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L'Echo des Âmes
L'Echo des Âmes
Author: Evelyne Casanova

prologue

L’Écho des âmes

TOME 1

Acceptation

Evelyne Casanova

PROLOGUE

prologue

Une légère brise exhalait son souffle chaud sur la maison en contrebas de la colline. C’était le premier jour de l’automne, et pourtant, le soleil ne semblait pas décidé à céder sa place aux nuages. Ally, Peter, et leur petite sœur, Mégane, couraient vers la maison familiale en riant. Loin des soucis de leurs parents, ils mordaient la vie à belles dents.

Leur mère venait de les appeler pour souper, et c’est l’estomac creux de tous leurs jeux en plein air, qu’ils s’étaient élancés vers elle.

Ils arrivèrent tous les trois en même temps devant leur mère. Elle leur souriait aussi, de ce sourire bienveillant qui vous réchauffe l’âme, de ce sourire dont seule une maman a le secret. Les enfants se précipitèrent à table, mais déjà elle leur disait de ne pas oublier de se laver les mains. Leur père fit son entrée à son tour, embrassant son épouse tendrement. Il rejoignit ses enfants pour se laver les mains. Lorsqu’ils furent tous à table, le père remercia la nature pour ce qu’elle leur accordait chaque jour. Et alors qu’ils s’apprêtaient à manger, un grand bruit fracassant se fit entendre dehors.

Intrigué, le père sortit. Et alors que la porte se refermait sur lui, la mère ne put réprimer un frisson. Les minutes s’égrenèrent telles des heures, puis la porte se rouvrit brusquement dans un bruit assourdissant, laissant apparaître son mari complètement terrorisé. Derrière lui, elle aperçut des ombres encapuchonnées qui fonçaient droit sur la maison.

Elle n’eut pas le temps de crier, elle l’aurait cru pourtant, ni le temps de dire à ses enfants de fuir, car à peine s’était-elle tournée vers eux, qu’ils avaient tous disparu sous un épais brouillard noir qui s’évanouit aussitôt, laissant un rictus grotesque derrière lui.

CHAPITRE 1

Alina souffla sur une mèche de ses cheveux qui lui tombait devant le nez. Penchée sur sa toile, elle apportait les dernières touches à son aquarelle, assise à son bureau. En équilibre sur le bord de la chaise, le genou sur le meuble, elle écoutait sa musique préférée dans le casque branché à son IPhone. Ses longs cheveux châtain clair s’agitaient au rythme de la musique. Elle souriait. Elle mit son œuvre à sécher, et fit quelques pas de danse pour fêter ça.

Quelqu’un tapa à la porte. Alina dansait toujours. On tapa plus fort, et comme sa chanson se terminait, elle entendit, et alla ouvrir.

— Ma chérie, on dîne dans dix minutes, dit une femme d’une quarantaine d’années en passant le buste par la porte.

— Oui, maman, je descends, dit Alina en souriant.

Alina venait d’avoir dix-sept ans une semaine auparavant, et son passage en Terminale lui présageait des vacances d’été magnifiques.

Le mois de juin terminait sa litanie lascive vers le mois de juillet, et la chaleur battait son plein.

Alina adorait ces belles soirées d’été, où l’air frais apaisait la peau chauffée par le soleil toute la journée. C’est pourquoi elle aimait tant ses balades en forêt avec ses cousines.

Alina habitait un petit lotissement de banlieue, avec ses petites rues tranquilles aux maisons coquettes bordées de gazon, avec piscine parfois, pour les plus belles.

Sa mère avait deux sœurs qui habitaient le même quartier. Alina avait grandi avec ses cousins et cousines, elle qui était fille unique.

Elle descendit au séjour pour prendre le dîner avec ses parents. Une odeur délicieuse lui emplit les narines. Jenna, sa mère, était une excellente cuisinière, au grand dam d’Alina, qui, comme toutes les filles de son âge, tentait de conserver sa ligne. Son père, grand amateur de bons petits plats, était aux anges. Malgré son emploi du temps chargé, sa mère trouvait souvent le temps de préparer à sa famille de délicieux repas, et Alina admirait beaucoup sa mère pour ça.

— Alors chérie, tu vois Carole et Debby ce soir ?

— Oui, on va aller en forêt pour respirer un peu.

— À quelle heure les rejoins tu ?

— Je dois être chez Debby à 19h30.

— Ce qui ne te laisse pas beaucoup de temps pour dîner...

— Bien assez ! Je suis déjà prête, je n’ai plus qu’à manger. Tiens, sers-moi s’il te plaît, maman.

— Tu ne t’aventures pas trop loin au moins ? demanda Paul, son père.

— Mais non, papa, ne t’inquiète pas. Tu sais bien qu’on ne va pas plus loin que la clairière, dit Alina en mangeant.

— Ne t’inquiète pas, Paul, elles sont grandes, et puis elles sont trois, souligna Jenna.

— Je sais ...

Alina souriait. Son père, comme tous les pères du monde, avait du mal à la voir grandir.

Elle termina son repas par un fruit qu’elle attrapa dans la corbeille, avant de souhaiter une bonne soirée à ses parents, de prendre son gilet, et de sortir.

Dans la rue, l’air était tiède. À cette époque les journées s’étiraient facilement jusqu’à 22h, laissant largement le temps à Alina et ses cousines de profiter de leur balade.

Alina aperçut la maison de sa cousine au coin de la rue. Elle termina sa pomme, et jeta le trognon dans un fourré. Elle s’engagea dans l’allée et alla frapper à la porte. Debby lui ouvrit, et la fit entrer.

Debby était une jeune fille de dix-huit ans, brune, grande et musclée, qui adorait le sport sous toutes ses formes. Carole était installée sur le canapé, occupée à discuter avec sa tante et son cousin Alexandre, frère aîné de Debby, qui se leva à son tour pour venir lui faire une bise.

Après quelques échanges de politesses, Debby les poussa vers la sortie. Elles riaient. Les rues offraient un spectacle paisible, et seul le voisin de Debby était dehors à cette heure, à arroser sa pelouse. Debby lui fit un signe de la main en souriant.

Carole et Alina trouvèrent le neveu des voisins, arrivé pour les vacances, tout à fait à leur goût. Elles rirent toutes les trois en plaisantant sur lui.

Carole avait le même âge qu’Alina, à quelques semaines près. C’était une jeune fille très douce, mais qui savait ce qu’elle voulait.

Elles se dirigeaient d’un bon pas vers l’orée de la forêt en parlant secrets et mode. Alina observait la course du soleil vers le couchant jusqu’à s’en brûler les yeux. Elle repensait au voisin de Debby. Très mignon, mais sûrement très pris aussi, pensa-t-elle. Cette pensée ridicule la fit sourire.

La forêt apparut soudain devant elles. Quelques rayons de soleil subsistaient encore à travers les arbres, laissant le devant de la scène à quelques fleurs sauvages colorées. Debby et Carole papotaient sans cesser d’avancer.

Alina s’arrêta quelques secondes, comme suspendue dans le temps. Elle pensait à l’aquarelle. Il fallait absolument qu’elle revienne avec son chevalet, et ce, dès demain. Elle se remit en route, trottant quelque peu pour rattraper ses cousines.

Ce qui plaisait le plus à Alina dans cette forêt, c’était son côté sauvage. Aucun chemin, sentier ou route, ne se dessinait sur le sol. Seul un tapis épais et régulier d’herbe verte recouvrait la terre, avec, par-ci par-là, quelques pâquerettes. Au loin, le chant d’un coucou résonnait faiblement.

Les trois jeunes filles marchaient sans parler à présent, s’imprégnant des sons, des odeurs, et des images qui s’offraient à elles. Carole, la première, rompit le silence pour discuter études universitaires. Debby voulait être psychiatre, tandis que Carole préférait devenir avocate. Alina, elle, ne se sentait pas très concernée, mais se moqua de Carole en lui faisant remarquer qu’elle serait une très bonne avocate étant donné qu’elle était très bavarde. Toutes trois se mirent à rire aux éclats. Cette douce tonalité résonnait jusque dans le cœur des arbres.

Soudain, du coin de l’œil, Alina crut voir un reflet. Elle tourna la tête tout en souriant. Rien. Elle avait dû rêver. Elles continuèrent leur chemin. Le soleil avait presque totalement disparu, et le petit air qui jouait dans les branches, commençait à se faire froid. Alina enfila son gilet.

Elle suivait ses cousines depuis plus de dix minutes en silence, lorsqu’elle crut à nouveau voir briller quelque chose dans un buisson non loin. Carole et Debby discutaient gaiement, assises sur un tronc d’arbre à une dizaine de mètres d’Alina.

Elle décida d’aller jeter un coup d’œil au buisson en question. Aussitôt, elle tourna les talons, et se dirigea lentement vers ce dernier. Avec le faux jour, la lumière déclinant inexorablement, Alina avait beaucoup de mal à voir quoi que ce soit. Elle faisait à présent face au buisson.

Rien.

Elle entreprit d’en faire le tour. Mais à peine eut-elle entamé sa ronde, que soudain, le sol se déroba sous ses pieds. Elle hurla, sous le coup de la surprise, et le son de sa voix se perdit dans une chute qui lui parut sans fin. Puis, elle eut juste le temps d’entrapercevoir une vive lueur au loin, avant de perdre connaissance.

***

Alina reprit lentement ses esprits. La lumière du jour lui brûla les yeux. Elle ne pensait pas avoir perdu connaissance si longtemps, et pourtant, il faisait largement jour. Elle se redressa lentement. Ce qu’elle vit lorsque ses yeux se furent habitués à la clarté la laissa bouche bée.

Elle gisait dans l’herbe, à quelques mètres d’un immense lac sur lequel se reflétait le soleil. Mais où était-elle ? Que s’était-il passé ? Elle était tombée dans une espèce de tunnel, et elle se retrouvait au bord d’un lac ?

Sa tête lui faisait un mal de chien. Elle observa les alentours. Elle semblait se trouver dans une clairière, près d’un lac, et aux abords d’une forêt de chênes et de hêtres. Il n’y avait rien d’autre en vue.

Elle se releva. Sa tête lui tournait un peu. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit. Elle se mit en marche, au hasard, espérant trouver quelqu’un.

Au bout de quelques minutes de marche, au détour de ce petit sentier qu’elle suivait, elle aperçut au loin, un ponton de bois sur les bords du lac. Elle sourit, lorsqu’elle se rendit compte qu’il y avait du mouvement dans l’eau. Elle se cacha derrière un arbre, et scruta le lac. Sa surface ondulait lentement, comme si quelqu’un nageait.

Elle attendit, angoissée, mais curieuse de savoir de qui il s’agissait. Une silhouette nagea jusqu’au bord du ponton, puis s’y hissa avec vigueur. Un jeune homme sortit du lac. Alina ne le distinguait pas très bien, aussi, elle avança discrètement, se cachant derrière les arbres, et se tenant malgré tout à bonne distance pour ne pas être vue. Il ne semblait pas être beaucoup plus âgé qu’elle. D’allure très sportive, sa peau hâlée ruisselait des eaux du lac.

Elle fut surprise, lorsque d’un coup, il tourna la tête dans sa direction. Elle se réfugia derrière l’arbre et retint son souffle. Elle ferma alors les yeux. Mais où était-elle ? Pouvait-elle faire confiance à cet inconnu ? Elle ne savait plus que faire. Elle risqua un regard vers l’inconnu. Tout allait bien, il ne regardait plus dans sa direction, et commençait à se rhabiller. Ses cheveux bruns trempés lui tombaient devant les yeux, pendant que, penché en avant, il remettait son pantalon.

Ses vêtements étaient étranges, ils avaient une coupe inhabituelle. Elle ne se rappelait pas en avoir déjà vu de semblables. Elle décida de le suivre discrètement, et d’aviser s’il la rapprochait de la civilisation.

CHAPITRE 2

Je naquis ici, dans cette rue, par une nuit de printemps. Ma mère n’avait pas mon âge lorsqu’elle accoucha au milieu des cartons, dans de vieilles couvertures mangées par les mites. Je m’appelle Faith, et j’ai dix-huit ans aujourd’hui.

C’est aussi dans cette rue que ma mère mourut, dans l’anonymat d’un froid matin d’hiver il y a huit ans. J’avais dix ans alors, mais je revois encore la dernière lueur de vie s’éteindre dans son regard, alors que je la serrais dans mes bras une dernière fois.

Les ancêtres de maman prédirent une guerre civile. Le royaume déclinait en ces temps-là. Et une guerre éclata finalement, mais pas de celles auxquelles les peuples s’attendaient.

Ce fut au début du cycle des planètes rouges que tout commença. Les conditions climatiques amorcèrent les premiers grands changements, puis vinrent les grandes batailles, et enfin, arriva la mutation de certaines espèces, forcée par la disparition de certaines autres. Cela entraîna des modifications dans l’ordre de la chaîne alimentaire.

C’est à ce moment que l’Homme cessa définitivement d’être l’espèce dominante.

Mon monde n’était plus celui que mes grands-parents connaissaient. Et d’ailleurs, ils n’étaient plus là pour le dire. Dans mon monde, les enfants devenaient adultes à l’âge de quatorze ans, nouvel âge de la majorité ; les parents ne vivant jamais très vieux, les anciens en décidèrent ainsi, afin que chaque enfant puisse être autonome, une fois ses parents morts, sans représenter une charge supplémentaire pour une autre famille.

Bien sûr, c’était bien trop tôt pour être adulte, mais ça, ça n’intéressait personne. Ou du moins, personne dans cette partie du Royaume. Comme 80 % des enfants de ce comté, je grandissais dans une rue où les maisons furent vite remplacées par des cartons géants, après les batailles de peuples, derrière de grands lambeaux de murs de brique, vestiges d’une vie révolue.

Avec ma mère nous étions heureuses, à notre façon. Je ne connaissais pas mon père, et ne savais pas grand-chose sur lui. La seule chose que me confia ma mère concernait son courage et ses grands yeux verts, identiques aux miens.

Ce soir-là, mon terrain de chasse se situait assez loin de chez moi, à la limite du Comté, près du bois sur les terres du Prince. Nous étions très peu à chasser les ombres, car notre pouvoir se faisait rare. Ma mère me disait que je tenais ça de mon père.

La chasse était un moment intense de concentration et d’énergie, et généralement j’y allais seule. Mais pas ce soir. Ce soir, Matt se joignit à moi. Je le connaissais depuis déjà dix ans, on avait grandi ensemble, lui dont les parents étaient morts quand il avait douze ans.

Matt tenait son don de sa mère. C’était une femme belle et forte, victime d’un accident avec son mari. Se battre toutes ces années contre les ombres, et mourir bêtement dans un accident, voilà une ironie bien particulière...

Ce soir, les abords de la ville semblaient inaccessibles, tant les amas de béton et ferraille étaient immenses.

— Je ne sais pas comment faire pour pénétrer en ville parmi tout ça, dis-je en désignant à Matt l’amoncellement de gravats.

— S’il n’y avait que ça, répondit-il. J’ai enregistré des largages toutes les 15 minutes.

Les ennemis, soldats des ombres, procédaient aux largages de petites grenades explosives au-dessus des portes de la ville, dans l’unique but de déstabiliser les Résistants. Mais nous devions à tout prix infiltrer le bâtiment principal, car bien souvent, les ombres y rencontraient les dirigeants de leur armée.

***

Alina suivait l’inconnu depuis environ une vingtaine de minutes, toujours à bonne distance et aussi discrètement que possible, et pourtant, il n’y avait pas la moindre âme qui vive à l’horizon.

Le soleil, déjà assez haut dans le ciel, et son ventre qui gargouillait, indiquèrent à Alina qu’il ne devait pas être loin de midi. Du moins, autant qu’elle pût en juger par le peu de connaissances qu’elle possédait en matière d’heure solaire. « Merci, papa », pensa-t-elle.

Autour d’elle, la forêt semblait si vivante, si pure, rien de comparable avec celle dans laquelle elle marchait encore quelques heures auparavant. Elle pensa soudain à ses cousines. Elles devaient sûrement être en panique à l’heure actuelle ! Plus Alina suivait ce jeune inconnu, et plus elle se disait qu’elle devait prendre le risque de lui parler. Comment allait-elle savoir où elle se trouvait autrement ? Elle sortit tout à coup de derrière son arbre, et tout en continuant à marcher derrière lui, interpella l’inconnu.

— Eh ! S’il vous plaît ! Excusez-moi, mais je crois que je suis perdue ! cria-t-elle.

L’inconnu s’arrêta, et sans se retourner, dit :

— Eh bien, eh bien ! Vous avez une langue finalement. Depuis le temps que vous me suivez, je commençais à me dire que vous étiez muette ! dit-il en se tournant lentement vers Alina.

Lorsqu’il se retrouva face à elle, elle fut subjuguée par ses yeux. Verts aux reflets dorés.

— Alors ? Je peux savoir votre nom ? Moi c’est Evan.

— Alina, dit-elle à mi-voix.

— Enchanté. Et que faites-vous ici ? Je croyais que le Prince ne laissait pas errer ses sujets dans la forêt.

— Quoi ? Je ne comprends pas un seul mot de tout ce charabia ! Et puis où suis-je d’abord ?

— Mais enfin, vous êtes dans le comté du Chêne éternel !

— Le quoi ? Mais enfin, c’est quoi cette plaisanterie ? Je suis tombée, d’accord, je me suis cogné la tête, ok, mais là je m’inquiète vraiment pour ma santé mentale ! J’étais dans une petite forêt avec mes cousines, et je me retrouve seule dans un conte !

— Mais non, un comté !

— Et puis c’est quoi cette histoire de Prince ? Le Président vous voulez dire ?

— Le quoi ?! demanda Evan interloqué. Bon, écoutez, il vaut mieux que vous veniez à la maison, histoire de reprendre des forces, et vos esprits par la même occasion. Vous me raconterez tout ça en détail. Ok ?

— Oui, enfin… je crois...

Alina ne se sentait pas très bien. La fatigue, le choc, la faim, les émotions, tout tournait dans sa tête. Pourtant, elle n’avait pas d’autre choix que de suivre Evan. Il la regarda, en proie à des dizaines de questions. Il fit demi-tour et se mit en marche. Elle le suivait de près, comme une gamine coupable, rentrant chez elle avec son père, après avoir fait une bêtise.

Après une longue marche dans ce bois, ils arrivèrent dans une grande clairière entourée de hêtres. En suivant un petit sentier de terre battue, ils arrivèrent devant une grande bâtisse en pierres, ressemblant à un manoir. Ils en firent le tour, et Evan sortit la clé de l’une de ses poches. Il ouvrit la porte et l’invita à entrer. Alina s’avança, et fut ravie du spectacle qui s’offrait à elle.

Un petit corridor donnait sur une grande salle à manger confortable, puis sur une petite cuisine fonctionnelle, avec un de ces grands fours à pain que possédaient les boulangers autrefois. C’était comme si elle avait remonté le temps.

Elle fut étonnée par les ustensiles et le poêle à bois, qui semblaient venir tout droit de l’époque de son arrière-grand-mère ; et elle fut encore plus étonnée de trouver l’endroit absolument charmant. Elle se dirigea ensuite vers le salon avec sa grande cheminée, et ses canapés moelleux.

— Alors ? L’endroit semble vous plaire... dit Evan avec un sourire satisfait.

— Oui... Je dois dire que je ne m’attendais pas à ça.

— Bien. Trêve de bavardages, je vais nous préparer quelque chose à déjeuner, lança Evan en se dirigeant vers la cuisine. Faites comme chez vous en attendant.

— Je peux peut-être vous aider ? demanda poliment Alina en le suivant.

— Vous savez cuisiner ?

— Eh bien...

— Je vois... Donc, je disais, faites comme chez vous. Il y a une chambre d’amis au fond à droite, après le salon. Vous pouvez vous y installer et vous y rafraîchir. Revenez quand vous serez prête.

— Merci.

Elle se dirigea vers le salon, pris le petit couloir du fond, puis entra dans la pièce de droite. Alina supposa que l’autre pièce était la chambre d’Evan. Après avoir refermé la lourde porte de bois, elle découvrit son environnement.

Un grand lit en bois trônait au centre de la chambre, avec ses couvertures en laine aux couleurs chatoyantes. Tous les meubles étaient en bois d’ailleurs : le chevet, la commode, la coiffeuse au miroir surmontée d’une vasque en pierre, et enfin, une grande armoire sculptée de motifs.

Une grande fenêtre aux double rideaux rouges était la seule source de lumière de la pièce. Elle s’avança vers la commode, mue par une sorte d’élan de curiosité, et en tira le premier tiroir. Elle y trouva une coupelle recouverte de cire de bougie, des bougies, et une boîte d’allumettes. Sa théorie se révéla être confirmée : pas d’électricité ici. Cette théorie impliquait : pas de moyen de communication. Une onde de désespoir fugace traversa son esprit.

Sa tête recommença à tourner. Elle s’assit sur le tabouret face au miroir de la coiffeuse. Lorsqu’elle releva la tête, elle vit son image dans la glace, et comprit pourquoi Evan lui avait proposé de se rafraîchir.

Son visage était plein de poussière, et ses cheveux ébouriffés ! Alina sourit. Pour la première fois depuis qu’elle s’était retrouvée ici, elle souriait.

