet de ne pas me faire repérer, et, si c’était le cas, il serait difficile de faire une description détaillée de ma personne car la capuche de mon pull noir cache parfaitement les traits de mon visage et mes cheveux. Et sans le numéro de la plaque d’immatriculation de ma voiture bien en évidence devant le lieu du crime, impossible de remonter jusqu’à moi.

Tandis que je marche furtivement entre les ombres des lampadaires, je jette de brefs coups d’œil afin de m’assurer que je suis toujours seule dans la rue. Bien entendu, je ne passe pas par l’entrée principale du magasin, je longe donc le bâtiment et tout en évitant également la porte de derrière, je jette mon dévolu sur une fenêtre facile à ouvrir et qui est à une hauteur raisonnable.

Je dézippe une des poches de mon pull située au niveau du bras droit et en ressors plusieurs petits outils me permettant d’ouvrir la fenêtre sans la fracturer. Une fois cette étape terminée, je me mets en quête – sans grande conviction – d’une caisse en bois qui me permettrait de me hisser facilement à la fenêtre. Évidemment, je n’en trouve aucune, ni aucun autre objet équivalent. Non, ça, on ne le voit que dans les films, bien sûr. Tant pis, je me débrouillerai sans.

J’ai beau être mince et d’allure sportive, je ne suis plus souple comme avant. C’est après deux essais que je réussis enfin à me hisser à la fenêtre, mais au lieu de rentrer discrètement telle l’ancienne délinquante que je suis, un des lacets de mes bottes se retrouve coincé dans une vis de la fenêtre et je tombe tête la première dans la pièce, comme une pauvre adolescente tentant de faire le mur pour la première fois. Autant dire que sur le moment, je me trouve parfaitement pathétique et je m’insulte mentalement.

Après m’être finalement relevée, je referme doucement la fenêtre pour que personne ne puisse voir qu’il y a eu une infraction, au cas où quelqu’un passerait par là. Je récupère ensuite dans une autre poche de mon pull une petite lampe torche que j’allume. Même si elle éclaire faiblement – pour ne pas me faire trop repérer de l’extérieur – elle me permet de bien voir tout ce qui m’entoure.

Un balayage rapide de la pièce m’informe que je me trouve dans les toilettes du magasin. À bien y réfléchir, j’ai eu de la chance de ne pas tomber directement dans la cuvette des WC.

Une fois sortie des toilettes, je me retrouve dans une grande pièce légèrement éclairée par les lampadaires extérieurs. Parfait, je n’aurai pas besoin de beaucoup plus de lumière pour inspecter cette pièce. J’essaie de ne pas comparer l’odeur qui me monte au nez à celle de la chair brûlée – aucune envie de vomir ici – mais cela est assez difficile.

Avant même de m’aventurer plus loin, le faisceau de lumière de ma lampe balaye le sol de la pièce et tombe sur une partie du sol en parquet complètement brûlée. Mon cœur commence à battre de plus en plus vite. Je retiens mon souffle et je me force à avancer – même si mon esprit me dit de fuir – jusqu’à arriver à l’endroit où Éléonore a été brûlée vive.

Les restes d’une chaise sont éparpillés à cet endroit. Je ne sais pas pour quelle raison je fais cela, mais, comme attirée par une force magnétique, je m’agenouille et passe ma main au-dessus du parquet calciné, consciente que c’est précisément ici qu’Éléonore a rendu son dernier souffle. Il m’est encore plus difficile d’expliquer les sensations que je ressens jusqu’au plus profond de mon être à ce moment-là.

Ma main tremble sous la force des vibrations émises par le sol. Plusieurs émotions s’imprègnent en moi : la peur, la terreur, la lutte, la douleur, l’abandon et la mort. Je retire ma main et me lève rapidement, mettant un terme à cette expérience. C’était quoi ça ?

Je porte instinctivement ma main au niveau de mon cœur, essayant tant bien que mal de ralentir mon rythme cardiaque. Je réussis à me calmer en me martelant dans la tête que tout ceci n’est que le fruit de mon imagination, que ce lieu morbide est propice à ce genre de sensation.

Je me remets finalement à inspecter la pièce tout en respirant lentement pour ne pas céder à la panique. J’ai beau avoir été une délinquante, me trouver sur le lieu d’un crime atroce ne faisait pas partie de mes activités préférées.

Sur la gauche de ce carnage se trouvait une table ronde en bois de style ancien, je parle au passé puisqu’au lieu de reposer sur ses quatre pieds elle gît sur le sol, à moitié fracassée. En observant les morceaux par terre, je tombe sur une mare de sang qui me donne instantanément la nausée.

Je crispe la mâchoire et par réflexe je prends une grande inspiration, mais l’odeur est insupportable. Mon ventre se contracte et par chance il réussit à ne pas évacuer le peu de nourriture qui me reste dans l’estomac. Au lieu de refaire la même erreur, je décide qu’il serait plus intelligent de respirer par la bouche.

Je découvre ensuite une multitude de traces de sang me menant à une vieille caisse enregistreuse, se situant en face de la porte d’entrée. Tout en évitant précautionneusement les traces de sang par terre, je me dirige vers la porte d’entrée et constate que celle-ci a été fracturée. Me mettant dos à cette porte, je visualise mentalement le scénario qui s’est déroulé ici, m’aidant de la direction qu’empruntent les traces de sang au sol.

Le ou les coupables sont entrés de force, directement par la porte principale – surprenant qu’ils aient pris un tel risque – ont trouvé Éléonore derrière sa caisse, l’ont attrapée et se sont mis à la frapper ; s’en est suivie une bagarre au vu des meubles et des bibliothèques renversés, jusqu’à réussir à la maîtriser en la ligotant à une chaise, là où, après l’avoir torturée pendant plusieurs heures, ils ont finalement terminé le travail en la brûlant.

Après m’être rendue derrière le comptoir de la caisse, j’ouvre celle-ci et constate avec étonnement qu’il reste toujours une bonne liasse de billets. Pas de quoi pouvoir s’acheter un jet privé, mais tout voleur qui se respecte aurait été très content de mettre la main sur ce butin.

Mon expérience dans la vie et dans la lecture de romans policiers m’a appris que les principales motivations d’un meurtre sont le sexe, l’argent, le pouvoir ou la vengeance.

Je peux d’ores et déjà rayer l’argent de ma liste, ainsi que le sexe. En effet, un rapide calcul mental me permet d’affirmer qu’à soixante-neuf ans, Éléonore ne batifolait sûrement pas avec un homme dont la femme aurait découvert la tromperie et aurait ainsi tué la maîtresse de son mari volage. Cette image réussit malgré tout à m’arracher un sourire malgré la situation.

Revenant sur ma liste, j’émets maintenant un gros doute sur la troisième motivation, à savoir le pouvoir. Quel pouvoir aurait acquis l’assassin d’Éléonore suite à sa mort ? Le magasin en lui-même est certes plutôt grand, mais cela me surprendrait que quelqu’un ait des vues sur ce bâtiment étant donné le quartier où il se trouve. Quant à la dernière motivation, la vengeance, je ne vois pas pour l’instant ce qu’aurait pu faire Éléonore pour mériter de finir comme ça. Il faudrait qu’elle ait fait quelque chose de particulièrement énorme pour qu’une personne se déchaîne autant sur elle.

Bien que mes suppositions m’aient permis d’avancer dans mon enquête, j’ai malgré tout perdu du temps et, quand on entre par effraction dans un lieu encore scellé par la police, il vaut mieux ne pas trop s’y attarder.

L’examen de cet endroit m’a permis d’apprendre qu’Éléonore tenait un magasin ésotérique. Si on m’avait demandé de parier sur le type de commerce qu’elle tenait, j’aurais perdu lamentablement. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’Éléonore croyait en ce genre de choses.

Une librairie ou un salon de thé, voilà dans quoi je la voyais. Mais alors ça ! Comme quoi, on ne connaît jamais vraiment les gens. Non pas que je sois contre ce genre de choses, mais cela me surprend la connaissant. Neuf ans de séparation et voilà une autre surprise que je découvre sur elle. Oh, je pense que c’est loin d’être la dernière.

En sortant des toilettes tout à l’heure, j’avais remarqué un petit escalier situé tout à droite au fond de la pièce, mais j’avais préféré commencer par le rez-de-chaussée avant de m’attaquer au premier étage. Je laisse ainsi diverses potions, livres en pagaille, encens, tarots, talismans, bougies de toutes les couleurs, pierres gravées d’inscriptions étranges, pendules, j’en passe et des meilleurs ; et je monte enfin.

Arrivée en haut des escaliers, j’ouvre lentement la seule porte se trouvant devant moi et découvre un salon. C’est donc ici que vivait Éléonore, juste au-dessus de son magasin. Étrangement, son appartement est complètement dépourvu de tout objet ésotérique. Peut-être qu’elle ne croyait finalement pas à ce genre de choses.

Bien qu’il ne soit pas grand, son logement est agréable, décoré avec soin – aucune surprise à ça – propre et parfaitement rangé. Tout le contraire du carnage juste en dessous.

Ainsi, les meurtriers ne sont pas montés ici. Intéressant. S’ils recherchaient quelque chose en particulier, je pense qu’Éléonore l’aurait caché ici plutôt que dans son magasin. Hormis l’argent se trouvant dans la caisse, les articles que proposait Éléonore ne valaient pas grand-chose. Alors que les bijoux que je trouve dans une boîte sur sa commode dans sa chambre feraient le bonheur d’un professionnel. Encore un exemple qui me conforte dans l’idée que l’argent n’était pas la motivation de son ou ses assassins.

Le tiroir de sa table de nuit contient une collection de romans policiers – un point qu’on avait en commun – et, en prenant le premier livre, j’en fais tomber plusieurs par terre. Quelle idiote ! Heureusement que j’ai une mémoire photographique, sinon j’aurais eu du mal à les remettre correctement en place.

C’est au moment où je range l’avant-dernier roman que je vois une feuille de papier pliée en deux, entre le roman que j’ai dans la main et celui qui reste par terre. Je l’ouvre et découvre le dessin d’une enfant de sept ans. Non je ne suis pas voyante : si je sais cela, c’est parce que c’est tout simplement moi qui l’ai dessiné. Cette année-là, je m’étais cassé le poignet à l’école et lorsque l’institutrice nous avait demandé de faire un joli dessin de Noël pour nos parents, j’avais rajouté un pâté rose à mon poignet. J’avais bien sûr dessiné Éléonore, un sapin de Noël et plein de cadeaux.

Les larmes me montent aux yeux en constatant qu’Éléonore ne m’avait pas oubliée et qu’elle gardait précieusement ce dessin. Je retiens mes larmes malgré tout en me rappelant que c’est elle qui m’a abandonnée et que j’ai assez pleuré suite à cette séparation. Je remets en place les derniers livres et décide de ranger le dessin dans ma poche.

De l’aspirine et d’autres médicaments banals contre les maux de ventre rangés dans le placard de sa salle de bain m’indiquent qu’elle ne suivait pas de traitement contre de graves maladies.

Le reste de son appartement ne m’apprend rien de plus sur Éléonore. En retraversant le salon, je passe devant une petite bibliothèque et m’y arrête par curiosité.

Encore des romans policiers et de nombreux livres classiques dont un en particulier retient mon attention. J’adorais les fables de La Fontaine quand j’étais petite et j’aimais surtout qu’elle me les lise le soir pour m’endormir. Si mes souvenirs sont bons, c’est le même livre que nous avions chez nous. Pour en être sûre – et surtout pour me faire encore du mal - je le sors délicatement de son rayonnage et observe la couverture de ce gros livre.

Oui, c’est bien le même livre de mon enfance, en revanche je ne me rappelais pas qu’il était aussi lourd. J’en comprends la raison après l’avoir ouvert. Éléonore a découpé les feuilles de ce merveilleux livre en son centre pour en former un carré. Elle l’a même découpé très récemment car les pages autour du carré sont blanches tandis que toutes les autres du livre ont jauni avec le temps. J’imagine que sa passion pour les intrigues policières l’a inspirée pour créer cette cachette. Parce qu’effectivement, quelque chose s’y trouve bel et bien.

Bizarrement cette chose n’a rien d’extraordinaire, ce n’est ni une liasse de billets, ni des diamants, mais plutôt un caillou. De couleur noire, elle s’apparenterait plus à une de ces pierres que j’ai vues dans son magasin au rez-de-chaussée. En la tournant entre mes doigts, j’aperçois un petit symbole de forme triangulaire. Cet objet me rappelle un reportage que j’avais regardé à la télévision, une nuit où je n’arrivais pas à m’endormir. Au quatrième siècle, du temps des Vikings, la tradition consistait à dresser de grosses pierres gravées d’inscriptions runiques près des tombes, afin d’honorer la mémoire des personnes décédées.

Qu’est-ce que cela signifie ? Pourquoi avoir caché cette rune ici, dans un livre que je connaissais et que je chérissais tant étant enfant ? Encore une intrigue supplémentaire, comme si je n’en avais pas assez. Je repose à contrecœur cet ouvrage à son endroit initial, non sans avoir glissé la pierre dans ma poche, là où se trouve le dessin, puis je reprends les escaliers menant au magasin.

Un coup d’œil à l’horloge située au rez-de-chaussée m’indique que j’ai passé beaucoup trop de temps ici. Mais, avant de partir, je retourne là où j’avais vu d’autres runes plus tôt. Près d’une table d’appoint cassée en deux, se trouve par terre ce qui devait être une bonbonnière en verre où se mélangent pierres et débris de verre.

Par intuition, je me mets accroupie et inspecte délicatement les objets, en faisant bien attention de ne pas me couper. Chacune d’elles porte des symboles différents, mais une seule a la même forme que celle que j’ai trouvée cachée dans le livre à l’étage. En forme de triangle également, mais avec un trait au centre et une tache foncée au-dessus du symbole.

Avant que je puisse comparer les deux runes, un bruit sec retentit derrière moi. Je me relève doucement, éteins ma petite lampe, range la pierre dans ma poche avec sa copine et avance tout doucement vers l’arrière du magasin, là d’où provenait le bruit. La poignée de la porte arrière bouge. Quelqu’un essaie de rentrer dans le magasin.

chapitre 7

Autant dire que je ne suis pas restée là tranquillement à attendre que la personne rentre dans le magasin. Ni une ni deux, je retourne aux toilettes à grandes enjambées – sans me vanter, je pense que mes pirouettes rivalisent avec celles d’une danseuse étoile – en évitant parfaitement tous les obstacles sur mon chemin, ouvre doucement la fenêtre et avant de l’escalader, je m’assure que personne ne m’attend dehors. Je me fais un check mental pour avoir réussi à sortir de là sans m’être à nouveau vautrée par terre.

L’envie de faire le tour du magasin et de découvrir qui est cette personne me démange fortement, mais le risque est trop grand. Je résiste finalement à cette idée et prends la direction de ma voiture en empruntant un autre chemin.

J’ai dû oublier mon cerveau dans le magasin quand je réalise au bout de quelques minutes qu’en changeant de chemin, je me suis complètement perdue. Pas étonnant puisque je ne connais pas cette foutue ville. Quelle idiote !

Au moment où j’allais faire demi-tour, je passe devant une vitrine de magasin et j’aperçois le reflet de deux silhouettes plus loin derrière moi.

Mon expérience passée me fait douter de ce hasard. La rue est déserte en cette nuit de pleine lune et, après avoir bifurqué dans plusieurs ruelles, mes soupçons se confirment.

Les deux silhouettes, quoique très furtives, sont toujours derrière moi. Comme si cela ne suffisait pas, ma tête recommence à émettre un bourdonnement. Je ne suis pas d’humeur à me battre ce soir, encore moins contre deux personnes qui savent comment filer quelqu’un sans se faire repérer.

Car même si je les ai grillés rapidement, je peux vous garantir que ce ne sont pas des débutants. Malheureusement pour eux, j’ai une dizaine d’années d’expérience dans cet art et je suis plutôt douée pour ça. En revanche, je ne sais pas ce qu’ils savent faire d’autre. Et quand je ne sais pas, j’évite de prendre des risques comme me faire tabasser ou encore me faire voler ce que j’ai de précieux dans mes poches.

Je trouve enfin une solution pour leur échapper lorsque j’aperçois au bout d’une ruelle un bâtiment avec une vieille porte métallique éclairée par une enseigne lumineuse.

Le Clair Obscur, comme son nom l’indique, me laisse fortement penser que c’est une boîte de nuit, ainsi que la musique étouffée qui s’en échappe. Quoi de mieux qu’une boîte remplie de monde se déchaînant dans tous les coins, avec un éclairage éblouissant et de la musique à t’en faire pleurer les tympans, pour semer une, voire deux personnes, dans mon cas ?

Mes bottes noires plates et mon pantalon moulant iront parfaitement pour ce lieu, mais ce n’est pas la même chose pour mon pull spécial voleuse. Je l’enlève rapidement et grâce à mon débardeur aussi moulant que mon pantalon, je suis assurée de ne pas me faire refouler à l’entrée.

C’est effectivement le cas puisque, après avoir ouvert la porte, le videur aussi baraque que je le pensais, me reluque rapidement sans un regard vicieux – c’est assez rare dans ce genre de lieu – et hoche la tête sans m’adresser la parole pour m’indiquer que je suis la bienvenue.

Je passe devant le vestiaire sans m’y arrêter. Hors de question de poser mon pull, surtout que je ne suis pas là pour faire la fête, mais pour me faire oublier des deux tarés à l’extérieur. Le couloir menant à la boîte est plutôt sombre, de couleur grise et les murs sont tapissés de miroirs dorés de formes et de tailles différentes. Peut-être pas une bonne idée de s’y admirer après une bonne soirée de beuverie, mais en ce qui me concerne, j’en profite pour secouer mes cheveux et les ébouriffer.

Enfin arrivée au cœur de la boîte, je suis tout d’abord très surprise par le style. Ce n’est certainement pas un bouge comme pouvait le laisser penser l’extérieur. Le style s’apparenterait plus à du néo-gothique flamboyant, avec des tapisseries rouges, des boiseries sombres, des miroirs dorés de toute part ou encore des gargouilles parsemées ici et là. Plutôt original. Le bruit de la musique me vrille le crâne, mais il a le mérite de baisser le volume dans ma tête. Le bourdonnement que je ressentais à l’extérieur s’est changé en une sorte de sifflement strident à l’instant où je suis entrée ici.

Comme je l’espérais, c’est noir de monde, parfait. À ma droite, se trouve un long bar très sombre où les barmans réalisent des jonglages avec les bouteilles d’alcool – méthode connue pour impressionner les jeunes filles et surtout pour se faire des pourboires –, au centre une magnifique piste de danse et sur le côté gauche, une enfilade d’alcôves pour les plus riches qui ne veulent pas se faire piétiner. Comme si cela n’était pas suffisant, un large escalier à droite, juste avant le bar, permet d’accéder à une mezzanine, entre autres pour reluquer les minettes sur la piste de danse, comme le trio de jeunes mâles que j’aperçois accoudés à la rampe, ou encore de se retrouver autour d’une table haute.

Sur la gauche, au-dessus des alcôves, un autre escalier donne sur une plus petite mezzanine. L’escalier est fermé à l’aide d’un cordon et il est gardé par un gros bras. L’espace est fermé et, si je ne me trompe pas, les vitres sont teintées. Le bureau du patron de la boîte, je suppose.

Je scrute tous les endroits susceptibles de m’être utiles pour me cacher, mais surtout pour sortir d’ici, et j’en profite pour jeter des coups d’œil derrière moi, à l’entrée de la salle, au cas où les deux tarés m’auraient suivie. Par chance, je trouve enfin la sortie de secours au fond de la boîte, juste après le bar. Une forte inspiration et me voilà motivée pour traverser toute cette brume de corps déchaînés, enfin presque.

Je me faufile entre un troupeau de greluches prêt à tout pour trouver un étalon pour la nuit, et un autre justement à l’affût de ces gonzesses. Eh bien, ça promet ! Quelques secondes de plus entre ces deux groupes et je sens que je vais vomir de dégoût.

Quand je pensais avoir enfin réussi à m’en sortir, un des mâles du troupeau m’attrape par le bras gauche, et, avant même d’ouvrir la bouche pour me faire son numéro de dragueur à deux balles, je lui retourne son poignet avec ma main droite.

Le brave garçon s’éloigne de moi, énervé que je lui aie fait mal, surtout à son ego. La scène s’est passée très vite et personne n’a vu cette brève altercation. Je n’ai pas oublié que je suis ici par nécessité et non par plaisir, il vaudrait donc mieux que je ne me fasse pas repérer par la sécurité.

Lorsque j’arrive enfin au bout du bar, près de la sortie de secours, je remarque qu’un homme accoudé au comptoir me fixe du regard. Je n’ai pas pour habitude de baisser les yeux, alors, tout en continuant de marcher, je lui rends la pareille.

Grand, mince, pantalon de smoking noir, chemise blanche légèrement ouverte, des cheveux noirs mi-longs attachés et un léger bouc de quelques jours.

Dommage que le troupeau de greluches ne l’ait pas remarqué, sinon il serait déjà encerclé, étant donné le charme envoûtant qu’il dégage.

Oui forcément, des mecs comme ça disposent également d’une voix suave avec un léger accent italien.

Je me suis visiblement trompée, quelqu’un a bel et bien vu mon altercation avec l’autre mâle en rut. Sacrée vue tout de même étant donné la distance où je me trouvais.

Ma réponse lui arrache un léger sourire. Oh la vache, il est encore plus beau quand ses yeux se plissent. D’ailleurs, maintenant que je suis proche de lui, je peux terminer le tableau en précisant que ses yeux sont d’un bleu clair absolument hallucinant.

Je m’attendais à ce qu’il se mette à me draguer en tentant une analyse psychologique de bas étage sur le fait que je devienne agressive quand quelqu’un me touche, mais une fois encore, sa réaction me surprend.

Ma remarque le fait rire et je me mords la lèvre inférieure pour ne pas sourire bêtement. Pas facile de rester de marbre face à un si bel homme.

Je ne relève pas sa remarque sur mon attitude.

Deux options s’offrent à moi. La première consiste à l’envoyer promener, car je ne veux pas raconter ma vie à un inconnu – certes très charmant, mais un inconnu quand même – mais cela entraînerait de façon fort probable mon éviction de cette boîte par ses gros bras. Pas terrible comme idée, surtout si les deux tarés de l’extérieur sont encore dans les parages. La deuxième option me permettrait de rester ici le temps que je le souhaite si je lui mens.

Tiens, je semble l’avoir surpris, à en croire son haussement de sourcil. Il se tourne alors vers le barman le plus proche de lui et lui lance un bref regard, et, sans un mot, le barman me verse rapidement un shot de vodka. Hallucinant !

Entre le boss qui a une vue perçante et le barman qui a une ouïe ultra fine, on peut dire que le personnel ici est ultra performant. Le beau gosse de patron m’invite d’un geste à boire. Il s’attendait certainement à ce que j’aie du mal à le boire, mais il ne connaît pas encore mon amour pour l’alcool. Je le bois d’un trait et avec un léger plissement des yeux, le voilà à nouveau surpris.

À peine ai-je le temps de poser le shot vide que le barman s’empresse de me le remplir à nouveau. Il va m’en faire boire combien ? Je me tourne vers lui pour lui poser la question, mais il pivote brusquement vers son garde devant l’escalier qui mène à son bureau. Les deux se fixent pendant quelques secondes, puis le beau gosse hoche la tête.

Il rejoint rapidement son garde et celui-ci lui ouvre le cordon, afin qu’il puisse monter à son bureau.

Curieux et surtout étrange comme scène. C’est comme s’ils avaient parlé par télépathie. Quoiqu’il en soit, je ne vais certainement pas l’attendre comme cela doit lui arriver tous les soirs avec une nouvelle gonzesse.

Avant de partir, je sors mon téléphone portable de la poche de mon pull et allume mon GPS afin de repérer la route que je dois prendre pour retrouver ma petite voiture italienne. Je ne vais pas faire une deuxième fois l’erreur de me perdre dans cette ville.

Une fois que j’ai mémorisé le chemin à prendre, je range mon téléphone et bois le deuxième verre – il ne faudrait pas gâcher ce délicieux breuvage – puis pose rapidement un billet sur le comptoir avant que le barman me fasse signe que c’est offert. Non merci, je ne suis pas une poule qu’on achète avec de l’alcool.

Milo paraît étonné que je n’attende pas son patron. J’imagine que les minettes préfèrent poireauter des heures plutôt que de louper une nuit torride avec lui. Je laisse donc mon billet et me glisse discrètement par la sortie de secours que j’avais repérée plus tôt. Je remets mon pull spécial voleuse avant de me mettre en route.

Avoir une bonne mémoire visuelle me permet de rejoindre facilement mon bébé italien. Par chance je n’ai pas été suivie, il semblerait que les deux tarés aient lâché l’affaire et c’est tant mieux pour moi.

De retour au motel, j’éprouve une désagréable sensation dès l’instant où je franchis le seuil de ma chambre. Je me dirige sans faire de bruit dans la salle de bains afin de m’assurer que je sois bien seule dans ma chambre.

Une fois rassurée qu’il n’y a bien que moi, je retourne dans la chambre et inspecte la pièce en premier lieu sans rien toucher. Après avoir tout analysé, j’ouvre ma valise, puis je passe à mon ordinateur. Merde, ça ne sent pas bon.

Le logiciel que j’ai installé sur mon ordinateur portable ne fait que confirmer ce que je savais déjà. Quelqu’un est venu dans ma chambre. Et ce n’était certainement pas la femme de chambre.

chapitre 8

Comment est-ce que je sais que ce n’est pas la femme de chambre ? La pancarte Ne pas déranger que j’avais déposée sur ma porte à l’extérieur est assez explicite ainsi que mon lit toujours défait ou encore la serviette de bain jetée sur mon lit ce matin toujours à sa place.

Quelqu’un d’autre est venu dans ma chambre pendant mon absence. Quelqu’un qui s’y connaît assez pour bien remettre les choses à leur place, mais qui n’est pas assez bon en informatique pour réussir à rentrer dans mon ordinateur.

Mon mot de passe est assez complexe et toute tentative ratée est enregistrée directement dans mon logiciel. Celui-ci m’indique qu’il y a une heure environ, deux tentatives ont été manquées.

Rien n’a été volé non plus dans la chambre. Mon côté paranoïaque m’avait poussée à cacher mes armes dans la chambre. Le petit arsenal que j’ai emporté ici est toujours bien à l’abri. Car oui, je ne me déplace jamais sans un, voire plusieurs moyens de défense.

Mon passé dans la clandestinité ne m’a pas laissé que des amis. J’ai réussi à sortir de cet univers sans me faire tuer et ce n’est pas maintenant que je suis rangée que je vais me faire avoir, ou du moins sans me laisser faire.

C’est pourquoi après avoir attendu que l’aube pointe le bout de son nez, je m’octroie enfin quelques heures de sommeil, mon pistolet fétiche sous mon oreiller, à portée de main d’un éventuel visiteur.

J’aurais dû m’en douter, puisque me voilà encore dans mon foutu rêve avec Éléonore en face de moi, dans notre ancienne cuisine, m’obligeant à apprendre ces vers. Elle semble être heureuse que je m’intéresse enfin à son poème tandis que je récite le troisième vers. « Que l’Air, source d’énergie, entende mon appel. Puisses-tu à jamais être lié à moi. »

Mon réveil me fait penser à celui d’un mort-vivant, inconscient de ses membres, une tête de déterré, mais pas en ce qui concerne l’insensibilité à la douleur. Parce que se prendre encore le bord du lit au même endroit que la veille fait vraiment un mal de chien.

Je me dirige comme un zombie jusqu’à la salle de bain et plonge directement sous la douche, sans le courage de me regarder dans le miroir. Je reste immobile un long moment, savourant l’eau qui glisse le long de mon corps épuisé.

Ce rêve récurrent m’empêche de reposer à la fois mon corps et mon esprit. J’ai l’impression d’avoir couru un marathon et en même temps d’avoir tenté de résoudre une équation de mathématiques accessible seulement aux génies. Autant vous dire que je n’ai pas la résistance physique et encore moins l’intellect pour faire ces deux choses.

Une bonne demi-heure plus tard, je me force à sortir de la douche. J’admire mes copines les cernes dans le miroir et leur promets de m’occuper d’elles après m’être habillée.

Je sors de ma valise un nouveau jean usé, des sous-vêtements et un haut sans manche blanc. Je m’habille lentement puis retourne dans la salle de bains me faire un ravalement de façade. Après avoir mis autant de temps que la douche pour me maquiller, j’enfile mes santiags puis ma veste en cuir et range à la hâte le butin que j’ai récupéré cette nuit et le glisse dans mon sac.

Mon ventre émet des gargouillements de plus en plus sonores depuis mon réveil, me rappelant indéniablement qu’un corps humain a besoin de se nourrir pour continuer à vivre. Avant de partir, je récupère dans ma valise un petit instrument anodin qui peut s’avérer très utile dans des situations particulières.

Après avoir fermé ma porte de chambre, je fais semblant de ramasser quelque chose par terre et pendant que je suis accroupie, je colle un petit morceau de scotch entre l’encadrement de la porte et la porte elle-même.

Le scotch est une véritable invention que l’on ne sait pas apprécier à sa juste valeur. Dans le cas présent, il me permettra de savoir si quelqu’un s’est à nouveau introduit dans ma chambre. Si le scotch est toujours collé aux deux extrémités à mon retour, cela signifiera que personne n’a ouvert la porte, en revanche si le morceau ne tient que sur une seule extrémité, cela voudra dire que quelqu’un est encore rentré. Une fois assurée que les deux extrémités sont bien collées, je me mets en route, direction mon restaurant préféré.

La patronne est certes une vieille mégère, mais la nourriture est tellement bonne que je prends le risque d’être à nouveau confrontée à son regard de prédateur. En entrant dans son restaurant, je fais abstraction du bourdonnement incessant sous mon crâne et me trouve une place au fond, près de la fenêtre.

Soulagée de ne pas la voir, je souris brièvement à la jeune serveuse d’hier et lui commande des pancakes au sirop d’érable, des œufs brouillés, du bacon, une salade de fruits et un double expresso.

S’il y a bien quelque chose que je déteste le plus dans ce bas monde, c’est bien le café. J’ai beau m’être habituée à l’odeur, en ce qui concerne le goût, c’est une autre histoire. Ce goût infect qui reste en bouche pendant des heures et des heures me donne envie de vomir à l’instant même où ce breuvage touche mes lèvres.

Malheureusement pour moi, je n’ai pas le choix aujourd’hui. Je bois donc doucement cette boisson de la mort en faisant des grimaces à chaque gorgée, ce qui fait sourire la jeune serveuse.

Lorsqu’elle m’apporte mes plats, elle me demande pourquoi je le bois si je n’aime pas ça.

Elle sourit et me souhaite un bon appétit. Celui-ci fut pour ma part mieux que bon, je dirais même excellent. Je dévore mes plats en quelques minutes seulement, tellement j’avais faim.

Une fois pleinement rassasiée, je m’installe plus confortablement sur la banquette et regarde par la fenêtre. Je ne regarde rien en particulier, je laisse juste mon cerveau reprendre des forces et dès que c’est chose faite, je récapitule les événements d’hier soir.

Mon effraction dans le magasin ésotérique d’Éléonore m’a appris que le ou les tueurs n’en avaient pas après son argent ni ses biens, mais bel et bien après elle. Éléonore s’est défendue, mais sans succès, avant de se retrouver attachée à la chaise au vu des dégâts dans son magasin.

Je zappe volontairement les événements qui se sont déroulés après, je souhaite garder mon repas dans mon estomac aujourd’hui. Je me demande tout de même pourquoi ils l’ont attachée et torturée si longtemps au lieu de tout simplement la tuer.

Ce genre de technique est utilisé soit par des sadiques qui souhaitent faire durer le plaisir, soit par des personnes en quête de réponses. Je rejette ma première théorie, ce type de sociopathe ne court pas les rues et la probabilité pour que cela arrive ici, dans cette ville, à Éléonore, est quasi nulle.

Ma seconde théorie est donc beaucoup plus plausible, en revanche j’ai beau me creuser la tête, je ne peux pas imaginer ce que pouvait savoir Éléonore qui valait qu’on la torture à ce point-là. Pas étonnant puisque nous n’avions plus de contact depuis neuf ans.

De plus, étant donné la manière dont elle a été finalement tuée, il me paraît évident qu’elle n’a pas craché le morceau. Quoiqu’elle sût, elle a résisté jusqu’au bout. Si elle avait coopéré avec eux, ils l’auraient tuée plus proprement. Au lieu de ça, ils l’ont tuée lentement, préférant utiliser le feu pour la brûler de l’intérieur.

Je finis mon café rapidement, mon dégoût pour cette boisson me permet ainsi de m’arrêter de penser à sa torture avant de rendre mon repas. Mon inspection de son magasin s’est terminée brutalement lorsque quelqu’un a voulu entrer par la porte de derrière.

Était-ce à nouveau les tueurs ? Ou tout simplement un jeune du quartier avide de sensations fortes ? Je ne le saurai jamais puisque j’ai préféré fuir la scène de crime.

Lorsque j’ai voulu prendre un autre chemin pour retrouver ma voiture, je me suis rendu compte que deux personnes me suivaient.

Qui étaient-ils ? Que me voulaient-ils ? Étaient-ce les mêmes personnes qui voulaient rentrer dans le magasin ? M’ont-ils vue à l’intérieur et ont-ils décidé de me suivre ? Savent-ils qui je suis ? Étant donné leur expérience dans la filature, qu’est-ce que cela voudrait dire ? Qu’Éléonore était en lien avec des personnes peu recommandables ? Ou alors était-ce un simple hasard ? Qu’ils cherchaient juste quelqu’un à dépouiller et que j’étais là au mauvais endroit, au mauvais moment ?