Elle vit que la vasque était remplie d’eau, alors elle la recueillit à deux mains pour s’en laver le visage, par deux fois, puis prit la serviette qui se trouvait à côté, et s’essuya. Elle ouvrit le petit tiroir de la coiffeuse, et comme elle s’y attendait, y trouva une brosse. Cette brosse était de toute beauté, avec un manche en argent ciselé de multiples motifs dont elle ne comprenait pas le sens. Elle défit ses cheveux à moitié retenus par un élastique, et les peigna longuement, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun nœud.

Alina contempla son reflet. Elle était présentable. Puis, elle se ravisa. Et si... Elle se dirigea vers l’armoire. Elle se figea devant, n’osant pas l’ouvrir. Elle tendit la main, et tira sur l’une des deux portes.

Encore une fois, son intuition ne l’avait pas trahie. Elle y trouva six robes longues, trois faites de dentelle et de velours, et trois autres faites de coton et de soie, toutes plus belles les unes que les autres. Elle crut rêver. Étant donné la température extérieure, elle supposa que l’on était en été, et opta donc pour l’une des robes en soie, la verte. Elle pouvait enfin ôter ses vêtements sales.

Avant d’enfiler la robe, elle prit un linge et fit une rapide toilette. Lorsqu’elle eut revêtu la robe vert bronze, elle jeta un coup d’œil dans le miroir, et ce qu’elle vit lui plut beaucoup. La robe lui allait à merveille.

— Alina ? Le repas est prêt, vous vous sentez mieux ?

La voix se rapprochait.

— Alina ? Je peux entrer ?

— Oui, Evan, vous pouvez entrer, je me sens mieux, déclara timidement Alina.

Evan ouvrit lentement la porte, comme par timidité ou précaution. Lorsque ses yeux se posèrent sur elle, il releva la tête, et en resta bouche bée. Dans cette robe, Alina lui rappelait sa mère, à ceci près que sa mère était rousse, d’un rouge flamboyant, comme on pouvait l’admirer sur le tableau du salon.

Il avait perdu sa mère des années plus tôt, alors qu’il n’avait que douze ans. Étant fils unique, et n’ayant jamais connu son père, il se retrouva livré à lui-même dans cette grande maison dès ce moment-là. Alina remarqua le regard qu’Evan lui portait, et y lut de l’émotion retenue. Elle esquissa l’ombre d’un sourire.

— Alors ? Qu’est-ce que ça donne ? demanda-t-elle à Evan.

— Hein ?! Oh, c’est très bien ! lança Evan sorti de ses pensées.

— Et si on se tutoyait ? C’est plus simple non ? demanda Alina.

— Tu as raison. On doit avoir à peu près le même âge, c’est ridicule de jouer les snobs ! Je laisse ça au Prince et à sa Cour d’hypocrites !!! dit-il en souriant.

— Mais au fait, puisque je suis ici... enfin dans votre... pays, tu pourrais peut-être me faire visiter ? demanda timidement Alina.

— Tu veux que je t’emmène au Palais ?

— Bah... oui, j’aimerais assez visiter les alentours. Surtout que je ne sais absolument pas quand et comment je vais pouvoir rentrer chez moi...

— J’avoue que je ne comprends pas du tout ce qu’il se passe, alors en attendant d’y voir un peu plus clair, on pourrait faire ça. Mais je dois te prévenir que ça prendra quand même trois ou quatre jours de marche pour arriver au Palais.

— Ah quand même ! dit Alina surprise. Moi qui étais partie pour une petite balade, je crois que je suis servie ! Et bien, allons-y !

— Très bien, mais je dois faire nos bagages, prendre des vivres et de l’eau entre autres. Nous partirons d’ici une heure, comme ça, nous atteindrons le refuge avant la nuit, ça nous évitera d’avoir à dormir à la belle étoile ! dit Evan l’air pensif. En attendant, tu n’as qu’à visiter les environs, mais ne t’éloigne pas trop, je n’ai pas envie que tu te perdes encore ! déclara-t-il avec un air narquois.

— Évidemment...

Alina suivit Evan dans le couloir, traversa le salon, et sortit dehors. Debout sur le seuil, elle se figea, et leva la tête vers le ciel. De grands arbres majestueux empêchaient le soleil de l’éblouir complètement. Tout, autour d’elle, était magnifique. Elle ne savait pas du tout où elle se trouvait ni comment elle y était arrivée, mais une intuition en elle lui souffla que ce « voyage » allait valoir le détour. Elle ne savait pas dans quelle direction aller, car à vrai dire, à part des arbres, certes majestueux, il n’y avait absolument rien à voir.

Evan cultivait un petit morceau de terre derrière sa maison, et élevait quelques poules dans une grande volière, mais à part ça, rien à l’horizon. Alina se dirigea vers les poules, pour les observer. Elle avançait d’un pas traînant, lorsqu’une sensation bizarre envahit ses jambes. Elle éprouva de petits picotements dans les mollets, qui remontèrent très vite jusqu’à sa nuque. Elle était observée. Elle le savait, elle le sentait, et pourtant, en regardant tout autour d’elle, elle ne vit personne.

Elle se figea, à deux pas de la volière. Une douleur fulgurante lui transperça le crâne. Elle hurla, et se mit à se tenir la tête à deux mains. Lorsqu’elle ferma les yeux, elle vit une silhouette noire, qui entrait dans une maison, un peu comme celle d’Evan mais en plus grande. Dans cette vision, cette silhouette enlevait une petite fille qui ne devait avoir guère plus de huit ans, sous les yeux horrifiés de ses parents et de ses trois frères. Puis la vision se dissipa aussi vite qu’elle était arrivée, laissant Alina sans aucune force. Evan, l’ayant entendue hurler, arriva juste à temps pour la rattraper alors qu’elle perdait connaissance.

CHAPITRE 3

Un drone apparut soudain au-dessus des portes de la ville. Il vibrait d’une lumière verte fluorescente, lesté d’un engin explosif cylindrique. Lorsqu’il atteignit sa destination, il ne bougea plus, puis sa lumière devint rouge, clignota, et le cylindre se décrocha. Je le regardai tomber, un temps qui me sembla durer une éternité, et lorsqu’il toucha les premiers gravats, il explosa dans un fracas de flammes. Il était temps. Je fonçai dans les flammes et j’entendis à peine la voix de Matt me crier que c’était de la folie.

Je n’y voyais rien à travers l’épais rideau de fumée, mais cela ne m’empêchait pas d’avancer. Soudain, je sentis une main sur mon épaule. Je me retournai à la vitesse de l’éclair, et je vis le visage de Matt apparaître dans mon champ de vision.

— Tu as des instincts suicidaires ce soir ? demanda-t-il.

— Pas du tout. C’était juste le bon moment.

— Oui bah, la prochaine fois préviens-moi avant. Ça m’évitera des frayeurs.

Il souriait à peine. Je pouvais lire une réelle inquiétude sur son visage. Je lui fis signe d’avancer. Nous avions du mal à nous frayer un chemin parmi les décombres. La rue principale, si on pouvait l’appeler comme telle, était calme. Trop calme. Aussi, je redoublai de vigilance.

Cette partie du Comté avait été autrefois, une belle ville qui prospérait et que tout le monde venait visiter. Aujourd’hui, elle n’était plus qu’un champ de ruines, et ce depuis l’arrivée des ombres. La splendeur de cette grande cité marchande s’était envolée vingt ans auparavant, bien avant la mort de ma mère.

J’en connaissais chaque rue et ruelle, puisque c’était là que j’avais grandi. Cela m’aidait dans mon but de détruire les ombres. J’étais apparemment une des dernières de mon espèce, du moins dans les environs, et de ce fait, j’avais une grande responsabilité envers les survivants, les rebelles comme on nous appelait. Il faut dire que je ne prenais pas ça pour un travail, mais plutôt pour un plaisir, le plaisir de tuer ces monstres qui nous avaient pris nos rêves et nos vies.

Chaque soir, je me préparais, chargée d’adrénaline, et j’espérais en tuer toujours plus. Je pensais que ce soir serait un bon soir.

J’avais eu vent d’un rassemblement d’ombres à l’ancien bâtiment principal, et je comptais bien y faire un carnage. Je savais que mon pouvoir était plus puissant que celui de Matt, et c’était aussi pour le protéger que je fonçais en tête de peloton. Mais je ne le lui disais pas, pour ne pas froisser son ego. C’est qu’il était susceptible !

Les drones partaient chercher de nouvelles bombes. C’était le moment d’agir. Je le savais, car j’avais observé leur manège en prévision de ce moment.

Je sautai hors de ma cachette dès que le dernier drone fut assez loin. Je n’avais que quelques minutes pour courir jusqu’à la prochaine cachette, repérée auparavant pour ne plus être dans la ligne de mire des drones.

Matt me suivait sans discussion. Il savait. Cela faisait suffisamment longtemps qu’on chassait ensemble. Je courais en évitant les obstacles. Lorsque j’eus rejoint la cachette, Matt était juste derrière moi. Il transpirait. Les gouttes de sueur, dues tant à la peur qu’à la chaleur des brasiers environnants, coulaient le long de son regard azur. Il était beau, et j’étais tellement fière de lui. Mon regard s’attarda quelques secondes sur son visage et il me sourit. Il savait ce que je pensais. C’était comme ça.

Les drones repassèrent sans nous voir. Ils larguèrent, et le peu de débris restants explosa dans un fracas d’enfer. Puis ils repartirent par le même chemin, toujours sans nous voir. C’était maintenant que les choses se corsaient. Il nous restait encore du chemin à parcourir à moitié à découvert. En silence, je fis un petit signe de la tête à Matt qui acquiesça aussitôt. Nous nous lançâmes ensemble dans une course effrénée vers le bâtiment principal, priant notre bonne étoile que rien ni personne ne nous repère.

Tout se passa très vite. Arrivés à la porte, je tirai sur la serrure et balançai un grand coup de pied dedans. Les portes s’ouvrirent sur une salle immense où étaient rassemblées une dizaine d’ombres, formant un cercle. Ici, point besoin d’armes. Je lâchai mon arme, et d’un brusque mouvement l’envoyai sur mon épaule. Matt m’imita, et nous courûmes ensemble, mains en avant, mus par une force divine et une rage indescriptible. Une lueur intense commença à se former devant nos mains, et les ombres aussitôt tentèrent de s’enfuir. Mais déjà certaines commençaient à tournoyer dans ma direction. J’arrivai à en aspirer six. Matt quatre. La lumière était maintenant aveuglante. Elles finirent par se fondre en un tas de mercure liquide bouillonnant, un informe magma démoniaque, tel la lave de l’enfer d’où elles venaient.

Je vacillai dès ma mission accomplie. Matt accourut aussitôt, et me rattrapa juste avant que je ne tombe.

— Alors soldat, on a un petit coup de mou ? dit-il en souriant, mais avec un regard inquiet.

— C’est ça la rançon de la gloire ? dis-je faiblement. Ça ne serait pas une arnaque ?

— Tu l’as dit !

Je me redressai avec son aide, et me concentrai pour rester debout.

— Ce fut un bon soir ! Je pense que le Maître des Ombres aura reçu notre message.

— Je pense aussi. Et nous continuerons tant que ce sera nécessaire, ajouta Matt.

— Oui, mais pas ce soir. Il faut que j’aille me reposer à présent, si je veux pouvoir continuer.

Nous repartîmes vacillants, mais vainqueurs. Les drones n’étaient plus là puisque les ombres avaient été vaincues et que c’étaient elles qui les contrôlaient.

— Dans deux jours, je dois rencontrer le Prince et lui faire un rapport sur la situation. J’espère qu’il saura quoi faire pour en finir avec le Maître des Ombres, car la situation devient critique. Le peuple a faim et a peur. Et il n’y a pas de pire combinaison pour faire perdre l’esprit aux plus courageux.

— Oui, tu as raison. Mes agents m’ont rapporté que les sympathisants de l’ennemi détenaient deux prisonniers très particuliers. Un homme et une jeune femme. Apparemment, l’homme serait un habitant du Comté, en revanche, ce qu’ils m’ont dit de la jeune femme est assez étrange. Ils disent qu’elle semble venir du Comté, à cause de sa tenue, mais que les brigands avaient parlé d’elle comme d’une « élue ». Que le Chaman lui-même ne savait pas d’où elle venait.

— Intéressant... Serait-il possible pour tes hommes de les libérer et de nous les amener ?

— Je pense. Je ne sais pas combien il y a de brigands. Je vais envoyer trois hommes supplémentaires pour leur délivrer le message et les aider.

— Bien. Espérons que tout aille bien pour eux.

***

Alina ouvrit les yeux. Elle se demandait comment elle était arrivée dans son lit, juste avant de se rappeler où elle se trouvait réellement. Evan se pencha au-dessus de son visage.

— Eh ! Te revoilà avec moi ! J’ai cru que tu n’avais plus envie de la faire cette randonnée, dit-il en souriant avec douceur.

— Je ne vais pas te laisser croire que je me défile, dit doucement Alina, alors qu’elle se relevait lentement sur ses coudes. Ma tête me fait mal, dit-elle en se frottant le front.

— Tiens, bois ça. C’est une tisane contre les maux de tête, c’est ma mère qui m’a appris ça. Ce n’est pas très bon, mais j’y ai mis un peu de miel pour l’adoucir.

Alina prit la tasse qu’Evan lui tendait, après s’être complètement assise dans le lit. Puis, elle souffla sur le liquide brûlant, et y trempa les lèvres délicatement pour en boire une gorgée.

— Tu as raison, ce n’est pas très bon, grimaça-t-elle. Dis, j’ai perdu connaissance longtemps ?

— Une petite demi-heure. Mais que t’est-il arrivé ? Je t’ai entendue hurler, et le temps que je sorte de la maison en trombe, tu es tombée sans connaissance dans mes bras.

— Eh bien... Je ne sais pas au juste, j’ai vu des choses dans ma tête. C’était comme un rêve, mais j’étais réveillée... alors ça n’en était pas un.

— Tu as eu une vision ? demanda Evan perplexe.

— Mais non enfin, c’est impossible ! s’exclama Alina.

— Pourtant ça y ressemble. Et qu’as-tu vu dans ce « rêve » ?

— Et bien c’est ça qui est étrange, car ce que j’ai vu est absolument impossible ! J’ai vu une sorte d’ombre qui enlevait une petite fille dans une maison un peu comme la tienne, mais plus grande. Le plus bizarre c’est qu’aucune des personnes présentes n’a bougé le petit doigt pour empêcher ça ! Je n’y comprends vraiment rien...

— Mon Dieu... Tu as vu une ombre ? dit Evan complètement troublé.

— Mais de quoi tu parles ?

— Je... Il faut que je t’emmène au Palais ! Tu dois rencontrer Vona.

— Qui ? Mais que se passe-t-il ici ? Et où suis-je tombée ?

— Je t’expliquerai en route, mais là on doit partir, annonça Evan sérieusement.

— J’y compte bien en tout cas.

Evan prit un gros sac à dos, et en tendit un plus léger à Alina. Cette dernière s’était changée, après avoir demandé à Evan si sa mère ne possédait pas de vêtements plus confortables pour la marche. Et elle avait eu de la chance, la mère d’Evan adorant la chasse, elle possédait effectivement plusieurs tenues de marche bien plus pratiques que les belles robes qu’Alina avait pu voir dans l’armoire. Cependant, elle avait quand même demandé à Evan de mettre dans son sac à dos, la robe verte qu’elle avait pu essayer.

Ils partirent d’un pas décidé à travers la forêt. Alina marchait en silence derrière Evan, la tête pleine d’interrogations auxquelles elle doutait de pouvoir trouver des réponses. Pourtant, il fallait qu’elle sache ce qui lui était arrivé, à n’importe quel prix, et ce, pour ne pas perdre la raison.

Evan avait l’air pensif, ou plutôt préoccupé. Il se demandait s’ils allaient pouvoir arriver entiers au Royaume. Cette fille débarquait de nulle part, et dans la même journée, les ombres avaient attaqué sans crier gare alors qu’on ne les avait plus aperçues depuis des semaines. Bien sûr, personne ne les avait oubliées, mais ce laps de sursis était arrivé comme une bénédiction pour tous. À présent, Evan craignait pour la vie de tous ses voisins et amis.

Autrefois, lorsque sa mère était encore en vie, elle aimait lui raconter la légende du voleur d’âmes pour le faire gentiment frissonner le soir avant qu’il ne s’endorme. Il aimait bien écouter le son de sa voix, et ne faisait pas trop attention à la légende en elle-même, parce que c’était une légende, du moins c’est ce qu’il croyait jusqu’à il y a deux ans.

Deux ans auparavant, le 2 septembre, premier jour de l’automne, avait eu lieu la première attaque des ombres. Evan s’en souvenait comme si c’était hier, pour la bonne et simple raison qu’elles avaient tué trois enfants de quatre, six et neuf ans, ainsi que leurs parents. Il les connaissait, car ils habitaient à une dizaine de kilomètres de chez lui à peine. Pourquoi eux ? Pourquoi à ce moment-là ? Personne n’avait pu le dire. Leurs attaques étaient anarchiques, et on ne pouvait jamais les prévoir.

Depuis cette date, il y avait eu cinq autres attaques, plus celle d’aujourd’hui. À chaque fois en des lieux différents et sans rapports entre eux, jusqu’à aujourd’hui, puisque l’attaque était survenue près de l’endroit où avait eu lieu la première.

Ils marchaient depuis quelques heures sur le sentier, lorsque celui-ci commença à monter, à devenir de plus en plus caillouteux et escarpé.

Les arbres devinrent des pins et des sapins, vertigineux et touffus. L’air se rafraîchissait, et Alina apprécia la cape fournie par Evan un peu plus tôt.

— C’est encore loin ? demanda Alina.

— Oh, disons un ou deux jours de marche. Mais rassure-toi, dans deux ou trois heures on devrait arriver au refuge.

— Oh, super...

Ils continuèrent quelques minutes en silence. Ce fut Evan qui le brisa.

— Tu viens d’où exactement ? Parce que j’avoue que je n’ai toujours pas saisi de quoi il s’agit ici.

— Je te rassure, moi non plus ! Figure-toi que je faisais une balade dans les bois avec mes cousines hier soir, ou je ne sais pas quand d’ailleurs, puisque j’ai atterri ici en plein jour en tombant dans un trou où...

— Ok, ok, j’ai bien compris que c’est un sujet sensible, mais tu ne pourrais pas juste essayer de rassembler tes idées ?

— Pardon. Mais mets-toi à ma place ! Imagine, je ne sais pas, moi, que tu plonges dans ton lac, et que, quand tu ressors de l’eau, tu trouves face à toi, un immeuble de vingt étages !

— Un quoi ??!! demanda Evan visiblement abasourdi.

— Ah tu vois !! Ça fout la trouille, hein ?

— Wôw ! Je ne voyais pas les choses comme ça, en effet !

— Vois-tu, je viens d’un monde où les gens roulent en automobile fonctionnant au pétrole ou à l’électricité, c’est plus écologique ; où les maisons sont en briques et en parpaings, individuelles ou collectives comme les immeubles qui peuvent regrouper des dizaines de familles qui ne se connaissent même pas ; où les animaux sont mis en cage pour les protéger, où la nourriture est emballée sous plastique après avoir été produite en quantité gigantesque dans des usines ; où les armes s’achètent comme des gadgets ; où les enfants passent leur temps devant la télé à jouer à des jeux vidéo ; où...

— Oh la la ! On va peut-être s’arrêter là, hein ! Mais ton monde est horrible !!!

— On s’y fait ! Et puis on a aussi la médecine moderne, qui peut réparer des organes défectueux ou en greffer d’autres inaptes ; on a la peinture, la photographie, la musique, et bien d’autres choses encore. Heureusement...

— Oui, enfin, je n’ai pas compris la moitié de ce dont tu as parlé alors... dit Evan, dépité.

Le sentier devenait difficilement praticable, et Evan devait souvent prêter main-forte à Alina. Puis, une heure plus tard, le chemin redevint plus facile, quasiment plat. Enfin, il déboucha sur une petite clairière au centre de laquelle se tenait un cabanon de moins de vingt mètres carrés à première vue.

— C’est ça ton refuge ? s’exclama Alina stupéfaite.

— Oui, pourquoi ?

— Disons que je l’imaginais plus grand et plus... Enfin, disons, différent. Mais ça ira très bien, je suis crevée !

— Tant mieux. Entrons, il va falloir faire du feu, chercher de l’eau et de quoi manger, énuméra Evan avec concentration.

— Et moi qui pensais enfin me reposer...

Evan passa devant Alina, se dirigeant vers la cabane. Elle le suivit, priant pour un confort relatif. Il ouvrit la porte sur une pièce unique, au fond de laquelle se trouvait le foyer d’une cheminée visiblement éteinte depuis longtemps, et où trônait un chaudron suspendu. De chaque côté de la cheminée se trouvait un lit, ou plutôt une paillasse sur pieds avec oreiller, dont la propreté restait approximative. Sur la droite, sous l’unique fenêtre de la pièce, se trouvait une table en bois ainsi que deux chaises, et une grande armoire avec des portes et des tiroirs. Il s’agissait plus, en fait, d’un vaisselier en bois sombre. Sur sa gauche, Alina découvrit une commode sur laquelle se trouvaient une vasque et un broc pour la toilette.