J’ai réussi à me cacher dans cette boîte de nuit, Le Clair Obscur, tenue par un magnifique étalon italien. Son comportement m’a surprise, avec sa vue plus que perçante et sa conversation télépathique avec son vigile.

Cela se termine en apothéose quand je découvre qu’une personne s’est introduite dans ma chambre au motel. Quelqu’un avec, encore une fois, de l’expérience et qui a essayé de rentrer dans mon ordinateur portable. Il n’a rien emporté avec lui et encore moins mes armes. Vraiment étrange.

Je ne peux pas m’empêcher de me dire que ce n’est pas une coïncidence, on me suit pour je ne sais quel dessein, puis on fouille ma chambre. Je ne connais personne ici et personne ne me connaît. Je n’ai pas laissé de trace concernant mon intention de venir dans cette ville. Je serais malhonnête de dire que cette situation ne me rend pas un tantinet à cran. Mais, pour l’instant, il ne s’est rien passé de très grave, je ne vais donc pas prendre la décision de partir tout de suite.

Le dessin que j’ai découvert dans la chambre d’Éléonore, au-dessus de son magasin, me prouve qu’elle ne m’a pas oubliée. Je le sors de mon sac à main et le regarde. Il est très froissé, cela signifie qu’elle l’a pris en main un bon paquet de fois. La boule au ventre que je ressentais il y a deux jours est de retour, comme pour me prouver que je n’ai finalement pas tiré un trait sur Éléonore, tout comme elle.

Mes pensées s’arrêtent brusquement lorsque j’aperçois la patronne sortir de la cuisine et encore plus en découvrant le flic de la veille dos contre le mur, dans l’entrebâillement de la porte.

Comme s’il sentait mon regard posé sur lui, il tourne la tête dans ma direction. Cet échange est stoppé net quand la patronne me remarque et décide de fermer vivement la porte. Elle se dirige vers moi, le regard toujours aussi glacial. Ça y est, les ennuis commencent.

Et là, miracle, son comportement change instantanément. Une lueur malicieuse dans ses yeux et un sourire sincère éclairent son visage, je suis même surprise de constater qu’ils illuminent à merveille son beau visage. Compliment que je ne lui ferai bien entendu absolument pas.

Et là, comble de la surprise, elle se met à rire. Elle ne me répond rien de plus, se dirige à une table et se met à discuter avec d’autres clients. Je secoue la tête et me dis que les habitants de cette ville sont vraiment tous tordus.

Je range mon dessin et mon doigt frôle quelque chose. Ah oui c’est vrai, j’en avais presque oublié les deux runes que j’ai subtilisées au magasin d’Éléonore cette nuit.

Je récupère alors la première et l’observe plus attentivement. Si je ne me trompe pas, c’est celle que j’ai trouvée dans son magasin, entre des débris de verre et d’autres pierres. Maintenant qu’il fait pleinement jour, je peux préciser que le triangle et le trait à l’intérieur sont d’un jaune vif. Mais pour ce qui est de la tache foncée au-dessus du symbole, j’ai bien peur qu’elle ressemble aux traces de sang retrouvées dans son magasin. Bordel, Éléonore aurait touché cette rune juste avant de mourir !

Mes doigts tracent la forme du symbole machinalement et à son contact je ressens une légère vibration. Encore une chose étrange. Je la pose délicatement sur la table et cherche dans mon sac la deuxième pierre. Si jamais je ressens la même chose pour l’autre, je vais devoir sérieusement penser à consulter un médecin.

Elle n’est pas là. J’évite de sortir toutes mes affaires de mon sac, aucune envie que les clients alertent le flic derrière, s’ils voient mon couteau ou mon arme. Je l’ai sûrement laissée dans mon pull. Bordel, je vais devoir retourner au motel.

Je range soigneusement la rune dans une poche intérieure de mon sac et je profite que la jeune serveuse passe à côté de moi pour lui demander l’addition. Après me l’avoir apportée rapidement, je pose plusieurs billets sur la table et m’en vais sans attendre la monnaie.

De retour au motel, je me penche en bas de ma porte de chambre et constate avec soulagement que le scotch est toujours fixé aux deux extrémités. Au moins une bonne nouvelle aujourd’hui.

Je retrouve mon pull jeté sur le lit, fouille toutes les poches, mais ne trouve pas la rune. Je me mets alors à quatre pattes par terre et cherche comme une folle, mais toujours aucun signe de vie de cette foutue pierre. Et merde.

Elle ne peut pas être dans la salle de bains, je n’y suis pas allée avec le pull. Si elle n’est pas dans les poches de mon pull, ni par terre ni dans mon sac, où peut-elle bien être ?

Mes poches étaient bien fermées hier soir, donc elle n’a pas pu tomber dehors ni dans la boîte de nuit. Par contre, quelqu’un aurait pu ouvrir discrètement la poche et la prendre. Je ne vois pas d’autre hypothèse. Et la seule personne qui a été assez proche de moi pour le faire n’est autre que le patron de la boîte de nuit. Quel enfoiré !

L’heure sur mon téléphone portable m’indique qu’il est seize heures quinze. La boîte de nuit n’est sûrement pas ouverte. Je fais une recherche rapide sur internet et comme je le pensais, Le Clair Obscur ouvre ses portes à dix-neuf heures. Super, quasiment trois heures à devoir attendre avant de faire sa fête au beau gosse de patron. Oui, bon, faire sa fête, ce n’est sûrement pas ce qui va arriver étant donné la carrure de ses vigiles, mais je ne vais pas m’empêcher de lui dire ce que je pense de lui.

Même si j’ai pris un double expresso, la fatigue se fait encore sentir. Comme je n’ai aucune envie de tourner en rond dans cette chambre, je décide de me faire couler un bain brûlant et j’ajoute du gel douche pour faire de la mousse. Je garde mon arme près de moi, rien de plus humiliant que de se faire avoir quand on est à poil dans son bain.

Après m’être déshabillée, je rentre doucement dans la baignoire. L’eau est tellement brûlante qu’elle fait rougir ma peau. Pas grave, cela me fait tellement de bien que j’en soupire de bien-être. Ce simple remède m’a toujours permis d’évacuer les tensions de mon corps et mon stress en général. Je me frotte longuement avec mon gant imprégné de gel douche, terminant par un savoureux massage des pieds. Je suis tellement bien que je ne me rends même pas compte que je glisse tout doucement vers le sommeil.

J’aurais dû parier que je replongerais encore dans ce foutu rêve. Toujours dans cette bonne vieille cuisine, toujours Éléonore en face de moi, toujours en train de m’apprendre ce satané poème. Il ne me reste plus qu’un seul vers à apprendre, me promet Éléonore avant que je puisse jouer dehors. Je soupire de frustration, mais maintenant que j’en suis à la fin, autant l’apprendre le plus vite possible. « Que le Feu, mère de la purification, entende mon appel. Puisses-tu à jamais être lié à moi. »

Après avoir retenu le dernier vers, Éléonore me demande de répéter plusieurs fois le poème en entier. Je m’exécute donc, trop pressée de terminer son manège. Quand elle estime que je le connais sur le bout des doigts, elle me prend dans ses bras. Elle me dit qu’elle est fière de moi et m’embrasse chaleureusement sur la joue. Je trouve son comportement bizarre, mais bien sûr, je ne lui dis pas.

Avant que j’ouvre la porte donnant sur le jardin, elle m’interpelle.

Dans la réalité, je ne me rappelais pas qu’elle m’avait répondu, mais visiblement elle l’avait fait.

chapitre 9

Je me réveille brusquement avec l’impression que je me noie. Bon, je n’irai peut-être pas jusque-là, mais boire la tasse n’est pas une sensation des plus agréables. Je recrache l’eau et tousse jusqu’à ce que mes poumons se remplissent d’air et non plus d’eau.

Je sors de la baignoire puis me sèche vigoureusement avec la serviette. Je lâche un juron en découvrant l’état de mon ravalement de façade à moitié dégoulinant. Je me démaquille rapidement et avant de passer aux choses sérieuses, je regarde l’heure sur mon téléphone portable. Dix-sept heures et quarante-cinq minutes, c’est parfait. Je vais avoir le temps de me remaquiller, de m’habiller et de me rendre au Clair Obscur quasiment à l’heure d’ouverture.

Cette sieste inopinée m’a permis de passer facilement le temps même si je commence à en avoir ras le bol de revivre cette scène chaque fois que je ferme les yeux.

Cette fois-ci, je prends grand soin de m’habiller en conséquence. Non pas pour draguer le patron de la boîte – non, non, je vous jure – mais tout simplement pour ne pas faire tache dans cet établissement.

Se fondre dans la masse passe avant tout par ressembler aux personnes qui nous entourent et je ne peux pas y retourner avec un pull dans les mains comme hier. Je sors donc de ma valise un pantalon en cuir rouge foncé, des bottines à talons et un débardeur avec un décolleté mettant parfaitement en valeur ma poitrine. Après m’être remaquillée, je décide de laisser mes cheveux longs détachés, légèrement bouclés par le bain.

Je range mon arme ainsi que deux couteaux dans mon sac à main et enfile ma veste en cuir. Je préfère garder avec moi le dessin que j’ai trouvé chez Éléonore ainsi que la rune, je ne souhaite en aucun cas les laisser dans la chambre au cas où mon visiteur souhaiterait revenir ici. D’ailleurs je lui réserve une petite surprise s’il décidait de remontrer le bout de son nez.

Bien que l’ordinateur soit éteint, j’ai programmé la caméra au-dessus de l’écran pour qu’elle enregistre ce qui se passe devant elle. J’espère malgré tout qu’elle n’enregistrera que du vent, aucune envie d’avoir à nouveau de la visite. Je continue ma routine en fixant un nouveau morceau de scotch entre l’encadrement de la porte et la porte elle-même.

Par chance, je trouve une place de parking juste à l’angle de la boîte de nuit. Avant de sortir de mon bébé italien, je récupère les deux couteaux que j’avais mis dans mon sac et j’en glisse un dans chaque bottine. On ne sait jamais, dans cette ville de dingues, tout peut arriver. Je laisse en revanche mon arme dans mon sac, elle serait trop voyante si je la glissais dans mon dos.

Le même vigile que la veille m’ouvre la porte et me voilà de nouveau au Clair Obscur, pour mon plus grand malheur. Fort heureusement, la boîte est nettement moins remplie que la veille, je n’aurai donc pas besoin de jouer des coudes pour m’approcher de l’escalier menant au bureau du patron.

Je jette un coup d’œil autour de moi afin de vérifier si le beau gosse de patron n’est pas dans la salle, à épier ses clientes. Aucune trace de lui. Je me dirige donc au bas de l’escalier et comme prévu, le gros bras me barre le passage.

Il doit faire dans les deux mètres et bien que je mesure un mètre quatre-vingt avec mes talons, il est obligé de baisser la tête pour me regarder. Comme le gros bras ne me parle pas, je me décide à engager la conversation.

Non, je ne vais pas me mettre sur la pointe des pieds pour lui parler, c’est déjà bien assez humiliant comme ça.

Tiens, il est également d’origine italienne vu son accent. Quel crétin celui-là ! Je me retiens de l’insulter, une simple claque de sa part me ferait valdinguer à l’autre bout de la pièce.

Bon, je suis peut-être allée un peu loin en parlant comme ça de son patron, mais je déteste qu’on me compare à ses midinettes. Par contre, je ne peux pas lui dire que son patron m’a volé quelque chose, là ça ne passerait pas. Le gros bras me reluque de haut en bas, hausse les épaules et me sourit.

Je suis surprise qu’il ait de l’humour, habituellement ces mecs-là ouvrent à peine la bouche et ne connaissent même pas le mot sourire.

À peine sa phrase terminée qu’il se tourne alors vers la vitre teintée du bureau à l’étage et sourit tout seul. Il me regarde à nouveau, ouvre le cordon et me fait signe de monter.

Lorsque j’atteins la troisième marche des escaliers, je pivote vers le gros bras et le remercie. Oh non, ce n’est pas par politesse que je fais ça, je voulais juste vérifier quelque chose. À cette hauteur, je distingue parfaitement ses oreilles et comme il s’est retourné pour me faire un signe de tête, j’en ai profité pour confirmer ce que je présumais depuis hier. Il n’a pas d’oreillette.

Arrivée devant la porte, je me demande si je dois frapper et attendre ou bien entrer directement. Après quelques secondes de réflexion, je me dis que s’il était poli il m’aurait déjà ouvert la porte, alors je rentre sans frapper.

Je trouve le beau gosse de patron assis à son bureau, occupé à discuter en italien au téléphone. Il me fait signe de m’approcher, ce que je fais. Même si je parlais cette langue, je pense que je ne comprendrais probablement pas, tant il parle vite.

Bien qu’il soit occupé, il ne se gêne pas pour me reluquer et d’après son sourire, il semble apprécier ma tenue. Tant mieux, cela me permettra sûrement de mieux négocier pour récupérer mon bien. J’évite de le reluquer à mon tour et je ne lui souris surtout pas. Je profite qu’il est toujours en ligne pour observer la pièce. Curieusement, son bureau n’est pas décoré comme sa boîte de nuit. C’est même l’exact opposé. Alors qu’en bas, la décoration est surchargée avec des couleurs chaudes, ici le style est plutôt contemporain, avec des murs et des meubles de couleur noir et blanc. La pièce est peu remplie, il y a bien quelques babioles ici et là, mais elles sont assez bien réparties dans la pièce pour ne pas en faire trop. Un canapé d’angle en cuir noir est installé contre le mur en verre teinté et son bureau laqué blanc trône au milieu de la pièce, avec une vue parfaite sur la boîte de nuit en dessous.

En observant un peu plus ses objets, je remarque qu’ils sont loin d’être de la breloque, je mets même ma main à couper que certains valent très cher. Mon regard se focalise sur un tableau en particulier situé à droite de la pièce. Je m’approche et l’observe de plus près. Celui-ci doit valoir cent fois plus que la somme de tous les objets réunis dans son bureau. Comment le sais-je ? Parce que je connais très bien ce tableau et que je peux vous affirmer que ce n’est pas une copie.

Lorsque je travaillais dans le milieu clandestin, je ne récoltais pas uniquement des informations sur les personnes. J’affectionnais tout particulièrement l’art de subtiliser des œuvres d’art. Je le faisais soit pour mon plaisir personnel, soit pour les revendre à de très bons acheteurs qui me passaient commande.

Ce tableau-ci a été une de mes plus belles réussites. Une opération nette et sans bavure. J’avais mis beaucoup de temps à me préparer, car il était extrêmement bien protégé, mais avec de la patience, j’avais réussi mon coup. J’avais dû attendre sa mise aux enchères pour le remplacer juste après l’échange par une copie.

Je ne connaissais jamais le nom des acheteurs, ils passaient toujours par des intermédiaires. Moins on en savait et mieux ils étaient protégés. Ce tableau en particulier m’avait en ce temps-là beaucoup intriguée et il continue toujours, je ne saurais dire pourquoi. Dès que je pose le regard dessus, je me sens mal à l’aise. Le célèbre peintre expressionniste norvégien en avait réalisé cinq versions et la seule qui n’est pas exposée dans un musée est tout simplement ici, dans une boîte de nuit, à Brennes. Et ce, grâce à moi. Quelle bonne blague !

J’étais tellement absorbée par l’histoire de ce tableau que je n’ai pas senti le patron s’approcher de moi. Je sursaute légèrement, je déteste qu’on me surprenne.

Je souris légèrement, je ne voulais pas aller plus loin, mais puisqu’il joue à ça.

De longues secondes s’écoulent tandis que nous nous défions du regard. Je ne baisse pas les yeux, je ne lui ferai pas ce plaisir.

Je ne compte pas m’excuser de ne pas l’avoir sagement attendu. Après tout, il ne m’avait pas posé la question et je ne lui avais pas confirmé que je l’attendrais.

Pas besoin de lui dire que je sais qu’il me l’a volé, il sait très bien où je veux en venir, comme pour son tableau.

Et merde, je n’aime pas la tournure que cela prend. Si je lui mens, il ne me rendra pas la rune et de toute façon il sait très bien qu’il a vu juste. Je n’aime pas les boîtes de nuit et je n’aurais remis les pieds ici que si j’avais eu une bonne raison. J’opte finalement pour l’honnêteté, on ne sait jamais, cela peut marcher. Et si ce n’est pas le cas, je trouverai une autre solution pour la récupérer.

Avec un sourire éblouissant, il retourne à son bureau, ouvre l’un des tiroirs, sort un petit objet et revient vers moi. Au lieu de me le donner, il le contemple quelques instants.

Je regarde l’objet qu’il a entre les mains et je suis rassurée que ce soit bien ma rune. Je ne saurais dire pourquoi, mais je n’aime pas du tout qu’il la tienne. Cela me démange furieusement de la lui arracher des mains. Vraiment bizarre. Après tout, elle n’est pas vraiment à moi et elle ne vaut pas grand-chose, mais c’est comme s’il ne méritait pas de l’avoir entre les mains. J’en suis même à me crisper les poings tellement je suis furieuse contre lui. Il remarque mon attitude et ne semble pas surpris par ma réaction.

Quel connard ! Il n’a pas besoin de me poser la question puisqu’il connaît déjà la réponse. Pourquoi n’est-il pas étonné de ma réaction alors que je ne la comprends pas moi-même ? Je décrispe mes poings lentement et chasse cet étrange sentiment de mon esprit.

Son énorme bobard a au moins le mérite de me détendre et me permet de rire un court instant.

Le sifflement que je ressens dans ma tête quand je suis dans cette boîte de nuit s’intensifie précipitamment, au point que j’en oublierais presque son regard. Je dis bien presque, mais quand mon attention se focalise sur ses yeux, je n’ai pas d’autre choix que de me rapprocher pour les admirer, comme hypnotisée par ce que je vois. Ses yeux d’un bleu clair ne sont plus comme hier soir, on dirait qu’ils changent de couleur. Non, ils ne changent pas de couleur, ils scintillent comme si de minuscules cristaux de diamant dansaient autour de ses pupilles.

Je me rapproche de plus en plus, mais ce n’est toujours pas assez près, même quand je ne me retrouve plus qu’à une vingtaine de centimètres de lui. Il ne bouge pas, comme s’il était hypnotisé lui aussi, alors que ce sont ses yeux à lui qui sont merveilleux et non les miens.

J’ai envie de toucher son visage afin de m’assurer que je ne rêve pas, que ceci est bien réel. Je lève mon bras droit, prête à m’exécuter quand un bruit sec me réveille de ma transe.

Je m’écarte de lui rapidement, consciente que je viens de vivre quelque chose d’irréel. Pourtant je continue de le fixer, souhaitant en voir plus. Il ne m’a pas quittée du regard ni même sursauté quand la porte de son bureau s’est ouverte brusquement.

Il ne regarde toujours pas son gros bras qui se tient à présent à côté de lui. Je m’oblige à regarder son vigile, car je sais que c’est le seul moyen de m’arrêter.

Il ne crie pas sur son patron, mais ce n’est pas l’envie qui lui en manque. Il répète encore une fois son prénom et après quelques secondes, Francesco reprend enfin ses esprits. Le scintillement dans ses yeux se dissipe légèrement.

Lorenzo se détend imperceptiblement. Ils échangent un regard bref, mais lourd de sens. J’ai de nouveau l’impression qu’ils échangent des paroles par télépathie, mais après ce que je viens de vivre, je n’en suis même pas choquée. Lorenzo me regarde ensuite de manière intriguée, il n’a pas l’air en colère contre moi, fort heureusement. Vu l’état dans lequel je me trouve, il pourrait bien me jeter du haut des escaliers que je ne lèverais même pas le bout des doigts pour me défendre.

J’en avais complètement oublié la raison pour laquelle j’étais venue ici. Ma rune. Je la récupère, mais sans faire exprès, je lui touche le bout des doigts.

Un vif éclair me traverse le bras, ce qui me fait retirer rapidement ma main de ses doigts. Je suis sûre qu’il a également ressenti la même chose lorsque j’observe ses yeux scintiller de plus belle.

Avant que Lorenzo le gros bras ne s’apprête à nous séparer, j’arrive finalement à m’échapper de son emprise. Car oui, je ne vois pas comment je pourrais l’appeler autrement. Je secoue la tête pour sortir de cette transe, ce qui surprend Lorenzo.

Je me dirige rapidement vers la porte de son bureau, sans prononcer un seul mot. Qu’est-ce que je pourrais bien dire de toute façon ? Ça vous éclate de voler vos clients ? Et c’est quoi ce truc avec vos yeux ?

Je descends les escaliers menant au cœur de la boîte de nuit et pars en direction de la porte de sortie. Comme si je sentais un regard braqué sur moi, je me retourne et découvre Francesco, immobile, en haut des escaliers qui me scrute intensément, sans l’ombre d’un sourire. C’est comme s’il essayait de décrypter quelque chose. Je n’attends pas qu’il réussisse à trouver ce qu’il cherche et continue mon chemin vers la porte de sortie.

Une fois hors de cette maudite boîte, je me permets enfin un instant de répit. J’inspire et expire lentement pendant plusieurs minutes. Après avoir repris mes esprits, j’essaie de trouver en vain une explication logique à ce qui s’est passé dans ce bureau. J’aurais aimé avoir bu avant de venir ici, cela m’aurait au moins permis de classer ce moment dans la partie délire d’alcoolique.

Je n’ai pas rêvé, ses yeux ressemblaient à une véritable mine de diamants. Et l’éclair que j’ai ressenti, que nous avons ressenti, lorsque nous nous sommes touchés ? Parce que je suis sûre d’au moins une chose, je n’étais pas la seule à avoir senti ce vif éclair me parcourir le bras. Bien qu’il n’ait pas bougé, l’éclat dans son regard prouve que cette décharge l’a traversé également. Les deux hommes ne semblaient pas surpris par ce qui se passait. Dans quelle ville suis-je tombée ?

La vraie question serait plutôt dans quelle ville est tombée Éléonore ? Clairement, je ne suis là qu’à cause d’elle, et non parce que je suis tombée sous le charme de cette ville. Elle, en revanche, s’y est installée. Mais savait-elle que les gens ici n’étaient pas normaux ?

Non, mais parce que là, je n’ai pas peur de dire que toute cette situation commence à m’inquiéter. Les gens ici ont quelque chose de vraiment flippant. La propriétaire du restaurant, celui de la boîte de nuit, les deux tarés d’hier soir qui m’ont suivie et je suis sûre que si je reste plus longtemps, ma liste de personnes flippantes va grandement s’allonger.

Les gargouillis dans mon ventre me ramènent à une réalité des plus banales. Je retrouve donc mon petit bébé italien et afin d’éviter de tomber à nouveau sur des citoyens complètement tarés, je mets le cap vers un restaurant de type fast food où je pourrai récupérer ma commande sans avoir besoin de sortir de ma voiture.

Je ne suis plus vraiment d’humeur aujourd’hui pour rencontrer qui que ce soit de cette foutue ville. Après avoir récupéré ma commande, je n’attends pas de rentrer au motel pour manger. J’ai tellement faim que je dévore toute cette saloperie de malbouffe en un temps record, assise dans ma voiture sur le parking du fast food.

Une fois de retour au motel, mon plan initial consistait à reporter sur mon ordinateur portable tout ce qui s’était passé depuis mon arrivée ici. J’aurais pu enfin faire le tri et tenté de trouver des réponses rationnelles. Malheureusement, mon programme est tombé à l’eau à l’instant où je constate, à quelques pas de ma chambre seulement, que la porte est entrouverte.

chapitre 10

Sans un bruit, je récupère mon arme dans mon sac à main et pose celui-ci au sol. Je longe le mur gauche lentement, tous mes sens en alerte. Je tiens mon arme de la main droite, le bras le long du corps afin de pouvoir le cacher dans mon dos au cas où je croiserais un client ou un employé.

Lorsque j’atteins la porte d’entrée, je respire doucement et jette un coup d’œil à l’intérieur, mais je ne vois personne. Je n’entends aucun bruit. Je jette un nouveau coup d’œil, mais toujours rien. Je prends mon courage à deux mains et rentre toujours aussi lentement, sans faire de bruit.

Je regarde derrière la porte d’entrée – oui, il existe encore des gens qui aiment ces planques – et ne constatant personne, je me dirige tout droit vers la salle de bain. Comme celle-ci est ouverte, je peux déjà affirmer qu’elle est vide, mais je vérifie également derrière la porte. Une fois assurée que je suis seule, je retourne vers la porte d’entrée en marchant le long du mur. Je sors et inspecte les environs. Pas même une mouche dehors pour briser ce silence de mort. Je récupère mon sac par terre et retourne dans ma chambre afin d’inspecter les dégâts.

Autant la première fois ils avaient fait ça proprement, mais ce n’est pas le cas cette fois-ci. La première surprise est l’état général de la chambre. Tout a été retourné, ma valise avec mes vêtements éparpillés dans toute la pièce, mes planques pour mes armes ont été découvertes, puisqu’elles sont étalées par terre comme pour me narguer. Mon ordinateur portable est fracassé, autant dire que je ne pourrai sûrement plus rien récupérer dessus. Pas grave, mes dossiers importants ne se trouvaient pas dessus de toute façon. Le lit a été retourné, comme si j’avais planqué des choses dessous, la bonne blague.

En revanche, la deuxième surprise ne me fait pas rire du tout. Écrit sur le miroir en face du lit, cette menace me glace le sang. Quittez cette ville si vous ne voulez pas être la prochaine.

Je n’ai jamais été une froussarde, mais là, comment ne pas l’être ? Je sais très bien de qui il fait mention quand il dit la prochaine. La prochaine après Éléonore. Et je ne sais que trop bien ce qu’elle a vécu avant de mourir. Un putain de cauchemar, une torture qui a duré des heures avant qu’ils mettent fin à son agonie. Et non, je n’ai aucune envie de vivre la même chose qu’elle.

C’est pourquoi je ne réfléchis pas une seconde de plus. Je balance le plus vite possible toutes mes affaires dans ma valise, récupère malgré tout mon ordinateur portable, afin de ne laisser aucune trace personnelle et le range dans le sac poubelle de la salle de bain. Je fais rapidement le tour de la chambre afin de m’assurer de ne rien oublier, puis je récupère ma valise ainsi que mon sac à main. Il ne me reste plus qu’à rendre les clefs à la réception avant de me tirer de cette ville de fous.

La réceptionniste est aussi intéressante que son collègue que j’avais croisé la première fois. Fausse blonde, mâchant son chewing-gum aussi subtilement qu’une vache broutant de l’herbe, elle daigne enlever un de ses écouteurs pour s’occuper de moi. Pas la peine de lui demander si elle a entendu du bruit dans ma chambre, le volume excessif qui s’échappe de ses écouteurs me fait dire qu’elle ne réagirait même pas si une explosion se produisait à un mètre d’elle. Je lui demande tout de même si quelqu’un me cherchait ou si j’avais des messages, mais son hochement de tête sera la seule réponse que j’obtiendrai d’elle. Quelle garce !

Je lui rends les clefs et m’en vais, sans l’avertir de l’état de la chambre. Bonne chance à elle pour trouver une sacrée excuse à son patron lorsqu’il découvrira qu’une de ses chambres a été complètement ravagée.

Il est environ vingt heures trente quand je prends enfin la route. Je n’ai pas de destination précise, je veux juste ne pas retourner chez moi pour le moment. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi.

Peut-être parce que je n’ai pas envie d’emmener toute cette histoire chez moi, dans ma nouvelle vie. J’ai besoin d’un endroit neutre, là où mon ancienne vie avec Éléonore et ma vie actuelle ne seront pas confrontées. C’est étrange, mais c’est ce que je ressens.

Je me dirige finalement vers le sud, je ne m’arrêterai que lorsque je serai trop fatiguée pour conduire, ce qui n’est absolument pas le cas pour le moment. Je suis encore très secouée par la menace que j’ai trouvée sur le miroir de ma chambre d’hôtel.

La personne qui m’a laissé ce message peut être l’un des assassins d’Éléonore. Mais ce n’est pas tellement cela qui me perturbe le plus, c’est surtout le fait qu’il sache que je suis là pour son meurtre. Comment ne pas penser cela ? S’il ne connaissait pas mon passé avec elle, pourquoi m’aurait-il laissé ce message ? Je n’ai posé aucun problème dans cette ville, le peu d’échanges que j’ai eus avec certains habitants n’étaient pas particulièrement agréables, mais de là à me menacer ? Il n’y a que deux personnes en particulier avec qui j’ai échangé.

Tout d’abord la patronne du restaurant ; bien que notre première rencontre ait été électrique, j’ai réussi à la dérider lors de notre deuxième entrevue. Le patron de la boîte de nuit, Francesco, se trouve être la deuxième personne avec qui j’ai discuté. Certes, ma rune a mystérieusement atterri dans ses mains, m’obligeant ainsi à retourner le voir. Notre petit tête-à-tête s’est ensuite transformé en une véritable scène de science-fiction.

Même si je suis toujours incapable de m’expliquer ce qui s’est passé, cela m’étonnerait fortement qu’il soit l’auteur de cette menace. Si, comme je le pense, ce ne sont pas ces deux personnes, qui cela pourrait-il être ? Quelqu’un que je n’ai pas vu alors !

La deuxième chose qui me perturbe est le fait qu’il connaisse mon lien avec Éléonore. Une chose est sûre, je n’ai divulgué à personne cette information, que ce soit ici ou ailleurs. Personne ne sait que j’ai été élevée par une femme et je n’ai jamais donné son nom.

Lorsque j’ai commencé à travailler dans le milieu clandestin, j’ai très vite compris qu’il fallait que je sois la plus discrète possible, que ce soit dans ma vie actuelle ou dans mon passé. Dans ce milieu très hostile, sa propre sécurité et celle de ses proches sont primordiales et si tu souhaites t’en sortir, il vaut mieux pour toi que tu dresses une sacrée barrière entre ta vie personnelle et ton travail.

Il m’est arrivé de voir les proches de certains collègues – si on peut les appeler comme ça – en proie à des menaces physiques ou morales, car ceux-ci n’avaient pas compris que leurs familles ou leurs amis étaient un énorme moyen de pression pour d’autres personnes sans scrupule. Car oui, autant ce métier peut s’avérer très lucratif, autant tu risques ta peau et celle de tes proches à chaque instant.

Certaines personnes sont juste là pour se faire du fric, mais d’autres n’ont aucune limite, aucune barrière et sont prêtes à tout pour avoir plus de pouvoir ou plus d’argent. À cause de l’incroyable naïveté de quelques collègues, certains de leurs proches en ont fait la mortelle expérience.

C’est la raison pour laquelle j’ai changé de nom, obtenu de faux papiers et inventé une tout autre enfance. Donc, la fuite sur mon enfance passée avec Éléonore ne vient pas de moi. Quant à Éléonore ? Cela m’étonnerait fortement que cela vienne d’elle. Qui aurait envie de parler d’un bébé que l’on a élevé comme sa fille, et qu’on a abandonné lâchement quatorze ans plus tard ? Et même si elle l’avait fait, il aurait été impossible de retrouver ma trace, étant donné les moyens que j’avais mis en œuvre pour disparaître.

Encore une fois, tant de questions et si peu de réponses. Cela commence d’ailleurs à me foutre en rogne. Tant mieux, je préfère être en colère plutôt qu’avoir peur. La peur n’amène jamais rien de bon, tandis que la colère m’a toujours permis de me motiver et d’avancer.

Cela fait maintenant trois heures que je roule droit devant moi, sans destination précise. Mon cerveau travaille depuis mon départ, ressassant tous les événements qui me sont arrivés dans cette ville. Mes yeux commencent à fatiguer et le signal lumineux sur mon tableau de bord m’indique que mon bébé italien a grand soif. Le moment semble venu pour moi de reposer mon corps et mon esprit.

Avant de chercher un hôtel, je fais le plein d’essence dans une station-service et en profite pour acheter une bouteille de vodka. Les hôtels au bord de l’autoroute sont nombreux, je n’ai donc aucune difficulté à trouver une chambre.

Lorsque je suis enfin dans ma chambre, je me démaquille puis enfile un débardeur et une culotte. Je pose mon pistolet sur la table de nuit et me couche, la bouteille d’alcool dans la main.

Les premières gorgées m’arrachent une grimace, mais après avoir passé cette éternelle étape, je savoure pleinement ce breuvage. J’allume la télévision en face de moi et zappe jusqu’à ce que je tombe sur le journal télévisé régional.

Le présentateur passe la parole à un journaliste, en duplex à Brennes. Il relate l’histoire tragique d’une vieille dame retrouvée morte dans son magasin. Mon doigt frôle le bouton permettant de changer de chaîne, mais je ne sais pas pourquoi, sans doute par curiosité, je décide de laisser le reportage.

Comme souvent, lorsque les journalistes n’ont pas encore réussi à obtenir des informations officielles, ils abreuvent les téléspectateurs de témoignages de riverains et spéculent sur diverses théories. Le journaliste a visiblement obtenu le minimum d’informations puisque, hormis le fait qu’Éléonore ait été tuée sauvagement, il ne sait pas grand-chose de plus. Les quelques riverains qu’il a interviewés ne l’ont pas non plus aidé à en savoir plus, Éléonore était apparemment une personne très discrète, voire solitaire. J’écoute donc le journaliste broder pendant son temps de parole, jusqu’à ce qu’il donne enfin une information que je ne connaissais pas. L’enterrement d’Éléonore se déroulera demain matin au cimetière de la ville de Brennes à neuf heures.

Je suis déjà ailleurs lorsque le présentateur du journal reprend la parole. J’ai cinq ans et je cours en pleurant jusqu’à Éléonore parce que je suis tombée de vélo et que mon genou saigne. J’ai huit ans lorsqu’elle me prend dans ses bras, au bord des larmes, en découvrant le cadeau que je lui ai fabriqué à l’école pour la fête des Mères. Elle m’avait dit d’un ton désolé qu’elle n’était pas ma mère, je me souviens lui avoir répondu que pour moi elle l’était. J’ai neuf ans quand elle s’endort épuisée à côté de moi dans mon lit parce qu’elle veille sur moi nuit et jour, à cause d’une maladie enfantine.

Les images à la télévision se brouillent de plus en plus et je réalise à ce moment-là que je suis en train de pleurer. Il y a très longtemps que cela ne m’était pas arrivé. La bouteille quasiment vide entre mes mains a peut-être aidé, mais je sais que c’est un mensonge.

Bien qu’elle m’ait abandonnée lorsque j’étais adolescente – et je la déteste toujours pour cela – la vérité est que j’ai profondément aimé Éléonore, je l’ai aimée comme une fille aime sa mère et bien plus encore. Elle était mon roc, me soutenait quoique je fasse, je l’idolâtrais. Même si j’ai du mal à me l’avouer, je sais au plus profond de moi que cet abandon a été le moment le plus douloureux dans ma vie et que je ne m’en suis toujours pas remise.

Si je suis entrée dans le milieu clandestin, c’était avant tout pour me faire vite de l’argent. J’étais douée pour le vol, c’est d’ailleurs comme cela qu’ils m’ont repérée et proposé de les rejoindre. J’aurais pu partir quelques mois plus tard, j’avais de quoi me payer mes études et un logement, mais, au lieu de cela, je suis restée pendant presque dix ans et ce n’est pas pour rien.

On ne se fait pas d’amis dans ce milieu ; on ment, on triche, on manipule, on ne s’accroche à personne. Quand j’ai senti que je prenais de trop gros risques à continuer dans ce domaine, je suis partie très loin de la capitale et j’ai sillonné une multitude de villes, trouvé des petits boulots à droite et à gauche, sans jamais me rapprocher de quelqu’un. Je n’ai pas non plus été une nonne, j’ai eu des relations, des fréquentations, mais jamais rien de sérieux. Je n’ai plus jamais eu d’amis après mes quatorze ans. J’avais trop peur qu’on me brise à nouveau. J’ai mis des distances pour tout et tout le monde, m’éloignant des gens dès que je sentais que quelqu’un voulait aller plus loin. Non Ava, surtout ne tombe pas dans le piège, souviens-toi, voilà ce que la petite voix dans ma tête me disait et me dit encore aujourd’hui.

Le plus douloureux pour moi a été la raison de sa fuite. Aucune. En tout cas aucune qu’elle ne m’ait donnée, et encore moins de vive voix. Je sors de mon sac la photo que j’ai emmenée avec moi où je pose avec Éléonore dans une fête foraine. Je ne le savais pas encore, mais cet après-midi-là était mon dernier jour avec elle.

Après qu’un passant nous ait prises en photo, Éléonore m’avait prise par le bras et m’avait ramenée aussi vite que possible chez nous. Elle m’avait ordonné de préparer quelques affaires, car nous allions partir en vacances. Vacances, quel bien joli mot pour ne pas oser dire abandon ! J’avais été très surprise par son comportement et je lui avais alors signalé que j’avais cours le lendemain. Elle avait balayé mon argument d’un geste de la main en me répondant que l’école n’était pas le plus important dans la vie. J’aurais pu répliquer qu’elle m’avait toujours dit le contraire, mais quel adolescent ne rêve pas de sécher les cours pour partir en vacances ?

Nous avions roulé pendant tout l’après-midi, le soir et une partie de la nuit. Elle s’était finalement arrêtée dans un motel miteux au fin fond d’un bled tout aussi miteux. Peu m’importait à ce moment-là, j’étais exténuée et je ne souhaitais qu’une chose, dormir. Une fois la clef de la chambre en main, j’avais dû mettre moins de deux minutes à m’endormir. Et c’est en me réveillant le lendemain matin que ma vie a changé.

Lorsque j’avais découvert qu’elle n’était pas dans son lit, j’avais tout d’abord pensé qu’elle était partie nous acheter de quoi prendre notre petit déjeuner. Je m’étais levée pour aller aux toilettes et au moment de me recoucher, j’avais trouvé étrange que son lit soit aussi bien fait, comme si elle n’avait pas dormi dedans. Puis, comme si mon inconscient m’interpellait, j’avais regardé autour de moi et j’avais commencé à m’inquiéter. Sa valise n’était plus là et une lettre était posée sur ma table de chevet. Mon véritable prénom – que je n’utilise plus depuis ce jour-là – était écrit sur l’enveloppe, de la main d’Éléonore. Je l’avais ouverte, intriguée par ce que cela pouvait signifier. Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, mais certainement pas à cela. J’avais dû la relire une centaine de fois avant de comprendre que je ne rêvais pas. Bien que je n’aie plus cette lettre, je me souviendrai toujours de son contenu.

Avelina, tu trouveras dans ton sac de l’argent. La chambre est payée pour deux nuits. Ne rentre pas à la maison, il n’y a plus rien. Ne me cherche pas, tu ne me retrouveras pas. Bonne chance.

Comment ne pas croire à une mauvaise blague ou à un cauchemar ? Je me souviens m’être assise sur le lit, complètement sonnée par ces mots. Pour m’assurer que je ne rêvais pas, j’avais appelé chez nous et le numéro n’était plus attribué. J’avais ensuite regardé dans mon sac et j’avais effectivement trouvé une liasse de billets. Sa voiture n’était plus sur le parking du motel. Je ne savais pas quoi faire. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait.

Je m’étais mise à pleurer, recroquevillée dans ce lit miteux, en proie à des tremblements incontrôlables. Je ne me rappelle plus combien de temps je suis restée dans cette position à pleurer comme une fillette. La sonnerie du téléphone de la chambre m’avait ramenée à la réalité. Le réceptionniste m’informait que si je ne souhaitais pas prolonger mon séjour, il ne me restait qu’une demi-heure avant de devoir quitter la chambre. Je ne souhaitais pas rester ici, je voulais rentrer chez moi et retrouver la vie que j’avais. J’avais pris mon sac, rendu la clef à la réception et m’étais rendue à la gare.

Ainsi, le lendemain, j’avais pu me rendre compte par moi-même que toute cette situation était bien réelle. J’étais devant notre maison, le regard désespéré, en voyant le panneau d’une agence immobilière indiquant que notre maison était à vendre. Un coup d’œil par l’une des fenêtres du rez-de-chaussée m’avait appris que la maison était entièrement vide. Pourquoi m’a-t-elle fait ça ? Comment avait-elle pu vider la maison aussi vite ? Voilà les deux questions que je m’étais posées à ce moment-là. J’étais restée plusieurs heures assise sur le trottoir en face de notre maison, ne sachant pas quoi faire.

Me rendre au commissariat de police ? Qu’auraient-ils fait de moi ? Ils m’auraient placée en foyer d’accueil et pour moi, c’était hors de question. Aller voir mes copines ? Apprenant ma situation, leurs parents auraient inévitablement contacté la police ! Non, je ne pouvais rien dire.

J’avais environ cinq cents euros dans mon sac. Ça fait beaucoup quand on est jeune, mais j’avais vite compris que ce n’était rien quand il fallait se loger et se nourrir. J’avais alors décidé de me débrouiller par moi-même.

J’avais loué un minuscule studio auprès d’un propriétaire peu regardant sur ses locataires dans le quartier mal famé de la ville et j’avais essayé de trouver un petit job, mais à mon âge c’était impossible. Lorsque j’avais compris qu’il me fallait vite de l’argent pour subvenir à mes besoins, j’avais commencé à commettre des vols par-ci par-là. Le sac d’une vieille dame lorsque celle-ci s’était assoupie à l’arrêt de bus ou encore le téléphone dernier cri d’une jeune mère trop occupée à calmer son bébé à la terrasse d’un café.

Je ne pouvais plus aller à l’école car Éléonore avait laissé un message au directeur signalant que nous changions de ville. Je l’avais appris par une copine le jour où j’ai tenté de retourner à l’école, environ trois semaines après avoir réussi à amasser un maigre butin pour me payer une partie des frais de l’école.

Avant de rentrer dans l’établissement, elle m’avait sauté dessus et m’avait posé un paquet de questions, dont la raison pour laquelle j’étais encore là. J’avais compris ce jour-là que ma place n’était plus dans cette ville, que si je voulais rester libre, je devais devenir invisible, n’être connue de personne qui pourrait alerter les autorités sur ma situation.

J’avais donc décidé de partir m’installer dans la capitale, une ville avec une énorme densité de population, où il est aisé de passer incognito et où je pourrais voler des personnes plus riches comme des touristes et donc me faire plus d’argent.

Je comptais reprendre mes études et obtenir un diplôme, mais le vol était devenu pour moi une vraie drogue et j’avais préféré me concentrer sur mon activité plutôt que sur mes études. Après tout, pourquoi me prendre la tête sur les bancs d’une quelconque école afin de m’aider à obtenir un boulot qui m’offrirait un maigre salaire, alors que je pouvais me faire cent fois plus d’argent dans la rue ?

Voilà comment avait commencé ma première année seule, sans Éléonore. Malgré les raisons de cette nouvelle vie, j’ai toujours été très fière de moi. J’ai su me débrouiller par moi-même à quatorze ans, sans l’aide d’un adulte. J’ai eu le courage de me relever de cette épreuve.

chapitre 11

Ma nuit de sommeil a été très courte, ponctuée de rêves impliquant Éléonore et de réveils incessants de la part de voisins très bruyants. J’abandonne l’idée de me rendormir aux alentours de cinq heures vingt du matin.

Mes pensées avant de m’endormir me reviennent en tête. Et principalement une information. Je m’assieds au pied de mon lit, me frotte les yeux avant de me lever.

Je prends une longue douche, comme à mon habitude, après une courte nuit de sommeil. Je me maquille légèrement, me brosse les cheveux et m’habille. Je mets deux couteaux dans mes santiags et glisse mon pistolet au creux de mes reins. Je les enlève au moment où je m’installe dans la voiture et les glisse dans mon sac à main.

Après une bonne heure de conduite sur l’autoroute, je m’arrête uniquement pour prendre un petit déjeuner dans une grande station-service.

Quelques heures plus tard, me voilà enfin arrivée à destination. Je gare ma voiture quelques rues plus loin, glisse mon pistolet à nouveau dans mon dos en le camouflant à l’aide de ma veste en cuir, puis glisse un couteau dans chaque santiag.

Avant de sortir de la voiture, je mets mes lunettes de soleil puis respire un bon coup.

Je rentre par le portail situé à l’arrière, gardé par deux policiers en uniforme et je prends grand soin de mettre de la distance entre l’événement qui se déroule en face de moi et ma position.

Un bon nombre de personnes est venu rendre hommage à Éléonore ce matin, au cimetière de Brennes. Je ne pense pas qu’elle les connaissait tous, elle qui était perçue comme quelqu’un de solitaire. Je suppose qu’une grande majorité est là pour exprimer sa compassion suite à l’horreur qu’elle a vécue. D’autres sont là par curiosité malsaine, comme la garce qui m’avait alpaguée devant son magasin que j’aperçois dans la foule. Les journalistes sont bloqués à l’entrée du portail principal par plusieurs policiers prévus à cet effet. Bien que ce ne soit pas une grande ville, le cimetière est immense et la cérémonie est très proche de l’entrée principale, c’est la raison pour laquelle les journalistes sont tous amassés là-bas, afin d’obtenir les meilleurs clichés possible.

De là où je me situe, je n’entends absolument rien de ce que dit le prêtre. J’en suis d’ailleurs soulagée, puisque je n’ai jamais été très portée sur la religion. J’observe donc la scène qui se déroule en face de moi, immobile comme une statue, imaginant facilement les paroles des uns et des autres. Mon regard est principalement posé sur cette boîte où repose maintenant Éléonore.

Je ne peux malheureusement pas empêcher mon esprit de me remémorer encore mon enfance passée avec elle. On était tellement heureuses toutes les deux. J’ai eu beau retourner mon cerveau dans tous les sens et à maintes et maintes reprises, rien n’avait laissé présager qu’elle m’abandonne comme ça du jour au lendemain, comme si je n’étais rien pour elle.

Des larmes coulent sur mes joues, des larmes de chagrin d’avoir perdu cette enfance si heureuse et cette innocence trop tôt et des larmes de colère d’avoir été lâchement abandonnée par une femme que j’aimais tant.

Je suis tellement détachée du monde qui m’entoure que je ne me rends même pas compte que quelqu’un s’est approché de moi par-derrière. Je me retourne brusquement, surprise de m’être fait avoir.

Et merde. Ce n’est autre que le flic en civil que j’ai croisé pour la dernière fois dans le restaurant de la mégère. Celui qui me fixait devant le magasin d’Éléonore, comme s’il savait quelque chose sur moi.

Impossible de m’échapper cette fois-ci, il est beaucoup trop près de moi et si je me mets à courir, je suis sûre qu’il n’hésitera pas à demander à ses collègues postés aux deux sorties de m’attraper sans qu’il ne prenne la peine de bouger d’un pouce. Enfoiré. C’est bien évidemment au même moment que ce bourdonnement résonne sous mon crâne de nouveau. La double poisse pour moi, mes médicaments sont dans ma voiture.

Je jette un coup d’œil au flic, mais je ne lui dis rien. Il ne me regarde absolument pas, il observe la cérémonie. Grâce à mes lunettes de soleil, je peux me permettre de regarder moi aussi sans qu’il puisse s’en assurer. La cérémonie est presque terminée et pendant toute l’inhumation ni le flic ni moi n’avons échangé le moindre mot. Je n’aime pas ça.

Ce n’est qu’à la fin de la cérémonie, quand la foule commence à partir, qu’il m’adresse enfin la parole.

Je réalise à cet instant que c’est cet homme qui m’a appris par téléphone la mort d’Éléonore. Je prie pour qu’il ne reconnaisse pas ma voix lui non plus.

Et merde. Bluffe-t-il ou sait-il vraiment qui je suis ? Hors de question de lui révéler mon identité s’il ne la connaît pas déjà. Personne ne doit connaître la vérité, c’est beaucoup trop dangereux pour moi.

Le problème quand on se fait prendre sur le fait est la difficulté à trouver un mensonge crédible dans la seconde. Il regarde la pierre tombale située devant moi, esquisse un infime sourire puis regarde à nouveau la cérémonie.

J’ai envie d’en savoir plus, mais plus je pose de questions et plus cela montre que je suis intéressée. En même temps, comme je suis censée ne rien savoir, il est normal de montrer de l’intérêt, non ?

Il se tourne vers moi, me fixe à travers mes lunettes de soleil et son regard change, de la même manière que celui de la propriétaire du restaurant. Une lueur presque animale se reflète dans ses pupilles noires. Il prend une grande inspiration, comme pour humer l’air autour de lui. Il hoche finalement la tête et s’en va sans un mot.

Surprise de son départ soudain, je le regarde s’éloigner et me dis qu’après tout, il est aussi bizarre que les autres habitants de cette ville. Je me retourne pour observer les dernières personnes quitter la cérémonie.

À quelques mètres plus loin, le flic me lâche cette dernière phrase. Il n’attend même pas une réponse. Je le vois juste pincer les lèvres, comme pour s’empêcher de rire et reprend sa route.

C’est seulement au bout d’une bonne minute que je comprends pourquoi il a fait cette faute de français, et volontairement qui plus est. Le prénom gravé sur la pierre tombale en face de moi n’est autre que Patricia. Difficile de faire mieux comme prénom pour un homme et surtout pour mon supposé oncle. Bordel de merde.

chapitre 12

Après avoir quitté le cimetière, je retourne à ma voiture et prends la direction du centre-ville. Une fois garée, je me balade le long d’une rue commerçante. Je rentre dans un bar et me trouve une table au fond de la salle. Un verre de whisky posé devant moi, je sors mon téléphone portable de mon sac et me mets à faire des recherches sur internet.

Bien qu’elle ne soit pas aussi grande que la capitale, Brennes est une ville de taille moyenne qui dispose de quartiers beaucoup plus chics comme d’autres beaucoup moins attrayants. Même si j’ai les moyens de m’acheter une villa de luxe, cela ne m’intéresse pas. De plus, quoi de mieux pour les voisins que de s’intéresser à une jeune fille seule ayant les moyens financiers d’acquérir une telle propriété ? Hors de question que la haute société de cette foutue ville s’approche de moi, j’ai déjà mon lot de tarés à ma poursuite, dont certains encore inconnus.

Mon choix se porte plutôt sur un quartier tranquille, un peu à l’écart du centre-ville. Le tri que j’effectue sur le site d’une agence immobilière me propose cinq habitations. J’élimine les trois appartements, je préfère être au calme. Il ne me reste plus que deux maisons.

Celles-ci sont assez similaires, mais je porte malgré tout mon choix sur la deuxième qui ne semble pas avoir de voisin direct. J’appelle alors l’agence et conviens d’un rendez-vous à midi.

Je reste dans ce bar environ une demi-heure, bien assez pour que les verres de whisky anesthésient la boule que j’ai au ventre. Bien que j’aie encore le temps, je préfère arriver un peu plus tôt au rendez-vous afin d’inspecter par moi-même le quartier.

Je quitte donc le bar et m’arrête à un distributeur automatique dans la première banque que je trouve. De retour dans ma voiture, je programme mon GPS et me rends à l’adresse indiquée par l’agence. Dix-sept minutes plus tard, me voilà garée devant la maison.

Comme je le souhaitais, celle-ci n’a pas de voisin immédiat puisqu’elle se trouve au fond de la rue. Elle ne semble pas extraordinaire et je suppose que c’est la même chose en ce qui concerne l’intérieur, mais peu m’importe puisque je ne compte pas m’installer définitivement ici. De plain-pied, la maison de couleur blanche possède malgré tout un garage intérieur. Je jette un coup d’œil par une des fenêtres derrière la maison afin d’avoir un rapide aperçu. Ça ira très bien pour ce que je veux en faire.

Lorsque je retourne à l’avant de la maison, j’aperçois une grosse voiture rouge arriver dans ma direction et se garer derrière la mienne. Une magnifique blonde plantureuse sort du bolide, son plus beau sourire commercial aux lèvres. C’est sûr qu’avec ce physique, elle peut vendre n’importe quel bien immobilier aux hommes qui ont le malheur de la rencontrer. Elle le sait d’ailleurs, étant donné sa déception en constatant que je suis seule et qu’elle ne pourra donc pas exercer son pouvoir sur moi.

Elle me reluque ensuite de haut en bas et bien qu’elle remette vite son masque de commerciale, j’ai eu le temps d’apercevoir le regard hautain qu’elle a posé sur moi. Enfin, surtout sur ma tenue qui est loin de rivaliser avec sa robe rouge et ses talons de dix centimètres.

Je fais mine de ne pas avoir remarqué son regard condescendant tandis qu’un sourire aussi faux que le sien apparaît sur mon visage.

Il est évident que Dubreuil n’est pas mon vrai nom de famille, je ne le porte plus depuis mes quatorze ans. Bien que j’utilise toujours le diminutif de mon véritable prénom, je change de nom de famille chaque fois que je change de ville. Une tâche assez fastidieuse, surtout en ce qui concerne la contrefaçon des papiers, mais c’est un gage de sécurité pour moi.

Elle me tend sa main droite parfaitement manucurée et je distingue sur l’annulaire de son autre main une splendide bague de fiançailles. C’est au moment où je lui serre la main que le bourdonnement dans mon crâne revient à l’attaque. J’essaie d’oublier cette désagréable sensation en me concentrant sur mon interlocutrice.

Je la suis jusqu’à la porte d’entrée, où pendant qu’elle déverrouille la porte, elle m’assomme d’informations sur les avantages de ce quartier. Une fois à l’intérieur, elle se met à me détailler les points forts de la maison, mais je ne l’écoute pas, je regarde rapidement les pièces, l’obligeant à accélérer le pas ainsi que son discours.

Elle ne semble pas habituée à ce qu’on lui coupe la parole, étant donné le regard déplaisant qu’elle me jette, mais elle change vite de comportement lorsque je sors une liasse de billets de mon sac.

— Je pense que ceci suffira à couvrir la caution ainsi que plusieurs mois de loyer.

Elle en reste sans voix pendant quelques secondes, observe les billets avec convoitise, se ressaisit et parvient enfin à reprendre l’usage de la parole.

Avant qu’elle me le demande, je sors de mon sac tous les documents nécessaires pour une location, dont la plupart sont faux bien évidemment. Elle les étudie quelques minutes, s’assurant qu’il ne manque rien et une fois le dernier document lu, un sourire éblouissant apparaît sur son visage.

Elle pose son attaché-case sur le bar de la cuisine et en sort plusieurs documents. Je lis moi aussi les papiers, je fais toujours attention à ce que je signe, même sous une fausse identité. Après avoir signé plusieurs pages, elle range rapidement tous les papiers ainsi que l’argent puis me donne les clefs de la maison. Ravie de cette transaction, elle me remercie et me souhaite tout le bonheur du monde dans cette magnifique maison. Je lui retourne la politesse et l’accompagne jusqu’à la porte d’entrée.

Enfin seule, je secoue la tête en repensant à son attitude et l’insulte au passage. L’étape numéro un terminée, à savoir me trouver un logement temporaire dans cette ville, il est temps pour moi de passer maintenant à l’étape numéro deux.

Je ne reste pas dans la maison pour étudier la décoration que je devrai acheter. Elle va me servir uniquement à mieux me cacher et à me permettre de travailler sur le meurtre d’Éléonore.

Car oui, malgré la menace dont j’ai fait l’objet, je compte bien rester dans cette foutue ville jusqu’à ce que je trouve le ou les meurtriers d’Éléonore. J’ai d’ailleurs toujours peur quand je repense au mot qu’on m’a laissé dans la chambre d’hôtel, peur qu’on me fasse la même chose qu’à Éléonore, mais peur également car cette personne sait, je ne sais comment, que j’ai un lien avec elle. Cela devrait m’inciter à reprendre la route et à fuir le plus loin possible cette ville, mais cette fois-ci, je ne ferai pas la même erreur.

Ce matin, en regardant le cercueil pendant la cérémonie, j’ai réalisé que je ne pourrai jamais tirer définitivement un trait sur ma vie avec Éléonore tant que son meurtre ne sera pas résolu. Si je pars maintenant, cette question me hantera, je me connais.

Je récupère ma valise dans ma voiture et la pose dans le salon, sans prendre le temps de la vider. Je retourne dans ma voiture et à l’aide de mon GPS, je pars en direction d’un grand supermarché pour faire quelques emplettes.

Mes courses me prennent une bonne heure, il faut dire que je n’ai pas emporté grand-chose avec moi et je dois également me trouver un nouvel ordinateur portable, puisque le dernier a été massacré dans la chambre d’hôtel.

De retour à la maison, je range la nourriture et les bouteilles d’alcool dans la cuisine et laisse tout le reste sur le bar. Bien que je sois une vraie geek, je préfère mettre au clair toutes les informations que j’ai récoltées sur Éléonore noir sur blanc, afin d’avoir un meilleur aperçu visuel.

Je prends avec moi des feutres lavables et une bouteille de whisky puis me rends dans la chambre à coucher. Je choisis le mur le plus grand de la pièce et je réfléchis quelques secondes avant de commencer.

La première chose que j’écris est le nom de la victime, à savoir Éléonore Leroy. Je regarde le mur, bois une longue gorgée de whisky, inspire un bon coup et me mets à l’œuvre.

Je note tout ce que je sais, à savoir l’ancien nom d’Éléonore, le nom que je portais en ce temps-là, Landry, ou encore les détails de son meurtre même si cela me révulse. Lorsque je pense avoir tout marqué, je recule de quelques pas et contemple mon travail.

Au vu du peu d’informations dont je dispose pour le moment, je peux déjà dire que la vie d’Éléonore était très mystérieuse, un peu comme la mienne.

Après m’avoir abandonnée, elle a veillé à ce qu’il ne reste aucune trace de son passé. Elle a changé de nom de famille, s’est installée dans cette ville et a ouvert un magasin ésotérique. Je ne comprends d’ailleurs toujours pas pourquoi elle tenait ce genre de magasin, je ne la vois vraiment pas croyant ce genre de choses, surtout que dans son appartement aucun élément lié à l’ésotérisme ne s’y trouvait.

Sur le mur, j’ai consacré une partie aux détails de son meurtre et à la torture qu’elle a subie. J’ai beau retourner mon cerveau dans tous les sens, je continue à penser que le ou les meurtriers voulaient obtenir quelque chose d’elle. Quoi ? Je ne le sais pas encore. Ils n’étaient pas intéressés par l’argent ni par les biens qu’elle possédait à l’étage dans son appartement.

De plus, si vous voulez juste tuer quelqu’un, pourquoi vous acharner sur elle pendant des heures ? Non, cela n’a pas de sens. Elle avait ou savait certaines choses et je ne pense pas qu’elle ait craché le morceau. Si cela avait été le cas, ils ne seraient pas restés aussi longtemps et ils l’auraient achevée plus proprement.

Un autre point me perturbe. Bien qu’elle ait tout mis en œuvre pour quitter son ancienne vie avec moi, elle a tout de même gardé un dessin que j’avais fait quand j’avais sept ans et elle a également gardé le livre que j’aimais tant étant jeune sur les fables de La Fontaine.

Merde, j’en avais presque oublié ces étranges runes que j’ai trouvées dans son magasin. Je récupère dans mon sac posé dans la cuisine les deux pierres et les pose sur le bar de la cuisine.

La première rune que j’ai trouvée était cachée dans le livre des fables de La Fontaine dans son appartement. Je l’avais ensuite soi-disant laissée tomber dans la boîte de nuit Le Clair Obscur, mais je l’avais récupérée plus tard grâce au patron de la boîte, Francesco, avec qui j’ai vécu une expérience absolument hallucinante et inexplicable.

Concernant la deuxième, je l’ai trouvée dans un amas d’autres pierres et de débris de verre, dans son magasin. Sans les toucher, j’observe le symbole sur ces deux runes.

Elles sont presque identiques. Un triangle est gravé sur chacune d’elles, mais celui du deuxième est coupé par un trait horizontal en son centre. Les couleurs sont différentes, la première d’un rouge vif et la deuxième d’un jaune éclatant. Une chose est sûre, ces runes me sont destinées, sinon pourquoi Éléonore aurait-elle placé l’une d’elles dans ce livre en particulier ?

D’une manière ou d’une autre, elle savait que je la trouverais. Je n’arrive pas à y croire, mais pourtant cela me paraît évident. Pourquoi ces pierres ? Qu’est-ce que je pourrais bien en faire ?

Avec délicatesse et lenteur, je prends en main les deux runes, une dans chaque main. Comme la dernière fois, les pierres émettent une vibration, comme si elles s’animaient à mon toucher. Cela ne me fait pas mal, je ne ressens aucune douleur, mais pourtant cela me met mal à l’aise. Je les range doucement dans mon sac, troublée par cette sensation.

Ce n’est pas la première fois depuis que je suis dans cette ville que des choses étranges m’arrivent. Je n’ai rien écrit sur le mur là-dessus, car je ne pense pas pouvoir trouver une explication logique et cohérente à ces événements. Cela ne veut pas dire pour autant que je les ai oubliées, je préfère juste pour l’instant travailler sur le meurtre d’Éléonore.

Il y a d’ailleurs certains points que je voudrais éclaircir et pour ça j’ai besoin de mon nouvel ordinateur portable. Je m’assieds sur le tabouret du bar de la cuisine et sors l’ordinateur de son carton. L’installation me prend une bonne demi-heure et pendant qu’il se met à jour, j’en profite pour boire, histoire de me décontracter.

Quand il est enfin prêt à l’emploi, je l’apporte dans la chambre à coucher, le branche à une prise électrique et m’assieds par terre, en face du mur, là où je peux voir mes interrogations.

Je pirate facilement le réseau informatique d’un de mes voisins, aucune envie de payer un abonnement internet alors que je ne vais pas rester longtemps dans cette ville. Ma première recherche concerne la date d’arrivée d’Éléonore dans cette ville. Bien qu’elle ait supprimé toute sa vie passée, elle a été obligée de s’enregistrer auprès des services administratifs de la ville pour l’acquisition du bâtiment qui inclut le magasin et l’appartement.

Au bout de quelques minutes, je trouve enfin les documents officiels et constate avec surprise qu’elle s’est installée ici juste après m’avoir abandonnée il y a neuf ans. Depuis le début, Éléonore était cachée ici. Elle n’a pas fait le tour du pays comme je l’ai fait, elle est venue directement à Brennes. Pour être tout à fait exacte, elle est venue vivre dans cette ville le jour même où elle m’a abandonnée.

Elle avait tout planifié. Cela signifie qu’elle avait même préparé sa nouvelle identité avant de m’abandonner. Depuis quand avait-elle prévu sa fuite ? Pourquoi avoir choisi cette ville en particulier ? La connaissait-elle auparavant ? Connaissait-elle des personnes ici ?

Bordel, elle se dirigeait tranquillement ici pendant que je découvrais sa lettre dans ce motel crasseux. Cette découverte me fait mal, apprendre qu’elle avait aussi bien prémédité mon abandon m’est très douloureux. À tel point que je n’ai plus la tête à poursuivre mon enquête. Non, là tout de suite, picoler est la seule chose qui me permettrait de me calmer. Car oui, en plus de la douleur, je suis également très énervée. Quelle garce !

J’éteins l’ordinateur, me lève et rejoins la cuisine. Je bois plusieurs grandes gorgées de whisky jusqu’à ce que je remarque la fleur que j’avais achetée plus tôt dans l’après-midi et je me mets à rire. J’enfile ma veste en cuir, prends mon sac, ma bouteille et la fleur.

Il fait nuit dehors depuis un moment déjà, l’heure affichée sur le tableau de bord de mon bébé italien m’indique qu’il est vingt-trois heures passées. Le chemin pour aller au cimetière me prend peu de temps, la circulation est beaucoup plus fluide étant donné l’heure tardive.

Une fois garée près du cimetière, je me dirige vers le portail arrière. Comme je le pensais, il est fermé par un cadenas, je sors donc de mon sac mes petits ustensiles pour le crocheter après avoir vérifié que je suis bien seule dans la rue.

Retrouver ensuite la sépulture d’Éléonore n’est pas très difficile, elle se situe près de l’entrée principale et elle est envahie de bouquets de fleurs. L’épitaphe est des plus classiques, aucune phrase particulière n’est inscrite, il est marqué seulement son vrai prénom, son faux nom, sa fausse date de naissance et sa vraie date de décès.

Je réussis à trouver une petite place pour déposer la rose blanche que je lui ai achetée. Les roses blanches étaient ses fleurs préférées, à moins que ce ne soit aussi un mensonge de sa part. Je sors de mon sac ma bouteille et trinque avec elle, enfin plutôt avec sa sépulture.

Visiblement, elle aimait vraiment ces fleurs-là, puisque je constate que dans le tas de bouquets déposés sur sa sépulture, se trouve un magnifique bouquet de roses blanches. Je ne pensais pas qu’en venant ici, je répondrais à une de mes questions. Quelqu’un connaissait assez bien Éléonore pour savoir que c’étaient ses fleurs préférées. Je récupère tant bien que mal le bouquet, au cas où il y aurait une carte à l’intérieur, mais en le prenant je me pique les doigts avec les épines.

La douleur me fait lâcher le bouquet. Je me penche pour le ramasser et trouve par terre non pas une carte, mais une pierre, plus exactement une rune. À son contact les mêmes sensations me reviennent.

Je regarde autour de moi, mais je suis toujours seule. La lumière des réverbères est trop éloignée pour que je puisse distinguer la couleur exacte, mais le symbole est le même que sur les deux autres runes en ma possession. Encore un triangle et celui-ci a également un trait horizontal coupant le triangle en son centre.

Qu’est-ce que cela signifie ? Que la personne connaissant Éléonore savait que je m’intéresserais à ce bouquet en particulier et que je découvrirais la rune cachée à l’intérieur ?

Des bruits provenant d’un groupe de personnes passant dans la rue m’obligent à partir rapidement. Je ne dois surtout pas me faire repérer devant la tombe d’Éléonore. Je repose le bouquet de roses sur sa sépulture et retourne à ma voiture au plus vite.

Je prends alors un chemin que je ne connais pas et tombe par hasard sur une route longeant la mer. La vue est tellement belle que je décide de m’y arrêter pour examiner cette troisième rune. Autant joindre l’utile à l’agréable comme on dit, j’en ai bien besoin en ce moment.

Avant d’atteindre la plage, j’enlève mes santiags ainsi que mes chaussettes, retrousse mon pantalon puis marche sur le sable, savourant la fraîcheur sous mes pieds. Je m’assieds par terre et à l’aide d’une petite lampe torche se trouvant dans mon sac, j’observe cette troisième rune.

Celle-ci est d’une couleur vert foncé. Je sors de mon sac les deux autres runes et les pose sur le sable ainsi que la troisième rune, tout en faisant abstraction des sensations que j’éprouve quand je les touche. C’est curieux, mais plus je les regarde et plus je me dis qu’elles me rappellent quelque chose. Je ne sais pas quoi, peut-être un très vieux souvenir, mais impossible de m’en rappeler.

Qu’est-ce que ces runes peuvent bien vouloir dire ? Le symbole me semble familier pourtant. Je récupère mon téléphone portable dans mon sac et tente une recherche sur internet concernant ce symbole.

Une image avec quatre triangles m’interpelle. Sous ces symboles sont inscrits plusieurs mots : feu, eau, air et terre. Les quatre éléments de notre monde, cela ne m’aide pas vraiment. Mais si je suis bien le dessin, les runes devant moi sont censées représenter trois de ces éléments. Les couleurs m’aident facilement à les distinguer.