— Bon, déclara Evan, allons faire un petit peu de bois, il y a des allumettes dans le vaisselier. Ensuite, on ira remplir les quatre seaux qui se trouvent derrière la cabane, au ruisseau qui se trouve à environ quinze minutes de marche. J’emporte mon arc et mes flèches, j’aimerais bien attraper quelque chose pour le dîner.

— Ok, Robin des bois, allons-y...

— Qui ça ?! demanda Evan perdu.

— Oh rien, laisse tomber ! sourit Alina.

Ils laissèrent là leurs gros sacs, et sortirent. Evan contourna la cabane, et Alina le suivit.

Il prit la hache posée contre le mur, à côté des quatre seaux. Sur son épaule, il avait déjà son arc et son carquois plein de flèches acérées.

— On va faire du bois ou on va chasser ? questionna Alina.

— Les deux ! Tiens, prends ce sac à gibier, dit Evan en lançant dans sa direction une gibecière en toile. Allez, ne traînons pas, il est déjà tard.

Ils se mirent en route sur un chemin partant de l’arrière de la maison. Autour d’eux, beaucoup d’arbustes avaient été taillés, signe de passages récurrents, pourtant, la cabane très minutieusement rangée aurait laissé penser à Alina que personne n’était passé par ici depuis des lustres.

Evan s’appliqua à tailler de petites branches et brindilles sèches, qu’il empila soigneusement et rapidement en un fagot qu’il ligota avec de la ficelle tirée de l’une de ses poches. Il le tendit à Alina, qui le prit, puis recommença l’opération avec des branches plus grosses. Lorsqu’il eut terminé deux beaux fagots, il les posa dans un coin près du chemin.

— On les récupérera au retour, expliqua Evan à Alina. On va aller voir si on trouve du gibier pour ce soir.

— Je te suis.

Evan empoigna son arc. Il marchait lentement, l’oreille aux aguets, et Alina l’imita, marchant à quelques mètres derrière lui. Soudain, il s’immobilisa et pivota sur sa droite. Il prit une flèche dans son carquois, arma, banda son arc, et tira.

Alina ne put suivre le trajet de la flèche, tant elle fut rapide. Elle disparut derrière un fourré. Evan s’y dirigea, se pencha en souriant, et lorsqu’il se releva, il tenait dans ses mains, un lapin transpercé d’une flèche. Alina sourit.

— Chouette ! Je meurs de faim ! sourit-elle.

— Excellent. Je vais ramasser quelques herbes et quelques baies pour le dîner.

Alina le regarda s’éloigner vers des buissons denses parsemés de pépites rougeâtres. Elle souriait. Il était tellement sûr de lui, pourtant, une certaine pureté se dégageait de lui. Une candeur sûrement liée au fait d’appartenir à ce monde. Pour ce qu’Alina en avait vu jusqu’à présent, le monde dans lequel elle avait atterri semblait si calme et si pur.

— On peut rentrer ! dit Evan, revenant vers elle les bras chargés d’un tissu rempli de baies et d’herbes au parfum délicieux.

— Et pour l’eau ? demanda Alina.

— Justement, après on doit repartir sur l’autre sentier avec les seaux...

— Ohhh... Ça n’en finira donc jamais ?! Je suis épuisée...

— Je me doute, mais c’est comme ça ici. La vie est dure parfois, et ça, ce n’est rien !

— C’est juste que tout est tellement plus facile chez moi. L’eau sort d’un robinet dès qu’on en a besoin.

Evan esquissa un sourire. Finalement, il la trouvait sympathique. Elle semblait fragile à voir comme ça, mais il sentait en elle le cœur d’une battante qui ne renonce pas aisément malgré les obstacles. Et puis son sourire...

Le retour à la cabane se passa dans le silence. Arrivés là, Evan attrapa deux seaux et les passa à Alina avant d’en prendre deux lui-même. Ils prirent le sentier opposé au précédent. Le jour baissait rapidement et ils ne traînèrent pas en chemin.

Le sentier, très praticable, se frayait parmi une végétation luxuriante de toute beauté malgré la lumière déclinante. Alina sentit soudain des fourmillements dans ses doigts. Elle secoua ses mains, gênée. Puis, plus rien. Elle suivait Evan lorsqu’il s’arrêta net.

— Ehhh !!

Le visage d’Alina était venu s’écraser sur le dos d’Evan. Il ne sourcilla même pas.

— J’ai cru entendre un bruit, dit-il immobile.

— Ah bon ? Moi je n’ai rien...

— Chut ! exigea-t-il, toujours aux aguets.

Elle le sentit se détendre. Il se tourna vers elle, tout sourire.

— Je crois que j’ai rêvé !

Puis, il se retourna et reprit son chemin. Elle se remit à le suivre. Quelques minutes plus tard, le sentier déboucha sur un ruisseau. L’onde vive faisait de joyeux clapotis. Ils remplirent leurs seaux, et repartirent sur leurs pas. Alina avait un peu de mal avec les siens, mais ne broncha pourtant pas.

Arrivés dans le refuge, Evan posa ses seaux, puis prit ceux d’Alina.

Il remplit tout d’abord le gros chaudron, après avoir allumé un feu en dessous.

— Voilà de l’eau qui, lorsqu’elle sera chaude, te servira pour ta toilette. Pendant ce temps, je sortirai préparer le lapin pour le ragoût, annonça Evan.

— Humm... J’ai hâte ! Non seulement pour me sentir propre, mais aussi parce que je sais qu’en plus après, on va se régaler !! sourit Alina.

Evan s’affaira à finir de rentrer le bois pour le feu, puis leurs paquetages. Alina disposa sur la table deux écuelles en bois et deux cuillères, ainsi que deux gobelets. Evan retira ensuite l’eau qui chauffait, pour la verser dans la vasque. Il y ajouta un peu d’eau fraîche, et fit signe à Alina avant de se diriger vers la porte.

— Je vais préparer le lapin. Fais-moi signe quand tu auras terminé.

— Très bien, répondit Alina.

Il disparut. Alina se dirigea vers la grande vasque. Certes, ça ne serait pas une douche, mais tout de même mieux que rien. Elle prit le morceau de linge propre en coton posé à côté de la vasque, et le trempa dans l’eau délicieusement tiède, avant de l’essorer légèrement. Elle le passa sur son visage, longuement, puis sur son cou, et le reposa. Alors, elle fit retomber le haut de sa tunique sur sa taille, et recommença à se laver délicatement.

Dehors, Evan entreprit de dépecer son lapin, d’ailleurs il avait déjà commencé à en retirer la peau, lorsque, du coin de l’œil, il aperçut Alina, dos à la fenêtre.

Sa tunique lui retombait sur la taille, et elle était en train de se rafraîchir avec le linge qu’ils avaient découvert près de la vasque.

Il stoppa net tout mouvement. Le grain de sa peau, sa grâce : il était envoûté. Il détourna le regard, de peur qu’elle ne l’aperçoive. Son imagination galopait, tandis qu’il s’affairait à préparer son lapin.

Alina, elle, ne mettait aucune hâte à terminer sa toilette, tant cela lui faisait du bien. Quand enfin elle eut terminé, elle se rhabilla, et se tourna vers la fenêtre. Elle prit alors conscience qu’Evan avait très bien pu la voir, et se mit à rougir.

Evan était en train de faire place nette dehors, son lapin prêt à cuire. Alina ouvrit la fenêtre pour appeler Evan.

— Eh le cuistot ! Vous pouvez passer aux fourneaux pour nous régaler ! lança-t-elle en souriant.

— Bien, Madame ! dit Evan en faisant la révérence.

Il empoigna son lapin et rentra dans la cahute. Trente minutes plus tard, une odeur irrésistible se dégageait du chaudron pendu au-dessus du feu. Ils se régalèrent du ragoût de lapin, puis Evan prépara une infusion avec quelques plantes qu’il avait ramassées avant le dîner. Ils s’installèrent sur une couverture, devant le feu, un bol fumant entre les mains.

— Aaaaaahhhhhhh... Je me sens tellement mieux, soupira Alina.

— L’infusion que je t’ai préparée favorise un sommeil réparateur. Comme demain on va se lever à l’aube, j’ai pensé que ça t’aiderait pour bien récupérer. J’ai remarqué que tu n’avais pas l’habitude de faire autant d’activité, et j’ai eu un peu pitié de toi, dit Evan en riant.

— Ce ne sont pas les compliments qui t’étouffent ! fit remarquer Alina en riant.

Evan aimait beaucoup taquiner Alina, notamment pour avoir le plaisir d’entendre son rire magnifique. Les flammes du feu de cheminée se reflétaient sur sa chevelure, lui donnant un côté flamboyant qui collait parfaitement à sa personnalité. Elle buvait sa tisane, par petites gorgées, comme s’il s’agissait d’un élixir de vie, et Evan ne put s’empêcher de la trouver terriblement séduisante.

Alina observait Evan du coin de l’œil, en sirotant son excellente tisane, et remarqua la façon dont il la regardait. Elle aimait ça, tout en se sentant gênée. Le feu faisait briller ses yeux clairs, et elle ne pouvait pas nier qu’il était beau. Puis, il se leva, rapidement, fuyant sa rêverie, et commença à arranger sa couche.

— Bon, moi je vais dormir. Il est tard, et une longue journée de marche nous attend demain. Bonne nuit, Alina !

Evan s’allongea sur son lit, dos à elle. Alina déposa son gobelet sur la table, s’approcha de son lit, et ôta sa lourde tunique de velours pour ne porter que son collant opaque, et son débardeur en coton, afin de dormir à l’aise. Puis, elle remit du bois dans le feu, et se coucha à son tour. Ils ne mirent que quelques minutes avant de s’endormir profondément.

CHAPITRE 4

Alina ouvrit les yeux d’un coup. Un bruit sourd se fit entendre dehors. Elle respirait rapidement, sentant un danger. Elle tendit l’oreille, immobile, jetant un regard furtif vers Evan, profondément endormi.

Elle se redressa lentement, quand elle entendit à nouveau le bruit sourd. Cette fois, Evan bougea dans son sommeil, sans toutefois se réveiller. Elle sortit de son lit, et regarda par la fenêtre. Dans la clarté de la nuit, elle vit des ombres entre les arbres. Et ces ombres venaient droit sur la cabane.

Alina se recula à l’intérieur de la pièce, puis alla réveiller Evan un peu brusquement, encore sous le coup de la surprise et de la peur. Celui-ci sursauta à moitié, encore enchevêtré dans son rêve.

— Il y a quelque chose dehors, Evan ! dit Alina en observant la fenêtre.

— Mais de quoi parles-tu ? demanda Evan encore groggy.

Il se tira péniblement de son lit, et se dirigea vers la fenêtre. Lorsque ses yeux se posèrent sur les ombres qui déambulaient entre les arbres, il se figea.

— Alina, habille-toi tout de suite !!! ordonna-t-il.

— Hein ?! Mais que se passe-t-il, Evan ? Tu me fais peur ! dit Alina paniquée.

— Ce sont les ombres dont je t’ai parlé, elles nous ont retrouvés.

— Les ombres voleuses d’âmes ?? demanda Alina qui devenait blanche à vue d’œil.

— Celles-là mêmes ! Et on ferait bien de filer en vitesse.

Ils s’habillèrent en toute hâte, et plièrent leurs sacs en quatrième vitesse. Lorsqu’Evan ouvrit la porte, il se retrouva face à face avec une ombre. Le vent s’était levé, et déjà au loin, l’orage grondait. Le bruit se fit soudain assourdissant. L’ombre, grand spectre noir, dépassait Evan d’une bonne tête. Son « visage » était enfoncé dans son capuchon en toile de jute élimé, et Alina ne put apercevoir ses traits. Pourtant, elle pouvait ressentir la force obscure qui emplissait son cœur de désespoir.

Alina, qui avait fermé les yeux sans s’en rendre compte, les ouvrit d’un coup, mue par un sentiment de puissance qui lui remontait du ventre. Elle fixa la chose venue des ténèbres, et lui ouvrit grand les bras.

Evan suivait la scène avec stupeur, incapable de sortir un mot. Il vit Alina, le regard déterminé, comme en transe, ouvrir les bras pour accueillir le démon. Alors que celui-ci commençait à s’avancer vers elle, une vague lueur se mit à envelopper la jeune femme.

La lueur s’intensifiait au fur et à mesure que la créature avançait vers elle, pourtant cette dernière ne semblait pas s’en apercevoir. Bientôt, l’ombre serait sur elle.

Evan tenta de crier son nom, mais le capharnaüm était tel, qu’aucun son ne parvenait à le percer. Alina resta sans réaction, comme si elle ne le voyait ni ne l’entendait plus. Et tandis que ce brouillard noir commençait à l’étreindre comme un amant passionné, la lumière autour d’Alina se mit à briller tel un soleil, aveuglant Evan. Lorsque le calme revint soudainement, le brouillard noir disparu comme par enchantement, et ne restait alors, qu’une boule de mercure liquide, qui flottait devant Alina à hauteur de sa poitrine. Evan regarda par la porte, et se rendit compte que les autres ombres avaient détalé. Les yeux encore hagards, Alina fixait un point invisible derrière Evan.

— Humm... murmura Alina.

Puis, elle s’effondra sur le sol, au moment où la boule de mercure se désintégra.

Evan se précipita pour prendre Alina dans ses bras, et la porta jusqu’au lit. Il l’allongea doucement, et s’assit près d’elle. Elle resta inconsciente pendant une heure, et il ne la quitta pas des yeux une seule fois. C’était comme s’il la voyait pour la première fois, car il avait déjà compris.

Elle s’éveilla lentement, engourdie et maladroite. Son regard exprimait une incompréhension et une solitude qui vous fendaient le cœur. Puis, des larmes vinrent inonder ses joues, sans qu’elle n’y puisse rien faire.

— Pourquoi suis-je si triste ? demanda-t-elle à Evan.

— Je ne sais pas, dit-il en détournant un peu les yeux. Peut-être que tu es simplement épuisée.

Alina sembla réfléchir.

— Tu as sûrement raison.

— Tu es fatiguée ?

— Non, répondit-elle étonnée. Je crois que ça va mieux maintenant.

Puis, elle se leva. Chancelante, elle se dirigea vers son sac à dos. Elle se tourna vers Evan, et annonça :

— Je crois qu’il est temps de partir.

Ils marchèrent en silence à la lueur de l’aube naissante, absorbés tous deux par leurs pensées. Le paysage s’étendait devant eux, comme un tableau de Maître, rivalisant de nombre de verts différents. Moins d’une heure après leur départ, n’y tenant plus, Evan se mit à hauteur de marche d’Alina.

— Je ne voudrais pas te paraître trop curieux, mais tu peux m’expliquer ce qu’il t’est arrivé cette nuit ?

Elle ne répondit pas tout de suite, cherchant probablement l’explication la plus rationnelle, puis elle se tourna vers lui.

— Eh bien, je pense simplement que finalement, je ne suis peut-être pas ici par hasard.

Evan, surpris, se figea. Elle n’avait pas tort, se dit-il ; Alina était arrivée, et les ombres étaient réapparues sans délai, après une période plutôt calme. Il devait s’avouer que, au vu du nombre de coïncidences de ces derniers jours, il y avait songé lui-même.

Décidément, tout ceci était un bien grand mystère. Trop grand pour lui en tout cas. Mieux valait l’emmener chez le Prince, afin d’avoir peut-être le début d’une explication. Après tout, son second, le mage Vona était réputé pour ses prédictions et ses dons de voyance.

— Tu sais, commença Evan, je pense que tu as raison, et c’est aussi pour cela que je t’emmène chez le Prince. Son mage, maître Vona, pourra sûrement nous en apprendre davantage.

— Bien, se contenta de répondre Alina.

Elle était bien trop occupée à se demander ce qui était en train de lui arriver, pour prêter attention à tout ce que racontait Evan. Lorsqu’enfin ils atteignirent l’orée de la forêt, il devait être un peu plus de midi. Alina aurait pu l’affirmer, car non seulement le soleil était à son zénith, mais surtout son estomac criait terriblement famine.

— On va s’arrêter quelques minutes, le temps de grignoter un peu. J’ai vu des baies comestibles un peu plus loin, je vais aller nous en cueillir, dit Evan.

— Merci, répondit Alina en souriant.

Alors qu’Evan s’éloignait déjà, Alina ôta son sac à dos, et s’assit sur un tronc d’arbre tombé récemment. Elle était épuisée émotionnellement et physiquement. Elle avait l’habitude des longues marches puisqu’elle en faisait avec ses cousines, mais tous les événements récents l’avaient fragilisée. Elle se prit la tête à deux mains, posant ses coudes sur ses genoux, et souffla un grand coup.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la tête toujours baissée, elle vit deux grands pieds campés devant elle. Hélas, les chaussures qu’elle observait n’étaient pas celles d’Evan. Elle releva lentement la tête, et se rendit compte que l’homme, au demeurant très costaud et très sale, tenait un Evan assommé, négligemment posé par-dessus son épaule.

Elle voulut crier, mais un autre individu arriva sur son côté gauche, ne lui laissant pas le temps de sortir le moindre son, puisqu’il la saisit à bras-le-corps, sa main venant se plaquer sur sa bouche.

— Mais tu vas rester tranquille, garce ! maugréa l’homme qui la tenait. Tu crois vraiment que tu vas pouvoir te libérer ? Et de toute façon, où veux-tu aller, hein ? On te rattraperait en un rien de temps Moron et moi ! Ah ! ah ! ah !

Alina tenta quand même un coup de pied dans son tibia, l’individu cria, mais ne desserra aucunement son étreinte. Il souffla, et donna un coup sur la nuque d’Alina, qui sombra aussitôt dans l’inconscience...

Lorsqu’elle reprit ses esprits, ce qu’elle observa à mi-yeux aux alentours ne fut pas pour la rassurer. Trois grands hommes discutaient dans un coin de ce qui lui sembla être une grande tente, lui tournant le dos. Elle ne parvenait pas à capter une seule bribe de leur conversation, mais celle-ci lui sembla agitée.

En tournant légèrement la tête, elle put apercevoir Evan allongé dans un coin, visiblement toujours dans les vapes.

Elle commençait à paniquer. Mais au lieu de bouger et montrer qu’elle était réveillée, elle resta statique, et tendit un peu plus l’oreille.

— Je te dis que c’est elle ! brailla l’un des hommes.

— Tu es sûr de toi ? Parce que si ce n’est pas le cas, le chef va nous décapiter ! Ça fait des jours qu’on cherche un fantôme, alors pourquoi tout à coup on tomberait enfin dessus ?

— Je te dis que c’est le chaman qui a eu une vision, et tu sais comme moi qu’il ne se trompe jamais.

Le troisième homme, muet jusqu’à présent, intervint.

— C’est étrange, dit-il, son aura me renvoie une myriade de couleurs, alors que celles des habitants du Royaume sont pratiquement toujours monochromes.

Puis, son regard se porta sur Alina. Celle-ci ne cilla pas. Impossible de savoir qu’elle les entendait depuis le début. Les trois hommes quittèrent alors la tente, marmonnant entre eux, comme pour veiller à ne pas déranger Alina et Evan.

Alina n’avait pas compris un traître mot de ce dont ces hommes parlaient. Les mots « aura », « chaman », et « royaume » se bousculaient dans sa tête sans réussir à trouver de sens. Elle devait absolument savoir de quoi il s’agissait, car a priori, sa vie semblait être en jeu.

Les alentours étaient bruyants, et elle avait du mal à deviner si quelqu’un s’approchait à nouveau de la tente où ils se trouvaient, Evan et elle.

Elle prit un risque et se redressa légèrement, les mains toujours ligotées dans le dos. Elle tenta de remuer pour desserrer ses liens, mais au lieu de ça, elle s’entailla les poignets, et sous le coup de la douleur, fit une grimace. Elle sentit quelques gouttes d’un liquide chaud sourdre sur ses mains. C’est alors qu’Evan remua faiblement.

— Psssst, tenta Alina.

Mais Evan ne l’entendit pas. Il fallait agir vite. Sans réfléchir, elle passa ses poignets par dessous ses chevilles, et repéra un clou rouillé et cassé dépassant du poteau central de la tente. Elle s’en approcha, et se mit à y frotter les liens autour de ses poignets. Chaque seconde qui s’écoulait lui semblait une heure, et elle sursautait à chaque parole qui lui paraissait trop proche, mais elle ne cessa jamais, jusqu’à ce que ses entraves cèdent dans un petit mouvement sec.

CHAPITRE 5

Maintenant que ses mains étaient libérées de leurs liens, Alina défit ceux qui lui entravaient les pieds. Evan émit un léger gémissement en se tournant lentement vers elle. Aussitôt, elle bondit vers lui pour lui mettre sa main sur la bouche, lui faisant signe de se taire alors qu’il ouvrait de grands yeux.

— Surtout ne fait pas un bruit, lui murmura-t-elle.

— Où est-ce qu’on est ? demanda-t-il à mi-voix.

— Je ne sais pas, mais les hommes qui nous ont capturés ont parlé de moi, d’un chef et d’un chaman. Je ne sais pas de quoi il s’agit, mais ils étaient à ma recherche. Comment ont-ils pu savoir que je suis là ? Je ne sais pas moi-même ce que je fais ici, ni comment je suis arrivée !!