La couleur rouge pour le feu, la couleur vert foncé doit être pour la terre et la couleur jaune ne peut être que pour l’air. Il me manquerait une quatrième rune, celle de l’eau, je suppose qu’elle doit être de couleur bleue.

Où se trouve-t-elle ? Est-ce qu’un mystérieux inconnu va débarquer de nulle part et me la donner ? Ou est-ce qu’Éléonore l’a cachée dans un endroit que je connais ? Je n’ai rien découvert de plus dans son magasin ni dans son appartement. Elle doit être cachée quelque part, peut-être dans un autre objet, comme avec le livre.

Tout d’un coup, une idée me vient à l’esprit. Cela ne coûte rien d’essayer, après tout je n’ai rien à perdre. Je sors de mon sac l’immonde pendentif qu’Éléonore m’avait offert peu de temps avant sa fuite. Je m’étais toujours demandé pourquoi elle m’avait donné cette monstruosité, mais maintenant je me dis que ce serait une bonne planque pour une rune. Et pour le confirmer, je dois briser ce pendentif.

Bien que mon sac recèle d’objets divers et variés, je n’ai rien me permettant de le casser. Je cherche autour de moi une grosse pierre ou un caillou et par chance j’en trouve un à quelques mètres de moi. Je me lève, le ramasse puis cherche un endroit plat où je pourrais le poser.

Je me rapproche de la route et pose le pendentif à même le sol. Je le frappe à plusieurs reprises à l’aide du caillou, mais sans succès. Je sens que je vais galérer, mais je vais y arriver. À force de frapper encore et encore, les coupures sur mes doigts dues aux épines des roses me font saigner de plus en plus, mais je continue malgré tout. Après m’être acharnée pendant un long moment, le pendentif se brise enfin. J’écarte les morceaux et découvre bel et bien ce que je cherchais, la quatrième rune. Le triangle de couleur bleue me confirme qu’elle correspond bien à l’eau, le quatrième élément qui me manquait.

Heureuse d’avoir enfin trouvé cette dernière rune, je retourne à l’endroit où j’ai laissé les autres et me rassois, fière de moi. Je la pose à côté des trois autres, savourant ma petite victoire.

Bon, maintenant que j’ai en ma possession les quatre runes, qu’est-ce que je vais en faire ? Les regarder jusqu’à ce que je m’endorme ? Je récupère ma bouteille d’alcool et la termine, souhaitant que ce breuvage m’aide à trouver une réponse. Malheureusement, ce bon vieux whisky ne me parle pas, alors je retourne sur mon téléphone portable, espérant trouver quelque chose. Je fais défiler les images jusqu’à ce que je tombe sur un dessin qui me semble intéressant. Les quatre triangles sont disposés de manière à former un pentagramme ; le feu à droite, l’eau à gauche, l’air en haut et enfin la terre en bas.

Et si je les disposais autour de moi comme si j’étais au centre du pentagramme ? Je suis vraiment en train de faire ça ? Faire mumuse avec des pierres, pensant qu’il va se passer quelque chose ? Et puis quoi ? Qu’est-ce qu’il m’arriverait ? Je me trouverai bien ridicule après, mais au moins j’aurai eu le mérite d’avoir essayé de trouver une réponse à ces runes qu’Éléonore voulait que je possède.

Bien décidée à tenter cette stupide expérience, je prends dans ma main ensanglantée les quatre runes et une forte décharge me traverse tout le corps. Je ferme les yeux par réflexe.

Un flash m’apparaît, comme si cela devenait évident pour moi. Le rêve que je n’ai cessé de faire depuis que je suis ici, ce fameux après-midi où Éléonore m’a obligée à apprendre un poème par cœur. C’est au moment où tu en auras le plus besoin que tu devras t’en souvenir, voilà ce qu’elle m’avait dit.

J’ouvre les yeux, sélectionne la rune de la Terre et tout en la posant derrière moi, je prononce le premier vers.

Le symbole sur la rune scintille. Je prends maintenant la rune de l’Eau et la place à ma gauche et je formule le deuxième vers.

La rune scintille également et je constate que celle de la Terre scintille plus qu’avant. Je place maintenant la rune de l’Air devant moi et je passe au troisième vers.

Les runes scintillent de plus en plus, j’ai peur de ce qui va se passer après, mais je dois continuer. Je pose enfin la quatrième et dernière rune, celle du Feu, à ma droite et je récite le dernier vers.

Une fois le dernier vers prononcé, les quatre runes produisent une lumière absolument hallucinante, mais je n’ai pas le temps de profiter du spectacle car une force d’une puissance inouïe s’empare de moi, faisant trembler toutes les fibres de mon corps.

C’est tellement puissant que je n’arrive plus à respirer, j’essaie de lutter, mais en vain. Je tombe finalement dans les pommes avant même de comprendre ce qui m’arrive.

chapitre 13

Le premier mot qui me vient à l’esprit en me réveillant est très vulgaire. Ma tête me fait un mal de chien et à moitié allongée sur le sable, je tente de me redresser lentement sans augmenter ma souffrance.

Ma nuque aussi est douloureuse, normal étant donné la position dans laquelle je me trouvais. Si le cadavre de la bouteille de whisky pouvait parler, elle se serait bien marrée et m’aurait traitée de sale alcoolo.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée dans les vapes, en revanche je peux dire qu’il est encore très tôt, l’aube pointe à peine le bout de son nez.

Sous mes yeux, je découvre avec étonnement que les quatre runes ont explosé et les plus gros morceaux que je trouve n’ont plus leurs symboles. Bordel, qu’est-ce que cela signifie ?

J’ai beau me dire que ce qui m’est arrivé est un rêve, je ne trouve en revanche aucune explication concernant la disparition de ces symboles. Par réflexe de ne jamais rien laisser derrière moi, je ramasse tous les morceaux que je glisse dans la poche de ma veste ainsi que la bouteille d’alcool vide. J’avale un médicament contre le mal de tête et tout en douceur, je me relève en espérant tenir droite.

Enfin debout, je prends une grande bouffée d’air frais. Je ne saurais pas comment l’expliquer, mais je me sens différente. J’ai la sensation de ressentir vraiment les choses qui m’entourent.

L’air que je respire me paraît plus palpable, le sol sur lequel je me tiens fourmille de sensations brutes, la légère brise semble vouloir me murmurer quelque chose. Une chose est sûre, l’alcool ne m’a jamais mise dans un état pareil.

Lorsque j’atteins l’asphalte, je remets mes chaussettes, puis mes santiags et rabaisse le bas de mon pantalon. Il n’y a personne dans la rue et cela ne m’étonne pas vraiment étant donné l’heure très matinale. Ah si, je vois une jeune femme plus loin qui vient dans ma direction, elle ne semble pas étonnée de croiser quelqu’un, elle en revanche. Je rejoins lentement ma voiture que je trouve beaucoup trop loin et plus je me rapproche de mon bébé italien, plus je constate que la jeune femme accélère le pas.

Qu’est-ce qu’elle me veut celle-là ? Encore une tarée dans cette ville ? Je n’arrive malheureusement pas à temps à ma voiture que la jeune femme se trouve déjà à quelques mètres de moi.

Étrange, il émane d’elle une sorte de rayonnement lumineux.

C’est bien ce que je pensais, une tarée de plus.

Je continue mon chemin sans faire attention à ce qu’elle me dit quand j’entends soudain un bruit derrière moi. Je me retourne et constate qu’une des poubelles de la ville prend feu.

Je regarde alors la jeune femme, sa main droite est levée en direction de la poubelle et loin d’être apeurée, elle me sourit de toutes ses dents. Elle fait un signe de la tête en direction du feu. Je regarde à nouveau la poubelle et tout d’un coup le feu disparaît, comme s’il n’avait jamais existé, alors que la poubelle est bel et bien dans un sale état. Je reste figée quelques secondes, la bouche ouverte.

La jeune femme m’observe, fronce les sourcils, comme si ma réponse n’était pas normale alors que c’est elle qui fait cramer des objets.

La blague m’était avant tout destinée, je réagis souvent comme ça quand je suis au bord de la crise de nerfs. Elle ne réagit absolument pas à ma plaisanterie.

Je ne réplique rien car je ne sais réellement pas quoi répondre. La jeune femme n’est plus souriante comme au début, j’ai l’impression que c’est elle maintenant qui me prend pour une folle, la bonne blague.

Et là, elle lève la main dans ma direction, une boule de feu apparaît au creux de sa paume puis la jette sur moi.

Si j’étais au cinéma, je me gaverais de pop-corn en attendant la suite avec impatience, mais là c’est le monde réel. Un monde réel de dingues où une folle me jette une putain de boule de feu en pleine tête. Quand on dit que l’on voit sa vie défiler juste avant de mourir, sachez que c’est de la foutaise. Là, tout de suite, la seule chose que je vois, c’est uniquement cette saloperie de boule de feu qui fonce droit sur moi.

Je suis censée faire quoi là ? Si je me mets à courir, elle me cramera le cul ou quoi ? C’est ça qui sera marqué sur mon épitaphe ? Toi qui t’es pris une boule de feu dans le cul, repose en paix ? Non, mais bordel, je ne suis pas venue ici pour finir comme ça ! Je suis restée dans cette ville de tarés pour découvrir qui a tué Éléonore, pas pour me faire cramer dès les premiers jours !

La colère monte en moi, chassant la peur que j’éprouvais depuis que j’ai vu la poubelle prendre feu par magie. Ce n’est pas cette garce qui va tout gâcher ! Lorsque la boule de feu arrive juste devant moi, je lève par instinct ma main droite et la boule de feu s’arrête au niveau de ma main, sans me toucher. Je peux sentir le pouvoir qui émane d’elle et je sais que je peux la contrôler. De la taille d’une balle de tennis, je réussis, je ne sais comment, à la grossir deux fois plus.

Puis, toujours hors de moi, je la renvoie à sa garce d’expéditrice avec une telle rapidité que cela surprend la jeune femme, à tel point qu’elle n’a même pas le temps de répliquer. Elle plonge par terre et la boule de feu atterrit derrière elle, par terre, brûlant une partie de l’asphalte.

Elle se relève rapidement, regarde où elle est tombée puis m’observe, une lueur de respect et peut-être même de crainte dans son regard.

Je n’en reviens toujours pas de ce qui vient de se passer. Je regarde tour à tour la jeune femme et le sol brûlé. C’est moi qui ai fait ça ? La jeune femme s’approche tout doucement de moi, s’attendant peut-être à ce que je fasse quelque chose d’autre. Mais là, dans l’état actuel des choses, je ne fais pas grand-chose, on peut même dire que je ne fais rien du tout. Je suis complètement sonnée.

Elle est sérieuse là ? Après ce qu’elle vient de sortir de sa main, elle me la tend comme si de rien n’était ? J’observe sa main puis la mienne. Rien, aucune trace de brûlure. Je ne trouve rien d’autre à faire que de courir jusqu’à ma voiture.

Je ne perds pas de temps, je démarre et fonce tout droit, m’éloignant le plus vite possible de la jeune femme et de cet endroit. Lorsque j’ai mis assez de distance, je m’arrête le long d’un trottoir. J’éteins le moteur, mais je ne sors pas de la voiture. Je regarde dans le vide, essayant de digérer ce qui vient de m’arriver.

J’ai assisté à bon nombre d’événements depuis mes quatorze ans, dont certains que j’aurais aimé oublier, mais jamais à ça. Je ne peux pas trouver d’explication logique ou rationnelle à ce que j’ai vu et surtout à ce que j’ai fait. Il m’est impossible de contredire Chloé. Je suis ce qu’elle appelle une Initiée, tout comme elle.

Je me mets à rire de nervosité, mais je m’arrête brusquement en repensant à une chose que m’a dite Chloé. Elle m’a affirmé que j’avais effectué le rituel d’Initiation et que c’était la raison pour laquelle elle était venue me voir. Il me paraît évident que ce fameux rituel est lié à ce que j’ai fait sur la plage.

La mise en scène des runes et le poème que j’ai récité en même temps. Cela veut dire qu’Éléonore le savait ! C’est elle qui m’a appris il y a longtemps ce poème, c’est également elle qui m’a offert ce pendentif contenant une rune et c’est encore elle qui m’a laissé deux autres runes dans son appartement ainsi que dans son magasin ! Pour ce qui est de la dernière rune retrouvée dans le bouquet de roses sur sa sépulture, cela signifie que le mystérieux inconnu qui connaissait Éléonore sait que je suis une soi-disant Initiée et qu’il me manquait cette rune.

Comment le sait-il ? Lui aurait-elle demandé de me remettre la rune manquante ? Une autre question traverse mon esprit. Comment le savait-elle ? Était-elle également une Initiée ?

Je n’ai aucun souvenir d’un événement lié à cette sorte de magie lorsque je vivais avec Éléonore. Cela a beau remonter à mon enfance, je suis persuadée que si j’avais vu quelque chose de ce style, je m’en serais rappelé. Comment oublier ce genre de choses ?

Le fait qu’Éléonore possédait un magasin ésotérique remet en question mon point de vue sur elle. Il se peut qu’elle n’ait pas été une Initiée, en revanche il paraît certain maintenant qu’elle connaissait ce monde. Jusqu’à quel point ?

J’ai toujours su me tirer des pires situations possible, mais là je ne sais absolument pas quoi faire. Je pourrais en savoir plus en me rendant au chemin indiqué par Chloé, mais si j’emprunte cette voie-là, cela signifie que j’accepterais ce que je suis et je ne suis pas sûre de le vouloir. Ma vie n’est pas parfaite, mais c’est la vie que j’ai choisi d’avoir et je ne m’en plains pas. Je n’ai aucune envie de devenir une espèce de créature tout droit sortie d’un film fantastique.

Malheureusement, cela me paraît impossible de mettre de côté ce que je viens de découvrir. Je souhaite plus que jamais découvrir l’identité du ou des meurtriers d’Éléonore et si j’écartais cette nouvelle piste, je ferais une grosse erreur. Si je veux vraiment résoudre son meurtre, je suis obligée d’entrer dans ce monde.

Les incessants gargouillements de mon estomac m’alertent que je n’ai pas mangé depuis longtemps. Bien que je n’aie pas de temps à perdre, je dois me nourrir si je veux rester efficace. Je redémarre ma voiture et file en direction d’un restaurant que je commence vraiment à apprécier.

Plus je m’approche du restaurant et plus mon cerveau bourdonne. Je rentre doucement sur le parking, les yeux plissés par la douleur. J’éteins le moteur et ferme les yeux. Je n’ai jamais rien ressenti de tel, j’ai l’impression que mon cerveau va exploser. J’ouvre difficilement la portière, glisse mes jambes hors de l’habitacle et sors lentement de la voiture tout en me tenant à la portière.

Je pensais qu’en sortant je pourrais calmer la douleur en respirant de l’air frais, mais c’est encore pire. Mon dos est à présent contre la voiture, je ferme les yeux et mes doigts sont appuyés sur mes tempes. Bordel, j’ai envie de hurler tellement j’ai mal. Je glisse le long de la voiture pour me retrouver accroupie. Mes mains commencent à me démanger, comme si quelque chose voulait en sortir. Oh non, pas ça !

Quelqu’un que je n’ai pas entendu arriver me prend dans ses bras et me porte quelques mètres. Je n’ai toujours pas la force d’ouvrir les yeux. Je me laisse faire, comme si je n’étais qu’une poupée entre ses mains. Des mains et des bras plutôt costauds pour réussir à me porter aussi facilement.

Il m’allonge avec douceur sur ce qui semble être l’arrière d’une voiture, ferme la portière, s’installe lui aussi et démarre. Il roule très vite, m’éloignant du restaurant comme si ma vie en dépendait. Plus nous nous éloignons et plus mon mal de crâne s’estompe. Lorsque la douleur devient supportable, j’ouvre enfin les yeux.

Je me relève avec précaution, sans faire de geste brusque. Au moment où je m’assieds, je croise le regard du conducteur dans le rétroviseur. Mon sauveur n’est autre que le flic, celui à qui j’ai menti hier au cimetière et qui le sait parfaitement. Et merde.

chapitre 14

Nous nous regardons pendant quelques secondes, sans qu’aucun de nous ne parle. Il reporte ensuite son attention sur la route et réduit considérablement sa vitesse.

Je n’obtiens rien d’autre de sa part. Il a beau avoir calmé ma douleur, il n’empêche qu’il commence à m’énerver. J’ai l’impression d’être une gamine, attendant bien sagement que l’adulte daigne lui prêter attention. Je déteste ça. À moins de sauter de la voiture, je n’ai pas d’autre choix que d’attendre impatiemment qu’il s’arrête.

J’en profite pour regarder autour de moi ; si je ne me trompe pas, cela doit être sa voiture de fonction, un gros bolide, très propre d’ailleurs. Il n’est pas comme tous ces flics que l’on voit à la télévision empilant les papiers de nourriture par terre. Tant mieux pour moi, j’ai encore mal à la tête et si un relent de nourriture grasse émanait de cette voiture, je pense que je vomirais. Remarque, ce serait drôle de voir sa réaction et je suis sûre qu’il s’arrêterait à la seconde où je tapisserais sa voiture. Cette idée me fait sourire.

Il quitte la ville de Brennes et se dirige vers une forêt. J’espère que ce n’est pas pour me tuer et cacher mon corps sous un tas de feuilles mortes. Je le regarde dans le rétroviseur, prête à le questionner quand il s’arrête enfin, à la lisière de la forêt.

Il sort le premier de la voiture, semble vouloir faire le tour pour ouvrir ma portière, mais merci bien, je n’aime pas la galanterie. Je comprends qu’en fait ce n’est pas de la galanterie, c’est uniquement parce que je ne peux pas ouvrir cette portière de l’intérieur. Normal, puisque c’est bien une voiture de police banalisée. Génial.

Une fois sortie, je savoure en premier lieu l’odeur de cette forêt. Je prends une longue inspiration, consciente que mes sens détectent une multitude de sensations nouvelles. Je secoue la tête, essayant de chasser ce que je ressens.

Lorsque je reporte mon attention sur le flic, je constate qu’il m’observe attentivement. Mon cerveau émet toujours des bourdonnements et je peux dire maintenant que cela émane de lui. C’est très étrange, ce flic dégage quelque chose de particulier.

Et merde. Je ne m’attendais pas à ce genre de réponse. Comment sait-il que je suis une Initiée ? Que veut-il dire par gérer vos Éléments ?

Il considère ma question comme si c’était une insulte et ça ne me plaît pas.

Bien que je n’aime pas son comportement, je peux au moins saluer sa franchise.

Je n’avais effectivement pas remarqué que mes mains étaient anormalement chaudes. Je regarde le flic, ne sachant pas quoi faire.

Me détendre alors que j’ai envie de l’étrangler ? Cela va m’être difficile, mais si je veux en savoir plus, je n’ai pas vraiment le choix. Je ferme les yeux, je m’imagine sirotant un verre, allongée tranquillement sur mon canapé. Je prends une longue respiration, regrettant de n’avoir jamais pris de cours de yoga.

Une fois calmée, j’ouvre enfin les yeux. Le flic n’a pas bougé d’un pouce, il attend tranquillement en face de moi, les bras croisés. Je hoche la tête pour lui signifier que je me suis calmée.

Il avance de quelques pas, se rapprochant de moi.

Sa réponse me fait presque rire.

Il s’approche à nouveau de moi, nos corps se tiennent à moins d’un mètre l’un de l’autre maintenant.

Je hoche la tête en signe d’acquiescement car je suis trop gênée par sa proximité. Je ressens effectivement une étrange sensation chaque fois que je le vois, comme un bourdonnement incessant. Et, bien qu’il ait le don de me mettre rapidement en rogne, je dois reconnaître que je ressens également une forte attraction physique. Mes lèvres s’entrouvrent par réflexe, il les fixe puis ferme les yeux quelques secondes, comme s’il se retenait de faire quelque chose.

J’essaie de me concentrer, mais je n’y arrive pas. Je ne sais pas comment faire. Je me rapproche de deux pas et pose ma main sur sa joue. Il semble surpris, mais il ne me repousse pas. Je ferme les yeux, inspire longuement, faisant le vide autour de moi et tout d’un coup me voilà connectée à lui.

Une myriade d’images défile dans ma tête ; je vois la nature dans toute sa splendeur, je ressens la victoire du prédateur lorsqu’il savoure la chair de sa proie, je me délecte du pouvoir que me procurent les nuits de pleine lune ou encore le plaisir que j’éprouve quand je suis sous ma forme la plus animale. J’ouvre alors les yeux et une force émanant de sous mes pieds me traverse le corps et se faufile jusqu’à ma main posée sur la joue du flic.

Celui-ci recule alors très vite, coupant ainsi ma connexion avec lui et cela me permet de reprendre mes esprits. Accroupi dos à moi, il émet plusieurs grognements inhumains. Bordel, que se passe-t-il ? Les sons qu’il émet ne me rassurent pas du tout, mais je ne peux pas m’enfuir. Je ne sais pas ce que j’ai fait exactement, mais je sais que c’est de ma faute.

J’ai, je ne sais comment, invoqué un pouvoir qui s’est répercuté sur lui. Je ne peux pas le laisser seul alors qu’il a été là quand j’ai eu besoin d’aide tout à l’heure au restaurant. Je prends mon courage à deux mains et m’approche de lui.

Je ne l’écoute pas et le contourne pour lui faire face. Il a la tête penchée en avant, tout son corps est pris de tremblements. J’aimerais le toucher, mais je sais que ce serait une très mauvaise idée. Je décide alors de m’accroupir en face de lui, pas trop proche de lui non plus.

Il ne me répond pas, relève finalement la tête et me fixe du regard. Ses yeux verts se sont transformés en une époustouflante couleur ambrée, comme celle que l’on retrouve chez certains animaux. Son regard me fait froid dans le dos, son humanité semble avoir disparu pour faire place à une bête mortellement dangereuse. Des frissons me parcourent inévitablement le corps.

Cela me surprend tellement que je recule instinctivement et comme je suis accroupie, je tombe lamentablement par terre. Je regarde toujours le flic qui ne m’a pas quittée des yeux. Malgré ma surprise, je n’ai pas peur.

Je sais maintenant ce qu’il est, mais ça ne me fait rien. Enfin, je n’ai pas encore pris l’ampleur de la situation car, pour moi, ce qui compte là tout de suite, c’est la douleur que je vois dans ses yeux. On dirait qu’il lutte contre quelque chose. Je comprends enfin ce qui se passe au bout de plusieurs minutes.

Ses yeux ambrés ne lui appartiennent pas, ce sont ceux de son animal. Le pouvoir que j’ai involontairement invoqué a déclenché le processus de transformation. Je peux affirmer cela, car le bourdonnement que je ressens d’habitude n’est plus là, un autre beaucoup plus primitif l’a remplacé. Et si je ne me trompe pas, le flic est en train de canaliser toute son énergie pour ne pas se transformer. J’avoue que j’aimerais assez qu’il reste humain, je n’ai aucune envie de me retrouver nez à nez - enfin plutôt nez à museau - avec cette créature.

Je ne peux pas rester là sans rien faire, attendant que quelque chose de bon ou de mauvais se produise. Peut-être que si je tentais une action, cela lui permettrait de se détendre et de penser à autre chose ?

Je me relève doucement puis le contourne. Toujours accroupi, il tourne sur lui-même afin de ne pas me quitter du regard. Sans tourner le dos au flic, je me dirige avec lenteur vers sa voiture.

Même si je ne connais pas le terme exact de ce qu’est le flic, je peux affirmer en revanche qu’il possède au fond de lui une bête sauvage prête à surgir au moindre faux pas de ma part. J’ai toujours aimé les reportages animaliers et s’il y a bien une chose que j’ai apprise, c’est qu’il ne fallait jamais tourner le dos à un animal.

Bien que j’en meurs d’envie, je ne m’installe pas sur le siège conducteur. Je prends la place du mort à contrecœur, souhaitant vivement que cela reste uniquement une expression dans mon cas. Je ne verrouille pas la voiture, lui faisant comprendre que je n’ai pas peur de lui.

Afin de passer le temps, j’allume tranquillement la radio et appuie sur le bouton jusqu’à ce que je tombe sur une station diffusant de la musique jazz. J’ai toujours apprécié ce style de musique, en partie parce qu’elle réussit à me détendre et j’espère que ce sera le cas pour le flic, c’est pourquoi je baisse ma vitre et monte le son.

Je ne quitte que très peu son regard, deuxième chose que j’ai apprise dans les reportages. C’est à la fin de la deuxième chanson qu’il se détend enfin, la sensation primitive que je percevais disparaissant petit à petit. Au milieu de la cinquième chanson, il se relève et me rejoint dans l’habitacle de son bolide. Il baisse le son de la musique, démarre le moteur sans un coup d’œil vers moi et nous quittons enfin cette forêt, heureuse de m’en sortir vivante.

Un silence pesant règne dans la voiture pendant tout le trajet menant à Brennes. J’aimerais pourtant lui poser un milliard de questions, mais étant donné l’expression tendue de son visage, je laisse tomber et m’enfonce un peu plus dans mon siège.

Tout en conduisant, je le vois pianoter rapidement sur son téléphone portable. J’évite tout commentaire déplaisant, inutile de l’énerver encore plus.

Mais quel connard ! Le regard noir qu’il me lance ensuite me retient de justesse de l’insulter.

Et merde. Lorsqu’il m’a sortie de la voiture, il n’a pas emporté avec lui ni mon sac ni mes clefs de voiture. Mon GPS a enregistré plusieurs adresses, dont celle de mon domicile.

Une quinzaine de minutes plus tard, nous voilà donc dans ma rue. De loin, je constate que ma voiture s’y trouve bel et bien. Une voiture noire passe à notre niveau et le flic fait un signe de tête aux deux personnes que j’aperçois brièvement.

Je suppose donc que les personnes que nous avons croisées étaient en charge de ramener ma voiture.

J’ouvre la portière dès l’instant où il s’arrête.

Cela sonne presque comme une menace. Je me doute qu’il fait allusion à ce qui s’est passé quand ce pouvoir a jailli de mes mains et l’a touché.

Je comptais le laisser en plan sans attendre une éventuelle réponse désagréable de sa part, mais son regard de souffrance me revient en mémoire.

Il hoche la tête, me signifiant qu’il acceptait mes excuses. Je referme donc la portière, le regarde faire demi-tour puis partir à vive allure.

Eh bien, on peut dire que ma journée est bien remplie, tant en informations qu’en relations sociales. Et c’est loin d’être terminé, car, au lieu de chercher dans mon sac les clefs de la maison et de rentrer me détendre le reste de la journée, je m’installe dans ma voiture, puis mets le cap vers une certaine deuxième rue perpendiculaire et plus précisément une maison bleue.

chapitre 15

Le chemin menant au bord de mer n’est pas très compliqué, je mets en revanche plus de temps à retrouver l’endroit exact où j’étais hier soir. La poubelle brûlée par Chloé ce matin est un excellent indice pour me repérer et lorsque je l’aperçois enfin, je continue la rue jusqu’à la deuxième intersection.

Plusieurs maisons se trouvent en enfilade le long du bord de mer et je n’ai aucune difficulté à trouver la maison de Chloé, puisque c’est la seule qui soit bleue. Je me gare devant, sors de la voiture puis me dirige vers la porte d’entrée.

La maison d’un étage de style victorien me fait penser à ces maisonnettes miniatures avec lesquelles les jeunes filles aiment jouer. Malheureusement, le jardin est très mal entretenu et aurait grand besoin d’arrosage quand je vois l’état des fleurs.

Je monte les deux marches menant à la porte d’entrée et sans prendre le temps de réfléchir à ce que je fais, je frappe à la porte.

Bien que cela m’énerve de l’admettre, le flic a raison, je dois apprendre à maîtriser mes pouvoirs et je ne peux pas le faire seule. Je n’y connais rien et quoi de mieux qu’une autre Initiée pour m’aider dans cette tâche ?

Chloé ouvre la porte, pas vraiment surprise de me trouver devant elle.

L’odeur du gâteau me remplit les narines et mon ventre émet de forts gargouillements, me rappelant que je meurs de faim. Je rentre donc sans broncher, pressée de pouvoir me mettre quelque chose sous la dent.

Je monte donc les escaliers, ouvre la porte à gauche et tombe non pas sur une salle de bains, mais plutôt sur une chambre d’enfant parfaitement rangée. Je me suis visiblement trompée de porte. Je la referme et ouvre cette fois-ci la bonne porte. J’utilise les toilettes, me lave les mains et me passe de l’eau sur le visage. Une fois mes petites affaires terminées, je redescends et m’installe sur le canapé.

Tout comme le jardin, le salon n’est pas très bien entretenu, des papiers fourmillent un peu partout et la poussière n’a pas été faite depuis un bon moment. Peu m’importe, je ne suis pas là pour noter la propreté de sa maison. Chloé arrive quelques secondes plus tard, un plateau entre les mains qu’elle pose là où elle peut sur la table basse.

Me voilà coincée. C’est ce que je redoutais en venant chez elle. Je ne veux pas lui dire toute la vérité sur mon histoire, mais je ne peux pas faire semblant de tout savoir, car elle le découvrirait rapidement. Si je veux qu’elle m’apprenne à contrôler mon don comme elle l’appelle, je dois être la plus honnête possible, sans révéler toutefois certains détails.

Elle m’observe un instant, se demandant sans doute si je ne suis pas en train de lui faire une bonne blague. Mais après mes paroles sincères et mon regard suppliant, je vois que son expression change et qu’elle croit en ce que je lui dis.

Elle prend alors un papier et un crayon puis me dessine quatre symboles. Le premier symbole représentant la Terre est un triangle à l’envers où un trait horizontal coupe le triangle quasiment en son centre. Le deuxième symbole, celui de l’Eau est un triangle reproduit à l’envers. Pour l’Air, le troisième symbole, elle dessine à nouveau un triangle identique à celui de la Terre sauf qu’il est à l’endroit cette fois-ci. Enfin pour le symbole du Feu, le dernier élément, c’est un simple triangle dessiné à l’endroit.

Je sens que quelque chose cloche. J’ai effectivement retrouvé la rune symbolisant le Feu explosée, mais ça a été le cas pour les trois autres également. Si les quatre runes ont explosé, cela signifie que je possède les quatre Éléments en moi. Je peux déjà confirmer que je possède le Feu comme cela a été prouvé face à sa boule de feu et je peux supposer que je possède l’Élément de la Terre après ce qui m’est arrivé avec le flic dans la forêt. Chloé s’arrête dans ses explications, car elle réalise que je ne l’écoute plus et que je suis en pleine réflexion.

Au vu de sa réponse, je n’ose même pas lui demander s’il est possible qu’une personne possède les quatre Éléments. De plus, je ne veux pas éveiller ses soupçons.

Et effectivement, je retrouve bien sur le corps de Chloé le symbole du Feu.

Ma remarque la fait rire, même si elle semble déçue de ne pas pouvoir le voir.

Je lui souris faussement, mais il est évident que si je possède les quatre symboles, je ne lui montrerai pas mon tatouage. Mon côté parano tire la sonnette d’alarme, comme pour me prévenir de garder cet éventuel secret pour moi.

Je me force à rire avec elle. Mais bordel, qu’est-ce qu’ils ont raison d’être paranoïaques ! On trouve déjà un paquet de tarés humains sur cette terre et si on ajoute à ça des fous furieux avec des pouvoirs surnaturels, quoi de plus normal que certains veuillent garder secret leur pouvoir afin de se défendre du mieux possible ! Je ne lui fais pas part de ce que je pense vraiment, aucune envie de me disputer avec elle, j’ai encore trop besoin de son expérience.

Vu sous cet angle, je ne peux qu’approuver ses propos. Je suis même plutôt soulagée d’apprendre qu’il existe une sorte de système judiciaire surnaturel, malgré leur méthode très radicale. Chloé me regarde de manière très étrange et je sens qu’elle hésite à me poser une question.

— Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandai-je finalement.

— Je ne comprends pas.

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?

— Écoute, je sais qu’on ne se connaît pas, mais tu es venue chez moi car tu as senti que tu pouvais me faire confiance. Et tu as eu raison. Mais, plus je te parle de notre monde, et plus je me rends compte que tu n’y connais rien du tout. Et je ne comprends pas. Comment cela est-il possible ?

Elle a raison sur le fait que je n’y connaisse rien, en revanche je ne lui fais certainement pas confiance, à vrai dire je ne fais confiance à personne. Elle est juste la seule personne que j’ai rencontrée pour l’instant qui est en mesure de m’apporter des réponses.

— Ma mère est morte il y a quelques semaines. Je me suis occupée d’elle jusqu’à la fin. Avant qu’elle ne meure, elle m’a remis une boîte en me faisant promettre de l’ouvrir le jour où elle ne serait plus là, mentis-je.

— Je suis sincèrement désolée, Ava, s’exclame-t-elle.

— Merci.

— Que contenait la boîte ? me demande-t-elle, curieuse.

— Les quatre runes et une brève explication sur le rituel d’Initiation.

— Et tu ne savais pas en quoi ça consistait ?

— Absolument pas. Au début, j’ai pensé qu’elle me faisait une blague et finalement hier j’ai décidé que ça ne coûtait rien d’essayer et me voilà maintenant une Initiée.

— Je connais tous les Initiés de cette ville et personne n’est mort récemment, m’informe-t-elle, cherchant peut-être à me piéger.