— Ils ont dû être avertis par les visions du chaman. Par contre je ne sais pas pourquoi ils te cherchent. À moins que...

— À moins que quoi ? interrogea Alina visiblement paniquée.

— À moins que le chaman sache pour le truc que tu as fait avec les ombres...

— Mais... Je ne sais pas ce que c’était ! Je ne sais pas si je pourrai le refaire. Je...

— Je me dois de te parler de quelque chose, Alina, dit Evan solennellement.

— Tu me fais peur, Evan, quand tu parles comme ça.

— La vérité c’est que je m’en doute depuis que j’ai vu ce que tu avais fait à cette ombre, mais je refusais d’y croire. Il en reste tellement peu que je ne voulais pas que mes espoirs soient gâchés.

— Mais de quoi diable parles-tu ?

— Des ensorceleurs ou plutôt chasseurs d’ombres.

Alina prit un air choqué. Que lui arrivait - il ? Et l’air grave qu’arborait Evan n’était pas pour la rassurer. Alors, elle lui demanda enfin :

— Je... J’ai des pouvoirs magiques, c’est ça ?

— En quelque sorte, lui dit-il. Tu fais partie d’une Caste. Une très ancienne Caste dont les membres se sont éteints au fil des siècles. Il n’en reste qu’une poignée connus à ce jour, et tous œuvrent pour le Prince Varjon Velho. Son père faisait partie de cette Caste, mais pas sa mère. Son don est donc moins puissant. Le Maître des ombres existe depuis qu’existent les ensorceleurs. Comme eux, ils se transmettent leur pouvoir, mais avec la même puissance à chaque génération contrairement aux ensorceleurs, qui eux doivent être deux à posséder le pouvoir pour le transmettre à pleine puissance. C’est la nature, tu sais : si le mal apparaît, le bien vient rétablir l’ordre des choses. Des générations de Rois et d’ensorceleurs se sont succédé au fil des siècles, mais aucun n’a pu venir à bout d’aucun Maître des Ombres.

— Ne me dit pas que tu penses que je peux le vaincre ?!!!

— C’est là où le bât blesse. Il y a bien une ancienne légende, mais elle parle de deux forces capables d’anéantir le Maître des Ombres, deux forces conjointes et liées par le sang.

— Peut-être que ce n’est pas moi finalement...

— Peut-être. Mais j’ai quand même un doute.

Leur conversation fut interrompue par un craquement non loin de la tente. Tous deux se figèrent. Evan se saisit de la seule arme présente alentour : une épée courte en acier, gravée de runes à la signification obscure.

Evan était prêt à bondir sur celui qui ferait irruption dans la tente, mais au lieu de ça, il vit un hérisson franchir la toile. Il sourit et se rasséréna. Ils récupérèrent leurs affaires entreposées dans un coin, et Evan regarda très discrètement par l’embrasure de la tente. Leurs ennemis, persuadés qu’ils étaient toujours dans les vapes et bien ligotés, s’étaient rassemblés dans la tente centrale, la plus grande, et conversaient allègrement. Personne à l’horizon. Il regarda alors par l’arrière de la tente, et là aussi, personne d’autre que la forêt qui leur tendait des bras grands ouverts. La nuit commençait à étendre son grand manteau sombre. Il leur fallait agir maintenant. Evan connaissait très bien la forêt, c’était l’occasion de disparaître. Il fit signe à Alina de s’approcher.

— Il faut y aller maintenant. Tu es prête ?

— Oui, je ne tiens pas à savoir ce qu’ils veulent faire de moi.

— Non, moi non plus.

Evan regarda une dernière fois de chaque côté de la tente, et se faufila vers la forêt, Alina à ses côtés. Ils avançaient aussi vite que le maintien du silence le leur permettait. Derrière eux, personne en vue.

Lorsqu’ils furent enfin hors de vue de la tente, ils détalèrent comme des lapins. Ils s’arrêtèrent complètement hors d’haleine, dix minutes plus tard.

— Je... crois... que... c’est... bon ! dit Evan essoufflé.

— Oui... moi... aussi ! répondit Alina, pliée en deux, les mains sur les cuisses.

Ils mirent quelques minutes à reprendre leur souffle.

— Il vaut mieux quand même ne pas s’attarder ici. Ils ont peut-être déjà remarqué notre absence.

— Tu sais où on est ?

— Oui. Nous ne sommes pas loin du hameau Loistelias. J’ai un ami qui habite plus à l’ouest après ce hameau. On en a pour une heure de marche dans la nuit. Il nous hébergera le temps de se reposer quelques heures.

— Tu crois qu’il sera ravi de nous voir débarquer chez lui en pleine nuit ?

— Oh... Malheureusement il ne dort plus beaucoup depuis que sa femme a été assassinée par les ombres lorsqu’elles sont passées par là il y a quelques mois.

— Pauvre homme...

— Allons-y, il ne s’agirait pas de s’endormir sur nos lauriers.

Ils repartirent aussitôt, d’un pas décidé, guidés par une lueur nocturne. Alina se demandait où allait la conduire toute cette histoire. Étrangement, elle n’était pas effrayée. Ou plutôt oui, mais pas pour elle, pour ses parents et sa famille, qui eux devaient la chercher partout avec angoisse. Son cœur se serra. Elle aurait tellement aimé pouvoir les rassurer. Elle leva les yeux vers le ciel et le remarqua pour la première fois. Elle s’arrêta soudain, interdite. Voilà pourquoi la lune les éclairait autant ! Ce n’était pas la lune, c’était plus grand que ça.

— Mais... Vous n’avez pas de lune ?

— Encore un des mystères de ton monde ?

— Mais on est dans quelle galaxie au juste ? Vous n’avez pas de satellite naturel ?

— Heuuuu... Je ne sais pas du tout de quoi tu parles !! répondit Evan les yeux écarquillés. Tu sais, nous n’avons pas beaucoup d’hommes de sciences.

— Je comprends. En tout cas, vous avez quand même un ciel incroyable. C’est sûrement une autre planète que j’aperçois en lieu et place de la lune. En tout cas elle est très près, d’où la clarté.

Alina observait un ciel d’une couleur unique. Tantôt bleu indigo, tantôt bleu nuit, avec de belles traînées mauves. Des milliers d’étoiles scintillaient, toutes de forme et de taille différentes. Evan fut émerveillé par le reflet des étoiles dans ses prunelles. Il y lisait une grande admiration, et la candeur d’une enfant possédant pourtant déjà toute la splendeur d’une femme.

Il devait l’aider.

Quoi qu’il se passe pour lui, il savait qu’il ne saurait en être autrement. Il se demanda dans quelle aventure il s’embarquait, mais il s’y engageait sans peur. Il leur restait encore beaucoup de route jusqu’au Palais, mais pour le moment, ils feraient une halte chez son ami Pierce. Ils avaient vraiment besoin de quelques heures de repos, et aussi de manger pour reprendre des forces.

CHAPITRE 6

Je rentrai chez moi heureuse, mais fourbue. Je retirai péniblement tout mon attirail, tant tout mon corps me faisait mal. Je m’assis sur le bord du lit, me pris la tête à deux mains, et soufflai en fermant les yeux. J’avais encore usé de toutes mes ressources et le ressentais trop bien à présent que l’adrénaline était retombée. J’enlevai difficilement ma combinaison noire, me levai et me dirigeai vers la douche. Là, je finis de me déshabiller et détachai mes longs cheveux trop heureux de dévaler enfin sur mon dos. Je rentrai sous le jet d’eau chaude, et le laissai agir sur mes muscles endoloris. Je remarquai des bleus sur mes jambes et aussi sur mes hanches. C’était un faible prix à payer pour débarrasser le monde de ces abominations.

Je me lavai lentement, appréciant tout le réconfort de cette douche. Lorsque je ressortis ruisselante, et que je m’enroulai dans le moelleux de ma serviette de bain, je me sentis déjà mieux. Je terminai de me sécher, enfilai des vêtements secs et légers pour dormir, et me mis au lit.

À peine avais-je posé ma tête sur l’oreiller, que le sommeil m’emporta.

Deux coups secs frappés à la porte me réveillèrent en sursaut. Instinctivement, je regardai l’heure : 5h35. À peine cinq heures que je dormais. Ce n’était pas normal, il se passait quelque chose. Je me levai et allai ouvrir la porte. Matt se tenait devant moi, le visage sombre.

— Faith, excuse-moi de te réveiller comme ça, mais nos hommes viennent de rentrer de mission.

— Alors ? Ils les ont ramenés ?

— Non, ils ont profité de l’inattention de l’ennemi pour s’enfuir. Elle est avec quelqu’un du comté, quelqu’un qui connaît bien la forêt, ça ne fait aucun doute.

— Je vois... Et que fait-on maintenant ?

— Rien.

— Comment rien ?

— Eh bien, apparemment ils se dirigent vers le Palais. Nous devons aussi nous y rendre donc on les interceptera là-bas.

— Pour une fois, ça sera facile...

— C’est ça, dit-il en souriant.

— Bien. Je suppose que c’est trop tard pour retourner se coucher ? dis-je en soupirant.

— Eh bien maintenant que je suis réveillée, et toi aussi, on pourrait aller prendre un petit déjeuner, non ? J’ai faim...

— Oui, moi aussi, répondis-je en riant. Toute cette activité hier soir m’a ouvert l’appétit, je dois dire. Entre, je vais me préparer.

Matt entra dans mon petit chez moi et s’installa sur la petite banquette qui faisait office de canapé.

— Je vais juste enfiler quelque chose.

— Je trouve pourtant cette tenue très convenable... dit Matt en faisant rouler son regard sur mon corps.

Je souris. Matt avait beau avoir toujours été comme un grand frère pour moi, il ne l’était plus vraiment. Depuis quelque temps, j’avais bien remarqué sa façon de me regarder comme n’importe quel jeune homme à qui une jeune femme plaît. Certes, il restait très protecteur avec moi, mais plus dans le genre « preux chevalier ». J’avoue que je le regardais aussi de manière différente depuis qu’il s’était transformé en beau jeune homme fort et ténébreux. Mais ça... C’était mon secret !!

Je filai dans la salle de bain, ôtai mes vêtements de nuit pour mettre des sous-vêtements propres, et enfila en vitesse mon peignoir par-dessus pour pouvoir retourner dans ma chambre et choisir une tenue. Je pris un pantalon noir et un débardeur blanc. Je les enfilai à la hâte dans la salle de bains, et brossai rapidement mes cheveux sans les nouer.

— Voilà, je suis prête, dis-je en sortant de la pièce.

Matt me toisa entièrement.

— Très jolie !

— Merci. Bon, on va manger ? Tu m’as mis l’eau à la bouche !!

Nous sortîmes ensemble de mon petit refuge, que je fermai à clé en partant. Dans la rue, les gens déambulaient déjà à peine le soleil levé.

Tous venaient faire leur marché en piochant par-ci par-là ce qu’ils arrivaient à dénicher chez les quelques marchands qui venaient encore s’aventurer chez nous. Nous avions construit une ville hors de la ville, puisque celle-ci appartenait depuis de nombreuses années maintenant au Maître des Ombres.

La vie suivait son cours malgré tout, et de petites échoppes avaient ouvert çà et là pour permettre de se restaurer. Presque tout le monde venait y manger, car elles étaient meilleur marché que l’achat d’ustensiles pour cuisiner. Nous prîmes place à l’une des tables installées devant, sans mal puisqu’à cette heure la plupart des gens dormaient encore. La plupart des gens, mais pas Harvey, le propriétaire, qui, en plus de fermer tard, ouvrait très tôt. Une vraie force de la nature cet homme, et jamais le moindre signe de fatigue. Il avait tout perdu dans cette guerre, sa femme, son fils, et sa maison. Seul, il avait trouvé le courage incroyable de se construire cette échoppe, à l’arrière de laquelle il avait aménagé une chambre. Et ce matin, comme toujours et malgré l’heure matinale, il nous accueillit avec le sourire.

— Bonjour, Faith. Salut, Matt. Alors ? J’ai entendu dire que la nuit avait été agitée ?

— Bonjour, Harvey, dis-je. Oui elle le fut. Mais le pire fut pour le camp adverse. On a éliminé dix ombres cette nuit. Elles étaient réunies dans le bâtiment principal.

— Oui, Faith m’a encore fait quelques frayeurs cette nuit... dit Matt, en regardant la table.

— Pourquoi ? demanda Harvey.

— Eh bien, parfois, elle oublie qu’elle n’est pas seule en mission...

— Matt... Je t’ai déjà dit que je ne le fais pas exprès. Je suis concentrée, et c’est vrai, parfois j’en oublie ta présence. Mais je sais très bien ce que je fais, tu n’as pas à t’inquiéter pour moi.

— Comment ne pas m’inquiéter...

Un ange passa... Puis, comme pour nous faire oublier les soucis devenus trop souvent notre quotidien, Harvey nous interrompit.

— Bon, les jeunes, vous mangez quoi ?

Nous prîmes des œufs avec des toasts, du café, et Harvey nous fit une salade avec le peu de fruits frais qui venaient de lui être livrés. Il agissait comme un père envers nous, et il était vraiment ce qui y ressemblait le plus du haut de ses 38 ans. Il faisait partie des « anciens » dans notre ville.

Nous mangeâmes avec appétit, surtout moi, ayant besoin de reconstituer mes forces. L’attaque de la nuit m’avait affaiblie plus que je ne l’aurais cru.

— Eh bien, ça fait du bien de manger, dit Matt en souriant. Non ?

— Oh que oui ! répondis-je. Surtout qu’une longue marche nous attend aujourd’hui.

— On part quand ? me demanda Matt.

— À midi. Laissons nos hommes se reposer un peu. On s’arrêtera pour la nuit, et on repartira à l’aube.

— Bien. Comme ça, en marchant assez vite, on arrivera au Palais avant midi demain.

— Oui. Et si mes calculs sont bons, on aura le temps de mettre au courant le Prince avant que nos deux amis ne se montrent pour le voir.

— Parfait. Tu vas rentrer te reposer un peu ?

— Oui. Mes batteries ne sont pas encore totalement rechargées. Mais j’espère pouvoir dormir, car je sens que je suis encore sous l’effet de l’adrénaline. Je ne sais pas si j’arriverai à me faire à tout ça un jour...

Je me rembrunis et Matt le vit très bien.

— Allez, viens, je te raccompagne, me proposa-t-il.

Nous nous levâmes, et après avoir remercié et payé Harvey, prîmes le chemin de ma maison. Matt m’observait du coin de l’œil, je pouvais le sentir. Je n’avais pas envie de parler, mais je n’en avais pas besoin de toute façon, car il me devinait toujours très bien. Nous avions grandi ensemble, physiquement, émotionnellement et spirituellement. Il me connaissait presque autant que moi-même, et s’en était parfois troublant et gênant. Surtout en ce moment, car plus on approchait de chez moi, et plus j’avais envie de ne pas rentrer seule.

Et je ne me trompai pas quant au fait qu’il lisait en moi, car arrivé devant ma porte, alors que je me tournais vers lui pour lui dire à plus tard, il ne me laissa pas le temps de parler, et m’embrassa fougueusement. Je ne pus m’empêcher de mettre mes bras autour de son cou pour le serrer contre moi. Ce baiser avait un goût d’éternité.

Lorsque nous nous séparâmes, je pris la clé dans ma poche, et ouvrit la porte sans un mot. Nous entrâmes, et toujours dans le silence de ce moment suspendu dans le temps, je refermai la porte derrière moi. Je restai là, appuyée contre la porte, et nos yeux se trouvèrent.

Le dialogue qu’ils se faisaient était empli d’amour, d’espoir et de promesses. Matt s’avança vers moi, leva mon visage vers lui avec ses mains, et déposa un baiser sur mon front, léger comme la brise, puis sur mes lèvres, brûlant comme la flamme. Je compris alors ce que lui avait vu en moi : ce besoin de me sentir vivante. Il ôta mon tee-shirt, et couvrit ma poitrine haletante de baisers, puis me prit dans ses bras. Il me porta jusque sur mon lit où nous nous allongeâmes l’un contre l’autre. Je couvrais ses yeux de baisers légers, tout en lui ôtant son tee-shirt à mon tour. Bientôt, nous nous retrouvâmes nus. Nous fîmes l’amour tantôt avec douceur tantôt avec fougue, nos corps à l’unisson. Puis, nous nous endormîmes serrés dans les bras l’un de l’autre. Lorsque je me réveillai, il était déjà 11h. J’avais dormi comme ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Je me sentais vivante pour la première fois depuis des mois... Matt me regardait, couché de côté près de moi.

— Bonjour, me dit-il tendrement.

— Bonjour, répondis-je en souriant. Tu as bien dormi ?

— Très bien. Tu sais, je me sens toujours bien près de toi. Je crois que maintenant tu l’as compris.

— Oui, et moi aussi j’ai besoin de toi, mais j’avais peur que mon amour pour toi ne me déstabilise dans mon combat. Comment me battre sereinement si la peur de te perdre dépasse celle que j’ai de mourir moi-même ?

— Je comprends. Mais moi c’était déjà le cas. C’est pour ça que tu m’as fait peur hier soir quand tu bondissais sans prévenir...

— Chhhuuut... fis-je en mettant un doigt sur ses lèvres. Tu ne me perdras pas je te promets.

Il ponctua ma phrase par un baiser. Nos corps attirés tels des aimants s’aimèrent encore une fois. Et j’étais bien trop consciente que nous ne pouvions pas savoir s’il y aurait une prochaine fois, alors nous fîmes comme si c’était la dernière, avec amour, désespérément.

À midi, nous fermâmes notre paquetage, prêts à rejoindre nos hommes pour le départ. Lorsque nous arrivâmes au point de ralliement, nos six amis, parce que c’est ce qu’ils étaient, nous attendaient.

— Bonjour, Faith, dit Sam porte-parole du détachement.

— Bonjour, Sam. Vous êtes prêts pour ce périple les amis ? dis-je à haute voix.

— Oui ! me répondirent-ils en chœur.

— Allons-y, dis-je à Matt.

La route pourrait être semée d’embûches, nous le savions et c’est pour cela que nous affichions tous une mine grave.

Nous partîmes le cœur lourd, laissant derrière nous nos familles et nos amis, pour un voyage dont nous ne pouvions connaître ni la durée ni l’issue.

CHAPITRE 7

Deux heures plus tard, Alina et Evan arrivèrent enfin au chalet de Pierce. Une bâtisse imposante pour un chalet en bois, principalement parce qu’il était fait de gros rondins et non de simples planches. Une épaisse haie de houx en masquait partiellement l’accès, ce qui renforçait l’impression d’un lieu abandonné, en plus de sa rusticité.

Evan s’avança en tête vers la porte d’entrée. Là, il frappa deux, puis un, puis trois coups, sûrement pour que Pierce sache qu’il s’agissait d’un « ami ». Ils attendirent quelques secondes interminables, lorsqu’enfin la porte s’ouvrit lentement. Apparut alors un homme d’une trentaine d’années, l’air sérieux. Ses yeux se posèrent sur Evan et un large sourire sincère se dessina aussitôt sur son visage.

— Mon ami ! lança-t-il en prenant Evan dans ses bras.

Les deux hommes échangèrent une longue accolade, tous deux souriant. Puis Pierce relâcha son étreinte, et ses yeux se posèrent enfin sur Alina. Il eut un sursaut de surprise, mais se reprit aussitôt tentant de ne pas le montrer.

— Pierce, je te présente Alina. Alina, voici mon ami Pierce. Il m’a aidé quand maman est morte.

— Enchantée, Pierce, dit Alina.

— Bonjour, Alina. Vous vous êtes connus comment avec Evan ?

— Alors là ! Je crois que tu ne vas pas en croire tes oreilles ! Rentrons. Tu vas bien nous offrir quelque chose à boire et aussi à manger, non ? dit Evan souriant.

— Mais bien sûr, mes amis ! Tu as raison, entrons.

Ils entrèrent tous dans la maison. L’intérieur contrastait complètement avec l’aspect presque désuet de l’extérieur. Sûrement une ruse. Une grande cheminée attirait le regard en premier, et renforçait le côté sécurisant de la demeure. Un canapé, encombré de coussins, ainsi qu’un gros fauteuil, invitaient à s’installer devant l’âtre. Dans le coin droit, une petite cuisine fonctionnelle attirait les narines de par les odeurs alléchantes qui s’en dégageaient. À gauche, deux portes en bois closes indiquaient l’emplacement des chambres. Alina sentit son estomac gargouiller, lui rappelant qu’elle mourrait de faim.

— Installez-vous dans le canapé, je vous sers une assiette et vous apporte à boire, leur dit Pierce. Mais avant vous pouvez mettre vos affaires dans la première chambre.

Evan se dirigea vers la première porte, l’ouvrit, et Alina le suivit. Ils entrèrent tous les trois dans la pièce.

La chambre était plus spacieuse qu’elle ne l’aurait cru. Un immense lit trônait au centre, et deux petites commodes étaient disposées contre le mur du fond, avec sur chacune, une vasque, un broc, ainsi qu’un gant de toilette et des serviettes.

— Je vais mettre de l’eau à chauffer pour que vous puissiez faire un brin de toilette après le repas, ajouta Pierce. Votre voyage a été long jusqu’ici, et j’imagine que les occasions de se rafraîchir n’ont pas été nombreuses...