Je me doutais que Chloé allait me poser des questions sur ma vie et sur le fait que je n’aie aucune connaissance de ce monde. C’est d’ailleurs parfaitement légitime qu’elle s’interroge. C’est pourquoi sur le chemin menant chez elle, j’avais préparé ce scénario afin d’assurer la protection de mon véritable passé. Je n’ai par contre jamais aimé m’engluer dans un énorme mensonge risquant de me faire démasquer. Mes talents de comédienne acquis dans mon ancienne vie clandestine et mon histoire triste ont eu l’effet escompté, à savoir qu’elle arrête de poser des questions sur ma vie privée.

chapitre 16

Pour ma première leçon de pratique surnaturelle, Chloé m’emmène dans le jardin à l’arrière de sa maison. Lorsque l’on joue avec le feu, mieux vaut le faire à l’extérieur plutôt que dans un espace restreint. De plus, la haute clôture en bois qui délimite son jardin est idéale pour nous cacher des regards indiscrets.

En jetant un coup d’œil autour de moi, je constate qu’elle n’entretient pas non plus ses plantes de ce côté-ci depuis un petit moment. Une balançoire se retrouve ainsi au milieu d’une végétation reprenant ses droits.

Chloé s’installe en tailleur sur la terrasse faite de dalles en pierre naturelle et m’invite à la rejoindre. Je m’exécute et attends patiemment que l’on commence.

Cette situation me fait rire intérieurement. Une des rares fois où je suis honnête avec elle, et elle ne me croit pas, alors que mes mensonges passent comme une lettre à la poste ! Chloé en reste sans voix pendant plusieurs secondes. Elle observe la balançoire, l’air songeur, puis me regarde à nouveau, mais de manière étrange cette fois-ci.

Ce qu’elle vient de m’apprendre ne me rassure pas vraiment. Si effectivement je ne ressens pas mon Élément, et surtout mes Éléments, je n’ose pas imaginer les dégâts que je pourrais faire. À la moindre contrariété, un de mes Éléments entrerait en action sans même que je m’en rende compte et sans contrôle, je ne pourrais jamais l’arrêter.

Même si cela risque de me prendre du temps, je dois apprendre à les contrôler. De plus, si je ne le fais pas, je risque d’attirer l’attention de certaines personnes, dont celle du Haut Conseil, chose que je ne veux surtout pas.

Bien que je m’exécute, j’ai beaucoup de mal à me mettre à l’aise. À vrai dire, je n’ai jamais réussi à lâcher prise. Toujours à l’affût du moindre événement qui pourrait arriver, constamment en réflexion sur des dizaines d’options que je devrais prendre : voilà mon quotidien. C’est loin d’être enviable, mais face à mon passé tumultueux, cette situation est vitale pour moi.

Ce mode de vie que l’on pourrait comparer à un kit de survie est ancré en moi et il va m’être très difficile de le mettre de côté, même pour un simple entraînement comme celui-ci. Je tente malgré tout l’expérience, et perds inévitablement patience après d’interminables minutes.

Nous nous relevons en même temps et nous dirigeons dans le salon. Chloé m’ouvre la porte et me souhaite bon courage. Je la remercie en la gratifiant d’un sourire ironique qui la fait rire.

En bas des marches, je l’entends m’appeler. Je me retourne, souhaitant vivement qu’elle ne me lance pas une blague vaseuse et en regardant dans sa direction, j’aperçois derrière elle une silhouette floue.

Chloé tourne la tête derrière elle, cherchant ce qui a bien pu me surprendre, mais elle ne remarque absolument pas la silhouette qui est pourtant tout près d’elle. Celle-ci disparaît aussi soudainement qu’elle est apparue.

Bien qu’elle ne semble plus aussi inquiète, son regard interloqué me laisse à penser qu’elle est sûrement en train d’évaluer mon degré d’instabilité mentale.

Je la salue également et attends qu’elle referme la porte. Je ne la regarde pas vraiment, je cherche la silhouette que j’ai vue quelques instants plus tôt, mais en vain. En temps normal, j’aurais prétexté que ce n’était que le fruit de mon imagination, mais les derniers jours que j’ai passés ici remettent sérieusement en question ce genre d’événement.

Je n’ai pas eu suffisamment le temps d’observer cette silhouette, qui en plus était floue, mais je suis quasiment sûre que c’était celle d’un enfant. Elle était tout près de Chloé et elle ne l’a clairement pas remarquée.

Pourquoi ne l’a-t-elle pas vue ? Cela signifierait que les personnes possédant l’Élément de Feu n’ont pas ce type de vision. Cette faculté proviendrait alors d’un autre Élément, mais lequel ? Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Et qu’est-ce que cette silhouette peut bien faire chez Chloé ?

Je reprends ma voiture et sur le chemin de la maison, un tas de questions se bousculent à nouveau dans ma tête. Quand j’ai l’impression d’avancer d’un pas dans ma connaissance de ce monde, un nouvel événement me fait reculer de deux pas. J’avance dans le noir le plus total, je ne sais jamais à quoi m’attendre et ça me rend folle.

Je n’ai jamais fonctionné ainsi. J’ai toujours calculé le moindre de mes pas, toujours avancé dans une direction précise, mais avec différentes marches de manœuvre, sachant à l’avance dans quoi je m’embarquais à chaque fois. C’est comme si on m’avait enlevé la vue au sens figuré depuis que je suis ici.

Malheureusement, il n’y a rien que je puisse faire pour remédier à ça. Je viens tout juste de débarquer dans ce monde et je dois bien admettre que c’est tout à fait normal que je navigue à l’aveugle.

De retour chez moi, je me dirige directement dans la salle de bains. Je me déshabille à la hâte, en quête de ce fameux tatouage. Je parcours toutes les zones de mon corps, mais impossible de trouver ce foutu dessin. Je me regarde dans le miroir, soupirant d’avance à ce que je m’apprête à faire.

Je scrute alors mes parties intimes, au cas où il se serait planqué là-bas. Toujours rien. Jurant entre mes dents, je décide qu’une bonne douche m’aiderait peut-être à y avoir plus clair. Je vais dans la cuisine et récupère un gel douche, un shampoing ainsi qu’une serviette. Me glissant sous le jet d’eau brûlante de la douche, je me remémore ma conversation avec Chloé.

Elle m’a demandé si je n’avais pas eu mal quelque part après le rituel. Je lui avais alors répondu honnêtement que, comme j’avais picolé et dormi sur la plage, j’avais eu mal partout. Tout en me lavant vigoureusement les cheveux, ma main glisse au niveau de ma nuque et le souvenir d’une douleur à cet endroit-là me revient en mémoire. Je les rince rapidement et sors de la douche, anxieuse à l’idée de découvrir à quel point je suis mal.

Je relève mes cheveux et dos au miroir, je scrute ma nuque. Je vois effectivement des traits, mais comme je suis de dos, je n’arrive pas à distinguer correctement le dessin. Je cours chercher mon téléphone portable, me remets dos au miroir et scrute ma nuque grâce à la fonction appareil photo de mon téléphone. Je zoome plusieurs fois puis prends une photo.

Face à l’image que me renvoie mon téléphone portable, un frisson me parcourt le corps. Bordel. Je me demandais à quel point j’étais dans la merde avant de sortir de la douche. Et bien, je peux confirmer en cet instant que je suis véritablement très mal.

chapitre 17

Un putain de pentagramme, voilà à quoi ressemble mon tatouage ! Grâce à la buée qui reste dans un coin du miroir, je trace le motif avec mon doigt. Me remémorant les symboles qu’avait dessinés Chloé pour illustrer chaque Élément, je passe mon doigt au-dessus de mon dessin et retrouve un à un les quatre Éléments. Le pentagramme n’est autre que l’entrelacement des quatre symboles. Comme je le craignais, je possède bien les quatre Éléments. Chloé m’a appris que pour savoir quel Élément nous avait choisi, il suffisait de regarder l’état des runes après le rituel d’Initiation. Si l’une d’entre elles a explosé et que le symbole a disparu, cela signifie que c’était cet Élément-là que l’on possédait. Pour ma part, j’avais retrouvé non pas une, mais quatre runes en mille morceaux.

Qu’avait dit Chloé concernant la probabilité qu’une personne puisse posséder plusieurs Éléments ? Que c’était extrêmement rare. Et ce n’est pas deux Éléments que je possède, mais tous. Et forcément il faut que ça tombe sur moi.

Je remercie à nouveau mon côté paranoïaque pour ne pas avoir cherché mon tatouage chez Chloé. Il me paraît évident que je ne dois absolument pas lui dire la vérité.

Elle a beau être là pour m’aider, je ne lui fais pas assez confiance pour lui révéler cette information. Je n’ai pas peur d’elle, loin de là, mais qui sait ce qu’elle pourrait faire ? Après tout, je ne la connais que depuis ce matin.

En revanche, je suis persuadée que la prochaine fois que l’on se verra, elle me demandera de voir le tatouage et je devrai trouver un mensonge. Je ne m’inquiète pas pour ça, ce n’est pas comme si je n’étais pas habituée à mentir à longueur de journée.

J’efface de la main le pentagramme que j’ai dessiné sur le miroir, souhaitant pouvoir le retirer aussi facilement sur mon corps avec tout ce que cela implique. Le plus drôle dans l’histoire, c’est que je ne peux même pas me dire que ce n’est rien et passer à autre chose, c’est impossible. Si je fais comme si de rien n’était, à la moindre contrariété, un de mes quatre Éléments – voire plusieurs en même temps – surgirait hors de moi et je ne serais pas en mesure de le contrôler. Donc, que je le veuille ou non, je dois accepter cet état de fait et m’impliquer au maximum afin d’être maître de mes Éléments et non l’inverse.

De plus, pour être tout à fait honnête, avoir ces quatre Éléments en moi m’inquiète grandement. Et comme pour chaque événement angoissant, je me dis toujours la même chose ; détruis ta peur avant que celle-ci ne te détruise. Et c’est exactement ce que je vais faire.

J’enroule la serviette de bain autour de moi et me rends dans le salon, là où j’ai laissé ma valise. Je l’emmène dans la chambre, l’ouvre et en sors un débardeur rouge ainsi qu’un shorty noir. Non, je ne suis pas d’humeur coquine aujourd’hui, mais comme mon stock de vêtements est limité, je préfère ne pas les salir bêtement alors que je ne compte pas sortir pour le moment.

Après avoir brossé ma crinière et m’être habillée, je récupère une bouteille d’alcool et retourne dans la chambre. Cette fois-ci, je me tourne vers le mur que j’ai sciemment évité depuis que je suis rentrée. Oh non, je ne l’ai certainement pas oublié, comment ne pas se rappeler pourquoi je suis là ?

Je relis chaque point, détail et questionnement que j’ai écrit sur ce mur hier soir. J’avale plusieurs gorgées de vodka, espérant me donner un peu plus de courage. Car oui, il va m’en falloir après la nouvelle piste que je vais inscrire sur ce mur. La résolution du meurtre d’Éléonore s’avérait déjà compliquée et comme si cela ne suffisait pas, j’y ajoute non pas un nouvel élément, mais juste un nouveau monde.

Après tous les événements qui se sont déroulés depuis hier soir, je ferais une très grosse erreur si je ne prenais pas en compte ce monde surnaturel. Certes, la tâche va être encore plus ardue maintenant, mais il se pourrait que son meurtre soit lié à toute cette connerie surnaturelle.

Par contre, si j’inscris ce nouveau monde sur ce mur, cela signifie que je vais devoir creuser le plus loin possible dans cette voie. De toute façon, j’ai déjà un pied dans cette merde, alors autant y enfoncer franchement le deuxième, ça ne fera pas une grande différence. Et si jamais son meurtre n’a rien à voir là-dedans, les informations que j’aurai collectées me serviront toujours pour mes connaissances personnelles.

Comme je sens que cette piste va s’avérer très fructueuse en informations et surtout en questionnements, je choisis la plus grosse partie vierge du mur. J’inscris le titre de cette piste en initiales CS, à savoir Conneries Surnaturelles.

Avant de noter ce que je sais, je relis ce que j’avais déjà marqué et je mets de petites croix à côté des éléments liés selon moi à ces CS. Après l’avoir fait, je constate avec étonnement qu’une dizaine de points convergent vers cette piste.

Tout d’abord, le fait qu’elle tenait ce magasin ésotérique me laisse à penser qu’elle connaissait parfaitement ce monde, que ce soit en temps qu’actrice ou spectatrice. Le deuxième élément concerne la position où elle se trouvait pendant sa torture, elle était ligotée à une chaise, mais surtout ses mains étaient attachées dans le dos. Les meurtriers auraient-ils volontairement emprisonné ses mains afin qu’elle ne puisse pas utiliser son Élément ? Malheureusement, je ne peux pas l’affirmer, il se pourrait qu’ils l’aient fait juste pour qu’elle soit complètement immobile. De plus, Chloé m’a indiqué qu’aucune Initiée n’était morte récemment à Brennes, ce qui me ferait dire qu’Éléonore n’avait pas de pouvoir. Comme je ne lui fais pas confiance, je préfère garder cette question en suspens.

En fouillant dans son magasin, j’ai trouvé deux runes qu’elle avait cachées. La première se trouvait dans son appartement au premier étage, planquée dans le livre des Fables de La Fontaine et la deuxième était par terre dans son magasin, cachée dans une bonbonnière avant qu’elle ne soit brisée lors de la bagarre.

Si j’ajoute à ça l’incantation pour le rituel d’Initiation qu’elle m’avait fait apprendre lorsque j’étais petite et le collier qu’elle m’avait offert peu de temps avant sa fuite contenant la troisième rune, il est plus qu’évident qu’elle savait que j’étais une Initiée, ou du moins que j’allais le devenir.

Chloé m’avait expliqué que le rituel d’Initiation se faisait normalement lorsque la personne atteignait l’adolescence, seulement ça n’a pas été mon cas. Normal, puisqu’à ce moment-là, Éléonore avait déjà pris la fuite. Dois-je y voir un signe ? Elle a beau m’avoir appris l’incantation, elle n’a pas fait mon éducation sur ce monde-là, alors que normalement les Initiés préparent les jeunes le plus tôt possible à comprendre et à accueillir ce pouvoir. Pourquoi n’a-t-elle pas fait mon éducation ? Pourquoi a-t-elle fui au moment où j’aurais dû faire ce rituel ? Ne voulait-elle pas que je sois une Initiée ?

Un autre point me perturbe. Elle savait que j’allais venir ici à Brennes après sa mort, mais comment aurais-je pu apprendre son décès ? Une idée me vient en tête, même si je trouve que c’est vraiment tiré par les cheveux.

Sa mort m’a été signalée par le flic que j’avais eu au téléphone lorsque j’avais tenté de la joindre à son magasin. J’avais dû faire appel à un ancien contact pour la retrouver et obtenir ses coordonnées parce qu’un cauchemar des plus terrifiants m’avait fait craindre le pire pour elle.

Après avoir lu le rapport d’autopsie d’Éléonore, j’ai réalisé que mon cauchemar correspondait en réalité aux dernières secondes de sa vie. Est-il possible qu’elle ait effectué un quelconque appel surnaturel pour m’avertir de ses derniers instants ? Je pourrais obtenir cette réponse grâce à Chloé, sans pour autant lui expliquer ce qui m’est arrivé. Si je pars dans cette direction, cela signifie qu’Éléonore savait qu’elle était en danger, autrement elle n’aurait pas caché ces deux runes par avance pour moi.

Concernant la quatrième rune, je l’ai retrouvée dans un bouquet de roses blanches sur sa sépulture. Cela me laisse à penser que quelqu’un la connaissait assez bien pour savoir que c’étaient ses fleurs préférées. Avait-elle demandé à cette personne de placer la rune entre les fleurs, car elle savait que ce bouquet allait m’intriguer et que j’allais l’inspecter ? Si j’ai raison, cela veut dire qu’elle me connaissait très bien malgré notre longue séparation. Si Éléonore ne voulait pas que je sois une Initiée à l’adolescence, pourquoi a-t-elle tout manigancé pour que je le devienne seulement après sa mort ?

Les causes de sa mort m’inquiètent également. Comme je l’avais noté hier soir sur le mur, les meurtriers n’ont pas touché à l’argent et n’ont pas volé les objets de valeur dans son appartement au premier étage.

Ils l’ont torturée pour une raison bien précise et j’ai peur que cela implique ce monde surnaturel. En repensant aux moyens de torture qu’ils ont utilisés, un détail me saute maintenant aux yeux.

Ses organes internes ainsi que son corps ont été brûlés et cela me fait immédiatement penser à l’Élément de Feu. Il est donc fort possible que l’un des meurtriers soit un Initié, tout comme moi. Si ce que je pense est vrai, je dois être extrêmement prudente, parce qu’un Initié pouvant faire ce genre d’horreurs n’a plus aucune limite dans sa folie meurtrière.

De plus, j’ai été interrompue pendant mon inspection chez Éléonore par une ou plusieurs personnes qui tentaient de rentrer dans le magasin. J’ai été ensuite suivie dans la rue, sûrement par ces mêmes personnes. Je ne pense pas que c’étaient les meurtriers d’Éléonore car, si ça avait été le cas, l’Initié faisant partie du groupe aurait utilisé son pouvoir pour me stopper ou me tuer. Non, ces personnes-là semblaient juste me suivre et pour quelle raison, je ne sais pas encore.

Que dire de la fouille de ma chambre au motel et de la menace retrouvée sur le miroir ? Il me paraît fort probable que ce message ait été laissé par les meurtriers d’Éléonore. Pourquoi dois-je quitter cette ville ? Ont-ils peur que je découvre la raison de son meurtre ? Une chose est sûre, ils savent qui je suis et pourquoi je suis là.

Je dessine le pentagramme en dessous du titre Conneries Surnaturelles. Je regarde le symbole un instant tout en sirotant ma bouteille de vodka. Je possède les quatre Éléments, bordel. Une pensée qui me fait froid dans le dos me traverse l’esprit. Savait-elle que j’allais posséder tous les Éléments ? Est-ce la raison pour laquelle elle ne m’a pas éduquée comme elle aurait dû le faire ? Est-ce pour ça qu’elle a préféré fuir au moment où j’aurais dû faire le rituel d’Initiation et ainsi prendre possession de mes pouvoirs ? Avait-elle peur de ce que cela impliquerait ?

Je ne peux malheureusement pas répondre à ces questions, car je ne sais pas s’il est possible de connaître, avant le rituel d’Initiation, la personne que va choisir l’Élément. La réponse à cette question m’aiderait à y voir plus clair, mais je ne la poserai certainement pas à Chloé.

Après tout, elle fait partie de cette communauté et elle habite dans cette ville, il est donc fort possible qu’elle soit impliquée dans ce meurtre, directement en ayant participé à cette exécution ou indirectement en connaissant l’Initié responsable de la mort d’Éléonore. Bien que je connaisse très peu Chloé, elle n’a pas le profil d’une psychopathe, mais comme on dit, ne jugez pas un livre à sa couverture.

Toutes ces questions et théories commencent à me prendre la tête. Ce que je peux malgré tout en tirer, c’est que je dois continuer à tout prix à creuser dans cette direction.

Ce n’est pas une coïncidence, si autant de détails conduisent à cette piste. Je me demande d’ailleurs où en est l’investigation officielle. Est-ce que l’enquête du flic – qui, soit dit en passant, fait partie de cette communauté surnaturelle – va aboutir à une véritable arrestation ou va-t-on classer ce dossier sans suite comme il ne pourra pas révéler l’existence de ce monde ?

Je n’ai plus un, mais deux objectifs maintenant. Le premier reste toujours la résolution du meurtre d’Éléonore et le deuxième consiste à apprendre et à maîtriser mes nouveaux pouvoirs. L’un ne va pas sans l’autre. Plus j’approfondirai mes connaissances dans ce monde et plus cela pourra m’aider dans mon enquête.

Comme j’ai déjà avancé dans mon investigation, je peux faire une pause et me mettre à présent sur mon deuxième objectif. Accompagnée de ma bouteille de vodka, je me rends au salon et avant de m’installer en tailleur par terre, je récupère mon pistolet dans mon sac à main. Je bois quelques gorgées avant de m’y mettre vraiment. Je souffle ensuite un grand coup, souhaitant me détendre avant de commencer cette activité que je déteste faire, à savoir lâcher prise.

Le fait que mon arme soit à côté de moi va m’aider à m’apaiser. Je ne suis pas stressée, mais comme je ne suis pas la bienvenue ici, je dois être prête à me défendre rapidement si quelqu’un décide de rentrer chez moi alors que je suis en pleine méditation. Et comme je ne suis pas prête à utiliser mes pouvoirs sans prendre de risque, il vaut mieux que je m’en tienne pour l’instant à la traditionnelle arme à feu.

Pour réussir à rentrer en méditation, je préfère être dans un silence le plus total plutôt que d’avoir une musique d’ambiance ou de l’encens qui brûle, ça me taperait sur le système plus qu’autre chose.

J’effectue des mouvements circulaires avec ma tête puis respire profondément. Je ferme les yeux, et, comme je m’en doutais, une multitude de pensées se bousculent dans ma tête. Non, Ava, ce n’est pas le moment de cogiter, mets tout ça de côté et focalise-toi sur tes Éléments. Mais je n’arrive pas à escalader ces montagnes de pensées, je dois trouver un autre moyen.

Je me mets alors à faire un rangement mental, classant toutes mes pensées dans des boîtes que je ferme hermétiquement jusqu’à ce qu’il y ait assez de place pour pouvoir atteindre mes Éléments, cachés bien au fond. Bien que cette technique paraisse bizarre, elle s’avère très efficace car, après un certain temps, je viens finalement à bout de mon rangement. J’avoue que certaines boîtes ont mis beaucoup plus de temps que d’autres à se fermer, mais après avoir détecté des vibrations nouvelles en moi, je me dis que j’y suis enfin arrivée.

Plus j’avance et plus les vibrations sont puissantes, comme pour me signifier que je vais bientôt atteindre mon but. Je ne cherche pas à les éviter, bien au contraire, je fonce jusqu’à ce que je parvienne enfin à ce que je pense être l’âme de mes Éléments.

Elles n’ont pas de texture ni de corps, elles sont totalement immatérielles et pourtant je sais qu’elles sont juste en face de moi. Je ressens les quatre Éléments, chacun dégageant sa propre essence. J’ai envie de m’en approcher encore plus, mais ceux-ci reculent instantanément. Ils semblent même énervés que j’ose ce rapprochement. Comme me l’a si justement fait remarquer Chloé, apprendre à maîtriser ces Éléments va ressembler à un véritable domptage, sauf que, dans mon cas, je n’ai pas un, mais quatre animaux sauvages en face de moi. Super !

Je reste donc à ma place, les observant chacun à leur tour. Je les sens me toiser également, attendant ma prochaine réaction. Comme je ne tente pas une nouvelle approche, les Éléments commencent à émettre un son particulier, un peu comme un chant mystique.

Je les regarde prendre la forme de boules d’énergie, subjuguée par la beauté du spectacle. Sous cette nouvelle forme, il m’est beaucoup plus simple de les différencier. Quatre boules d’énergie de différentes couleurs ; rouge, bleu, vert et jaune. Tout comme les runes, je suppose que chaque couleur est spécifique à son Élément ; le rouge pour le Feu, le bleu correspondant à l’Eau, le vert pour la Terre et le jaune représentant l’Air.

Ces boules d’énergie sont tout simplement somptueuses, chacune d’elles dégageant un pouvoir brut des plus exaltants. Je reste malgré tout à ma place, ne voulant pas refaire la même erreur en forçant les choses. Même si Chloé semble y être allée par la force afin de maîtriser son Élément, je n’ai plus envie de faire pareil. Je ne sais pas exactement pourquoi d’ailleurs, peut-être parce que j’éprouve un profond respect pour ces Éléments. Je ne souhaite pas les soumettre à ma domination, mais plutôt établir une sorte de relation de confiance entre nous. À la seconde où je termine cette pensée, j’aperçois un mouvement de la part des boules d’énergie. C’est étrange, on dirait qu’elles entendent mes pensées. Après tout, cela me paraît logique puisqu’elles sont en moi.

La boule d’énergie rouge se rapproche et lorsqu’elle se trouve juste devant moi, je ressens chez elle de la joie. Cette émotion me fait sourire car j’éprouve la même chose à l’idée qu’un des Éléments soit venu aussi rapidement à ma rencontre. De plus, cela ne m’étonne pas que ce soit l’Élément de Feu qui soit venu presque spontanément à moi, puisque c’est le seul à s’être manifesté pour me défendre lors de ma confrontation avec Chloé ce matin. Je scrute les trois autres Éléments, me demandant si l’un d’entre eux va également venir à ma rencontre.

Quelques instants plus tard, je constate avec bonheur que la boule d’énergie verte s’approche lentement jusqu’à se retrouver à côté de la première. L’Élément de la Terre, que j’ai déjà eu l’occasion de ressentir lorsque je me trouvais dans les bois avec le flic, se met à bouger et à tourner autour de moi. Il ne souhaite pas se confronter à moi, il est juste curieux.

L’Élément de Feu se joint à lui et ils en font un jeu, chacun à son tour se cachant dans chaque recoin de mon corps ; dans mes cheveux, entre mes jambes, sous mes aisselles. Je les sens s’amuser comme des gosses et j’avoue que ça me fait bien marrer aussi.

Ils s’arrêtent brusquement, rejoignant rapidement les deux autres Éléments restés à l’écart. Je les sens vibrer de manière anormale, comme s’ils voulaient m’avertir de quelque chose, mais comme ils ne peuvent pas communiquer directement avec moi, je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils veulent me dire. Une sensation de sifflement me parvient, me faisant mal aux oreilles.

Ce n’est qu’au bout de quelques secondes que je réalise que j’ai déjà ressenti ça et que cela n’augure sûrement rien de bon. Quelque chose se passe dans le monde réel et pour savoir ce que c’est, je dois vite sortir de ma transe méditative. Malheureusement je n’ai aucune idée de la manière dont je dois m’y prendre. Génial.

chapitre 18

Je suis tellement tendue à l’idée de ne pas réussir que je réalise une sorte de bond mental, me faisant ainsi sortir de ma transe si brutalement que mon corps tombe en avant. Je me relève avec difficulté et agrippe mon pistolet instinctivement, tous mes sens en alerte.

Le sifflement que je percevais pendant ma transe s’éloigne rapidement. Je me dirige vers la porte d’entrée, pose mon oreille contre la porte, mais n’entends rien. J’ouvre alors d’un coup sec et constate qu’il n’y a personne. En revanche, quelqu’un a déposé un petit colis par terre. Je récupère la boîte et referme la porte.

J’observe le colis, me demandant s’il ne va pas exploser entre mes mains au moment où je vais l’ouvrir. J’approche le colis de mon oreille et n’entends aucun bruit suspect. Je le secoue légèrement et constate la présence d’un produit liquide. Laissant ma paranoïa de côté, j’ouvre enfin ce paquet et en ressors une bouteille de bourbon. Une petite carte accompagne le paquet. Toutes mes félicitations. Au plaisir de vous revoir. F.

F ? La seule personne que je connais dans cette ville ayant un prénom commençant par cette lettre est le propriétaire de la boîte de nuit Le Clair Obscur, Francesco.

Comment ça se fait que tout le monde connaisse mon adresse ? Et pour quelle raison me félicite-t-il ? Je suppose que ce n’est pas pour mon logement, mais pour mes nouveaux pouvoirs. Putain, ils ont publié un article dans le journal ou quoi ? Et cette bouteille de bourbon qu’il m’offre vaut la peau des fesses, je le sais parce que j’avais dû en trouver pour un très gros client. Un bourbon de plus de vingt ans d’âge, que l’on s’arrache parmi les plus riches amateurs de ce spiritueux.

Je remets la bouteille et la carte dans le paquet, puis pars m’habiller dans la chambre. Je range mon arme dans mon sac à main, récupère le paquet dans le salon et retrouve mon bébé italien dehors.

Le soleil s’est couché depuis bien longtemps, je ne pensais pas avoir passé autant de temps à méditer. Une quinzaine de minutes plus tard, me voilà enfin arrivée à destination. Comme la dernière fois, je trouve une place non loin du bâtiment et avant de sortir de la voiture, je glisse mon arme au creux de mes reins.

Le paquet dans mon sac à main, je passe rapidement la porte d’entrée et me dirige tout droit vers l’escalier menant au bureau de ce connard de patron. Je suis tellement énervée que je ne prête pas attention au sifflement qui me prend la tête ni à l’aura que dégagent certaines personnes, dont le gros bras Lorenzo.

Celui-ci me barre le passage, comprenant mon état d’esprit.

Il ne bouge pas d’un pouce et ne prononce pas un mot. Mes mains commencent à me démanger et son manque de réaction ne m’aide pas à me calmer.

Pas besoin d’être devin pour comprendre que les deux sont en train de s’engueuler. Si je n’étais pas aussi énervée, je pense que cette situation me ferait marrer.

Finalement, j’aperçois la porte du bureau à l’étage s’ouvrir et Francesco en sortir. Les deux continuent encore leur dispute et Lorenzo me laisse enfin passer, non sans cacher son irritation à la vue de mes mains. Inutile d’être télépathe comme lui pour comprendre ce qu’il ne me dit pas, son regard est suffisamment explicite.

Je monte donc vivement les escaliers, Francesco tout sourire, m’attendant tranquillement en haut des marches. Je rentre dans son bureau, sans même le saluer et me retourne dès qu’il ferme la porte.

Tandis que je sors de mon sac son foutu paquet, il en profite pour s’installer derrière son bureau, comme si de rien n’était.

Je jette le paquet sur son bureau afin de souligner mes propos. Il le rattrape à une vitesse hallucinante, évitant ainsi la casse de cette précieuse bouteille.

Ras-le-bol. J’en ai plus que ras-le-bol d’être chaque fois à côté de la plaque à cause d’Éléonore. Bordel, mais pourquoi m’a-t-elle jetée dans ce monde sans avoir pris la peine de tout m’expliquer avant ? Je suis sûre que ça doit bien la faire marrer là où elle est maintenant.

Mon ignorance me lasse complètement, chassant par la même occasion la fureur que j’éprouvais depuis que j’ai lu sa carte. Je m’assieds sur son superbe canapé, exténuée par cette situation.

Francesco me rejoint sur le canapé, accompagné de la bouteille de bourbon et d’un verre. Il verse quelques gouttes de ce précieux breuvage puis me tend le verre. Je regarde la quantité d’un œil sceptique, lui faisant comprendre que cela ne me suffira pas.

Super, me voilà maintenant à devoir savourer un bourbon avec un homme dont je ne connais même pas la nature.

Je réfléchis quelques instants à sa proposition. Ça ne m’emballe pas vraiment, mais si c’est le seul moyen pour que je puisse enfin obtenir des réponses à mes centaines de questions, je suis prête à tenter l’expérience. Et si jamais il me pose une question trop dangereuse, j’inventerai un mensonge, comme je sais si bien le faire.

Quel enfoiré ! Il donne le minimum d’informations afin de pouvoir me poser le plus de questions possible. Très bien, s’il veut jouer à ça.

Ma question le fait sourire. Eh oui, petit enfoiré, tu ne m’auras pas aussi facilement.

Aïe, ça commence à être dangereux.

J’allais poser ma question quand je remarque soudain un changement d’attitude chez Francesco. Fronçant les sourcils, il me regarde étrangement. Je n’aime pas ça.

Double merde. Je fais comment là ? J’arrête tout maintenant ou bien je prends le risque de dire la vérité en échange d’informations qui pourraient m’aider ? Je me sers un verre de ce fantastique bourbon et le bois cul sec, même si Francesco ne semble pas apprécier ça. Allez, qui ne tente rien n’a rien.

Francesco hoche la tête, comme pour approuver ma sincérité. Bordel, je suis vraiment mal si je ne peux pas lui mentir.

Rien que ça ! C’est confirmé, je suis vraiment dans la merde. Je suis une très bonne menteuse, mais pas au point de savoir contrôler mon rythme cardiaque. Bordel, il est capable d’entendre ça !

Il ne semble pas du tout gêné par ma question, mais beaucoup plus intrigué par ma réponse. Je sens qu’il ne va pas me lâcher là-dessus.

Bordel, il est vraiment fort à ce jeu. Il a dû être politicien dans une autre vie, cet enfoiré. L’art subtil de répondre sans vraiment répondre à une question pourtant directe, de quoi vous rendre taré.

Ça y est, il comprend qu’il s’approche de quelque chose d’extrêmement intéressant. Je sens que je ne vais pas tarder à déclarer forfait, sous peine de devoir tout lui révéler.

Bien entendu, il faut que je tombe sur le gars qui est très malin et qui connaît en plus les coutumes de ma communauté. Fait chier.

La situation dans laquelle je me trouve est juste horrible. Je ne veux pas aller plus loin, mais je dois connaître sa réponse.

D’accord, là c’est officiel, j’arrête. Ça me rappelle un jeu de société que j’adorais quand j’étais plus jeune. On devait trouver les navires cachés par le deuxième joueur sur une grille et lorsque l’on trouvait enfin l’emplacement exact de l’un de ses navires, l’autre disait « touché coulé », et bien c’est exactement ce qui est en train de m’arriver. Sauf que, dans mon cas, je n’ai aucune envie de couler.

Je regarde Francesco tout en essayant de ne pas me trahir à cause de sa foutue capacité à détecter le changement de rythme cardiaque. Car oui, il s’accélère lorsque l’on ment, mais lorsque l’on stresse aussi. Je me ressers un verre de bourbon, le savoure cette fois-ci lentement au lieu de le boire d’un trait tout en admirant de loin le tableau que j’avais volé il y a des années et, une fois mon verre terminé, je le pose par terre. Je me tourne alors vers Francesco, lui sourit mystérieusement puis me lève.

Je comptais m’en aller et le planter comme ça, sans lui donner la moindre explication, mais lorsque je pose ma main sur la poignée de la porte, il m’agrippe la main pour me retenir.

Une décharge encore plus puissante que la première fois nous traverse le corps. Je me retourne instantanément et tente de m’extraire à son contact, mais il ne veut pas lâcher prise.

Ses yeux scintillent intensément, laissant apparaître ses infimes cristaux de diamant. Oh non Ava, surtout ne regarde pas ses yeux. Je tente à nouveau de me dégager avec plus de force cette fois-ci et, bien que je réussisse à me détacher de lui, il m’empêche de sortir en me bloquant l’accès à la porte de son bureau.

Il s’approche de moi, incapable de se contrôler. Je recule par réflexe, mais il continue de s’approcher, me forçant à reculer de plus en plus, jusqu’à me retrouver coincée à cause de cette foutue vitre teintée. Me voilà complètement prise au piège.

Comme il ne me répond pas, je commets l’erreur de le regarder. Oh, mon Dieu, ses yeux sont tellement incroyables. C’est au moment où l’Élément de la Terre se met à vibrer au plus profond de moi que je sais que je ne pourrai plus répondre de rien.

chapitre 19

Nos corps ne sont séparés que de quelques centimètres maintenant. La respiration haletante, en proie à des vagues de désir incontrôlables, je dévisage Francesco, à l’affût du moindre de ses gestes.

Le sifflement que j’éprouve à ses côtés n’est plus désagréable, bien au contraire, je me délecte de cette sensation. De plus, l’aura qu’il dégage me donne furieusement envie de me fondre en elle.

Francesco me plaque contre la vitre teintée et sourit en constatant que je suis complètement à sa merci. Ce sourire ! Je mords ma lèvre inférieure et il n’en fallait pas plus à Francesco pour se jeter sur moi.

Sa bouche capture la mienne, heureux de pouvoir enfin mordre lui-même ma lèvre inférieure. J’en gémis de plaisir. Tout en jouant avec ma langue, il passe ses mains derrière mon dos et tombe sur mon arme qu’il jette sur le canapé sans même me demander des explications.

Ses mains glissent sous mon débardeur, il sourit entre mes lèvres lorsqu’il comprend que je ne porte pas de soutien-gorge et avec une dextérité digne d’un immortel, ses doigts titillent d’une manière exquise mes tétons.

Retirant à la hâte ma veste et mon débardeur, je remarque l’éclat de convoitise dans son regard tandis qu’il admire ma poitrine. Il prend en bouche mes seins chacun leur tour, les lèche, les suce, les mordille.

Je tire sur ses cheveux, le ramène à ma hauteur afin de goûter à nouveau ses lèvres. Tout en tenant sa chevelure avec ma main gauche, mon autre main descend jusqu’à son entrejambe. À travers le tissu de son pantalon, je caresse de haut en bas avec avidité son sexe déjà raide.

Je me mets accroupie, déboutonne à la hâte son pantalon et le tire jusqu’à ce qu’il se retrouve à ses chevilles. Je prends son sexe en main, savourant sa douceur et sa taille imposante.

Tout en levant les yeux vers Francesco, je prends son sexe en bouche et effectue des va-et-vient à une allure rapide, ce qui le rend fou. Je l’entends murmurer des mots en italien que je ne comprends pas.

Au bout de quelques minutes, il m’attrape par les épaules pour me relever puis retire le reste de mes vêtements. Alors qu’il allait s’apprêter à me rendre la pareille, je le remonte en pliant ma jambe droite sur ses fesses jusqu’à ce que son sexe se retrouve au niveau de mon ventre, lui faisant comprendre que je ne pouvais plus attendre.

Le sourire aux lèvres, il me porte d’une seule main, me plaque contre la vitre et me pénètre entièrement. Il se met à effectuer des mouvements de plus en plus rapides jusqu’à me faire hurler de plaisir.

Il me repose ensuite doucement par terre, se doutant que mes jambes puissent flancher après ce rythme de dingue. Après s’être assuré que j’arrivais à tenir debout, il me retourne brusquement et me pénètre à nouveau. Oh, mon Dieu !

Dans cette position, je me rends compte qu’à travers la vitre, je peux voir la pièce principale en dessous avec tous les gens en train de se trémousser sur une musique que je n’entends pas. Le fait de savoir que je peux voir toutes ces personnes, mais qu’eux ne peuvent pas, m’excite encore plus. Je me mets alors à bouger moi aussi, effectuant des rotations circulaires avec mon bassin et le contractant afin de ressentir encore plus intensément son sexe en moi.

Après avoir émis un son rauque, il m’attrape par la mâchoire et tourne mon visage vers la droite puis m’embrasse sauvagement. Il glisse sa main libre directement sur mon clitoris et le caresse si vite que des spasmes me traversent tout le corps. Tout en continuant à jouer avec, il me mordille le cou et glisse son doigt dans ma bouche que je suce et mords lorsque j’atteins mon premier orgasme.

Obligée de me retenir à la vitre teintée, il reprend le rythme à une allure qui n’est plus du tout humaine et pendant que mon deuxième orgasme me fait trembler de tout mon corps, je sens monter le sien également. Nous hurlons de plaisir en même temps et Francesco est obligé de me tenir pour ne pas que je m’écroule par terre.

Nous restons quelques minutes dans cette position, le souffle court. Il se retire ensuite lentement, remonte son pantalon avant de l’attacher, me porte jusqu’à son canapé puis m’allonge délicatement.

Autant dire que je suis complètement amorphe, incapable de bouger la moindre partie de mon corps, même lever mon pouce m’est impossible. Il s’assied à côté de moi et même si cela me demande un effort colossal, je tourne la tête vers lui et constate qu’il est quasiment dans le même état que moi.

Les yeux clos, il semble reprendre lentement ses esprits. C’est effectivement le cas quand il ouvre ses yeux et que je découvre qu’ils ne scintillent plus. Tant mieux, je n’ose même pas imaginer comment j’aurais pu encore endurer une autre partie de jambes en l’air aussi démentielle que celle que je viens de vivre.

La bouteille de bourbon est tellement loin que j’abandonne l’idée de la boire cul sec. Francesco se lève, ramasse la bouteille et me la tend.

Même parler m’est difficile. J’enlève le bouchon, lève lentement le bras et bois enfin de longues gorgées. La vache, comme ça fait du bien. Je tends la bouteille à Francesco, mais il secoue la tête, me signifiant qu’il n’en veut pas.

Sa réponse me fait marrer. Un conseil d’ami, après ce qu’on vient de faire, la bonne blague.

Je me lève doucement, tout en continuant à me marrer. Bon, maintenant que je suis debout, je me dirige vers mes vêtements et les enfile. La lumière de la pièce a un effet miroir sur la vitre teintée et étant de profil, je me rends compte qu’en sortant mes cheveux de sous ma veste, j’aperçois mon tatouage. Derrière moi, Francesco me regarde et ne semble pas surpris.

Mes mains chauffent de plus en plus et je ne sais pas ce qui me retient d’utiliser mes pouvoirs. Peut-être Lorenzo qui débarque comme un fou furieux dans le bureau.

D’un signe de la main, Francesco lui fait comprendre de rester à sa place. Je regarde tour à tour ces deux connards, savourant le pouvoir qui coule dans mes veines, prêt à surgir hors de mon corps.

Je me tourne alors vers la vitre teintée, mais j’ai beaucoup de mal à distinguer vraiment ce que je vois. Je me dirige alors vers un miroir derrière son bureau et l’expression « ne pas en croire ses yeux » prend ici tout son sens.

Je comprends maintenant la réaction de Francesco la première fois où je me trouvais dans ce bureau. Il était autant fasciné par mes yeux que je l’étais pour les siens.

Ma pupille n’est plus noire, mais plutôt rouge très foncé et elle est entourée d’un cercle doré. De plus, mes yeux d’ordinaire gris sont parsemés de minuscules filaments bleus et verts clairs. Mais ce n’est pas tout, chacune de ces couleurs semble être littéralement vivante, les extrémités des filaments bleus et verts bougent, le cercle doré et ma pupille rouge émettent de minuscules éclairs.

Je ferme les yeux. Ma fureur s’apaise instantanément, faisant disparaître la chaleur dans mes mains. Je regarde Lorenzo partir, sûrement parce que Francesco lui a indiqué par télépathie qu’il ne risquait plus rien.

Lorsque je me regarde à nouveau dans le miroir, je constate que mes yeux sont redevenus comme avant.

Enfoiré ! Je sors de son bureau sans rien ajouter de plus, à quoi bon de toute façon ? Je l’entends encore se marrer lorsque je claque la porte.

Je descends les escaliers rapidement, ignore complètement Lorenzo qui me toise et me dirige tout droit vers la porte de sortie.

Une fois dehors, je retrouve ma voiture et démarre le plus vite possible. Il est plus de trois heures du matin quand je rentre enfin chez moi. Je me déshabille entièrement, balançant mes vêtements sur le sol de ma chambre et me jette dans mon lit, exténuée par cette nuit de folie.

chapitre 20

Incroyable comme une partie de jambes en l’air peut vous faire dormir comme un bébé. Je me réveille aussi fraîche qu’une rose, cherche par terre mon téléphone portable et regarde l’heure indiquée sur l’écran. Il est quinze heures passées, j’ai dormi douze heures ! Pendant que je pionçais, l’horloge faisait tranquillement le tour du cadran.

Je me lève, heureuse de n’avoir aucune courbature et me rends dans la salle de bain. Pendant que je fais couler l’eau, je me lave les dents et lorsque de la fumée s’échappe de la douche, je m’y engouffre et ferme les yeux tout en savourant le bien-être que cela me procure. Je me frotte vigoureusement le corps puis me lave les cheveux.

Une bonne demi-heure plus tard, je sors finalement de la douche et me sèche avec ma serviette. Je sèche également mes cheveux puis les brosse. Je me maquille, heureuse de retrouver mes yeux gris.

De retour dans ma chambre, j’enfile des sous-vêtements rouges, un t-shirt sans manche légèrement décolleté et enfin un pantalon moulant noir.

Faut pas se leurrer, une bonne partie de jambes en l’air et me voilà toute guillerette, à me pomponner comme toutes les autres gonzesses de cette planète. Je me mettrais bien des claques tellement je me trouve pathétique.

Le fait d’avoir autant dormi m’a vraiment creusé l’appétit et je n’ai pas fait suffisamment de courses pour remplir mon estomac. J’enfile alors mes santiags et ma veste en cuir, range mon téléphone portable dans mon sac puis prends la route vers mon restaurant préféré.

Je sais que je prends des risques en y retournant, mais cette fois-ci, je ferai attention. Si je sens la moindre alerte, je ne rentre même pas sur le parking et je trace la route. J’espère en tout cas que tout se passera bien car je dois éclaircir plusieurs points avec le flic. Comme il a l’air de souvent traîner dans ce restaurant, il y a de fortes chances pour que je le rencontre et si ce n’est pas le cas, je trouverai un autre moyen pour le voir.

Lorsque j’arrive au niveau du restaurant, je suis ravie de constater que mon cerveau ne bourdonne pas aussi violemment qu’hier. Je me gare alors sur le parking, guettant un éventuel changement d’intensité, mais toujours rien. Parfait.

Je sors de ma voiture puis me dirige vers l’entrée du restaurant. J’ouvre la porte et vérifie pour la dernière fois que je ne risque rien. Le restaurant est loin d’être rempli et c’est bien normal puisqu’à seize heures, une bonne partie des clients est déjà retournée au travail.

La jeune serveuse vient à moi, me salue timidement et m’installe à une table. En la suivant, je m’aperçois qu’elle émet le même bourdonnement que le flic, quoique beaucoup plus léger. Elle semble très tendue à côté de moi, comme si je lui faisais peur. Bizarre.

D’une démarche assurée, voire carrément féline, elle arrive enfin à notre niveau et fait fuir sa jeune serveuse d’un simple regard.

Je ne suis pas du tout surprise de sa venue, à vrai dire j’ai fait exprès de lui poser la question car j’avais repéré un bourdonnement derrière la porte menant à la cuisine et je me doutais que cela venait d’elle.

Avant d’ouvrir la bouche, elle renifle dans ma direction et plisse du nez, comme si elle ne supportait pas mon odeur. Sympa.

Eh bien, quelle entrée en matière ! Toujours aussi aimable avec sa clientèle celle-là.

Oh non, elle est la mère du flic ! Je comprends maintenant pourquoi il vient aussi souvent ici. Et ça explique aussi leur ressemblance de caractère. Eh bien ça promet ! Au lieu d’entamer une dispute avec elle, je me mets à sourire.

C’est à ce moment-là que je vois Samuel passer la porte du restaurant. La jeune serveuse se jette sur lui et lui chuchote quelque chose à l’oreille puis celui-ci braque son regard sur nous.

La propriétaire le regarde et lui sourit affectueusement. Il s’installe ensuite au comptoir, dos à nous et la jeune serveuse lui sert un café. Il ne nous voit plus, mais je suis persuadée qu’il a une très bonne audition et qu’il ne loupe pas une miette de notre échange.

Je réfléchis à ce que je vais lui dire, choisissant bien mes mots, même si elle ne semble pas apprécier que je prenne autant de temps.

Elle me regarde quelques instants sans rien dire. La tension générale s’apaise et les autres clients du restaurant qui suivaient notre échange retournent à leurs discussions.

L’éclat dans son regard me fait dire que j’ai gagné des points auprès d’elle.

Elle se met à rire si fort que toutes les autres personnes du restaurant sursautent, surprises par son attitude. Tiens, serait-ce la première fois qu’ils la voient se marrer comme ça ? Samuel l’observe également, le sourire aux lèvres, visiblement heureux de voir sa mère comme ça.

Après avoir pleuré de rire pendant plusieurs minutes, elle reprend son sérieux et essuie ses larmes. Le regard qu’elle pose sur moi change alors complètement. Des larmes naissent au bord de ses yeux, mais ce ne sont plus des larmes de joie, mais de tristesse, je ne les connais que trop bien celles-là.

Si ça, ce n’est pas de l’ascenseur émotionnel, je ne m’y connais pas. Mais j’ai l’impression qu’elle ne pensait pas dire cette phrase à voix haute et qu’au moment où elle s’en est aperçue, elle a préféré fuir plutôt que terminer sa phrase. Pourquoi ? Elle n’est certainement pas le genre de personnes à prendre la fuite. Je me lève, souhaitant la rattraper pour lui demander de finir sa phrase.

Je lui fais signe de me suivre sur le parking, aucune envie que les clients entendent cette conversation. Tandis qu’il termine tranquillement son café, je m’adosse à ma voiture et attends impatiemment qu’il me rejoigne.

Quelques secondes plus tard, le voilà en face de moi, les bras croisés, prêt à écouter ce que j’ai à lui dire.

Très facile pour lui, j’étais tellement dans un sale état que je n’ai aucun moyen de le contredire. C’est la deuxième personne à le savoir maintenant et j’espère bien la dernière.

À en croire sa réaction, il n’a visiblement pas l’air d’être au courant.

Ma réaction a l’air de l’énerver, mais je peux en dire autant de mon côté.

Le relent des Immortels, rien que ça ! Il a l’air de bien les apprécier !

Mais bordel, c’est quoi son problème ? L’aura qu’il dégage est électrique, il semble contenir difficilement sa fureur.

Il ferme les yeux et serre tellement fort ses mains que ses jointures blanchissent. Il ouvre à nouveau les yeux et ce ne sont plus les siens, mais ceux de son animal. Génial.

Avant même que je me demande comment je vais pouvoir me tirer de cette situation, j’aperçois une voiture rouge que j’ai déjà vue se garer un peu plus loin. Une magnifique blonde sort de son bolide et je me souviens d’où je la connais. C’est la femme qui m’a loué la maison, Julie Mercier, si mes souvenirs sont bons.

Surprise de me trouver là, elle s’approche de Samuel et s’agrippe à son bras droit, comme pour marquer son territoire. Elle plisse elle aussi son nez en comprenant que j’ai couché avec un Immortel. Car oui, elle fait également partie de leur clan. Génial, quand on voudrait garder sa vie privée vraiment privée !

Alors là, j’hallucine complètement ! Cette blondasse est la fiancée de Samuel ? Quelle bonne blague ! Il me fait son numéro de jalousie à deux balles alors que le gars est fiancé !

Je me mets à pouffer de rire, savourant cet incroyable retournement de situation. Julie hausse un sourcil parfaitement épilé, intriguée par ma réaction. Quant à Samuel, ses yeux sont redevenus normaux, même s’il semble toujours énervé.

Je ne sais pas pourquoi, mais rien que l’idée d’imaginer Samuel autour d’un dîner aux chandelles m’arrache un gloussement. Oh, peut-être parce que même si je ne le connais pas, je suis persuadée qu’il déteste ce genre de mièvrerie autant que moi.

Et là, elle me tourne le dos volontairement pour embrasser à pleine bouche Samuel. Je secoue la tête tellement son petit jeu est ridicule.

Une fois son deuxième marquage de territoire effectué, elle me salue avec un sourire hypocrite que je lui renvoie en pleine face. Nous la regardons retourner à sa voiture et reprendre la route. Eh bien putain, quelle greluche celle-là ! Je me mets à me marrer de nouveau.

Ma remarque fait tressaillir sa mâchoire, me laissant penser qu’il se retient de rigoler lui aussi.

Quel connard ! Je rentre dans ma voiture, piquée au vif. Il retient ma portière avant que je la ferme.

Mes pouvoirs montent en moi aussi rapidement que ma colère. Mes mains crépitent et je suis persuadée que mes yeux se sont transformés étant donné la surprise que je lis dans son regard.

La portière, rendue brûlante par mon Élément de Feu, oblige Samuel à la lâcher et j’en profite pour la claquer.

Je démarre la voiture, quitte le parking et me réjouis de remarquer grâce au rétroviseur que Samuel masse sa main brûlée.

chapitre 21

Quel enfoiré ! En plus de m’avoir foutue en rogne, il m’a empêchée de manger alors que je meurs de faim. Je pars donc en direction d’un camion pizza que j’avais repéré plus tôt et Dieu merci, il est toujours là.

Je commande la plus grande pizza qu’ils ont et le pizzaïolo me prévient qu’il y a une dizaine de minutes d’attente. Je profite de ce temps-là pour observer les piétons autour de moi.

Maintenant que je sais ce que chaque vibration signifie, je remarque une petite dizaine de personnes du même clan que Samuel. Je repère ensuite trois personnes émettant le même sifflement que Francesco. En revanche, je ne sens aucun Initié.

Ah si, j’en détecte un seul, je le cherche dans la foule et me rends compte que ce n’est autre que Chloé. Elle marche lentement, discutant au téléphone. Je fais signe au pizzaïolo que je reviens dans deux minutes, puis je me dirige vers elle.

En m’approchant d’elle, je réalise qu’elle est en train de pleurer et que la conversation qu’elle a au téléphone est loin d’être amicale.

Quelques secondes s’écoulent tandis qu’elle écoute ce que lui dit la personne à l’autre bout du fil.

Encore un autre échange avec son interlocuteur.

Elle s’arrête brusquement, se retourne, à la recherche de quelqu’un en particulier et me repère, quelques pas derrière elle. Elle a sûrement dû capter la vibration que j’émets.

Elle chuchote alors quelque chose au téléphone, pensant que je ne l’entendrais pas, ce qui est le cas d’ailleurs, mais manque de bol pour elle, je sais lire sur les lèvres.

C’est quoi encore cette histoire ? Je fais semblant de ne pas avoir entendu sa conversation et lui souris tout en la rejoignant. Elle essuie ses larmes avec sa manche et me lance un sourire éblouissant. Je me rends compte maintenant à quel point elle joue aussi bien la comédie que moi. Et merde.

Si elle me soupçonnait d’avoir entendu sa conversation, ce n’est plus le cas maintenant. Heureusement que les Initiés ne peuvent pas entendre le rythme cardiaque comme Francesco, sinon je serais mal ! Enfin, nous serions toutes les deux mal.

Je souris intérieurement car j’ai repris les derniers mots qu’a prononcés la greluche de Julie à Samuel. Chloé regarde avec méfiance le camion pizza.

Nous nous saluons, puis je retourne au camion pizza, récupère un énorme carton brûlant dont des effluves des plus alléchants s’échappent du carton et affolent mes papilles. Je rejoins ma voiture, me retenant de dévorer la pizza tout le long du chemin menant à la maison.

De retour chez moi, j’enlève mes chaussures, m’installe sur le bar de la cuisine et dévore la pizza comme une vraie sauvage. Qu’est-ce que c’est bon ! Moins de dix minutes plus tard, me voilà en train de masser mon ventre, complètement repue.

Je réfléchis toujours mieux quand mon ventre est plein et ça tombe bien qu’il soit plein à craquer parce que j’ai pas mal de choses sur lesquelles cogiter. La conversation que j’ai surprise entre Chloé et une autre personne au téléphone tout à l’heure ne sent vraiment pas bon, j’ai même envie de dire qu’elle pue vraiment la merde.

Même si je n’étais pas paranoïaque, j’aurais immédiatement compris que la femme dont parlait Chloé était moi. Je repasse sa conversation téléphonique dans ma tête.

Tout d’abord, elle a dit à son interlocuteur qu’elle n’était pas sûre que ce soit moi. Ensuite elle lui a promis qu’elle allait faire quelque chose. Et enfin, quand elle s’est aperçue que j’étais là, elle a raccroché après lui avoir signifié que j’étais juste derrière elle.

Qu’est-ce que je m’étais dit pas plus tard qu’hier déjà ? Qu’il ne fallait pas juger un livre d’après sa couverture ? Ouais, et bien là, c’est assez difficile de ne pas juger quand on se retrouve face à une couverture aussi dégueulasse.

Je me lève et me dirige dans la chambre. Retrouvant une bouteille d’alcool à moitié pleine par terre, je bois une bonne dizaine de gorgées pendant que mon cerveau est en pleine ébullition face à ce que je viens de découvrir.

Je prends le feutre puis commence à écrire en dessous de mon titre Conneries Surnaturelles. J’inscris les derniers faits que j’avais établis hier, à savoir qu’Éléonore a été tuée pour des raisons encore obscures, mais en tout cas liées à ce monde. Elle savait quelque chose de tellement important que ces meurtriers sont allés jusqu’à la torturer pour lui faire cracher le morceau, mais en vain.

Un point important me revient tout d’un coup en mémoire. Elle savait sûrement qu’ils n’allaient pas tarder à venir pour elle et plutôt que de fuir, elle a préféré cacher les deux runes pour que je puisse les trouver. Comment puis-je affirmer cela ? Deux détails que j’avais constatés lors de ma fouille dans son magasin et dans son appartement.

Tout d’abord, la première rune cachée dans le livre des Fables de La Fontaine et la deuxième rune cachée dans la bonbonnière. En ce qui concerne la première, les feuilles autour de sa cachette étaient blanches, indiquant qu’elle avait découpé le livre très récemment et pour la deuxième, elle avait déposé sciemment une tache de sang dessus. Pourquoi était-ce plus important pour elle que je trouve ces runes plutôt que de sauver sa peau ?

Repensant à la conversation de Chloé au téléphone, je me demande pourquoi elle parlait de moi. Elle n’était pas sûre que ce soit moi. Que ce soit moi pour quoi au juste ?

J’ai vraiment l’impression de toucher du doigt un semblant de réponse, mais c’est comme si elle ne voulait pas sortir et qu’elle préférait me laisser galérer toute seule. Je bois cette fois-ci jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une seule goutte d’alcool dans la bouteille, quand enfin la réponse apparaît comme un signal d’alarme dans ma tête.

C’est tellement effrayant que la bouteille me glisse des mains, éclatant en mille morceaux par terre. Quel est l’élément qui relie toute cette histoire ? La réponse sort de ma bouche comme une sentence mortelle : moi.

chapitre 22

Comment ne l’ai-je pas compris plus tôt ? J’avais tous ces putains d’indices sous le nez et c’est seulement maintenant que je fais le lien.

C’est moi, la chose tellement importante pour laquelle Éléonore a été torturée. Ses meurtriers n’ont pas fouillé chez elle ni dans son magasin, ils s’en sont pris directement à elle car ce qu’ils voulaient était simplement une information qu’elle détenait. C’est moi qu’ils cherchaient. Pour quelle raison ?

Je me suis fait un paquet d’ennemis quand je travaillais dans le milieu clandestin et certains veulent ma peau, mais que ce soit Éléonore ou moi, nous avons toutes les deux fait en sorte que notre histoire commune soit complètement effacée de la surface de la terre. Ces personnes ne peuvent donc pas venir de mon passé. Si ce n’est pas pour mon passé, c’est pour mon présent. Et que suis-je à présent ? Une putain d’Initiée avec en sa possession les quatre Éléments.

Seule, je ne suis rien du tout, mais avec tous les Éléments dont je dispose, je deviens soit très intéressante, soit très dangereuse, voire les deux. Éléonore n’a rien dit à ses bourreaux puisqu’elle ne savait pas où je me trouvais.

En revanche, elle a caché les deux runes de telle sorte que je les trouve facilement. Pourquoi voulait-elle que j’aie mes pouvoirs aujourd’hui ? Pour que je puisse me défendre, tout simplement !

Comment peuvent-ils savoir que je possède ou posséderai les quatre Éléments ? Je ne le sais toujours pas et le seul moyen pour moi de connaître la réponse serait d’interroger cette garce de Chloé. Car oui, j’en suis sûre maintenant, elle est impliquée dans cette histoire. Parmi les meurtriers d’Éléonore, un Initié possédant l’Élément de Feu a pris un malin plaisir à brûler les organes internes et le corps tout entier d’Éléonore. Et je suis quasiment sûre que c’était elle.

La conversation qu’elle a eue au téléphone tourne en boucle dans ma tête. Elle m’a dit que c’était son ex, quelle bonne blague ! Même si je n’arrive pas encore à décrypter tout ce que j’ai entendu, certaines choses me paraissent tout de même claires.

Quand elle a expliqué à son interlocuteur qu’elle n’était pas sûre que ce soit moi, je suppose qu’elle voulait dire par là qu’elle n’était pas sûre que je sois celle qu’ils recherchent. Elle a un doute puisqu’elle n’a pas eu l’opportunité de voir mon tatouage et que je n’ai utilisé qu’un seul Élément devant elle. Elle lui a dit également qu’elle allait faire quelque chose, mais quoi ? Oh, je suis sûre que ça va me concerner directement, je vais donc devoir être extrêmement vigilante avec elle.

Les questions les plus importantes pour l’instant sont : pourquoi me recherchent-ils ? Et si jamais ils me trouvent, que feront-ils de moi ?

S’il est tellement rare de trouver un Initié possédant plusieurs Éléments, alors je n’ose pas imaginer ce que vaut un Initié disposant de tous les Éléments.

L’un de mes anciens jobs consistait à voler des œuvres d’art. De riches particuliers étaient prêts à mettre des sommes astronomiques pour acquérir ces pièces de collection uniques. L’idée de posséder un tel objet les rendait fous, voire complètement obsédés. Bien que je n’aime pas me comparer à un objet, la similitude est indéniable.

Mais que feraient-ils de moi ? Ils m’exposeraient dans une vitrine ? Ou bien ils accrocheraient ma tête sur un mur, tel un trophée de chasse ? Je n’en ai pas la moindre idée, en revanche je suis sûre d’une chose, je ferai tout pour qu’ils ne m’attrapent pas.

Face à la perspective peu réjouissante de mon avenir, je dois bien avouer que j’ai peur. Je n’ai pas honte de le dire. J’ai beau avoir de l’expérience dans certains domaines criminels, je ne suis pas sûre que cela m’aidera dans cette situation. Et même le fait d’avoir les quatre Éléments ne m’aidera pas non plus puisque je ne les maîtrise pas encore.

Alors que je décide de quitter cette maudite chambre et ce mur devenu angoissant, j’oublie les morceaux de verre par terre et marche dessus. Je crie de douleur lorsque plusieurs morceaux se plantent sous mes pieds. Je m’assieds sur le lit, retire mes chaussettes doucement puis enlève les plus gros débris.

Je me rends ensuite dans la cuisine, récupère une bouteille d’alcool puis m’installe dans le canapé du salon. Mes pieds en sang me font mal, mais je m’en fous. Après tout, je vais devoir m’habituer à souffrir si les meurtriers d’Éléonore m’attrapent, alors autant commencer maintenant.

J’ouvre la bouteille et savoure les premières gorgées de whisky. Comme ça fait du bien. J’espère qu’ils me laisseront boire quand ils m’auront capturée. Ma remarque me fait marrer. Bien sûr Ava, ils vont te sélectionner les meilleurs alcools au monde pour tes beaux yeux. La bonne blague !

Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi à picoler dans le canapé. Assez longtemps en tout cas pour me faire une liste mentale assez dégueulasse de tous les scénarios possibles sur mon avenir. Plus le temps passe et plus j’ai du mal à avoir des pensées cohérentes, normal puisque ma copine écossaise est quasiment vide.

Je me lève et marche difficilement, entre autres parce que j’ai mal aux pieds, mais aussi parce que je suis complètement bourrée. Je récupère dans mon sac à main mon téléphone portable, la carte de visite de Samuel et je retourne ensuite dans le canapé.

Il commence à faire nuit dehors et je n’ai pas le courage de me relever pour allumer la lumière du salon. J’utilise alors celle de mon téléphone pour m’aider à mieux distinguer ces foutus chiffres, mais je ne sais pas pourquoi, j’appuie à chaque fois sur les mauvaises touches. Au bout de plusieurs minutes, j’arrive enfin à trouver les bons numéros et j’appuie sur la touche appel du téléphone.

Bien entendu, ce flic à deux balles ne répond pas à son téléphone portable, tant pis, je vais lui laisser un message. J’attends donc que la gentille voix automatique termine son discours et que le bip m’indique le moment où je peux parler. Je patiente bien sagement comme la dame me l’a demandé, tout en buvant quelques gorgées. Bizarre, je n’ai toujours pas entendu ce foutu bip alors que la dame est partie.

Je regarde l’écran de mon téléphone et constate que je suis en ligne depuis quarante-cinq secondes. Pourquoi tu ne m’as rien dit, connard de bip ? Pas grave, je vais quand même laisser mon message.

Très étrange, j’ai comme l’impression que les mots n’arrivent pas à sortir correctement de ma bouche. Pas grave, je reprends là où je m’étais arrêtée.

Je me mets à glousser comme une poule.

Je voulais boire, mais ma pote écossaise est tombée par terre, je ne sais pas comment. Je l’avais dans les mains et pouf elle a disparu. Fais chier. Si je veux garder mes pieds en vie, je vais devoir rester là où je suis. Ça me va très bien, je suis bien là où je suis de toute manière. Mais ça m’emmerde parce qu’elle était chouette ma copine, je me marrais bien avec elle.

Je crois que j’ai dû m’endormir car un bruit me fait soudain sursauter. Ça vient de dehors, on aurait dit les crissements de pneus d’une voiture. Connards de voisins ! Je referme les yeux, espérant me rendormir rapidement quand ma porte vole en éclats. Je n’ai même pas le temps de me lever que la silhouette d’un homme surgit dans mon salon complètement noir.

chapitre 23

J’essaie de faire appel à mes Éléments, mais ceux-ci sont aux abonnés absents. Et pour ce qui est de mon arme, elle se trouve dans la cuisine. Génial.

L’homme se rapproche tout doucement de moi, je me lève alors brusquement du canapé et me jette sur lui. Enfin, jeter est un bien grand mot, je dirais plutôt que je tombe sur lui.

Je m’attendais à ce que l’on tombe tous les deux par terre, mais au lieu de ça l’homme, d’une musculature impressionnante, réussit à me rattraper comme si je n’étais qu’un ballon de baseball.

Je lève mes yeux vers lui et tombe nez à nez sur un regard terrifiant, des yeux d’une couleur ambrée étincelant dans cette obscurité. Je connais ce regard.

J’aurais pu être crédible si seulement ces foutus pieds ne m’avaient pas lâchée. Juste avant que je ne tombe, Samuel me rattrape à nouveau, me retrouvant ainsi dans ses bras.

Grâce aux réverbères extérieurs, j’arrive à voir son visage.

Le regard de son animal est tellement glaçant que je me demande s’il ne va pas me dévorer toute crue. Ses traits sont crispés, signifiant qu’il lutte pour ne pas se transformer. Je n’avais pas ajouté ça sur ma liste mentale des fins possibles pour moi.

Je reste ainsi dans ses bras, sans effectuer le moindre geste afin que son animal ne prenne pas ça pour le signe de départ pour une chasse improvisée. Je fixe donc le regard de son animal sans ciller puis au bout de longues minutes, le changement s’opère enfin et je retrouve les yeux de Samuel.

Il me garde dans ses bras encore une bonne dizaine de secondes. Ce que je perçois dans son regard me prend de court. D’habitude j’ai droit à de la colère, de la condescendance, de la froideur, mais certainement pas à ce que je suis en train d’assister.

Là, je distingue plutôt un mélange d’émotions ; du soulagement, de l’excitation et de la tendresse. Il fixe mes lèvres un instant puis pince les siennes, comme pour s’empêcher de m’embrasser. Mais à quoi il joue ?

Finalement, il me lâche, mettant fin à une proximité très déstabilisante. Son entrée spectaculaire m’a au moins permis de dessaouler rapidement, même si je sens encore quelques effets de l’alcool. Plus assez malheureusement pour en oublier ma douleur aux pieds. Le fait de rester debout m’arrache une grimace, alors je boitille jusqu’au canapé et m’y installe.

Samuel allume le lampadaire à côté de la porte d’entrée et fait un état des lieux. Oh la vache, je ne m’étais pas rendu compte que j’avais autant saigné. On peut quasiment retracer tout mon parcours grâce aux traces de pas ensanglantées que j’ai laissées derrière mon sillage. Un vrai film d’horreur.