— Oui, c’est exact, s’empressa de confirmer Alina. J’avoue que j’ai hâte de me débarbouiller.

Evan et Alina se défirent de leurs sacs et de leurs manteaux. Seule Alina enleva ses bottes. Elle se massa les pieds en fermant les yeux.

— Tu n’as pas l’habitude, n’est-ce pas ? lui demanda Evan.

— Pas vraiment non, dit-elle dans un sourire las. Mais ce n’est pas grave. Je m’adapte. C’est seulement que mes parents me manquent et que je ne comprends toujours rien à ce qui m’arrive.

— Oui, je sais que c’est très compliqué pour toi tout ça, mais je suis sûr que tu auras des réponses lorsqu’on pourra s’entretenir avec le Prince. Il est conseillé par un médium et guérisseur qui saura pourquoi tu es là et ce qu’il t’arrive.

— Je l’espère... En attendant, je boirais bien quelque chose de chaud ! Pas toi ?

— Oh que oui !! Allons nous installer dans ce canapé qui a l’air si confortable, Pierce a dû préparer du café.

Ils sortirent de la chambre. Alina alla directement se blottir au coin du feu. La température extérieure avait beaucoup chuté au fur et à mesure de leur ascension, et elle n’était plus suffisamment chaudement vêtue.

— Tenez, un bon café pour vous réchauffer un peu, dit Pierce. Je reviens dans quelques minutes.

Pierce entra dans ce qui devait être sa chambre, et n’en ressortit que cinq minutes plus tard. Il tenait dans ses bras un tas de vêtements divers en peaux de bêtes.

— Tiens, Alina, c’est pour toi. Tout ceci était à ma femme, elle faisait à peu près la même taille que toi. Il y a aussi un pull en laine pour toi, Evan, tout en-dessous.

— Pierce, tu n’es pas obligé de... commença Evan.

— Ça me fait plaisir, mon ami. Et puis à elle aussi ça lui aurait fait plaisir. Tu sais combien elle était généreuse.

— Oui...

— Moi je ne la connaissais pas, dit Alina, mais toi je peux dire que tu es quelqu’un de très bien, Pierce. Merci beaucoup, ça me touche.

Alina prit le tas de vêtements et alla le déposer dans la chambre d’amis sur le grand lit. Il y avait des jambières en peau de mouton à mettre sur ses bottes, deux pulls en laine angora, et un gilet en cuir d’agneau. Et caché en dessous, Alina trouva une longue chemise de nuit crème, en coton doublement tissé pour l’hiver, aux manches longues ourlées de dentelle, et au col entièrement lacé jusqu’au milieu de la poitrine. Elle la regardait avec admiration. Cela lui sembla évident que Pierce voulait qu’elle puisse se sentir à l’aise pour se reposer. Elle se tourna et vit qu’une des deux vasques était pleine d’une eau fumante. À son côté se trouvait une petite fiole pleine de ce qui ressemblait à du sel de bain. Elle l’ouvrit pour la sentir, et constata qu’elle avait vu juste. Un doux parfum poudré parvint à ses narines. Elle en mit deux ou trois pincées dans l’eau, et se dirigea vers la porte.

— J’arrive, dit-elle à Evan et Pierce dans l’embrasure avant de la refermer sur elle.

Elle ôta tous ses vêtements, et fit sa toilette avec un plaisir non dissimulé. Lorsqu’elle eut terminé, elle revêtit la chemise de nuit crème et défit ses cheveux. Elle se sentait vraiment mieux à présent.

Pierce et Evan discutaient ensemble assis sur le canapé devant le feu, leurs tasses fumantes à la main, lorsqu’ils entendirent la porte de la chambre s’ouvrir dans leur dos. Ils se tournèrent, alors qu’Alina pénétrait dans la pièce vêtue de la robe que Pierce avait dissimulée dans le tas de peaux.

Evan en resta coi. Pierce souriait faiblement.

— Merci beaucoup, Pierce, je me sens mieux ainsi, dit-elle en souriant à son bienfaiteur.

Elle vint s’installer avec eux dans le canapé. Elle se rendit compte du coin de l’œil qu’Evan l’observait. Pierce se leva.

— Vous avez faim ?

— Oh oui ! dirent en cœur Evan et Alina.

— Un peu de ragoût, ça vous dit je suppose ? demanda Pierce tout sourire.

— Ce sera parfait, merci, répondit Evan.

L’odeur qui se dégageait de la marmite posée sur le poêle était déjà parvenue jusqu’aux narines des deux randonneurs affamés. Alina regardait les flammes danser dans l’âtre, pensive.

— Tu penses à quoi ? questionna Evan.

— À mes parents... Je me demande s’ils savaient pour mes pouvoirs...

— Je ne saurais te dire, mais étant donné qu’ils ne s’activent qu’avec les ombres, je pense qu’ils ignorent tout.

— Tu crois vraiment ?

— Je ne vois pas comment ils pourraient savoir vu que dans ton monde les ombres n’existent pas. À moins que...

— Quoi encore ?? lança-t-elle en se tournant vivement vers lui les yeux écarquillés.

— Eh bien... Comme tu es apparue dans notre monde, on peut apparaître dans le tien, et ainsi donc voyager entre les deux. Et même si seuls les enchanteurs le peuvent, avec l’aide d’un chaman, rien ne dit que tes parents ou l’un de tes parents ne le soit pas... Après tout, tu n’y as jamais prêté attention parce que tu n’étais pas au courant, mais qui sait...

— Ça serait le pompon en effet ! Mais puisqu’il faut l’aide d’un chaman pour voyager, comment ai-je réussi ?

— Je ne sais pas... C’est bien pour avoir ce genre de réponse que je t’emmène au Palais.

— Je pense que je vais lui refiler un bon mal de crâne au Prince !! s’esclaffa-t-elle.

Pierce arriva sur ces entrefaites. Il tenait dans chaque main, une pleine assiette d’un ragoût fumant.

Il les déposa sur la petite table en bois logée entre le canapé et la cheminée, ainsi que deux cuillères, puis deux coupes de vin.

— Régalez-vous, mes amis.

Ils mangèrent de bon appétit, manquant se brûler plusieurs fois. Lorsque les écuelles furent vides, ils se calèrent tous deux contre le dossier du canapé, repus.

— Une tisane pour digérer ? les interrogea Pierce.

— Avec plaisir, merci.

— Je veux bien aussi, ajouta Evan.

Il leur fit une décoction de plantes de son jardin, destinée à favoriser la qualité du sommeil. Ils la sirotèrent en discutant tous les trois. Puis, la nuit avançant à grands pas, ils se levèrent pour aller se coucher.

— Pierce, aurais-tu un oreiller et une couverture pour moi, s’il te plaît ?

— Oui, mais...

— Je laisse la chambre à Alina, qu’elle puisse bien se reposer. De toute façon ton canapé est très confortable, il fera une couche parfaite.

Ils se couchèrent tous, mais seuls Alina et Evan s’endormirent aussitôt, exténués par un voyage qui s’annonçait long encore. Pierce, lui, l’esprit torturé par les souvenirs, ne parvint à trouver le sommeil que bien après eux, pour se réveiller dès les premières lueurs du jour. Il se leva, l’esprit encore engourdi, pour préparer un bon petit déjeuner à ses amis avant leur départ. Il entra dans la pièce principale sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller Evan qui dormait encore paisiblement. Dans la cuisine, et avant de se mettre aux fourneaux, il sortit un tissu propre du placard. Il mit à l’intérieur, une miche de pain, de la viande séchée, du fromage et des pommes. Il connaissait la route jusqu’au Palais, et savait que les occasions de trouver de la nourriture seraient rares. Puis, alors qu’il s’apprêtait à faire cuire des œufs, Evan entra sans un bruit dans la cuisine.

— Bonjour, mon ami. Tu as bien dormi ? s’enquit Pierce.

— J’ai bien récupéré grâce à ton hospitalité. Mais j’espère qu’Alina aussi. Je l’ai entendue bouger et parler cette nuit.

— Oui, moi aussi... J’allais faire des œufs, et il y a du pain frais, avec de la confiture que j’ai faite au printemps dernier.

— Avec du café, ça sera extraordinaire !

— Tiens, mets ça dans ton sac, c’est pour le voyage, dit Pierce en tendant à Evan le baluchon avec les provisions préparées un peu plus tôt.

— Tu es un père pour moi ! Merci encore pour tout.

— Une fois que vous serez arrivés au Palais, que vas-tu faire ?

— Eh bien je ne sais pas encore. Tout dépendra de la suite des événements.

— Humm... C’est bien ce que je pensais. Tu tiens à elle, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est exact. Mais je ne saurais dire pourquoi. Je ne la connais que depuis quelques jours, mais je sens que je dois l’aider.

— Fais attention à toi. Je parle de ton cœur bien sûr, pour le reste je sais que tu es robuste.

— Je vais essayer.

Alina entra à son tour dans la cuisine.

— Alors les garçons, bien dormi ?

— Oui. C’est à toi plutôt de nous dire. On t’a entendue t’agiter cette nuit. Tu as fait un cauchemar ? la questionna Evan.

— Non, pas un cauchemar, mais un drôle de rêve... Un homme brun venait m’avertir d’un danger. Il me disait des choses que je n’ai pas comprises, avant de disparaître comme par enchantement !! C’est bizarre, il m’a semblé familier... Comme si son visage résonnait dans mes souvenirs...

— Oui, c’est étrange...

— Il m’a dit qu’il me cherchait depuis sept cents ans et il a souri avant de disparaître ! Pouf ! Comme ça...

Alina essaya de se plonger dans les recoins de sa mémoire, mais ne parvint pas à mettre un nom sur ce visage. Pourtant elle aurait été incapable de dire qu’il lui était inconnu. Encore un mystère de plus sur sa liste. Son esprit commençait à saturer. Il était au bord de la rupture. Evan le lisait sur son visage.

Ils prirent un solide petit déjeuner grâce à Pierce. Alina retourna dans sa chambre pour s’habiller et revêtir également les peaux gracieusement offertes la veille. Elle rejoignit Evan dans le salon, lui déjà prêt, et ils firent leurs adieux à Pierce juste après le lever du soleil.

CHAPITRE 8

La démarche lente et pesante, il faisait les cent pas. Son esprit était perturbé par ce que lui avait rapporté l’un de ses émissaires. Cette gamine avait exterminé dix de ses chefs de factions ! Comment était-ce possible ? Comment une enchanteresse pouvait-elle avoir autant de pouvoirs, alors qu’il s’était chargé de faire exterminer les meilleurs enchanteurs depuis longtemps ? Se pourrait-il que la prophétie dise vrai ? Dans ce cas il allait renforcer les attaques et mettre fin à toute cette mascarade au plus vite !

Son chaman entra dans la pièce.

— Monseigneur, l’intruse est en route pour le Palais. Nous devons l’empêcher de rencontrer le Prince. Elle a un lien avec lui, je l’ai vu et ça ne m’inspire rien de bon.

— Humm... Très bien, mais que me conseilles-tu de faire ? J’ai aussi à m’occuper de la jeune rebelle avant qu’elle ne réduise encore le nombre de mes chefs de faction. Cette misérable perturbatrice doit savoir ce qu’il en coûte de s’attaquer à mon armée...

— La jeune rebelle ne sera bientôt plus un obstacle à Sa Seigneurie, je me charge d’elle. En revanche, l’intruse m’inquiète davantage. Nous ne savons rien d’elle, excepté le fait qu’elle soit venue depuis l’autre côté. Son pouvoir semble puissant, mais jusqu’à quel point ? Et que veut-elle du Prince ? Son pouvoir croît de jour en jour, et s’ils sont liés, cela pourrait compromettre vos plans. Mieux vaut envoyer des guerriers à leur rencontre avant qu’ils n’atteignent leur destination.

— Bien. Je vais envoyer six ombres majeures pour les intercepter. Mais que comptes-tu faire à la rebelle ?

— Je lui réserve quelques... surprises. Son esprit est un lieu très intéressant. Et je comptais y faire quelques promenades ces prochains jours, dit le Chaman en souriant sournoisement.

***

Alina et Evan étaient en route depuis quelques heures, et le paysage forestier avait à présent laissé place à de grandes plaines à l’herbe rase et jaunie, d’où émergeaient çà et là de gros rochers. Devant eux se dressait le Mont Taikuutta. Majestueux, verdoyant, mais terriblement escarpé aussi.

— On va faire une halte au pied de la montagne. Il faut reprendre des forces.

— Oui, je crois bien, dit Alina en observant son terrible adversaire. Je crois que je vais rajouter une couche de lainage...

Elle joignit aussitôt le geste à la parole en ôtant le sac de son dos. Après avoir enlevé son manteau et son veston en peau, elle enfila un pull en laine, puis remit le tout. Ils marchèrent encore une demi-heure avant d’arriver à destination.

— C’est le moment de découvrir la surprise du chef ! déclara Evan.

— Je meurs de faim ! Heureusement que tu as des amis sur qui tu peux compter ! affirma Alina.

— Oui. Pierce est un homme bien. Très solitaire, mais avec un grand cœur. Il ne s’est jamais remis de la perte de sa famille.

— Je n’ose même pas imaginer quelle horreur ça a dû être...

— Oui... J’ai eu aussi beaucoup de mal à surmonter la mort de ma mère. Heureusement qu’il était là. Mais j’étais jeune, et puis ce n’est pas la même chose.

— Tu as tort. On n’a qu’une mère, et je crois que je ne supporterais pas de perdre la mienne. [...] Elle me manque tellement.

Sa voix se brisa et des larmes embuèrent ses yeux. Elle baissa la tête, par pudeur. Evan s’avança et la prit dans ses bras. Mais elle se reprit rapidement. Leur étreinte ne dura pas une minute.

— Il faut manger, on doit repartir, décida-t-elle pour détourner la conversation, pendant qu’elle essuyait furtivement les larmes sur ses joues, d’un revers de main.

Ils déjeunèrent en silence, chacun dans ses pensées. Evan admirait encore plus Alina pour sa force. Même perdue ici, avec tout ce qui lui était arrivé, elle ne perdait pas pied.

Alina commençait à prendre conscience qu’elle ne reverrait pas sa famille de sitôt et cela l’effrayait bien plus qu’elle ne l’aurait cru. Et pour le moment, son seul réconfort était un jeune homme qu’elle ne connaissait finalement que très peu. Même si Evan s’était montré un ami et allié loyal et fidèle, il n’en était pas moins quasiment un inconnu, et elle ne savait plus que penser... Où l’emmenait-il ? Comment ne pas être sûre qu’elle ne se retrouve à nouveau emprisonnée ? Tout était flou... Pour le moment elle devait se reprendre, car une nouvelle épreuve l’attendait. Passer cette montagne. Ce Mont enneigé à son sommet, rocheux, escarpé et dont les sentiers flirtaient avec le vide.

Elle ne s’était jamais vraiment posé de questions sur sa Foi, mais ces derniers jours l’y avaient obligée. Tous ses champs des possibles avaient été balayés par une tempête de questions qui ébranlaient encore son esprit. Comment ne pas remettre en question tout ce en quoi on croit, quand tout ce qu’on pensait être irréel se produit devant ses yeux ? Comment faire comprendre aux gens que la magie existe, que les démons de leurs cauchemars existent, et que par conséquent, les anges existent... Elle ne se serait jamais crue capable de tant de pouvoirs. Et même si parfois, elle se surprenait à prier Dieu, elle n’aurait pas pu s’imaginer que ses prières étaient réellement entendues. Sa perception du monde, de la vie elle-même, avait une tout autre envergure.

Evan, quant à lui, pensait au temps qu’il leur restait pour passer la montagne avant la nuit. Il termina sa pomme, jeta le trognon au loin et se leva.

— Alina, tu as terminé ? Parce que nous devrions vraiment y aller.

— Oui, je sais. J’ai terminé, j’ai juste à remettre mon sac sur mon dos et je suis prête.

Ils entamèrent leur ascension peu avant midi. Le soleil était presque à son zénith, mais l’air froid leur piquait les joues. Alina mit sa capuche alors qu’un nuage de fumée blanche sortait de sa bouche à chaque expiration.

Les deux premières heures furent relativement faciles malgré le froid. Puis, le sentier devint plus escarpé, alors que le froid s’intensifiait. Alina ne sentait presque plus son nez, et ses joues étaient à demi engourdies. Evan avançait imperturbable, lui servant un peu de rempart au vent glacé, probablement plus habitué qu’elle à ce type de climat. Elle le suivait tant bien que mal, mais il était évident que son pas était bien moins assuré. Le soleil avait disparu derrière les nuages épars, et sa chaleur manquait cruellement.

Le pied de la montagne semblait déjà très loin, pourtant le chemin restant à parcourir semblait interminable. Paradoxe de l’effort...

Ils atteignirent le sommet en milieu d’après-midi. Alina était essoufflée, et sentait la morsure du froid jusque dans ses os. Le spectacle était pourtant extraordinaire. La vue qui s’offrait à elle était à couper le souffle. La vallée gigantesque, zébrée de petits cours d’eau, et la forêt au loin comme une tache sombre.

— Buvons un peu, ce n’est pas parce qu’il fait froid qu’on ne se déshydrate pas.

Ils burent de longues gorgées d’eau, reprirent leur souffle, puis se remirent en chemin. Si les calculs d’Evan étaient bons, ils atteindraient l’autre versant juste avant la nuit.

***

Nous avions atteint l’orée de la forêt royale en fin d’après-midi, et cette clairière un peu plus tard. Nous avions franchi la montagne Taikuutta le matin même, après une nuit très courte. Les températures froides du petit matin nous avaient tenus en éveil tout au long de l’ascension difficile. Passée la montagne, nous avions fait route droit vers la forêt, dernière étape avant le Palais du Prince. Nous n’avions même pas pris le luxe de nous arrêter pour manger. Je décidai qu’il était temps de se poser pour prendre des forces.

— Établissons un campement ici. Nous allons manger et dormir, et nous repartirons avant le lever du soleil, criai-je à mes troupes.

Tous s’arrêtèrent, et commencèrent à s’organiser en vue d’établir un campement sécurisé pour la nuit. La fatigue se lisait sur les traits de chacun. Matt vint à ma rencontre.

— Tu crois qu’on arrivera avant eux au Palais ?

— Je l’espère. Surtout après tous les efforts que nous avons faits. Elle n’a sûrement pas l’habitude de telles expéditions, elle a dû le ralentir.

— Oui, tu as probablement raison.

— Sinon, tu attends quoi pour monter notre tente ? demandai-je amusée.

— C’est comme si c’était fait !

Le sourire dans ses yeux ne mentit pas. Il me fixa le temps d’une respiration et tourna les talons. Mon cœur manqua un battement lorsque ses yeux se détachèrent de moi. Je le regardai s’atteler à la tâche, puis me dirigeai moi-même vers les préparatifs pour faire à manger à mes compagnons.

Le dîner se passa dans la bonne humeur. Chacun était heureux de ce moment suspendu dans le temps. Le grand feu de camp apportait du réconfort et le repas du confort. Un confort luxueux en ces temps obscurs. Les discussions allaient bon train et les rires résonnaient dans la nuit.

— Ils ont bien mérité cette halte après cette journée harassante où ils n’ont pas protesté une seule fois, non ? demandai-je à Matt.

— Oui. Mais tu sais, ils te sont entièrement dévoués. Tu n’as pas l’air de t’en rendre compte...

— Pourquoi ? Non, je ne comprends pas ça ! Ils sont libres de suivre notre cause ou de partir. Je ne veux pas être l’instigatrice de leur péril.

— Et pourtant, bien malgré toi, c’est ce que tu es... Ils connaissent ton pouvoir, ils ont entendu tes exploits plus glorieux que ceux d’aucun autre, et maintenant tu représentes l’Espoir à leurs yeux. Hélas, que tu le veuilles ou non...

— Eh bien justement !! Je ne le veux pas ! Je ne veux pas porter la responsabilité de leur Liberté et de leur Espoir. Je veux seulement que nous travaillions ensemble à délivrer notre royaume ! Et si l’on en croit les racontars, cette mystérieuse inconnue semble avoir autant de pouvoirs que moi. Pourquoi ne serait-ce pas elle la Libératrice du peuple ?

— Parce qu’ils ne la connaissent pas. Tout simplement. Ils n’ont pas envie de suivre un fantôme ! Tu ne peux pas leur demander ça ! Toi, ils te connaissent bien, ils ont été témoins de tout ce que tu as fait pour eux depuis longtemps. Ils sont liés à toi par leur reconnaissance !

— Mais je ne l’ai jamais fait dans ce but !

— Je le sais... Mais tu ne peux pas les empêcher de se raccrocher à quelque chose.

Je pris ma tête à deux mains tant mes tempes me faisaient mal. Ayant terminé mon repas, je vidai mon verre de vin d’un trait et me levai. Je partis en direction de ma tente, un grand espace, plus grand que les autres alentour, et aménagé aussi confortablement que possible. Matt m’observa de loin sans bouger. Je balançai un revers de main pour ouvrir les pans d’entrée de ma tente, et me jetai sur ma couche. Je versais des larmes de colère. Non pas contre les hommes qui me prenaient en symbole d’espoir, mais contre ce pouvoir qui bouillonnait en moi depuis toujours sans que je ne sache qui l’y avait mis. Ma mère m’avait dit que mon père en était responsable. Mais qui était-il ? Et pourquoi avait-il dû disparaître ?

Je me relevai, épuisée physiquement et mentalement. Après avoir fait une toilette rapide pour ôter de ma peau la sueur froide qui l’en recouvrait, j’ôtai mes vêtements pour revêtir une robe de nuit en lin beige, coupée juste à ma taille.

Soudain, je m’immobilisai interdite. Mes sens étaient en train de me prévenir d’une intrusion dans ma tente. Je n’osais pas faire un seul mouvement, surprise de ne pas l’avoir entendu avant.

Puis je sentis un souffle chaud au-dessus de mon épaule à demi nue. Mon corps frissonna. Il reconnut avant mes yeux, celui qui se tenait près de moi.

Je me retournai et fis face à Matt, torse nu. Je levais la tête pour me perdre dans son regard. Sans un mot, il se pencha pour déposer un baiser sur mes lèvres. Un chaud et tendre baiser. Mon cœur vacilla à la seconde. Nous nous perdîmes dans les bras l’un de l’autre cette nuit-là.

Je me réveillai au milieu de la nuit, tremblante et en sueur. Matt dormait paisiblement à mes côtés. Le cauchemar que je venais de vivre avait été intense en émotions. Je m’interrogeai sur le sens de ce rêve sombre, dans lequel je m’attaquais au Maître des Ombres, seule, ou plutôt avec l’aide de cette inconnue sans visage. Qui cela pouvait-il bien être ? Il s’agissait d’une femme, ça, j’en étais sûre. Mais qui ? Je m’étais vue lutter puis succomber à son pouvoir dans un dernier sursaut de force. La fille à mes côtés m’avait semblé toujours en vie lorsque je m’étais vue succomber. Et ma plus grande question était de savoir si j’en serais effectivement capable un jour... Étais-je assez forte pour le défier ?

Lorsque je regardai l’heure, je vis qu’il était déjà 4h du matin. Il fallait se préparer à partir. Je me tournai vers Matt qui dormait profondément.

— Matt ! dis-je en le secouant légèrement.

— Mumm... maugréa-t-il en se tournant vers moi, les yeux encore fermés.

Je lui embrassai le front tendrement. Il ouvrit les yeux.

— C’est déjà l’heure, c’est ça ?

— Oui. Il est 4h, on doit réveiller tout le monde et se préparer à partir. On doit quitter les lieux avant le lever du soleil.

— Très bien. Laisse-moi enfiler quelques vêtements et je vais les réveiller.

Il s’habilla maladroitement. Je l’imitai et consultai la carte. Je revoyais le plan de route. Si mes calculs étaient bons, nous devions arriver au Palais juste après le déjeuner, que malheureusement, nous ne pouvions nous permettre de prendre. J’avalai donc un morceau de pain et de fromage, pour pouvoir tenir la route.

Les gars étaient réveillés lorsque je sortis de ma tente. Ils s’étaient déjà habillés, et chacun mangeait un morceau tout en commençant à ranger ses affaires. Nous partîmes moins d’une heure plus tard, bien avant le lever du soleil.

***

Le Magicien noir souriait dans l’ombre. Il avait commencé à semer le doute dans l’esprit de la rebelle, et pour cela, il avait choisi le biais de ses rêves, afin qu’elle ne soupçonne rien. Il se félicita de l’état dans lequel cela l’avait mise, mais aussi de la satisfaction qui serait celle de son Maître lorsqu’il le lui apprendrait...

***

Evan avait bien calculé, puisqu’ils atteignirent le pied de la montagne alors que le soleil s’était couché une demi-heure plus tôt.

— Nous devons installer la tente ici, il fera bientôt noir.

— Oui, et puis nous devrions faire du feu.

— Tu as raison, c’est préférable. Commence à chercher des brindilles aux alentours, pendant que j’installe le campement.

Alina posa son sac et se mit en quête du précieux bois sec. Evan ne mit pas plus de quinze minutes à monter le camp, et rejoignit Alina pour l’aider à ramasser le bois nécessaire au feu.

Il était difficile de chercher dans le noir presque complet. Lorsqu’ils eurent assez de brindilles sèches, Evan alluma un feu, afin d’être éclairé suffisamment pour continuer à chercher du bois. Ils finirent par avoir un beau feu quelques instants plus tard. Ils s’assirent sur un tronc, face au foyer.

— Ça va, Alina ? demanda Evan perplexe.

— Fatiguée... dit-elle en se frottant le front. Il nous reste encore beaucoup de route jusqu’au Palais ?

— Si on part demain matin au lever du soleil, on peut être au Palais dans l’après-midi. Mais il y a aussi la forêt royale à traverser, et elle est parfois très dense. Il faudra faire attention de ne pas se perdre.

— Oui, on n’a pas fini quoi...

— Je sais que c’est très compliqué pour toi, mais lorsqu’on sera là-bas, je pense vraiment que tu auras des réponses à tes questions. Ou du moins à certaines...

— J’espère bien... Après un périple pareil, c’est le minimum !

— Tu as raison... répondit Evan en souriant avec lassitude.

— J’ai hâte...

— J’imagine. À ta place, je serais perdu... Et sûrement prostré dans un coin en espérant un miracle !

— Ça ne sert à rien. Je n’ai pas vraiment d’autre choix que d’avancer et essayer de trouver des solutions ou du moins des réponses. Mais c’est vrai qu’à l’intérieur, je suis crevée et apeurée...

Ils mangèrent en silence du pain et de la viande séchée qu’il leur restait. Puis ils allèrent trouver quelque repos dans la tente, après avoir chargé le feu.

Alina s’endormit à peine la tête posée sur le manteau qui lui faisait office d’oreiller. Mais son sommeil ne fut pas réparateur : son esprit était perturbé par ce « pouvoir » qu’elle ne pouvait pas contrôler. Elle fit un rêve étrange : elle se voyait dans le corps d’une autre femme, une femme élégante avec une grande robe semblant être d’une autre époque, faite de soie et de dentelle. Cette femme retrouvait un homme au visage qui lui était inconnu, mais pourtant ils semblaient amoureux. Alina pleurait dans son sommeil, et Evan, réveillé par ses mouvements incessants dans la tente, l’appela en la secouant légèrement. Elle se réveilla en sursaut. Instinctivement, elle tourna la tête de gauche à droite, à la recherche de l’homme aperçu en rêve. Evan l’avait tirée de son sommeil au moment où l’homme avait prononcé ces quelques mots : « Mon amour, enfin je te retrouve ! Ça fait sept cents ans que je te cherche »... Quoi encore ? pensa-t-elle. C’était quoi ce rêve ? Il lui avait paru si vrai ! Son cœur en tremblait encore.

— Tu vas bien ? demanda Evan interloqué.

— Heuuuu... Oui... Enfin, je crois...

— Tu as fait un cauchemar ?

— Pas véritablement. Mais c’était très déconcertant comme rêve.

Elle ne voulut pas en dire plus. Ce rêve était trop intime. Elle n’avait pas envie de le partager avec Evan. Lui, n’osa pas poser de questions.

— Tu crois que tu pourrais être connectée psychiquement au chaman ? osa-t-il quand même demander à Alina.

— Pourquoi ? Ça serait possible ?

— Ça arrive ici. En fait, le chaman est connu pour rentrer dans la tête des gens. Et je pense qu’il sait que tu es ici, enfin, dans notre monde je veux dire.

— Eh bien s’il est au courant de tant de choses, il va pouvoir me dire comment j’ai fait pour tomber dans un trou et arriver dans votre monde !! Et puis, il me dira aussi ce que je fais là, parce que j’en ai marre !! Marre de tout ça là : les efforts à n’en plus finir, les expériences mystiques épuisantes, et surtout les fantômes qui nous pourchassent !!! lança-t-elle hors d’haleine, tant elle était submergée par la colère.

— Je sais bien que tout ce qui t’arrive te met hors de toi, mais tu es une chasseuse d’ombres ! Tu es destinée à tous nous sauver !

— Non, tu ne sais rien du tout !! Ce n’est pas toi qui as perdu tous tes repères, toute ta famille d’un seul coup, et tous tes amis par la même occasion. Et tu ne sais pas non plus ce que ça fait de te sentir pleine d’un pouvoir que tu ne contrôles pas ni ce que ça fait de trouver ça exaltant alors que d’un autre côté, tu te sens coupable.

— Coupable ?

— Oui, parfaitement. Coupable ! Parce que je n’ai aucune pitié à tuer ces ombres, quelles qu’elles soient. Coupable de détenir cette puissance que d’autres n’ont pas, alors que je viens d’un autre monde. Comme si ça n’était pas légitime.

— C’est vrai, je ne sais pas ce que ça fait que de se sentir aussi puissant. Mais par contre, je sais ce que ça fait que de se sentir inutile pour aider les gens que l’on aime, et crois-moi ça c’est pire, de savoir qu’ils vont mourir et que tu n’y peux rien ! cria Evan, lui aussi à bout de nerfs.

Alina n’ajouta rien de plus. Elle regarda Evan bouche bée, et se mit à réfléchir. Il avait peut-être raison après tout. Elle était dotée d’une puissance sans pareil, et elle pouvait agir. Elle devait absolument se reprendre. Ce rêve troublant l’avait déstabilisée.

Ils se recouchèrent en silence, en se tournant le dos. Alina était si fatiguée qu’elle ne mit que quelques secondes à se rendormir. Evan, lui, rumina plus longtemps. « Cette fille est incroyable », pensa-t-il, « elle peut faire des choses si fabuleuses, et pourtant elle n’en a pas conscience ». Il se surprit à l’envier.

Lorsqu’Evan ouvrit les yeux, il aperçut les premiers rayons du soleil à travers la toile de la tente. Il se leva d’un bond. Alina se réveilla elle aussi, bousculée dans son sommeil. Elle s’étira tel un chat.

— Que se passe-t-il Evan ? murmura-t-elle encore à moitié endormie.

— Il se passe qu’il fait déjà jour. Nous devons partir, une longue route nous attend encore.

— Ok ok... Laisse-moi m’habiller plus chaudement, et manger un petit quelque chose.

— Oui, mais ne perdons pas de temps. Il reste quoi à manger ?

— Des fruits, un peu de fromage et du pain, je crois.

— Bien. Je t’amène de quoi grignoter pendant que tu t’habilles, dit-il en quittant la tente déjà vêtu.

Alina se vêtit à la hâte, les yeux difficilement ouverts. Elle aurait tellement aimé pouvoir dormir encore un peu. Elle termina juste au moment où Evan se mit à hurler. Elle sortit en trombe de la tente, juste à temps pour voir six ombres dont une vêtue d’une cape noire et rouge, qui semblait vouloir aspirer la force vitale d’Evan. Celui-ci tressautait tandis qu’une sorte de fumée blanche sortait de sa bouche. Elle se figea ne sachant quoi faire, puis en une fraction de seconde, leva ses mains en direction de l’ombre qui attaquait Evan. Elle concentra sa volonté de destruction sur cette dernière, qui relâcha son étreinte et se mit à émettre des cris stridents. En quelques minutes, Alina consuma l’ombre en une flaque argentée sur le sol boueux. Elle se tourna alors vers les ombres sur sa gauche : elles étaient deux. Une main dirigée vers chacune d’elles, elle les consuma en un instant, puis ce fut au tour des trois restantes sur sa droite.

Lorsque le danger fut écarté, elle était hors d’haleine, mais courut jusqu’au chevet d’Evan qui gisait inconscient. Elle s’agenouilla, et mit délicatement sa tête sur ses genoux. Elle le secoua légèrement.

— Evan ? Tu m’entends ? Tu vas bien ?

Mais Evan ne répondit pas. Elle caressa sa joue. Au bout de quelques secondes interminables, il ouvrit lentement les yeux.

— Evan ! Te voilà de retour. J’ai eu si peur ! Tu vas bien ?

— Disons que j’ai connu mieux, murmura-t-il. Il fallait le dire que je devais manquer mourir pour me retrouver dans tes bras... plaisanta-t-il.

Elle lui sourit, ne relevant pas, trop heureuse qu’il n’ait rien. Il se releva difficilement.

— Je commence à croire que le Maître des Ombres t’en veut. Ça ne peut être que lui qui nous a envoyé ces démons.

— Alors il me voit comme une menace, tu crois ?

— Si j’avais encore un doute il y a peu, à présent j’en suis sûr. Il voit en toi la menace de la prophétie, je pense. Quant à savoir qui serait « l’autre chasseuse d’ombres », lui seul pourrait nous le dire...

Le temps de reprendre leurs esprits, ils se remirent en route rapidement. Le chemin fut long jusqu’à l’orée de la forêt royale. Ils l’avaient parcouru en silence, concentrés et tendus. Evan se demandait ce qu’il adviendrait de lui, une fois Alina arrivée à destination. Voudrait-elle qu’il reste ? Il n’en savait rien et cela le rendait nerveux.

Alina en était restée à son rêve, et se demandait pourquoi il lui semblait si familier... Ces mots d’amour faisaient immanquablement écho dans son cœur, pourtant elle ne connaissait pas du tout celui qui les avait prononcés. Ils atteignirent une clairière. Le soleil encore ténu passait à travers les arbres. Evan s’arrêta.

— Il y a un problème, Evan ?

— On dirait qu’un campement a été dressé ici récemment. Pourtant, ceux qui étaient là, ont tout fait pour essayer de cacher leur passage. Étrange...

— Tu es sûr ? Je croyais qu’on risquait d’être poursuivis, mais je ne m’attendais pas à ce qu’on nous devance ! Qui cela peut-il bien être selon toi ?

— Justement, c’est bien ce que je me demande. Ça n’a pas de sens...

— En même temps, pour moi, tout ce qui m’est arrivé ici n’en a aucun ! Alors un peu plus un peu moins...

— Soyons prudents. Ils peuvent nous faire croire qu’ils sont devant nous et nous tendre une embuscade dans un coin.

— Oui, on ne sait jamais.

Ils reprirent leur marche. Un vent froid se leva timidement. Alina frissonna. Était-ce le froid ou la peur ? À vrai dire, c’était les deux...

CHAPITRE 9

Nous atteignîmes l’entrée du village d’Auringon Laakso. Un chemin de terre battue et de gravillons nous accueillit, ainsi que d’immenses portes de bois fermant l’enclave encerclant les bâtiments. Un homme de la garde royale discutait avec une femme blonde vêtue d’une longue robe de velours grenat soulignée d’or sur les bords, la tête surmontée d’un chignon. Il nous remarqua du coin de l’œil, et se tourna aussitôt.

— Halte ! dit-il, essayant malgré lui de se donner une contenance face à la dame en rouge. Qui êtes-vous et que venez-vous faire au Palais de Sa Majesté le Prince ?

Je m’avançai pour prendre la parole.

— Je suis Faith, chasseuse d’ombres et Chef de ce détachement. Je souhaiterais m’entretenir avec Sa Majesté au sujet de l’étrangère. Il comprendra.

— Attendez ici qu’un messager se rende au Palais, s’il vous plaît.

— Très bien, mais le temps presse. Qu’il aille rapidement, car elle ne tardera pas, et je dois parler au Prince avant qu’elle n’arrive.

— J’y veillerai.

— Merci.

— Vous pouvez toutefois entrer dans le village afin d’attendre si vous le souhaitez.

— Oui, nous avons besoin de nous restaurer, nous avons voyagé pendant presque deux jours sans prendre le temps de manger toujours correctement.

Le garde ouvrit les lourds battants de bois dans un long grincement. Nous pénétrâmes dans le village en saluant le garde. Des dizaines de gens s’affairaient pour faire leurs courses sur la grande place centrale où des marchands en tout genre avaient disposé leurs différents étals. Je savais que le marché du Royaume était réputé, mais je n’avais, jusque-là, jamais réellement su jusqu’à quel point. On y trouvait fruits et légumes à profusion, sûrement cultivés dans les jardins royaux. Il y avait aussi nombre de produits manufacturés introuvables ailleurs, bref, une véritable corne d’abondance, contrastant sévèrement avec celui de notre petite ville en ruines... Je trouvais ce spectacle quelque peu obscène par rapport à tous ceux qui mourraient de faim dans les ruines des villes et villages, qui autrefois, faisaient la renommée de ce Royaume.

Je me dirigeai vers la Taverne la plus proche, mes hommes derrière moi. Ses murs étaient en bois et en pierre, et l’enseigne disait « À la Taverne du chat roux ». Drôle de nom, pensais-je en souriant. Matt arriva à ma hauteur, me sourit et ouvrit la porte. Une odeur délicieuse envahit mon nez instantanément. Je salivai à l’idée d’un bon ragoût fumant.

— Bonjour, chers amis ! nous lança un petit homme au visage rond et jovial. Vous êtes affamés, j’espère ! Ma femme a préparé un ragoût de veau dont vous me direz des nouvelles, croyez-moi !

— Oui, nous mourons de faim !! Nous voyageons depuis deux jours et j’avoue que nous n’avons pas eu l’occasion de manger de ragoût !

Le petit homme sourit de satisfaction. Il était vêtu de coton et de peaux passablement propres...

— Je m’appelle Pienimies.

— Je suis Faith, et voici Matt. Et ce sont nos hommes, dis-je en désignant nos compagnons.

— Soyez les bienvenus. Installez-vous je vous apporte votre ragoût, mais aussi du pain frais et de grandes chopes de bière !

Alors que nous nous installions tous autour d’une massive table en chêne, Matt se pencha et murmura à mon oreille :

— Nos hommes, hein ? Je croyais que TU étais le chef, et que de toute façon, ils n’étaient PAS ton armée ?!

Il me regardait à présent en souriant, fier de sa boutade.

— Tu es vraiment insupportable... m’exclamai-je à mi-voix en lui souriant à mon tour.

— Oui, c’est exact. Et tu n’as pas encore totalement saisi à quel point !

Matt éclata de rire. Qu’il était bon d’entendre son rire magnifique. Je souris sincèrement depuis très longtemps. C’est à cet instant précis que je sus. C’était ça qui m’avait manqué pendant toutes ces années, la joie, pure et innocente. Survivrait-elle à ce qui nous attendait ? Serait-elle encore dans mon cœur demain ? Ou bien l’ombre l’emporterait-elle ? Partout mes yeux ne voyaient que de la noirceur, pourtant dans mon cœur ne cessait de briller la lumière.

***

La marche à travers la forêt fut tendue et silencieuse. Il y faisait sombre malgré le soleil. Ils longèrent une rivière, puis s’en éloignèrent pour reprendre la route. Ils traversèrent, arrivés à une croisée des chemins en prenant le « vieux pont », comme le nommait Evan. Il surplombait la rivière et son état en disait long sur son histoire. Le chemin devint plus large en montant sur la colline. Lorsqu’ils arrivèrent au sommet, Alina fut subjuguée par la beauté du paysage.

En contrebas, dans la vallée, reposait un lac magnifique aux reflets bleu glacial, autour duquel de beaux sapins verdoyants semblaient avoir été semés par endroits. Le soleil parsemait ses rayons sur un merveilleux village enclavé sur les bords du lac.

De petites maisons en bois clair donnaient un charme indéniable, ainsi que l’immense porte en bois sculpté qui clôturait l’enclave. Les monts qui s’élevaient autour de cette vallée étaient verdoyants également, cependant, les sommets plus rocheux laissaient apercevoir un manteau blanc.

— Alors ? Qu’est-ce que tu penses du château ? demanda Evan.

— Quel château ? Je ne vois que ce lac absolument éblouissant et ce charmant village.

Evan sourit en baissant la tête. Il l’aurait parié ! Elle ne pouvait pas le voir... Seules les personnes vivant dans ce monde pouvaient le voir...

— Tu ne vis pas dans notre monde, ça doit être pour cette raison que tu ne le vois pas. Cependant, et bien que je ne sache pas comment, tu dois certainement en être originaire puisque tu es une chasseuse d’ombres. Donc si tu te concentres un peu, je suis sûr que tu pourrais le voir là-bas derrière le village, au pied des montagnes.

— Attends une minute. Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de cette théorie avant aujourd’hui ?? s’emporta-t-elle.

— À vrai dire, je n’y ai pensé que très récemment. Je ne vois pas comment tu pourrais avoir des pouvoirs qui n’existent pas dans ton monde... Tu ne crois pas ? Donc ça voudrait malheureusement dire que tes parents t’ont menti. Soit ce ne sont pas tes parents biologiques, soit ils ne sont pas eux-mêmes originaires de ton monde, mais du mien...

Ce fut comme si Evan venait de lui mettre un coup de poing en plein estomac ! Elle commença à paniquer, suffoqua, et des larmes embuèrent ses yeux. Elle était incapable de parler. Comment ses parents avaient-ils pu lui faire ça ? Et pourquoi ? Et finalement, étaient-ils réellement ses parents ? Et si toute sa vie n’était qu’une supercherie ? Trop d’émotions, trop de questions, elle se laissa tomber à genoux.

— Alina, je... Je suis désolé de t’avoir dit ça comme ça... J’aurais dû penser aux conséquences... Je suis maladroit parfois.

Il s’accroupit à côté d’elle et la prit dans ses bras. Elle se blottit dans ses bras et laissa couler des larmes de frustration et de colère. Lorsqu’elle se releva avec Evan, elle s’essuya les yeux.