Il secoue la tête quand il remarque également la bouteille d’alcool fracassée par terre, juste devant le canapé. Sa réaction me fait penser à un père de famille devant l’état de sa maison après une fête organisée par sa fille. Pas très agréable comme sensation, surtout qu’il n’est pas mon père et que je ne suis plus une adolescente.

Il ne me répond pas, il suit du regard le chemin inverse des traces de pas. Oh merde, il a compris que ça provenait de la chambre. Hors de question qu’il découvre mon mur ! Malgré la douleur, je me lève d’un bond et lui fais face, lui bloquant ainsi la route.

Il sort son téléphone portable, compose un numéro puis met le haut-parleur. Et moi qui pensais avoir touché le fond ! Sa messagerie vocale à l’autre bout du fil, il me fait écouter le message pitoyable d’ivrogne que je lui ai laissé. Si je pouvais me cacher six pieds sous terre tellement j’ai honte, je pense que je le ferais dans la seconde.

Bordel, j’ai l’impression que ce type est né uniquement dans le but de me foutre en rogne dès la seconde où il ouvre la bouche. Ma douleur aux pieds me relance, m’obligeant à me tenir au premier mur qui me tombe sous la main.

Il secoue à nouveau la tête, mais cette fois-ci, il a la délicate attention de ne pas faire de commentaires. Il s’approche de moi, se penche puis me soulève aussi facilement qu’une plume et me pose sur le bar de la cuisine. Il part en direction de la porte d’entrée puis revient au bout d’une petite minute, une mallette de premier secours dans les mains.

Après avoir récupéré ma pince à épiler, il revient dans la cuisine et cherche de quoi se laver les mains. Avant qu’il ne me pose la question, je lui indique à nouveau la porte et secouant encore sa tête, il part une fois de plus dans la salle de bain.

Une fois ses mains propres, il amène une chaise haute en face de moi, s’installe puis pose mon pied gauche sur ses genoux. À l’aide de la pince à épiler, il enlève les derniers morceaux de verre. Il pose mon pied droit à côté de l’autre et effectue la même opération. Puis il se met à appuyer sur mes plantes de pieds, je suppose pour s’assurer qu’il a bien tout enlevé. Samuel est extrêmement sérieux, ses gestes sont précis et il est d’une telle délicatesse que cela me surprend.

Je repense au message que je lui ai laissé et je peux effectivement comprendre qu’il ait pu penser ça. Après tout, je lui ai dit que des types allaient venir, pile après je crie, et ensuite je raccroche parce qu’en réalité ma bouteille m’avait glissé des mains.

On dirait qu’il sait bien plus de choses que je ne le pensais. Connaît-il mes liens avec Éléonore ? Si c’était le cas, il aurait dû m’interroger dans le cadre de son enquête, mais il ne l’a pas fait. Quoiqu’il en soit, je ne le connais pas et il est hors de question que je lui révèle ma véritable identité. Chloé est déjà impliquée dans toute cette histoire, qui sait quelle autre personne je vais démasquer !

Il me regarde quelques instants et semble déçu par ma réponse.

Bizarre comme réaction. À quoi s’attendait-il ? Il inspecte à nouveau mes pieds puis plissant le nez, il prend une nouvelle compresse et se met à appuyer très fort.

Étant donné sa réaction, il ne s’attendait certainement pas à cette question. Comme je suis coincée avec lui, j’en profite pour le questionner et obtenir certaines réponses, ou du moins essayer d’en obtenir.

Je devrais lâcher l’affaire, mais en repensant au regard que m’avait porté sa mère, je reste convaincue que j’ai mis le doigt sur quelque chose d’important.

Tout en continuant à comprimer mes plaies, il secoue la tête pour la centième fois et prend une très longue respiration. Je pensais qu’il allait m’envoyer promener comme il a l’habitude de le faire, mais il me prend au dépourvu une fois de plus.

Alors là, j’en reste sans voix. C’est comme s’il avait lu en moi. Comment est-ce possible ? On se connaît depuis même pas une semaine et il lit en moi comme dans un livre ouvert !

Sa réponse et son regard me font dire que sa mère, mais également lui, ont vécu des épreuves très traumatisantes par le passé. Ces révélations me font voir Samuel et sa mère sous un autre jour. Alors que je réalise que mes sentiments pour Samuel sont en train de changer, celui-ci récupère dans sa mallette de secours un rouleau de sparadrap. Il déchire un gros morceau avec ses dents puis pose plusieurs compresses sur la plante de mon pied gauche qu’il scotche ensuite. Il réitère cette opération sur mon autre pied.

Il secoue la tête, comprenant que je n’en ai effectivement pas. Il me laisse sur le plan de travail de la cuisine des compresses, le sparadrap et la petite bouteille d’antiseptique. Nous nous levons puis je le suis jusqu’à la porte d’entrée, ou du moins ce qu’il en reste.

Il pose sa mallette de secours par terre, tente de remettre le plus gros de la porte dans ses gonds, en vain. Il me regarde, prêt à me poser une question, mais se ravise, sûrement parce qu’il connaît d’avance ma réponse.

Je n’ai pas de poubelle, alors ça paraît assez évident que je n’ai pas non plus d’outils permettant de réparer la porte. Il cale finalement le battant dans l’embrasure de la porte. Pour être sûr qu’elle ne tombe pas, il pousse la grosse armoire se trouvant à l’entrée et la plaque contre la porte.

Quel connard ! Il me fait la morale, exactement comme Francesco. Ils font bien la paire ces deux enfoirés.

Je dois bien admettre qu’il a raison, mais ça ne m’empêche pas d’être très surprise par cette information. Après avoir récupéré sa mallette de secours, il part donc en direction de la porte arrière, située au fond du couloir, juste après la salle de bains.

Et il s’en va, sans même attendre ma réponse cinglante. Quel enfoiré ! Je referme la porte puis retourne au canapé.

Je découvre qu’il a effectivement essayé de me joindre douze fois. Et merde. Normal qu’il ait réagi comme ça, je pense que j’aurais fait pareil à sa place.

Comme je ne peux pas rester debout à cause de mes pieds, je décide d’aller me coucher. Je n’ai pas vraiment sommeil, mais je dois être en forme pour demain. Une garce m’attend pour être interrogée.

chapitre 24

Je me réveille tôt, en pleine forme, et prête à affronter une nouvelle journée à Brennes. Mes pieds me font toujours mal, mais beaucoup moins qu’hier soir. Tant mieux, je vais avoir besoin d’eux aujourd’hui. Comme je l’ai confirmé à Samuel hier, je ne compte pas rester toute la journée chez moi à ne rien faire. J’ai des choses beaucoup plus importantes à faire aujourd’hui.

Je commence par récupérer dans la cuisine les produits que m’a laissés Samuel hier soir puis me dirige dans la salle de bains. Je prends une douche, courte cette fois-ci car je ne dois pas mouiller mes plaies. La position que je prends d’ailleurs sous la douche est assez ridicule, essayez de vous laver sans faire tomber de l’eau sous vos pieds et on en reparlera. Une fois séchée, j’enlève le sparadrap et les compresses que m’avait mis Samuel. Je passe ensuite de l’antiseptique sur les plaies et les recouvre de compresses que je scotche avec le sparadrap.

Je me brosse les cheveux, me maquille puis retourne dans la chambre pour m’habiller. Je privilégie le noir car c’est une couleur qui ne tape pas à l’œil et c’est ce qu’il me faut aujourd’hui, passer inaperçue. J’enfile un pantalon, un léger pull à capuche, mes santiags et ma veste en cuir.

Je récupère dans ma valise un sac noir en bandoulière très passe-partout et plusieurs couteaux. Je me rends dans la cuisine et transfère certaines choses de mon sac à main dans mon sac en bandoulière comme de fausses cartes de crédit, du liquide ou encore mon arme. J’y ajoute mes couteaux, un paquet de gâteaux et une bouteille de vodka. Mon téléphone portable est complètement chargé, c’est parfait car je vais en avoir besoin aussi.

Une fois m’être assurée de n’avoir rien oublié, il me reste encore une dernière chose à faire avant de partir. Je retourne dans ma chambre pour regarder le mur. Je relis pour la centième fois toutes mes annotations, mes questionnements et les directions dans lesquelles je suis allée. J’ai besoin de voir ce mur avant de partir, cela m’aide à mieux me focaliser et me concentrer sur mon objectif.

Lorsque je me sens enfin prête, je quitte la chambre et referme la porte. Je prends mon sac à bandoulière dans la cuisine, sors de la maison et la regarde peut-être pour la dernière fois avant de verrouiller la porte arrière.

Je ne suis pas défaitiste, je ne l’ai d’ailleurs jamais été. Mais soyons réalistes : quand on emmerde une sale bête, il faut s’attendre à ce qu’elle sorte ses griffes. Dans le cas présent, je ne devrais pas faire attention aux griffes, mais plutôt aux boules de feu que je pourrais me prendre.

Je démarre ma voiture puis configure mon GPS pour me rendre au domicile de Chloé. Quand je passe devant chez elle, je détecte son aura d’Initiée, ce qui m’indique qu’elle est chez elle. Je continue alors mon chemin, calculant mentalement la distance nécessaire pour que je ne sois plus capable de ressentir son aura. Cette étape est très importante car si je ne l’avais pas fait, Chloé m’aurait immédiatement repérée et aurait compris que je l’avais démasquée. Je me trouve une place loin de son domicile, mais qui me permet d’avoir malgré tout une vue parfaite sur sa maison. L’heure sur mon tableau de bord m’indique qu’il est huit heures cinquante. Maintenant que je suis en place, il ne me reste plus qu’à attendre.

J’ai un paquet de défauts, mais l’impatience n’en fait pas partie. Oh, je l’ai été quand j’étais plus jeune, cependant j’ai compris que la patience était un atout considérable si l’on souhaitait réussir dans le milieu clandestin. Alors j’ai pris sur moi au fil des années et aujourd’hui ma patience est devenue infatigable, voire redoutable, comme on me l’a déjà fait remarquer.

Les heures défilent tandis que je scrute la maison de Chloé. Je passe le temps en mangeant plusieurs gâteaux et en buvant seulement quelques gouttes de vodka. Devoir quitter son poste parce qu’on a une envie pressante est une lamentable erreur de débutant.

Ma patience est enfin récompensée lorsqu’à treize heures cinq, Chloé sort de chez elle. Après avoir fermé à clef sa porte d’entrée, elle se dirige rapidement dans ma direction. Elle m’a repérée.

Au moment où je mets mon moteur en route, prête à m’éloigner d’elle, je l’aperçois bifurquer dans la rue perpendiculaire puis elle regarde sa montre, visiblement énervée. J’avais tort, elle est juste pressée.

C’est en observant sa tenue blanche typique du milieu hospitalier que je comprends qu’elle est en retard pour son travail. Je prends alors mon téléphone portable et compose son numéro.

Je raccroche donc, heureuse que la première étape de mon plan se termine enfin. Avant de sortir de ma voiture, je prends mon sac en bandoulière puis me dirige vers sa maison.

De loin, j’aperçois Chloé marcher rapidement et constate qu’elle est à nouveau au téléphone. Elle a beau être en retard, elle prend quand même le temps de passer des coups de fil. Je la regarde pendant quelques minutes, m’assurant qu’elle continue bien son chemin et lorsqu’elle est suffisamment loin pour que je n’arrive plus à la distinguer, je me rends directement à sa porte d’entrée.

Cela peut paraître difficile à croire, mais lorsque vous voulez entrer par effraction quelque part pendant la journée, mieux vaut le faire à la vue de tous. Faire le tour du jardin et passer par la porte arrière, escalader un grillage ou vous glisser par une fenêtre sont les pires choses à faire si vous ne voulez pas vous faire repérer par un voisin ou un passant. Autant vous mettre direct un énorme panneau clignotant au-dessus de votre tête, l’effet sera le même.

Avant de me retrouver en face de sa porte d’entrée, je jette subtilement quelques coups d’œil autour de moi et constate que je suis seule dans la rue. J’ouvre alors mon sac en bandoulière et prends mon petit attirail afin de crocheter la serrure. Je me concentre pour ouvrir cette porte le plus rapidement possible afin de ne pas alerter d’éventuels passants. Je me fais un check mental une minute plus tard après avoir réussi mon coup. Crocheter une porte c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

Quand je m’étais installée dans la capitale, un homme m’avait pris sous son aile et m’avait appris un paquet de choses sur le milieu clandestin. Il aimait beaucoup s’exprimer à l’aide de citations diverses et variées, dont une qu’il affectionnait tout particulièrement : « Garde tes amis près de toi et tes ennemis encore plus près. »

Bon, avec le recul, je peux dire que le début de la citation ne sert à rien puisqu’aucune amitié n’est possible dans ce milieu-là, mais la fin est mortellement vraie. Ses points forts, ses points faibles, ses penchants, ses addictions, ses habitudes ; bref, tout ce que vous pouvez récolter est bon à prendre. Un jour ou l’autre, ces informations peuvent servir, que ce soit pour taper là où ça fait mal, ou alors tout simplement pour vous sauver les miches.

Il est donc tout à fait normal de me retrouver au domicile de ma meilleure ennemie du moment. Je la remercie d’ailleurs intérieurement d’avoir installé des rideaux à chaque fenêtre, cela me permet de passer de pièce en pièce sans me faire remarquer de l’extérieur.

Mes premières recherches m’amènent dans son salon, qui est encore plus mal entretenu que la dernière fois que je suis venue. Je soupire par avance car devoir fouiller parmi tout ce bordel va me prendre encore plus de temps que si elle avait été une maniaque du rangement. Je fais le tour de la pièce lentement, dérangeant le moins de choses possible afin qu’elle ne remarque pas mon intrusion. Après une fouille minutieuse de son salon, deux choses me permettent d’en savoir plus sur Chloé.

La première information que j’ai découverte se trouve parmi la liasse de courriers empilés sur son bureau. En plus des saloperies de publicités classiques qu’on nous gave dans nos boîtes aux lettres se trouve une multitude de relances de factures. Chloé a de sérieux problèmes d’argent. Cette information peut paraître insignifiante pour certaines personnes, mais pas pour moi. Une personne aussi endettée est capable du pire pour s’en sortir, comme de commettre un meurtre.

Le deuxième élément concerne l’absence de certains objets. Je l’ai remarqué tout simplement grâce à la différence de couche de poussière sur les meubles ou à la différence de couleurs sur les murs. Il ne m’aura pas fallu réfléchir très longtemps pour comprendre de quoi il s’agit. Des dizaines de photos, voilà ce que c’est.

Que peut-on trouver d’autres de la même forme que des cadres photo sur des meubles ou sur des murs ? Chloé les a cachés, mais pourquoi ? Est-ce lié au meurtre d’Éléonore ? La chose que je peux affirmer pour l’instant, c’est qu’elle les a retirés récemment, étant donné la minuscule couche d’épaisseur de poussière qui s’est installée à la place des cadres photo sur ses meubles.

Après ces deux premières découvertes, je me dirige maintenant dans sa cuisine et continue mes recherches, en espérant trouver où elle a planqué ses foutues photos. Je plisse du nez en constatant l’état de saleté dans son évier. Quel bordel, elle n’a pas fait la vaisselle depuis un bail ! Étonnant qu’elle ne soit pas encore envahie de mouches ou de cafards. J’effectue donc une fouille rapide et ne trouvant rien d’intéressant, je quitte à la hâte cette pièce de la mort.

Je monte les escaliers et commence par la pièce qui m’avait étonnée la première fois que j’étais venue ici. En ouvrant la porte de la chambre d’enfant, un cri de surprise s’échappe de ma bouche quand je tombe nez à nez sur une silhouette.

C’est la même que celle que j’avais aperçue devant chez elle l’autre jour. Elle disparaît puis réapparaît quelques secondes plus tard, au centre de la pièce cette fois-ci. Je réalise avec stupeur qu’elle est en train de vibrer et semble commencer à prendre forme. Au bout d’une dizaine de secondes, la silhouette floue se change en l’apparence d’un jeune garçon.

J’avance alors lentement, fascinée et légèrement apeurée par ce que je vois. D’une dizaine d’années, le garçon porte un pyjama avec des voitures dessinées dessus. Malheureusement, il m’est impossible de le décrire plus précisément. C’est comme si je regardais la télévision en noir et blanc, je ne distingue que différentes nuances de gris. Impossible donc de dire de quelle couleur est son pyjama ni celle de ses cheveux. Bordel, qu’est-ce qu’il est ? Je lui pose la question à voix haute, mais il ne me répond pas. Il me regarde depuis le début sans la moindre émotion. Je continue à me rapprocher de lui, essayant de comprendre ce que je suis en train de vivre. Il se met alors à pivoter lentement, tend son bras droit et pointe du doigt le lit. Je regarde alors moi aussi le lit et ne comprends pas ce qu’il veut me dire. Je ne tente pas de lui parler à nouveau car je sais qu’il ne me répondra pas.

Tout en m’approchant du lit, j’aperçois le garçon baisser légèrement son bras. Je m’accroupis et soulève la couette pour regarder sous le lit. Bordel, elles sont là. Toutes les photos que Chloé a cachées sont ici. Je me retourne afin de regarder le garçon, mais celui-ci a disparu sans même que je m’en aperçoive. Je scrute la pièce, mais il n’est plus là. Je reporte alors mon attention sur les photos et les sors de leur planque.

Je m’assieds par terre, excitée par ma découverte et par ce qu’elles vont me révéler. Mon regard se braque instantanément sur l’une d’elles et mon cœur se met à battre très vite quand je réalise qui est sur cette photo. Bordel de merde.

chapitre 25

Les mains tremblantes, je saisis la photo et la scrute pendant plusieurs minutes, n’en croyant pas mes yeux.

Chloé m’avait affirmé qu’elle ne connaissait aucune Initiée morte récemment dans cette ville. Et qu’est-ce que j’ai dans les mains ? Une putain de photo où Éléonore et cette garce prennent la pose comme de vieilles copines. Leur amitié ne date pas d’hier, étant donné le léger coup de vieux qu’a pris Chloé. Il y a également autre chose qui me permet de dire que cette photo n’est pas récente. Un petit garçon d’environ deux ans se tient à peine debout entre les deux femmes et il ressemble furieusement à celui qui est apparu dans cette chambre quelques instants plus tôt.

Une haine d’une telle puissance monte brusquement en moi, à tel point que mes pouvoirs se réveillent. Bordel, elle n’a pas été torturée ni tuée par un inconnu, mais par une putain d’amie à elle. Mes mains tremblent toujours, mais cette fois-ci à cause de la fureur que je ressens contre cette garce. Elles commencent d’ailleurs à chauffer, je tente alors de me calmer. Non, ce n’est pas le moment pour ça, me dis-je intérieurement.

Je pose la photo par terre puis inspecte les autres, mais Éléonore n’est nulle part ailleurs. Le petit garçon à des âges différents et Chloé sont les seules personnes que je remarque sur les autres clichés. Il paraît évident que ce garçon est le fils de Chloé. Que m’a-t-elle dit sur lui ? Qu’il était en vacances avec son père. Étrange d’ailleurs qu’il n’y en ait aucune avec lui.

Comment se fait-il que son fils apparaisse devant moi comme par magie alors qu’il n’est pas ici ? Aurait-il des pouvoirs lui aussi ? Ou est-ce simplement moi ? Suis-je capable de faire apparaître une personne ? Je ne peux malheureusement pas répondre à cette foutue question puisque je ne connais que très peu de choses sur ce monde et encore moins sur l’ampleur de mes pouvoirs.

Après m’être calmée, je remets correctement en place les photos sous le lit puis me relève. J’inspecte malgré tout le reste de la chambre, mais ne trouve rien de plus. Le garçon n’est toujours pas revenu et j’avoue que ce n’est pas plus mal.

J’inspecte ensuite la salle de bains sans succès également, mais cela ne m’étonne guère.

Je passe enfin à la chambre de Chloé et fouille de fond en comble la pièce, dans l’espoir de trouver quelque chose d’autre. Ses vêtements sont étalés partout dans la chambre : sur son lit, sur la chaise et même par terre. Finalement, la seule pièce de cette maison qui soit parfaitement propre et bien rangée est la chambre de son fils. J’allais quitter la chambre lorsque j’aperçois par terre une petite carte. Je la ramasse et constate avec surprise que c’est une carte de visite de la boîte de nuit Le Clair Obscur. Un numéro de portable a été griffonné au dos. Bordel de merde.

Qu’est-ce que Chloé peut bien foutre avec cette carte de visite ? Est-ce le numéro de téléphone portable de Francesco ? Se connaissent-ils ? Une autre question s’impose à mon esprit : est-il lié lui aussi au meurtre d’Éléonore ?

Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir. Je sors mon téléphone de mon sac puis compose le numéro affiché sur la carte.

Bonne question. Dois-je lui demander directement ou trouver un autre sujet de conversation ? Autant y aller cash, je n’ai rien à perdre.

Si j’étais en train de faire une partie de poker, je dirais que je suis sûrement en train de me griller complètement, mais ce n’est pas grave. Je sens que je touche au but concernant la mort d’Éléonore et je dois foncer dans le tas pour enfin découvrir toute la vérité. Et tant pis si je grille une de mes cartes les plus importantes.

Je connais peu Francesco, mais j’ai très vite compris que chez lui, rien n’est gratuit. Enfin, mis à part une bonne partie de jambes en l’air.

Comment peut-il savoir que j’ai sa carte dans les mains ? Il ne peut quand même pas lire dans mes pensées, cet enfoiré ?

Je l’entends se marrer à l’autre bout de la ligne. Quel enfoiré, je l’imagine parfaitement en train de se tordre de rire, assis derrière son foutu bureau. Je me retiens difficilement de lui raccrocher au nez, la seule raison qui me pousse à ne pas le faire est qu’il détient certaines réponses que j’ai absolument besoin de connaître.

Et je raccroche avant même qu’il puisse me répondre quoi que ce soit. Bien que je ne fasse confiance à personne, je suis persuadée que Francesco m’a dit la vérité. Comme je le disais, les gens endettés sont prêts à tout pour s’en sortir. Donc apprendre qu’elle est allée voir Francesco pour lui faire cette proposition ne m’étonne absolument pas. Après tout, ça doit être l’un des moyens les plus rapides et faciles pour se faire de l’argent.

Je repose la carte de visite là où je l’ai trouvée puis refais le tour de sa maison, m’assurant de n’avoir rien oublié. Quand je suis sûre de moi, je jette un coup d’œil par la fenêtre donnant sur la rue et attends quelques minutes que les passants s’éloignent. Je sors ensuite de chez elle et prends soin de bien refermer à clef.

Après avoir traversé la rue, je regarde une dernière fois la maison de Chloé et j’aperçois le petit garçon. Derrière ce qui me semble être la fenêtre de sa chambre, il me fixe sans la moindre émotion comme tout à l’heure.

Ça fait vraiment froid dans le dos, c’est comme si son corps était là, mais pas son âme. Une sorte de mort-vivant. Vraiment flippant. Je retrouve donc rapidement ma voiture, ne souhaitant pas rester là plus longtemps que nécessaire.

En regardant l’heure sur mon tableau de bord, je ne suis pas vraiment surprise de constater que j’ai passé plus de trois heures chez elle. Fouiller dans les moindres recoins d’une maison, qui plus est bordélique, prend énormément de temps et encore plus si on est seul. Habituellement, je ne reste pas aussi longtemps, mais comme je savais qu’il n’y avait aucun risque, j’en ai profité pour prendre mon temps et effectuer une fouille minutieuse.

Et j’ai eu raison de prendre mon temps car j’ai fait de belles découvertes. Tout d’abord, j’ai appris que Chloé avait de très gros problèmes d’argent. Elle a essayé de renflouer rapidement son compte en banque en proposant à Francesco de la payer pour goûter son pouvoir.

Ensuite les cadres photo qu’elle a pris grand soin de cacher m’ont révélé qu’elle était amie avec Éléonore, et ce depuis de nombreuses années. Peut-être même depuis qu’Éléonore s’est installée dans cette ville.

Si j’étais de meilleure humeur, je crois que cette situation me ferait marrer. Éléonore a préféré m’abandonner et se faire une nouvelle copine d’à peu près mon âge, mais qui s’est révélée être mortelle. Mon côté cynique me fait dire qu’il aurait mieux valu pour elle qu’elle reste à mes côtés, elle serait encore en vie aujourd’hui.

En revanche, un mystère plane autour du fils de Chloé auquel je ne trouve pas de réponse. Si elle m’a caché le cliché où elle prend la pose avec son fils et Éléonore, cela prouve qu’elle sait qui je suis. Je peux donc parfaitement comprendre qu’elle l’ait planqué afin que je ne découvre pas leur relation. Mais pourquoi a-t-elle également caché toutes les photos de son enfant ? Si je n’avais pas ouvert la porte de la chambre de son fils par erreur et si je n’avais pas entendu une partie de sa conversation téléphonique, jamais je n’aurais pensé qu’elle avait un enfant. Pourquoi a-t-elle voulu me cacher l’existence de son fils ?

Autre chose me perturbe concernant son enfant. Alors qu’il est en vacances avec son père je ne sais où, comment se fait-il qu’il soit apparu comme par magie chez eux ? D’autant plus que la première fois, Chloé était là et elle ne l’a absolument pas remarqué. Comme s’il n’était visible que par moi. Le fait de n’avoir aucune réponse tangible sur ce mystère me rend folle, mais je suis persuadée qu’il y a une raison bien précise et surtout très importante à tout ça.

Toujours assise dans ma voiture, je ferme les yeux et tente de classer mes dernières découvertes dans mon esprit concernant la mort d’Éléonore quand soudain un détail me traverse l’esprit.

Chloé est endettée jusqu’au cou et, pour se faire rapidement de l’argent, elle a tenté de monnayer son pouvoir auprès de Francesco, mais sans succès. Désespérée, elle a sûrement dû chercher d’autres moyens. Et quand on est dans cet état-là avec ce genre de problème, on est prêt à accepter n’importe quoi, comme par exemple tuer quelqu’un.

C’est donc ça ? Elle a accepté de torturer et de tuer Éléonore juste pour le fric ? Alors qu’elles étaient amies depuis des années ? Cette idée me donne envie de vomir et pour me calmer, je bois rapidement plusieurs gorgées de vodka. Bordel, ça me fait du bien, mais cela ne m’a malheureusement pas enlevé cette boule coincée dans ma gorge. Si elle est à ce point une putain de garce, pourquoi n’a-t-elle pas récupéré au passage l’argent qu’il y avait dans la caisse du magasin ? Après tout, elle n’est plus à ça près.

Même si tous les indices convergent vers Chloé, quelque chose me dérange. Si mes soupçons sont bons, elle l’a torturée afin de savoir des choses sur moi. Est-ce que je possède bien les quatre Éléments ? Où suis-je ? Voilà sûrement les questions que lui a posées Chloé pendant qu’elle la torturait telle une putain de sadique.

Je ne sais pas si Éléonore connaissait l’ampleur de mes pouvoirs, par contre il est certain qu’elle n’avait aucune idée de l’endroit où je me trouvais. D’une manière ou d’une autre, ils comptaient me voir débarquer ici à Brennes. Et sur qui je tombe en premier, après avoir effectué mon rituel d’Initiation ? Comme par hasard sur cette garce de Chloé. Elle a dû bien se marrer quand je suis tombée tout droit dans son foutu piège. Je ne savais pas ce qui m’était arrivé après ce rituel, alors quoi de plus facile que de m’appâter en me promettant une éducation sur ce nouveau monde ? Mais elle n’a vu qu’un seul de mes Éléments en action et n’a pas pu observer mon tatouage, je remercie encore et toujours ma paranoïa légendaire. C’est la raison pour laquelle elle expliquait à son interlocuteur qu’elle n’était pas sûre que ce soit moi. Et comme elle le lui a promis ensuite, elle allait faire quelque chose. Je suppose quelque chose pour prouver que je suis bien la personne qu’ils recherchent. Je dois donc m’attendre à ce qu’elle me tende un autre foutu piège ce soir.

Malheureusement pour elle, je n’ai jamais été une victime et encore moins une proie. Elle a déjà eu de la chance de m’avoir une fois, mais ce sera la dernière. Les rôles vont s’inverser sans même qu’elle s’en rende compte.

Je serai en chasse ce soir et contrairement à elle, je n’ai plus rien à perdre. Elle va découvrir ce que ça fait d’avoir un véritable prédateur en face d’elle.

chapitre 26

Bien que je n’aie aucune idée de ce que me prépare Chloé, je suis persuadée qu’elle tentera son coup ce soir. J’utilise ce terme car je serai à l’affût du moindre de ses gestes et je ferai tout pour qu’elle n’arrive pas à ses fins. Et pour que je sois en position de force, je dois préparer le terrain, au sens le plus strict du terme.

Je configure mon GPS afin qu’il m’indique la position de tous les bars de cette ville. Mon choix se porte sur une petite dizaine d’entre eux, je sélectionne alors le premier de la liste, démarre ma voiture puis pars en direction de l’adresse indiquée.

Une demi-heure plus tard, me voilà devant le bar et, déçue de constater qu’il ne correspond pas à mes attentes, je continue donc ma route vers le deuxième.

Il m’aura fallu attendre l’avant-dernier de ma liste pour trouver mon bonheur. Après deux heures de recherche, je souris enfin. Je gare ma voiture le long d’un bâtiment puis continue à pied, me camouflant le visage à l’aide de ma capuche.

C’est exactement ce que je cherchais, un endroit en dehors du centre ville et entouré de bâtiments fermés la nuit. Rien de plus emmerdant que de se faire épier par des habitants derrière une fenêtre d’appartement.

Je fais le tour du pâté de maisons, m’assurant qu’aucune caméra de surveillance ne serait susceptible de m’enregistrer. J’en trouve effectivement plusieurs et à l’aide de mon téléphone portable, je les note sur la capture d’écran que j’ai faite du plan de ce quartier.

Après avoir terminé mon repérage, je me redirige vers le bar. Une caméra de surveillance se trouve également à l’entrée du bâtiment. Je trouve un angle mort afin de m’approcher le plus possible de la caméra sans qu’elle me repère. Je souris après l’avoir examinée de plus près. Ce bar est vraiment parfait, je n’aurais pas pu rêver mieux.

Mon ancienne vie dans le milieu clandestin m’a appris énormément de choses, comme par exemple repérer les caméras de surveillance, savoir de quoi elles sont capables, mais également le moyen de les neutraliser. Aucune d’entre elles n’a de secret pour moi, c’est pourquoi je peux affirmer que celle-ci ne me posera aucun problème. En effet, beaucoup de gens aujourd’hui préfèrent s’équiper de caméras de surveillance factices, permettant ainsi une forte dissuasion auprès des voleurs ou toute autre personne néfaste pour un coût des plus minimes. Et celle qui se trouve au-dessus de ma tête en fait partie, pour mon plus grand bonheur.

Je retourne à ma voiture, ouvre le coffre puis soulève le tapis. J’ai beau ne plus faire partie du milieu clandestin, j’en garde toujours des traces. Il n’est donc pas étonnant que j’aie en permanence sous la main une planque avec quelques objets pouvant m’être utiles.

Je sors une pochette noire, l’ouvre, puis récupère une caméra-espion camouflée dans un détecteur de fumée factice. Je remets la pochette à sa place puis rentre dans ma voiture. Après avoir configuré la caméra pour qu’elle puisse être pilotée via mon téléphone portable, je le range dans mon sac et rentre enfin dans le bar.

Comme je m’y attendais, ce bar vend de tout sauf du rêve ; de vieux ivrognes sont déjà en train de cuver le long du comptoir, la décoration est abjecte et le barman est presque aussi bourré que ses clients. C’est un très bon point pour moi, ce sera difficile pour lui de se souvenir que je suis venue dans son bar. De plus, la lumière très faiblarde est un avantage supplémentaire afin qu’aucun autre client ne puisse m’identifier clairement. Je repère rapidement la porte de secours au fond du bar ainsi que les toilettes à droite. Je remercie intérieurement le propriétaire d’être trop radin pour ne pas avoir installé de caméra à l’intérieur de son bar.

Je m’installe au comptoir, commande un shot de tequila que je bois cul sec. Je reste assise une dizaine de minutes, mémorisant les lieux, puis avant qu’un des ivrognes ne s’apprête à me tenir compagnie, je pose un billet sur le comptoir et me dirige vers les toilettes.

Aussi répugnantes que le bar, les toilettes m’indiquent qu’il est impossible de pouvoir s’échapper par une quelconque fenêtre ou porte de secours. Parfait. Je ferme la porte à clef, récupère dans mon sac la caméra camouflée dans un détecteur de fumée puis grimpe sur le lavabo afin de l’installer au plafond. Une fois posée, je vérifie qu’elle est bien connectée à mon téléphone portable. Enfin, je sors des toilettes, dégoûtée que mes vêtements aient touché ce lavabo crasseux et quitte ce bar miteux.

Je termine de préparer le terrain en choisissant le meilleur chemin possible où je pourrai interroger Chloé en toute discrétion, de préférence dans une ruelle menant à une impasse et bien entendu sans caméra de surveillance.

Quand j’ai enfin trouvé l’endroit parfait, je mémorise le chemin qu’il faut prendre et n’hésite pas à revenir au bar pour m’assurer de ne pas me tromper de route. Pour ne pas éveiller ses soupçons, je dois maintenant trouver l’endroit où je vais garer ma voiture. Il doit se situer près de la ruelle, afin qu’elle m’accompagne volontairement sans comprendre ce qui va lui arriver. Je mémorise une fois de plus l’endroit exact où je compte la garer ce soir et quand c’est chose faite, je retourne enfin à ma voiture.

Il est maintenant plus de vingt heures, il me reste moins de trois heures pour me détendre et me préparer à cette soirée qui, je pense, va être mémorable. Je me trouve un petit restaurant tranquille le long de la route et commande une viande saignante, petit clin d’œil à ce que va être cette soirée. Comme me l’a si bien appris Chloé, utiliser ses pouvoirs demande beaucoup d’énergie. Mes batteries sont complètement rechargées et je suis en train de m’occuper de mon ventre.

Je ne sais pas encore exactement ce que je compte faire à Chloé. J’espère sincèrement qu’elle va coopérer facilement, même si je pense que ça ne va pas être le cas. Je devrai donc la forcer à cracher le morceau, quitte à faire preuve de violence, jusqu’à ce que j’obtienne enfin de foutues réponses sur la mort d’Éléonore.

J’établis un paquet de scénarios dans ma tête, afin de me préparer à toute éventualité. J’essaie de trouver ce que pourrait bien me faire Chloé ce soir afin de confirmer que je suis bien la personne qu’elle recherche, mais en vain.

Je me demande également s’il vaut mieux que j’utilise mes armes plutôt que mes pouvoirs. Puis-je faire confiance à mes Éléments pour me défendre, mais aussi pour attaquer ?

Il est certain que je suis loin de les maîtriser et Chloé le sait parfaitement, ce qui pourrait jouer en sa faveur. En revanche, si j’utilise des armes telles que mes couteaux, je suis sûre que j’obtiendrai des résultats. Malgré tout, ils ne me seront d’aucune utilité si elle m’envoie des rafales de boules de feu en pleine tête. Le souvenir de ce que m’a appris Samuel me revient en mémoire. Il m’avait expliqué que mes pouvoirs réagissaient aux émotions fortes, comme la colère. Et il ne me sera pas difficile d’en éprouver ce soir, au point même de devoir la contenir jusqu’à la fin de la soirée.

Je décide finalement d’utiliser à la fois mes armes et mes pouvoirs. Si l’un ne marche pas, il ne me reste plus qu’à prier pour que l’autre soit plus efficace. Et si jamais aucun des deux ne fonctionne, eh bien je suppose que je serai la voisine de tombe d’Éléonore.

Mon repas terminé, je paie la note et sors du restaurant. Je prends une profonde respiration, savourant les sensations nouvelles que me procurent mes Éléments. Avant de me rendre au point de rendez-vous, je me fais une promesse.

Si jamais je sors vivante de toute cette histoire, je prendrai le temps nécessaire pour faire plus ample connaissance avec mes nouveaux pouvoirs.

chapitre 27

Il est vingt-deux heures quarante-cinq lorsque je me gare en face de l’hôpital. Il me reste encore une bonne dizaine de minutes avant que Chloé ne sorte du bâtiment. J’en profite pour glisser deux couteaux dans mes santiags puis mon arme dans mon dos, camouflée par mon pull. Je passe ensuite le temps à observer les gens qui entrent et sortent de l’hôpital ainsi que l’incessant ballet des ambulances.

J’aperçois enfin Chloé sortir, tournant la tête à droite puis à gauche, sûrement à ma recherche. Je prends une longue respiration puis, prête à passer à l’action, je sors de ma voiture et la hèle de loin. Elle me repère, me sourit et traverse la rue pour me rejoindre.

Après avoir mis sa ceinture de sécurité, je démarre la voiture sans mettre en route le GPS. J’ai appris par cœur le trajet menant au bar pendant que je dînais afin de ne pas l’alerter sur l’endroit spécifique où je compte me garer.

Pendant le trajet, Chloé me raconte sa journée de travail. J’apprends qu’elle est infirmière au service des urgences et qu’elle n’a pas eu une seule seconde aujourd’hui pour se reposer.

Je souris intérieurement. Les gens ont besoin d’elle, tu parles ! Je ne pense pas qu’Éléonore avait besoin qu’elle la torture pendant des heures avant de la tuer. Je me retiens de lui balancer ce genre de commentaires en pleine face, même si ça me démange. Non, je dois m’en tenir à mon plan. Je pense donc à autre chose tandis qu’elle continue de me parler.

Elle est très bavarde ce soir ; si je devais analyser son comportement, je dirais qu’elle essaie de cacher son malaise. Tant mieux, je préfère ça plutôt qu’elle soit trop sûre d’elle. Quelqu’un de stressé est beaucoup plus susceptible de commettre des erreurs.

Je souris à ses blagues, commente certaines choses, bref je lui montre que je suis ravie de m’être fait une nouvelle copine alors qu’au fond de moi je n’ai qu’une envie, non plutôt deux : lui arracher des aveux et lui mettre une raclée, pas forcément dans cet ordre-là.

Lorsque nous arrivons enfin au niveau du bar, je la vois regarder par la fenêtre. Elle ne parle plus, paraît même tendue. Elle se demande peut-être si je ne lui tends pas un piège. Cette idée me fait encore sourire intérieurement. Allez, j’arrête ces conneries, j’ai vraiment du boulot ce soir. Je ne dois rien laisser au hasard car si jamais je commets la moindre erreur, elle comprendra que je l’ai démasquée. Et je ne veux surtout pas que cela arrive. Je me gare à l’endroit exact que j’avais repéré plus tôt dans la soirée.

Elle me suit jusqu’à la porte d’entrée du bar, je la laisse passer en premier et je suis ravie de constater que le bar est tel que je l’ai laissé quelques heures plus tôt. À savoir des ivrognes de partout, le barman tout aussi éméché ainsi qu’un éclairage très tamisé. Je suis également soulagée de ne percevoir aucune autre aura surnaturelle hormis celle de Chloé. C’est parfait.

Bien que je sois parfaitement à l’aise, je perçois que ce n’est pas du tout le cas pour Chloé. Elle ne semble vraiment pas apprécier ce bar et encore moins la clientèle. Elle devait s’attendre à un bar beaucoup plus classe, en plein centre-ville, plutôt qu’un bar miteux comme celui-ci. Méfiante, elle reluque tout et tout le monde, repère la porte de secours ainsi que les toilettes. Puis son attitude change complètement lorsqu’elle se tourne vers moi, elle passe d’un dégoût évident à une joie qui éclaire son visage de garce.

Je choisis la table la moins éclairée possible et à l’écart des autres clients, afin que personne ne puisse entendre notre conversation.

Tandis qu’elle s’éloigne, je rejoins rapidement le barman et lui passe commande.

Il hoche la tête sans poser de question, trop excité à l’idée de récupérer un deuxième gros billet plus tard. Tout en attendant les boissons au comptoir, j’ouvre une application sur mon téléphone portable et heureuse qu’elle fonctionne parfaitement, je scrute l’écran.

Chloé n’utilise évidemment pas les toilettes pour soulager sa vessie, mais plutôt pour utiliser son téléphone portable. L’application ne me permet malheureusement pas de zoomer, mais je comprends qu’elle envoie des messages à quelqu’un. Celui-ci lui répond rapidement puisqu’elle regarde son écran puis elle écrit de nouveau. Au bout de quelques secondes, elle range son téléphone portable dans son sac et j’observe attentivement les deux objets qu’elle en ressort. Je sais maintenant comment cette garce compte me piéger.

Une fois sa petite manipulation terminée, elle range à nouveau les deux objets dans son sac, se refait une beauté devant le miroir et quitte les toilettes. Je range mon téléphone dans la poche de mon pantalon, récupère les deux boissons et retourne tranquillement à notre table.

Mon côté paranoïaque émet des signaux d’alarme. Fais très attention à ce que tu vas lui dire, me dit la petite voix dans ma tête.

Tu parles d’une connerie ! Hors de question pour moi de contrôler mes Éléments par la force. Même si je suis une débutante, cette idée de domination ne me plaît pas du tout.

J’ai effectivement rencontré mon Élément de Feu, mais ce que je ne lui dis pas, c’est que ça a été le cas pour les trois autres également. Bien que deux d’entre eux ne soient pas encore venus à moi, je compte bien les faire venir le plus naturellement du monde. Je vois plus ça comme une cohabitation entre eux et moi, sans aucune supériorité, mais plutôt sur un même pied d’égalité. Après tout, qui suis-je pour m’élever au-dessus de tels pouvoirs ?

Tandis que nous terminons notre premier verre, je fais semblant de ne pas remarquer les coups d’œil discrets de Chloé vers son téléphone portable.

Je retourne donc au comptoir et passe la même commande. Le barman verse une double dose à Chloé, je lui souris en guise de remerciement. Lorsque je ramène nos verres à table, Chloé termine de pianoter sur son téléphone portable et le glisse dans la poche de son pantalon.

C’est très étrange. J’ai l’impression qu’elle me cache quelque chose au sujet de son fils. Son discours ne colle pas avec son langage corporel. À peine lui ai-je parlé de lui qu’elle s’est tendue comme un arc. Pourquoi réagit-elle comme ça ? Si c’était la vérité, elle devrait être beaucoup plus paisible.

Pour seule réponse, Chloé se contente de me sourire légèrement avant de regarder dans le vide. C’est sûr, il y a vraiment un truc qui cloche. Bien que je meure d’envie de continuer cette discussion, je me retiens afin de ne pas montrer trop d’intérêt le concernant. J’ai besoin de garder Chloé le plus longtemps possible ici, du moins suffisamment longtemps pour qu’elle ait un coup dans le nez.

Nous passons ainsi deux heures à boire et à discuter de tout et de rien. Elle me pose beaucoup de questions sur ma vie privée, auxquelles je réponds avec mon meilleur jeu d’actrice. Je sens qu’elle fait la même chose à certaines de mes questions, mais peu m’importe. Ces questions-là sont complètement banales, elles me permettent juste de broder, afin qu’elle boive encore et encore.

Bien que je supporte très bien l’alcool, je commence sérieusement à en ressentir ses effets. Je constate avec bonheur que Chloé est bien plus éméchée que moi, elle rigole pour un rien, parle plus fort et devient très tactile. C’est parfait. Je comptais la faire boire encore un peu plus avant de passer à la suite de mon plan quand je la vois regarder sa montre.

Elle n’est pas aussi éméchée que je le souhaitais, ce qui risque d’être un peu plus compliqué pour moi. Tant pis, je me vois mal lui enfourner un tuyau dans la gorge pour la saouler complètement.

Tandis qu’elle se dirige aux toilettes, j’ouvre une dernière fois l’application sur mon téléphone portable. Chloé utilise bien les toilettes cette fois-ci, se lave ensuite les mains puis sort de son sac un objet que j’avais déjà repéré plus tôt. Elle le glisse dans la poche droite de sa veste. Elle se regarde quelques secondes dans le miroir, hoche la tête et sort de la pièce. Je range mon téléphone dans mon sac, règle rapidement la note au comptoir et donne en même temps le deuxième billet au barman, comme promis.

Chloé, souriante, m’attend devant la porte d’entrée et je la rejoins, sans montrer le moindre signe d’excitation ni de tension. Car oui, le moment que j’attendais impatiemment depuis que j’ai découvert qu’Éléonore avait été tuée est enfin arrivé.

Mais en observant l’attitude de Chloé, je constate qu’un autre enjeu est en cours de son côté. Il ne me reste plus qu’à espérer que mes pouvoirs et mes réflexes seront meilleurs que les siens.

chapitre 28

Nous empruntons le chemin que j’avais planifié plus tôt dans la soirée. Bien que Chloé ait du mal à marcher droit, je reste extrêmement vigilante au moindre de ses gestes car je m’attends à ce qu’elle s’attaque à moi à tout moment. Depuis que nous sommes sorties du bar, aucune de nous n’a parlé. Le calme avant la tempête est l’expression parfaite pour décrire cet instant précis.

Maintenant que je touche presque au but, j’ai beaucoup de mal à garder le masque que je porte depuis le moment où j’ai compris qui elle était vraiment. La haine que j’éprouve pour elle commence à remonter en moi, comme si je l’avais enfermée au plus profond de moi le temps que je parvienne à la capturer dans mon piège.

Nous continuons le chemin sans un mot lorsque Chloé trébuche. Je me penche pour la rattraper et c’est à partir de ce moment-là que tout s’enchaîne.

En se relevant, je la vois sortir de sa poche l’objet qu’elle s’apprête à utiliser sur moi. Je saisis alors d’une main son poignet, le retourne tout en pivotant pour me retrouver derrière elle. La pression que j’exerce sur ses articulations grâce à cette clé de bras l’oblige ainsi à lâcher sa putain de seringue.

Une fois hors de ce premier danger, je frappe d’un coup sec avec mon pied l’articulation de sa jambe, ce qui la fait chuter puis je la pousse violemment par terre. Elle tombe tête la première sur l’asphalte, sans avoir rien pu faire pour se protéger.

Je profite des quelques secondes de répit que j’ai avant qu’elle ne se relève pour récupérer dans son sac le deuxième objet qu’elle a laissé dedans. Je le prends en main et après avoir lu l’inscription sur la fiole, je le jette contre le mur le plus proche, le brisant ainsi en mille morceaux. J’écrase également la seringue avec son aiguille qu’elle a tenté de m’enfoncer dans le cou afin qu’elle ne puisse pas s’en servir.

La fureur que j’éprouve déclenche instantanément mon Élément de Feu. J’arrive difficilement à garder mon pouvoir entre mes mains que je sens chauffer de plus en plus. Non, tu ne peux pas la tuer, tu dois obtenir des informations, me dit la voix dans ma tête.

Chloé se relève lentement et tente de m’avoir par surprise en m’envoyant une rafale de boules de feu. Je ne recule pas devant cet assaut, mais, cette fois-ci, je ne les lui renvoie pas en pleine face. Non, au lieu de ça, mes mains les absorbent littéralement les unes après les autres. Quand l’une d’elles arrive près de moi, mes mains la font disparaître instantanément.

Chloé ne s’attendait visiblement pas à ça, étant donné la surprise que je lis dans son regard, ce qui ne l’empêche pas de m’envoyer une nouvelle salve de boules de feu, nettement plus nombreuses et beaucoup plus rapides. Je continue de les absorber sans le moindre problème tout en marchant tranquillement vers elle.

Plus je m’approche de Chloé et plus elle recule, comprenant qu’elle n’arrivera pas à m’avoir. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à faire pleuvoir des boules de feu dans ma direction.

Tout en continuant de reculer, elle m’envoie maintenant de minuscules boules de feu, de la taille d’une bille, toujours plus rapides que les précédentes. Je sens que je vais avoir beaucoup plus de mal à toutes les absorber avant qu’elles ne m’atteignent, étant donné leur taille.

Je m’arrête donc de marcher afin de me concentrer totalement sur ces putains de micros boules de feu. Le rythme est infernal et je sens que je ne vais pas tarder à capituler. Si seulement un autre de mes pouvoirs pouvait m’aider ! me dis-je intérieurement.

C’est au moment où je pensais rendre les armes qu’un événement nouveau se produit. L’air autour de moi vibre de manière particulière, comme s’il devenait palpable et que je pouvais l’attraper entre mes mains. Au lieu de garder les paumes de mes mains face à Chloé, comme un agent de la circulation vous signifiant de vous arrêter, j’effectue des mouvements balayant l’air devant moi.

Les boules de feu ne sont plus absorbées, mais renvoyées à droite et à gauche de moi selon mes mouvements et s’échouent soit par terre, soit contre un mur. Si je n’étais pas aussi concentrée, je dirais que je suis en train de vivre un sacré match de ping-pong, sauf que je n’ai pas de raquette et qu’au lieu de gentilles petites balles, j’ai droit à des saloperies de boules de feu.

Rassurée de pouvoir continuer ce combat acharné, je me remets à marcher en direction de Chloé. Tel un prédateur ayant réussi à coincer sa proie, un sourire carnassier éclaire mon visage lorsqu’elle réalise enfin que cette ruelle est en réalité un cul-de-sac. Paniquée, elle cherche en vain une issue lui permettant de prendre la fuite. Malheureusement pour elle, j’ai bien préparé ce moment et à moins qu’elle sache escalader un mur de trois mètres de haut, elle n’aura pas d’autre choix que de s’avouer vaincue.

Je dois bien admettre qu’elle est tenace car, dos au mur, elle continue le combat. Elle tente même de me frapper au visage quand je me retrouve juste en face d’elle. J’effectue un léger mouvement avec ma main qui envoie la sienne droit vers le mur derrière elle. D’après le cri de douleur et le bruit que fait sa main en percutant le mur, je dirais qu’elle s’est vraisemblablement cassé quelque chose.

Je la laisse hurler comme une fillette, me délectant de sa douleur. Mes yeux se sont sûrement transformés étant donné la peur que je perçois dans son regard.

Le visage saignant suite à sa chute, je la sens enfin prendre conscience de sa défaite.

Bordel de merde. C’est donc ça qui s’est passé la nuit où j’ai rêvé d’Éléonore.

chapitre 29

Fuir au plus vite cette foutue ville, voilà à quoi je pense en cet instant. Ils sont en chemin pour me mettre la main dessus. Je ne sais pas pour quelle raison et je n’ai aucune envie de le savoir. Je ne sais pas non plus combien ils sont, mais d’après Chloé, ils sont très puissants et prêts aux pires horreurs pour arriver à leurs fins. Je dois fuir et tout de suite.

Je me mets alors à reculer afin que le piège que j’ai tendu à Chloé ne se retourne pas contre moi. Je ne lui tourne pas le dos, par crainte qu’elle ne s’attaque de nouveau à moi.

Chloé me regarde, ahurie. Comme si elle pensait vraiment que j’allais me laisser faire afin de sauver son fils ! Bien qu’il n’ait rien à voir dans toute cette histoire, il est hors de question que je m’offre en échange de sa libération. Non, je ne suis pas une sainte et je ne l’ai jamais été, même si cela ne m’empêche pas d’être vraiment désolée pour lui.

Comprenant que je n’allais rien faire pour sauver son fils, Chloé pousse un cri de rage et se rue sur moi. Pour m’empêcher de fuir plus rapidement, elle me lance une vingtaine de boules de feu les unes à la suite des autres, comme si ses mains étaient devenues des putains de mitraillettes. Obligée de m’arrêter, je focalise toute mon attention pour éviter de me prendre l’une d’elles.

J’arrive finalement à toutes les neutraliser quand Chloé se jette sur moi, nous faisant tomber toutes les deux par terre. Mais au moment de la chute, le poids de son corps sur moi m’empêche de mieux me réceptionner et mon crâne percute violemment l’asphalte.

Les claques que me donnent Chloé me réveillent brutalement. Les joues en feu, je tente de me redresser et me retrouve nez à nez avec ma propre arme. Je lève les yeux et constate que cette garce semble ravie que je sois de retour parmi les vivants.

Ma tête me fait un mal de chien et à peine ai-je terminé ma phrase que je vomis droit devant moi, faisant reculer Chloé instinctivement.

La pointe de mon arme braquée maintenant sur mon pied droit, je tente de réfléchir à un moyen de me sortir de là. Mais la douleur à mon crâne m’en empêche. Bien que je sois assise, j’ai le tournis et une furieuse envie de vomir se fait encore sentir. Si je fais le moindre mouvement, Chloé n’hésitera pas à tirer.

Comme elle l’a si bien dit, elle doit me garder vivante, mais ils n’ont rien spécifié concernant l’état dans lequel je dois être. Et je ne pense pas qu’un pied en moins les gênera plus que ça. Pour ma part, l’idée de le perdre ne m’emballe pas vraiment.

Je reste donc immobile, cherchant une solution pour m’échapper le plus vite possible d’ici. L’arme toujours braquée sur mon pied, Chloé sort de sa poche son téléphone portable, dans l’espoir, je suppose, d’avoir des nouvelles de ces enfoirés. Le fait qu’elle soit tendue et énervée me laisse à penser qu’ils ne sont toujours pas dans le coin. Au moins une bonne nouvelle pour moi.

Si je veux sortir libre de cette ruelle, c’est maintenant ou jamais. Une idée me vient soudainement à l’esprit.

Ah, je sens que j’ai tapé là où ça fait mal. Chloé regarde à nouveau son téléphone portable et semble encore plus anxieuse.

Chloé, hors d’elle, se retient au dernier moment de me tirer dessus. Elle me regarde et un sourire vicieux illumine son visage de garce.

Ma quoi ? Je la regarde, incrédule, n’en croyant pas mes oreilles. Bordel de merde, qu’est-ce qu’elle vient de dire ?

Sous le choc après cette révélation, aucun mot n’arrive à sortir de ma bouche. Oh non, ce n’est pas possible ! Éléonore était ma grand-mère ! J’utilise le passé puisqu’elle a été assassinée et la responsable se trouve juste en face de moi, prête à me donner aux enfoirés qui ont commandité son meurtre !

La gorge serrée, je retiens les larmes qui me montent aux yeux. Chloé me regarde tout sourire, se réjouissant de ma souffrance.

Je ferme les yeux afin de retenir le hurlement de rage et de douleur qui gronde dans ma gorge. Et quand je les ouvre à nouveau, un phénomène inexplicable se produit. Mes Éléments ont pris possession de mon corps.

Je suis toujours bien là, mais je ne peux rien contrôler. J’assiste à la scène qui se déroule sous mes yeux comme une simple spectatrice alors que mes Éléments jouent le rôle principal.

Tandis que mon corps bouillonne d’un pouvoir incontrôlable, mes yeux se braquent sur la main de Chloé tenant l’arme. J’observe sa main se lever à la verticale et après un craquement ignoble, elle se plie jusqu’à ce que le dos de sa main se retrouve plaquée à son avant-bras. Chloé hurle de douleur et lâche instinctivement mon pistolet.

Toujours sous l’emprise de mes Éléments, je me relève et continue de fixer Chloé. Celle-ci arrête brusquement de hurler, non pas parce qu’elle ne souffre plus, mais plutôt parce qu’elle n’arrive plus à ouvrir la bouche. Les yeux exorbités par la douleur, elle me regarde, affolée.

Son corps s’élève ensuite à environ un mètre de hauteur et des flammes apparaissent à la pointe de ses pieds. J’observe les flammes grimper jusqu’à ses chevilles. Bien qu’elle ne puisse pas parler, je comprends à son regard horrifié qu’elle ne peut bouger aucun de ses membres. Oh mon Dieu ! Quelques larmes réussissent à couler le long de ses joues.

Penchant ma tête de côté, mes Éléments savourent pleinement le spectacle. Les flammes atteignent maintenant ses mains et le haut de ses jambes. Une odeur nauséabonde de chair calcinée arrive jusqu’à moi, toujours coincée dans mon propre corps.

Totalement impuissante face à la scène monstrueuse qui se joue devant moi, les yeux de Chloé roulent dans leurs orbites, juste avant qu’ils ne se ferment. Je ne sais pas à quel moment précis elle rend son dernier souffle, mais une chose est sûre, je n’oublierai jamais son regard avant qu’elle ne ferme les yeux pour la dernière fois.

Ce n’est que lorsque son corps est complètement brûlé et qu’il tombe par terre comme une poupée de chiffon que mes Éléments daignent me rendre la pleine maîtrise de mon corps.

La disparition brutale de ce pouvoir incontrôlable et le choc que je viens de vivre font trembler mes jambes et je me retrouve à genoux par terre. Tremblant de tout mon corps, je lève enfin les yeux vers ce qui reste du corps de Chloé.

chapitre 30

Je ne sais pas si c’est à cause de ma commotion cérébrale, de la vision d’horreur que j’ai en face de moi, ou même des deux combinés, mais quoiqu’il en soit, je vomis à nouveau. Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ?

En pleurs, je regarde le cadavre calciné de Chloé jeté par terre comme si ce n’était qu’un vulgaire déchet. Comment ai-je pu commettre cette horreur ? Comment mes Éléments ont-ils pu prendre possession de mon corps sans que je ne puisse rien y faire ?

J’ai essayé de toutes mes forces de reprendre le contrôle, mais je me heurtais chaque fois à un mur. Et, comme si ce n’était pas suffisant de se retrouver prisonnière de son propre corps, je ressentais également les émotions de mes Éléments. Une rage indescriptible, un furieux besoin de me protéger, une folie meurtrière ainsi qu’une jouissance extrême lorsque Chloé agonisait. Voilà tout ce que j’ai ressenti, tapie au fond de mon corps.

Mes Éléments ont beau avoir pris les rênes, je reste malgré tout la seule personne au bout de ses lanières responsable de cet effroyable meurtre.

J’ai senti que quelque chose se passait en moi lorsque Chloé a craché ses dernières paroles, mais jamais je n’aurais pu imaginer ce scénario possible.

Bien évidemment, je haïssais Chloé, j’aurais adoré la frapper encore plus afin de libérer un peu de ma douleur, mais pas jusqu’à la torturer et encore moins la tuer. Je ne pensais pas être une meurtrière, et c’est pourtant bel et bien le cas. Impossible de le réfuter en observant les restes encore fumants de Chloé en face de moi.

Comme si le ciel m’avait entendu, de grosses gouttes d’eau se mettent à tomber jusqu’à ce qu’elles se transforment en une forte pluie, éteignant ainsi les dernières braises sur le corps de Chloé. Toujours à genoux par terre, la pluie ruisselle sur moi et se mélange à mes larmes sans que j’y prête la moindre attention.

Un mouvement sur ma droite me fait brusquement sortir de ma torpeur. Je tourne alors la tête dans cette direction et découvre avec stupéfaction la silhouette du fils de Chloé. Non, il ne doit pas être là, il ne doit pas assister à ça !

J’allais me lever pour tenter de le chasser quand je constate avec horreur qu’il ne montre toujours aucune émotion, même en découvrant le cadavre de sa mère. Il s’avance lentement vers elle puis s’arrête à quelques pas de son corps. Le fils de Chloé ne me regarde pas, son regard est braqué sur le cadavre de sa mère. J’observe douloureusement son corps, quand celui-ci commence à émettre des vibrations. Mais qu’est-ce qui se passe ?

Quelques secondes plus tard, je découvre avec stupeur une silhouette s’élever au-dessus du cadavre et après un instant, j’arrive enfin à distinguer l’apparence de cette silhouette. Il s’agit de Chloé !

Pas de son corps calciné, mais de l’apparence qu’elle avait avant sa mort. Tout comme son fils, je ne distingue sa silhouette qu’en différentes nuances de gris. Elle s’approche de lui et avant qu’ils ne disparaissent, ils me jettent tous les deux un regard sans la moindre émotion. Pas de colère ni de haine, juste un regard vide.

Oh, mon Dieu, je comprends enfin ce que cela signifie. Des fantômes, voilà ce qu’ils sont. Cette révélation me heurte de plein fouet et des larmes coulent à nouveau le long de mes joues.

À cet instant précis, deux sentiments se bousculent en moi. Le premier est la haine indescriptible que j’éprouve au plus profond de moi pour ces enfoirés et le deuxième sentiment concerne la pitié que je ressens pour Chloé. La petite voix dans ma tête me dit qu’elle est même soulagée que Chloé ne soit plus en vie pour découvrir la vérité.

Comment réagirait une mère qui a commis tant d’horreurs pour sauver son enfant alors qu’il est déjà mort ? Ces enfoirés ont bien enlevé son fils en pleine nuit, comme le prouve le pyjama que j’ai pu apercevoir sur lui, mais ils n’avaient pas l’intention de le lui rendre, puisqu’ils ne l’ont pas gardé en vie. Je ne sais pas à quel moment ils l’ont tué, mais une chose est sûre, ils sont encore plus monstrueux que je ne le pensais.

Une peur indicible fait trembler tous les membres de mon corps et la simple idée qu’ils puissent me trouver ici me donne la force de me lever. À peine debout, je comprends que ma commotion cérébrale va m’empêcher d’être aussi rapide que je le souhaite. Bien que ma tête me fasse mal et que j’aie toujours envie de vomir, je m’oblige à avancer.

Avant de quitter cette ruelle, je récupère par terre mon arme et regarde pour la dernière fois le corps de Chloé. Je dois malheureusement laisser son corps ici, je n’ai pas le temps de le faire disparaître. En revanche, je suis reconnaissante que la pluie soit là pour effacer les traces de mon passage.

Le chemin pour rejoindre ma voiture me paraît interminable. Affaiblie, je dois à certains moments me tenir aux murs pour ne pas tomber. Rassurée de n’avoir pas rencontré ces enfoirés sur ma route, je m’engouffre dans ma voiture et démarre rapidement.

Je roule les feux éteints le temps que je quitte ces petites rues et les allume quand je me retrouve enfin sur une route principale. Je comptais fuir sur le champ cette foutue ville quand je réalise que je suis obligée de retourner chez moi. Je ne peux pas partir sans avoir fait le ménage. Trop d’éléments personnels sont là-bas. Je sais très bien que je prends des risques en m’y rendant, mais c’est également trop dangereux que je laisse toutes ces informations à la vue de n’importe qui.

Je sens que mon cerveau est vraiment mal en point car, même en étant assise, j’ai l’impression que je vais m’écrouler. Mes oreilles bourdonnent, mes paupières se font lourdes et pour ne pas m’endormir, j’ouvre complètement les fenêtres. L’air frais m’aide un tant soit peu à rester éveillée. Bien que je ne sois pas croyante, je prie pour ne pas avoir un accident de voiture.

Constatant que je n’arrive pas à me rappeler le chemin que je dois prendre pour retourner chez moi, je n’ai pas d’autre choix que de mettre en route mon GPS. Une fois arrivée dans ma rue, j’inspecte les alentours avant de me garer et de sortir de ma voiture. La rue est déserte, rien de plus normal étant donné l’heure tardive. Je quitte donc ma voiture, mon arme à la main, au cas où ces enfoirés seraient dans le coin.

J’essaie d’ouvrir la porte d’entrée, sans succès. Il me faut quelques secondes pour me rappeler que Samuel l’a fracassée et qu’il est donc impossible de passer par là, puisqu’il l’a coincée avec un meuble.

Je contourne ainsi la maison, à l’affût du moindre mouvement suspect puis ouvre enfin la porte de derrière. Dans le noir, je fais lentement le tour de toutes les pièces pour m’assurer qu’il n’y a personne chez moi.

Arrivée à la dernière pièce, je sursaute lorsque je sens mon téléphone portable vibrer dans ma poche.

chapitre 31

Mon téléphone en main, je regarde l’écran et constate que le numéro est masqué. Hors de question que je décroche. J’allais le remettre dans ma poche quand je découvre que cette même personne a essayé plusieurs fois de me joindre.

Je me dirige directement dans ma chambre, ouvre ma valise puis jette toutes mes affaires dedans. Je l’emmène ensuite dans la cuisine et dépose à l’intérieur mon nouvel ordinateur portable ainsi que son chargeur.

Je sors des sacs de courses encore posés sur le plan de travail, une éponge, un produit de nettoyage ainsi qu’une petite bassine. Je pose celle-ci dans l’évier et la remplis d’eau froide.

De retour dans ma chambre avec ces trois objets, j’asperge à l’aide du produit de nettoyage toute la partie du mur où j’ai passé tant de temps à enquêter sur le meurtre d’Éléonore.

Alors que je mouille l’éponge dans la bassine, je constate que le mur et moi versons tous les deux des larmes. La gorge serrée, j’observe toutes mes annotations et mes nombreux questionnements couler le long du mur. Tout en frottant le plus vigoureusement possible, les dernières paroles de Chloé me reviennent en mémoire.

Éléonore était ma grand-mère et elle a murmuré mon prénom avant de rendre son dernier souffle. Ma vue se brouille tandis que je termine d’effacer les dernières traces de mon enquête.

Avant de quitter pour de bon cette maison, je fais un tour complet des lieux afin de ne rien oublier. Je laisse tout ce qui est inutile comme les bouteilles d’alcool, la nourriture ou encore les produits d’hygiène.

Mon téléphone portable sonne à nouveau et comme tout à l’heure, l’écran m’indique que c’est un numéro masqué. Bordel, il ne va jamais me lâcher ?

Fermant les yeux, je frotte mon front douloureux. La douleur me vrille le crâne et je sens que je ne vais pas tarder à m’évanouir. Non bordel, je ne peux pas me permettre ce luxe. Je dois récupérer ma valise et retourner à ma voiture pour fuir au plus vite cette ville.

Mais la douleur est de plus en plus insupportable. Je laisse tomber mon téléphone portable par terre et me retiens désespérément au mur du salon pour ne pas tomber.

J’arrive à peine à ouvrir les yeux lorsqu’un bruit assourdissant retentit en face de moi. La porte d’entrée vole de nouveau en éclats et le meuble qui la retenait se retrouve projeté vers le canapé, comme s’il ne pesait pas plus lourd qu’une plume.

Tenant à peine debout, je tente de fuir malgré tout par la porte de derrière quand celle-ci est également arrachée de ses gonds. Dans l’incapacité totale de me défendre, je ne peux qu’observer avec horreur l’arrivée de plusieurs personnes.

J’entends de loin quelqu’un m’appeler par mon prénom, et je réalise que cela provient de mon téléphone portable. Toujours au bout du fil, Francesco crie encore mon prénom, comprenant qu’il se passe quelque chose d’anormal.

Mais je ne peux pas lui répondre, je ne peux même pas bouger tellement la douleur est insoutenable.

Alors que je glisse par terre, dos au mur, l’un d’entre eux s’approche de moi et son rire, particulièrement odieux, est la dernière chose que j’entends avant de perdre connaissance.

Table des matiEres

chapitre 1 6

chapitre 2 14

chapitre 3 21

chapitre 4 29

chapitre 5 34

chapitre 6 41

chapitre 7 54

chapitre 8 62

chapitre 9 72

chapitre 10 83

chapitre 11 94

chapitre 12 99

chapitre 13 113

chapitre 14 121

chapitre 15 130

chapitre 16 140

chapitre 17 147

chapitre 18 158

chapitre 19 167

chapitre 20 173

chapitre 21 183

chapitre 22 188

chapitre 23 193

chapitre 24 203

chapitre 25 211

chapitre 26 220

chapitre 27 225

chapitre 28 233

chapitre 29 239

chapitre 30 245

chapitre 31 250

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