— Dis-moi comment faire pour voir le château. J’y arriverai, affirma Alina en regardant Evan dans les yeux.

Il fixa ses prunelles vertes parsemées de pépites de bronze.

— Bien. Alors concentre-toi autant que tu le peux sur ton pouvoir.

Elle se tourna vers la montagne et se concentra.

— Focalise-toi sur ta colère, sur toutes ces choses que l’on t’a cachées.

Elle sentit une chaleur émerger de son plexus. Elle grandissait doucement en se faufilant à travers tout son corps. Soudain, sa vue se voila le temps de quelques secondes, puis elle commença à distinguer une forme bleue semblant flotter au pied des montagnes.

— Evan, je commence à voir quelque chose...

— Bien. Continue, ne lâche pas.

Elle devina bientôt la forme complète du château, puis ce furent les murs qui se remplirent, et enfin chacune des sept tours l’une après l’autre pour finir par la plus majestueuse au centre.

— Wôw !! Il brille...

— Oui. Il est bleu, et étincelant comme un diamant.

— C’est incroyable...

— Allez. Allons-y maintenant. Tu as des questions à poser.

Ils amorcèrent leur descente vers le village. Marcher dans l’herbe après tant de chemin sur la roche, semblait si bon à Alina. Un garde en uniforme, tenant fermement sa hallebarde, regardait devant lui sans sourciller. Evan s’avança en premier.

— Bonjour, Officier. Nous souhaiterions voir Sa Majesté. Il s’agit d’une affaire urgente.

— Je fais partir un messager immédiatement. Qui dois-je annoncer ?

— Je me nomme Evan Metsä. Et voici Alina, chasseuse d’ombres venant de l’autre côté.

L’homme eut un mouvement de recul imperceptible. De la surprise se lisait dans son regard.

— L’étrangère... murmura-t-il.

— Il y a un problème, Officier ? hasarda Evan.

— Pas du tout. Je vous annonce tout de suite à Sa Majesté.

Il ouvrit les lourds battants et s’approcha du messager. Il lui souffla quelques mots à l’oreille, puis le jeune homme partit en courant vers le château.

— Entrez, allez vous désaltérer à la Taverne du chat roux, je vous ferai quérir quand Sa Majesté vous accordera audience.

Evan et Alina saluèrent le garde et passèrent devant lui pour pénétrer dans le village. Les gens qui déambulaient paraissaient heureux, discutaient gaiement ou faisaient leur marché en piochant par-ci par-là ce qu’ils arrivaient à dénicher chez les quelques marchands qui étaient encore présents à cette heure. Alina aperçut une grande bâtisse en pierres et en bois, d’où dépassait une enseigne flottante, également en bois, où était inscrit « La Taverne du Chat Roux ».

— Evan ! s’écria Alina en se tournant. J’ai trouvé...

Il la rejoignit. Ils poussèrent la porte d’entrée ensemble. La grande salle était bien remplie et animée de conversations diverses. Ils s’avancèrent jusqu’au comptoir. Une femme au visage jovial et rubicond s’approcha d’eux. Ses grosses boucles rousses tombaient sur ses épaules potelées. Elle les observa avec ses grands yeux noisette et dit :

— Bonjour, mes jolis ! Je vous sers quoi ?

— Je vais prendre un verre de l’amitié et servez une dragonne à la demoiselle, s’il vous plaît.

— Très bien, ça marche !

— Heuuuu... Un verre de l’amitié ? Une dragonne ? C’est une blague ?! lança Alina avec dédain.

Evan avait envie de rire.

— Un verre de l’amitié, c’est une boisson à base de rhum, et une dragonne, c’est un grog spécial, chaud et au miel.

— Voilà qui me parle plus... Bonne idée, ça va me réchauffer ! Même s’il fait moins froid qu’en haut de cette montagne, je suis gelée !

— C’est bien pour ça que je t’ai commandé ça !

— Merci, Evan... Pour tout ce que tu fais pour moi. Tu n’es pas obligé et ça me touche.

— Ce n’est rien. Tu sais, je suis seul dans cette forêt, et tu es un peu comme un cadeau, l’occasion de vivre une belle aventure, confia-t-il à mi-voix en souriant.

— Oui, enfin, un peu dangereuse l’aventure !

— Ce n’est pas grave. Je la prends comme une épreuve à ma foi. Pas toi ?

— Ce n’est pas faux. Toutes mes croyances ont été ébranlées, et je dois bien avouer que ça retourne de devoir tout remettre en question. À commencer par mes parents. Je me rends compte que je ne les connais pas, et ça, c’est le plus dur à encaisser. Comment pourrais-je leur faire confiance à nouveau ? Ils m’ont caché quoi exactement ? Je ne sais plus qui je suis...

— Ils doivent avoir une bonne raison pour tout ça. Je suis sûr qu’ils n’ont pensé qu’à te protéger, tu sais.

— Peut-être, mais je suis assez grande maintenant pour pouvoir encaisser la vérité, alors pourquoi ne pas avoir été honnête avec moi ?

Ils furent interrompus par la serveuse.

— Et voilà pour vous ! Un verre de l’amitié et une dragonne dont vous me direz des nouvelles, ma p’tite dame !

Elle déposa un petit verre rempli d’un liquide ambré, et une petite chope fumante d’où émanait une odeur d’alcool, de gingembre et de cannelle. Alina prit sa chope à deux mains pour les réchauffer, et huma le breuvage.

— Humm... Ça sent super bon !

Puis, elle la porta à sa bouche et en but une gorgée.

Elle ferma les yeux. Ce breuvage était divin ! Doux et fort à la fois, un vrai réconfort.

— Alors, tu en penses quoi ? demanda Evan.

— Une merveille ! Ça remonte le moral !!

Il sourit. Puis il but son verre cul sec !

— Voilà qui est bien parlé !

Il héla la serveuse.

— Un autre, s’il vous plaît !

Il la regarda les yeux brillants.

— Eh bien, qu’attends-tu pour boire ?

Elle le regarda, observa sa chope, et but son contenu d’un coup. Elle grimaça.

— Oula ! Ça tape !! dit-elle en rigolant.

Le liquide alcoolisé fit rapidement sa route jusqu’à son cerveau, et elle fut vite grise. Elle abandonna les dragonnes pour des verres de l’amitié, exactement comme Evan. Ils eurent le temps d’en boire encore un autre, lorsque le garde vint les chercher dans la Taverne.

— Monsieur... Mademoiselle... Sa Majesté est prête à vous recevoir.

— Oh merci, Officier. Nous attendions.

— Oui... Je vois ça...

— Allons-y, Alina.

Evan prit Alina par l’épaule. Elle sentait ses joues chauffer. Elle attrapa son sac et le remit sur son dos. Evan en fit autant. Ils suivirent le garde jusqu’à la sortie. Là, il se tourna vers eux.

— Bien. Prenez le chemin sur votre droite, et suivez-le jusqu’au bout. Là-bas vous trouverez une borne de transmutation. Prenez-la, elle vous mènera directement au Palais. Un garde vous accueillera.

— Ok c’est noté ! Evan et Alina dirent au revoir au garde, et empruntèrent le chemin indiqué. Il était en terre, et traversait tout le village. Ils virent des enfants jouer près de leur maison, et des mères étendre leur linge. Tout le monde ici avait l’air bien plus heureux que ce que sous-entendait Evan. Mais peut-être étaient-ils privilégiés, si près du Palais et sous la protection du Prince...

Dix minutes plus tard, ils se retrouvèrent face à une sphère en plexiglas suffisamment grande pour contenir deux personnes. Un ascenseur moderne, pensa Alina. Après tout, comment accéder autrement à un château flottant ?!

— Et dire que tu trouvais ça bizarre quand je t’ai parlé des immeubles de mon monde... ironisa Alina.

Evan s’affaira à taper un code sur la sphère qui s’allumait en bleu à chaque fois qu’il tapait dessus. Lorsqu’il eut terminé, la sphère s’ouvrit lentement.

— Votre moyen de locomotion, milady ! plaisanta-t-il en faisant une révérence.

Elle esquissa un sourire, pénétra dans la sphère et Evan la suivit. Dès qu’ils furent à l’intérieur, elle se referma lentement. Un léger vrombissement retentit puis Alina commença à avoir des vertiges. Elle avait la sensation que le monde se dérobait sous ses pieds. Evan la retint par le bras lorsqu’elle sembla perdre l’équilibre. En un instant, le village disparut et l’intérieur d’un Palais apparut devant les yeux d’Alina qui en resta bouche bée. Les murs blancs aux moulures dorées étaient à couper le souffle de beauté. Les lourds rideaux de velours de couleur bronze ajoutaient à la splendeur des lieux. La sphère s’ouvrit lentement comme par magie. Ils en sortirent lorsqu’un garde arriva à leur rencontre. Il était vêtu d’un uniforme bronze et doré, conçu dans un tissu scintillant, qu’Alina ne sut reconnaître.

— Bonjour. Bienvenue dans la demeure de Son Altesse le Prince Varjon Velho. Veuillez me suivre, Sa Majesté vous attend dans la pièce de vie.

Il les devança dans le couloir. Alina suivit le garde avec Evan. Elle ne put s’empêcher d’admirer les murs sur lesquels étaient accrochés des portraits de personnes à l’allure noble, certainement les membres de la famille du Prince. Le garde ouvrit une large porte dorée aux arabesques ton sur ton en relief. Ils pénétrèrent dans l’immense pièce pavée de marbre rose. Au fond, face à une porte-fenêtre grande ouverte, et leur tournant le dos, se trouvait quelqu’un assis sur un grand fauteuil en velours rouge et doré. Le garde se racla la gorge pour parler.

— Votre Majesté, les invités sont là.

Le fauteuil, maintenant à deux mètres d’eux, se retourna lentement. C’est alors qu’Alina le reconnut. Elle ne put cacher sa stupéfaction, et resta bouche bée. L’homme souriait.

C’était lui... l’homme de son rêve... Il la regardait droit dans les yeux, souriant, le visage radieux.

— Enfin... tu es là, murmura-t-il dans un souffle.

Alina referma la bouche. Sa tête lui faisait mal. Elle ferma les yeux une minute, et des flashes lui vinrent en tête : des images claires, comme si c’étaient des souvenirs. Puis lui vinrent des émotions intenses, des sensations, et elle sut pourquoi ce rêve... Ils se connaissaient. Elle s’en souvenait à présent, et son cœur se déchira sous le coup de l’émotion. Des larmes ruisselèrent sur ses joues. Evan la regardait surpris, ne sachant absolument pas ce qui lui arrivait.

Alina s’avança vers le Prince, et tout en pleurant, lui caressa tendrement la joue.

— Je me souviens... Tout ce temps...

— Sept cents ans, ma douce Alina, lui dit le Prince tendrement en prenant sa main.

Varjon la prit dans ses bras et la serra contre lui en fermant les yeux. Il desserra légèrement son étreinte, et l’embrassa. Evan n’en crut pas ses yeux. Il les interrompit.

— Alina ? Que se passe-t-il ? Vous pouvez m’expliquer ? demanda-t-il en les regardant l’un après l’autre.

— Evan, je suis désolée. Je sais que tu ressens des sentiments pour moi, et je n’ai jamais voulu ça. Mais tu restes un ami pour moi. La nuit dernière, quand je me suis réveillée en sursaut, j’ai rêvé de Varjon, mais je ne le savais pas. Je pense que c’était parce que nous nous rapprochions du Palais, et la connexion s’est faite malgré moi. Je comprends tout à présent. Varjon et moi sommes des âmes sœurs, et nous étions déjà ensemble dans notre vie précédente. Nous sommes connectés psychiquement, et c’est lui qui m’a appelée à venir dans votre monde, enfin... dans le nôtre, puisque c’est aussi le mien.

Evan essayait de garder la face, mais Alina vit s’éteindre quelque chose dans ses yeux. Son visage se ferma avec colère, puis ses traits se détendirent sur un air de résignation.

— Je n’ai pas d’autre choix que d’accepter la situation, je crois...

Alina s’avança vers lui, et mit une main sur son épaule.

— Evan, tu rencontreras toi aussi quelqu’un qui te sera destiné. Et quand tu la verras, tu sauras.

— Ne t’inquiète pas pour moi, Alina. Tu n’y peux rien, c’est juste que quand je vous vois, mon cœur se souvient combien il se sent seul... Je suis fier d’être ton ami. Tu es une guerrière spirituelle bien plus forte que tu ne le crois.

Alina sourit tendrement, et déposa un baiser sur sa joue.

— Merci pour tout.

— Alina, interrompit Varjon. Te souviens-tu d’autre chose ?

— Seulement de nous deux et de notre amour. Et... as-tu les mêmes pouvoirs que moi ?

— Eh bien... oui. Mais tu es plus puissante que moi.

— Pourquoi ? demanda Alina.

— Ta lignée. La mienne n’est pas composée que de chasseurs d’ombres. La tienne oui. Et même si dans cette vie, tu as grandi sur terre, tes parents n’en sont pas moins...

— Attends !! dit une voix de femme derrière eux.

Tous sursautèrent. Alina se retourna. Elle ouvrit grand les yeux de stupeur et s’écria :

— Maman ?!!

CHAPITRE 10

Parfois on croit se connaître. On pense savoir d’où l’on vient, qui l’on est, pourquoi on a fait tel ou tel choix, et puis un jour, on a l’impression de se réveiller d’un rêve, de voir sa vie, de SE voir autrement. Comme si la fragile bulle de savon qui nous voilait la face, éclatait d’un seul coup, et que notre vue s’en trouvait améliorée. Comme si notre champ des possibles avait trouvé le moyen de s’élargir soudainement. Pour le meilleur. Et c’était exactement ce qui venait de m’arriver.

Pour le moment, j’étais incapable de m’en rendre compte. J’étais en état de choc. Plus aucune pensée cohérente ne pouvait se former dans mon esprit, plus aucun son ne sortait de ma bouche. Je regardais les deux personnes en face de moi, deux étrangers, cet homme et cette femme, aux joues baignées de larmes alors que les miennes restaient anormalement sèches, me raconter une histoire dont je ne saisissais plus un traître mot depuis que mon esprit et mes oreilles avaient fermé leur porte après les mots « Nous sommes tes parents ».

Qui étais-je réellement ? Pourquoi ? Et puis comment surtout ? Comment avaient-ils pu m’abandonner à mon sort ? Toutes ces questions surgissaient à présent dans ma tête, comme si une digue avait cédé d’un coup.

— Faith, ma chérie, tu comprends ce que je t’ai dit ? me demanda ma « mère ».

— Ma chérie, je t’en prie, dis-nous quelque chose ! supplia la voix de mon « père ».

Mais je ne pouvais pas. Parce qu’à cet instant précis, le désarroi et l’incompréhension avaient laissé la place à une colère sourde qui bourdonnait dans ma tête. J’étais incapable de sortir un mot sous peine de proférer des paroles que j’aurais regrettées tôt ou tard. Je serrais les dents, fermais les yeux, et essayais de rassembler mes pensées. Une minute, deux minutes, trois minutes... Une éternité.

— Je n’ai pas tout compris, dis-je enfin.

— Tu es notre fille. Si tu savais comme tu nous as manqué... souffla la femme à travers ses larmes. Tu es née il y a 18 ans, alors que ton père et moi étions encore très jeunes. À cette époque nous vivions heureux, malgré la présence des ombres. Personne ne se doutait de nos grands pouvoirs, car d’autres avaient déjà cette responsabilité. Nos parents étaient encore des Ensorceleurs très puissants. Ta sœur est arrivée l’année qui a suivi ta naissance, c’était un deuxième cadeau de la vie en ces temps de troubles... Puis, le Maître des Ombres a fait exterminer les Ensorceleurs majeurs, dont nos parents à ton père et moi, et les choses ont changé. Nos pouvoirs se sont développés et nous avons dû assumer nos rôles, tout en sachant que notre tête serait mise à prix par le Maître des Ombres. C’est là que nous avons réalisé que vous étiez réellement en danger ta sœur et toi. Alors nous avons décidé de nous enfuir en faisant croire à notre mort et à celle de nos enfants. Après avoir mis en scène un accident, et sachant que nous pouvions traverser le voile de la dimension terrestre sans chaman grâce à nos pouvoirs, nous nous sommes lancés. Notre gouvernante nous a aidés. Elle était là ce soir-là. Elle te donnait la main, pendant que ta sœur était dans mes bras, et que ton père prononçait le sort de passage. Mais il y a eu un problème. On nous a dénoncés, et une ombre est arrivée au moment où il ne restait que ton père et toi qui deviez emprunter la porte. Ton père a voulu utiliser ses pouvoirs pour te protéger, mais l’ombre l’a attaqué, le projetant par le passage malgré lui, et sous la perte de connaissance de ton père, le portail s’est refermé derrière lui.

Elle marqua un temps d’arrêt. C’est l’homme qui prit ensuite la parole.

— Je m’en suis toujours voulu. J’ai cru que tu n’avais pas survécu, tout comme ta mère le pensait aussi. Tu n’avais pas deux ans... Quant à notre gouvernante, elle était certes dévouée à notre famille, mais elle n’en était pas moins sans pouvoirs... Nous ne pouvions pas savoir si tu étais en vie ou non, sous peine de mort immédiate. Alors nous nous en sommes remis à Dieu. Et aujourd’hui, je suis si heureux qu’il ait pu veiller sur toi. Ma petite fille...

Je commençais à comprendre à présent les histoires que me racontait ma mère. Pourquoi elle ne parlait jamais de mon père, et pourquoi elle me disait toujours de croire en mon destin.

Mais dans tout ce que je venais d’entendre, les paroles qui résonnaient en mon cœur comme des tambours sauvages, étaient les mots Famille et Sœur. J’avais une sœur... Moi qui me pensais seule au monde, à présent je ne l’étais plus.

— Raconte-nous comment tu as grandi... s’il te plaît... demanda ma mère.

J’hésitais. Comme cela m’avait fait un choc de savoir que j’avais une famille finalement, ça allait être un choc pour eux d’entendre ce qu’avait pu être ma vie de misère.

— J’ai grandi au milieu des ruines et des cartons, avec celle que je croyais être ma mère. Elle était mon monde, et je l’aimais plus que tout. Même si la vie était très dure, je n’ai jamais manqué d’amour. Elle me disait toujours que mon père m’aimait plus que tout, mais n’a jamais voulu s’étendre sur le sujet. La seule chose qu’elle m’ait dite, c’est que je tenais de lui mes beaux yeux verts, et mon pouvoir.

— Comment as-tu découvert tes pouvoirs ? s’enquit mon père.

— Ma mère m’en a parlé quand elle est tombée malade. Je n’avais que neuf ans, mais elle voulait que je sache au cas où elle mourrait. Et elle a bien fait...

— Mais ils sont apparus quand, je veux dire ?

— Il y a trois ans. J’ai remarqué que lorsque je me mettais en colère, mes mains étaient chaudes et s’éclairaient d’une lueur blanche, tout comme me l’avait dit maman. Enfin, je veux dire...

— Ce n’est pas grave, ma chérie, je comprends que tu l’appelles comme ça. C’est ce qu’elle a été, et heureusement qu’elle a été là pour veiller sur toi.

Ma mère m’avait dit qu’elle s’appelait Jenna. Elle était belle, et s’il était évident que je tenais d’elle mes cheveux, il était également indéniable que je tenais mes yeux verts de mon père, Paul.

— Tu sais, ma chérie, nous avons appris ton existence il y a seulement quelques jours. Quand ta sœur a disparu de la surface de la terre, nous avons pensé immédiatement à notre monde. Ta sœur et toi êtes les héritières directes de la lignée des grands Ensorceleurs, et nous savions qu’elle était capable de découvrir son pouvoir même sans en avoir besoin sur terre. Nous avons cru que c’était elle qui avait ouvert le passage, puis Varjon nous a contactés pour nous informer que c’était lui qui l’avait appelée, et pourquoi. Seulement, elle non plus n’est au courant de rien.

— Comment ça ? Vous n’avez rien dit ? Ni pour ses pouvoirs, ni pour moi, ni sur vos origines ?!

— Non. Comme elle était bébé quand nous sommes arrivés sur terre, nous avons pris un nouveau départ. En plus, quelques semaines après nous, mes sœurs – tes tantes – nous ont rejoints sur terre, et ce sont installées. Elles se sont mariées à des terriens et ont eu des enfants. Eux non plus ne sont pas au courant, c’est pour ça que nous sommes venus seuls ton père et moi. Alors, je sais que tu veux rencontrer ta sœur, mais avant, on va devoir lui parler. Et Dieu sait que ça va pas être simple vu le caractère qu’elle a et la colère dans laquelle elle doit être.

— Pourquoi ? demandai-je cyniquement. Elle a de grands pouvoirs dont elle ignorait l’existence, ses parents lui ont menti toute sa vie, et elle se retrouve dans un monde dont elle ne se doutait même pas qu’il fut réel. Sans parler du fait que vous allez lui apprendre qu’elle a une sœur.

J’avais vomi ses paroles avec tant de colère, que ma mère en était encore bouche bée. Mais ce qui me surprit bien plus, c’est que je me rendis compte que mes joues étaient mouillées. Je pleurais enfin.

Ma mère se leva et vint me prendre dans ses bras. Je la serrai si fort que j’eus peur de lui faire mal. Elle caressa mes cheveux tendrement. Mon père la rejoignit et nous enlaça toutes les deux.

— Nous devons lui expliquer calmement les choses, dit mon père. Elle sera là bientôt, le Prince nous l’a assuré.

La pièce étant à présent plongée dans le silence, nous entendîmes le garde annoncer ma sœur et son ami. Nous tentâmes de suivre leur conversation, mais ce fut difficile de tout entendre au travers de murs aussi épais. Lorsque ma mère toutefois, réussit à comprendre que le Prince allait lui en révéler plus que nécessaire, elle ne put s’empêcher de faire irruption dans la pièce.

***

Alina avait la tête qui lui tournait sous le coup de la surprise.

— Maman, mais comment est-ce possible que tu sois là ?

— Varjon, je dois discuter avec elle.

— Oui, bien entendu.

Il se tourna vers Alina.

— Alina, écoute ce que ta mère a à te dire, elle va tout t’expliquer.

Puis, il lui embrassa le front.

— Installez-vous, je vous en prie, dit-il en leur désignant les deux fauteuils face à son bureau.

Elles s’assirent et Jenna prit la parole.

— Ma chérie, je suis désolée que tu aies dû apprendre certaines choses de cette façon, tu...

— Ça tu peux le dire ! affirma Alina en se renfrognant. Et puis où est papa ? Il n’est pas venu avec toi ?

— Il est à côté. Mais, s’il te plaît, je dois tout te dire sans être interrompue. Après, tu pourras me poser toutes les questions que tu veux.

— Très bien, je t’écoute.

Alors Jenna lui raconta tout : la fuite, les ombres, les pouvoirs, la lignée, etc., et Alina écouta attentivement, les yeux brillants d’une colère immense, mais tout de même emplis de larmes.

Lorsque Jenna eut terminé le récit des raisons de leur mensonge à son mari et à elle, elle entreprit de lui parler de sa sœur.

— Lorsque nous avons fui pour la terre, nous n’étions pas seulement trois...

— Comment ça ? Qui était avec nous ?

— Eh bien, ta grande sœur qui n’avait pas deux ans, tenait la main de notre gouvernante lorsque ton père a accidentellement refermé le portail après l’attaque de l’ombre. Notre gouvernante n’ayant aucun pouvoir, nous les avons crues mortes toutes les deux, c’est pour ça qu’on ne t’a jamais rien dit. Mais, il y a quelques jours, lorsque tu as disparu, et que nous sommes venus te rechercher ici, nous avons appris qu’elle était toujours en vie...

Alina se leva, en larmes, et alla se poster devant la fenêtre, tournant le dos à sa mère.

— Maintenant que tu as terminé, c’est à moi de t’expliquer certaines choses, assura-t-elle en croisant les bras. Il y a quelques jours, lorsque j’ai atterri ici, seule, j’étais effrayée. Et quand je dis effrayée, c’est un faible mot. Je ne savais ni où j’étais, ni quand, ni comment j’étais arrivée là. J’ai eu une chance énorme de tomber sur Evan, et je ne le remercierai jamais assez pour tout ce qu’il a fait pour moi au péril de sa vie. Oui, je dis bien au péril de sa vie, car c’est bien notre vie à tous les deux qui a été en danger plus d’une fois au cours des derniers jours. Là encore, j’ai dû faire face à un pouvoir dont j’ignorais tout, et dont Evan m’en a appris ce qu’il savait. À mon inquiétude pour nos vies, s’est ajoutée celle que je croyais que vous éprouviez, de croire que j’avais été kidnappée ou pire, alors qu’en fait vous saviez ce qui m’était arrivé. Alors j’estime avoir le droit d’être en colère. Sans parler de tout ce que je viens d’apprendre. La seule chose qui ait un peu de sens, c’est Varjon.

Elle se tourna vers lui. Il la regardait.

— Je me souviens de lui depuis que je l’ai vu. Je ne l’explique toujours pas, mais nous sommes liés, c’est certain. Sinon pourquoi se rappeler de cette vie antérieure que nous avons partagée ? Elle souriait à travers ses larmes.

— Je comprends ta colère, Alina, mais tu dois comprendre que tout ce que nous avons fait ton père et moi, n’a jamais été que pour te protéger.

— Alina, tu dois être raisonnable ! s’exclama Evan.

Alina fut surprise par la réaction de son ami.

— Mais Evan...

— Tu sais que j’ai raison. Ta colère, la vraie, n’est pas dirigée vers tes parents et tu le sais. C’est vers le Maître des Ombres pour qui tu nourris une haine sans limite. Après tout, il est la cause de tous tes problèmes, de tous NOS problèmes en fait. Cessons de nous quereller, et concentrons-nous sur notre but commun, à savoir, le moyen de détruire définitivement la source du malheur de notre monde.

— Voilà qui est parlé comme un sage, s’exclama Varjon. Fort bien, je pense qu’Evan a raison. Nous devons à présent envisager ce qu’il convient de faire pour déchoir ce monstre qui veut mettre la main sur notre monde. Mais avant, rakkaani, tu as une sœur à rencontrer il me semble.

— Oui, je crois bien, répondit Alina. Mais, Varjon, que veut dire « Rakkaani » ?

— Mon amour...

Alina rougit de s’entendre appeler ainsi devant sa mère.

***

Cela faisait un long moment que j’attendais dans cette pièce avec mon père. Je tentai plusieurs fois d’intercepter des bribes de conversation, mais sans grand succès. Le Prince m’avait reçue alors que mes parents étaient encore avec lui. Varjon, grâce aux dons de Vona son mage, était au courant de mon lien de parenté avec eux et avec « l’étrangère ». Mais il n’avait pas eu besoin d’en dire beaucoup à mes parents, car dès qu’ils posèrent leurs yeux sur moi, ils surent. Mes cheveux, mes yeux, bref, ils avaient deviné que leur fille qu’ils avaient crue morte toutes ces années se tenait devant eux. C’était Vona qui leur avait appris que j’étais toujours en vie, et c’est ma réputation de chasseuse d’ombres qui avait permis au Prince de me localiser. Par chance, lorsqu’il reçut le messager qui l’informa de ma présence au Palais, il rencontrait mes parents.

À présent, j’avais hâte de connaître ma sœur. Me ressemblerait-elle ? Serait-elle aussi têtue que moi ? M’aimerait-elle ? Et... pourrait-elle m’aider à éliminer les ombres ?

CHAPITRE 11

Matt commençait à me manquer terriblement. Je ne pensais qu’à me blottir dans ses bras. Il était resté dans la bibliothèque du Palais pour m’attendre.

— Garde, s’il vous plaît, lançais-je à l’homme près de la porte. Allez chercher mon second à la bibliothèque, il se nomme Matt. Dites-lui qu’on a besoin de lui ici.

— Bien, Madame.

Le garde sortit. Mon père me jeta un regard interrogateur, mais comme je ne répondais pas, détourna la tête. Cinq minutes plus tard, Matt apparu à la porte, un air contrarié sur le visage.

— Faith, que se passe-t-il ? demanda-t-il en me tenant par les bras.

Pour toute réponse, je me laissais aller sur son torse, fermant les yeux, et il me serra contre lui.

— Faith, qui est cet homme ? s’enquit Matt en désignant mon père du menton.

Je le pris par la main, et l’emmenait à la rencontre de l’homme dont je venais juste de faire la connaissance.

— Matt, je te présente Paul... mon père.

— Quoi ??!! Mais... Comment ?? Je croyais que ta mère ne t’avait jamais dit qui il était !

— C’est juste. Mais, en fait, je viens d’apprendre qu’elle n’était pas vraiment ma mère.

— Hein ?!!

— Oui, tu vois pourquoi j’ai besoin de toi...

Matt se dirigea vers moi. Il prit mon visage entre ses mains, et déposa un baiser sur mes lèvres, délicatement. Je lui résumai la situation. Il comprit mes angoisses et mes doutes. Après tout, nous avions grandi ensemble. Je me sentais moins nerveuse avec lui à mes côtés, surtout maintenant qu’il savait toute l’histoire. Tout à coup, la porte s’ouvrit, et ma mère entra dans la pièce.

— Faith, es-tu prête à rencontrer ta sœur ?

Je serrai fort la main de Matt.

— Oui...

Une jeune fille apparut derrière ma mère, timidement, et s’avança vers moi.

— Bonjour, Faith. Je m’appelle Alina.

Elle semblait si jeune et si âgée à la fois. Je voyais en elle comme un reflet tel le film d’un négatif. Mais elle dégageait tant d’amour pour moi sans même me connaître, que je fus submergée par l’émotion. Je lâchai la main de Matt, pour la serrer dans mes bras. J’avais le sentiment de devoir la rassurer et la consoler, pour le mensonge de mes parents. Elle me serra en retour. Nous restâmes ainsi quelques minutes. Puis, le Prince fit son entrée et se posta derrière Alina, les mains sur ses épaules.

— Faith, tu connais Varjon ?

— Heu, oui, mais toi ?

— Je le connais bien, annonça-t-elle dans un grand sourire. En fait, nous nous sommes connus dans notre dernière vie. Nous nous aimions, et c’est toujours le cas. Il a un don différent du nôtre. Vois-tu, sa mère était un chaman, mais son père était un Ensorceleur. C’est grâce à ces deux dons combinés qu’il peut se souvenir. Et s’il a pu raviver en moi cette vie antérieure, c’est uniquement grâce au lien qui nous unit en tant qu’âmes sœurs.

— Eh bien, laisse-moi à mon tour te présenter Matt. Nous nous connaissons depuis l’enfance.

Alors, je vis apparaître quelqu’un d’autre dans l’embrasure de la porte. Le jeune homme qui fit son entrée était d’une beauté sauvage. Grand, les cheveux bruns, et de magnifiques yeux verts où se reflétait une douleur immense. Je sentis mon estomac se serrer, quand je le vis poser les yeux sur ma sœur.

— Faith, voici Evan, me dit Alina avec joie. C’est lui mon sauveur. Je l’ai rencontré à mon arrivée dans ce monde, et il m’a conduite jusqu’ici au péril de sa vie. Un vrai héros !

— Oui, enfin, c’est quand même toi qui m’as sauvé la vie deux fois... argua-t-il en rougissant.

— Enchantée, héros ! plaisantais-je.

— Je pense, commença Varjon, qu’il est temps pour vous tous de rencontrer Maître Vona, mon chaman, et celui de mon père avant moi. Garde ! Faites quérir le Maître, je vous prie.

— Tout de suite, Majesté ! affirma le garde.

— Votre Majesté, se risqua Jenna, qui était votre père, si ça n’est pas trop indiscret ? Lorsque nous nous sommes enfuis, le Roi Dìleas venait de tomber sous les attaques des ombres majeures, il me semble.

— C’est exact. Mais mon père a été couronné et protégé dans ce château si... spécial. Mon père était Valo Kuningas, votre ami...

Jenna et Paul pâlirent. Leur fidèle ami avait été le premier à prendre la relève après l’extermination des Ensorceleurs majeurs. Il les avait même encouragés lorsqu’ils avaient décidé de fuir, alors que lui-même avait son fils, ils s’en souvenaient maintenant.

— Valo... murmura mon père. Mais que lui est-il arrivé s’il était à l’abri ici ?

— À l’abri du Maître des Ombres, mais pas de la maladie, hélas. Il est décédé il y a deux ans, l’année qui a suivi la mort de ma mère. Je l’ai soupçonné d’être mort de chagrin. Son âme étant affaiblie, son corps n’a pu résister. À sa mort, j’ai naturellement pris sa place, cependant je me suis contenté du titre de Prince. Mon père fut pour moi, le seul Roi...

Le garde revint et annonça :

— Maître Vona est arrivé, votre Majesté.

Lorsqu’il entra dans la pièce, je fus envahie par une onde de vibrations élevées. Je notais que, comme moi, Alina l’avait ressentie, car elle eut le même réflexe que moi et se frotta les bras. Je n’avais jamais ressenti une telle puissance ni vu une aura aussi étendue.

À mes yeux, il irradiait littéralement. Pour les autres, notamment Evan, il devait avoir l’air d’un vieil homme, certes plein de charisme et d’assurance, mais un simple vieil homme quand même...

Je me penchai vers Evan.

— Vois-tu comme moi ? tentais-je.

— Quoi ? C’est un vieux sage relativement bien en forme. Pourquoi ??

J’avais raison...

— Eh bien, c’est sûrement grâce à mon don, mais j’arrive à percevoir son pouvoir, et je peux te dire qu’il est immense...

Evan fut surpris, mais aussi ravi que je prenne le temps de lui parler.

— Bonjour, mes amis, articula Vona.

Il souriait. Son sourire était plein de joie et de bienveillance.

— Je vois que nous sommes tous réunis, continua-t-il. C’est très bien. Nous pouvons commencer.

— Heuuuu... Commencer quoi ?? C’est moi ou quelqu’un comprend de quoi il parle ? interrogea Alina, visiblement paniquée.

— Je te rassure, moi je ne sais pas non plus de quoi il s’agit, lui dis-je.

— Eh bien Varjon, tu ne leur as rien dit ? questionna Vona. Je croyais que TU voulais t’en charger ?

— Je sais, Maître, mais les... « Présentations » ont été un peu longues... Et éprouvantes aussi.

— Je n’en doute pas, mais nous avons fort à faire. Je vais donc devoir tout leur révéler moi-même.

— Parce qu’il y a encore des surprises ?? demanda Alina avec colère.

— Oui, ma chère enfant. Je crains que ça soit bien le cas. En revanche, sois soulagée d’apprendre que tes parents ne sont pas plus au courant que toi cette fois-ci.

— De quoi s’agit-il Maître ? s’enquit Paul intrigué.

— Eh bien, il y a une prophétie concernant vos filles, j’en ai peur. Valo Kuningas était au courant, c’est pour ça qu’il vous a encouragés à fuir il y a plus de seize ans. Il est venu me trouver avec un parchemin qu’il avait ramassé dans les archives, en affirmant être sûr qu’il était question de vos filles dans la prophétie qu’il venait de lire.

— Avez-vous lu ce texte ? interrogea Jenna.

— Non seulement je l’ai lu, mais il est toujours en ma possession. Il y est question de la dernière génération de purs Ensorceleurs, d’une force conjointe liée par le sang, et de deux artefacts très anciens nécessaires à la réalisation du rituel qui entraînera la chute du Maître des Ombres.

Paul et Jenna se regardèrent. Faith et Alina représentaient effectivement la dernière génération de grands Ensorceleurs, puisque leurs deux parents ainsi que leurs quatre grands-parents, étaient de purs Ensorceleurs de lignée. Il ne pouvait s’agir d’une coïncidence.

Alina me regardait, je pouvais le sentir. Je tournai mon regard vers elle, et lorsque je captai le sien, j’y lus une terreur si grande que mon cœur se serra. Je la comprenais sans mal, car la peur qui avait été la mienne trouvait tout son sens aujourd’hui. Avais-je peur d’échouer ? Certainement. Mais ma plus grande peur était non pas de faillir, bien que je sache que je pouvais y laisser la vie, non, ma plus grande peur était de réussir. Comment pourrais-je vivre heureuse quand la peine et la douleur avaient toujours été mon quotidien ? Je ne connaissais pas le bonheur et je ne savais pas si j’allais être capable de partager ma vie avec lui... Pour Alina c’était différent. Je savais que sa seule peur était de mourir. Tout aussi effrayant, mais plus facile à gérer.

— Le problème, reprit Vona, c’est que les artefacts dont il est question sont extrêmement anciens. Le premier c’est le bracelet de lumière. Lorsque ce bijou a été vu pour la dernière fois, il était au poignet de la Reine des guerriers de Lumière... Il y a quatre cents ans !! Ce peuple habite les comtés très au Nord, et je ne suis pas certain qu’il soit disposé à s’en défaire si facilement. De plus, nous ne sommes pas sûrs qu’il soit toujours en leur possession. La Reine actuelle est Kynnyksellä, et elle n’est pas réputée pour sa clémence.

— N’avez-vous pas pu voir si elle possède toujours l’artefact ? questionna Alina.

— Hélas, ce n’est pas si simple... Vois-tu, ma chère enfant, mes pouvoirs ne sont pas illimités. Ils ne peuvent pas traverser la barrière de la magie qui la protège, et c’est une magie bien plus ancienne que la mienne. C’est bien pour cela que j’ai dit que les choses ne seraient pas si simples.

— Et le deuxième artefact ? demandai-je aussitôt.

— Il s’agit d’une pierre. Une pierre qui appartient au peuple des forêts du sud. La pierre de Kuu. Son pouvoir est aussi sombre que lumineux. Il se réveille tous les cent cinquante ans, lorsque la super lune bleue de sang apparaît, c’est une deuxième pleine lune mensuelle associée à une éclipse totale de Lune.

— Mais... Il n’y a pas de lune dans votre monde !! s’écria Alina.

— Très juste. Je vois que tu as saisi toute la difficulté de l’épreuve... C’est bien sur terre que doit être réalisé le rituel. Il va donc vous falloir faire traverser le voile au Maître des Ombres...

Alina se laissa tomber sur une chaise. Elle avait l’air hagarde, assommée par la nouvelle. Je comprenais son désarroi, mais je n’avais pas le temps d’avoir peur. Comme chaque fois que je me préparais à combattre les ombres, la peur laissait la place à la stratégie. Je tentai déjà d’échafauder un plan.

Matt me regardait, il savait ce à quoi j’étais en train de penser. Il nous fallait une équipe. Alina et moi ne pouvions partir seules à la recherche de ces deux artefacts.

— Il vous faut prendre la route dès demain, car votre voyage sera long et difficile jusqu’au Nord. De nombreux obstacles vous attendent. Mais pour ce périple, vous avez besoin aussi de matériel et de vivres, qui seront prêts à l’aube, Varjon s’en assure. De plus, il est nécessaire d’être accompagnées. Reste à savoir qui voudra mettre sa vie en jeu pour sauver ce monde...

— Je viens avec vous, déclara Evan.

— Moi aussi, dit Matt.

— Nous serons avec vous, mes chéries, confirma notre mère en tenant la main de notre père. Tous deux affichaient un sourire timide.

— Et... Je viens aussi avec vous, confia Varjon.

Tous se tournèrent vers lui. Il avait dans le regard, une indéfectible volonté. Alina le regarda en souriant, visiblement rassurée.

— Mais, votre Majesté vous ne pouvez pas... commença Paul.

— Il suffit ! Je dirige ce Royaume et il est de mon devoir de le protéger. De plus, je ne peux abandonner Alina une deuxième fois, pas maintenant que je viens enfin de la retrouver. Sans compter que le Maître des Ombres est responsable de la mort de mes semblables. Alors oui, je vais aller avec eux et faire mon devoir. J’ai pris toutes les dispositions nécessaires pour cela. En mon absence, Vona veillera sur le peuple, il a toute ma confiance.

— Merci, Majesté, dit humblement le chaman.

— Je voudrais demander à mes compagnons si certains parmi eux veulent nous accompagner. Tu en penses quoi, Matt ? lui demandai-je.

— Ça serait bien pour eux. Cela leur prouverait ta confiance. Et puis s’ils veulent venir, et bien je dirais qu’ils ne seront pas de trop ! Non ?

— C’est juste. Qu’en pensez-vous, Majesté ? interrogea Evan.

— Faith, Matt, vous avez raison. Et si nous devons voyager ensemble, je vous demanderai à tous de m’appeler Varjon et non pas Majesté.

Tous hochèrent la tête en silence.

— Bien. Les valets vont vous montrer vos chambres respectives. Vous y trouverez des tenues propres. Le dîner sera servi dans la grand salle dans deux heures, d’ici là, vous pouvez faire ce que bon vous semble. J’ai fait préparer un véritable festin pour notre dernier repas au Palais avant longtemps. Faith, vos compagnons seront également invités à nous rejoindre pour le dîner, et resteront ici pour dormir.

Varjon prit Alina par la main.

— Nous vous verrons au dîner, dit-il avant d’entraîner ma sœur vers la sortie.

Je vis le regard d’Evan s’assombrir lorsqu’il tourna les talons pour se diriger vers la fenêtre. Mes parents firent un signe de la main avant de sortir à leur tour. Ils avaient l’air épuisés. Vona les suivit de près. Je regardai Evan, seul, dos à nous, puis me tournai vers Matt.

— Et si nous allions rejoindre les hommes à l’auberge pour boire un verre ? m’enquis-je. Après tout, je crois que nous l’avons bien mérité, et puis nous leur dirons pour l’invitation et nous reviendrons ici avec eux.

— Très bonne idée, sourit Matt en s’approchant de moi. Il me serra un instant dans ses bras. Puis il desserra son étreinte, et s’adressa à Evan.

— Eh Evan ! Tu viens avec nous à l’auberge, qu’on te présente aux autres ?

Evan se tourna vers nous.

— C’est vrai, vous voulez que je vienne avec vous ? nous demanda-t-il surpris.

— Bien sûr ! Tu as sauvé ma sœur, je te dois bien un verre !! déclarai-je en souriant. Et puis ce sera l’occasion de connaître nos amis.

— Je boirais bien volontiers quelques verres...

Nous quittâmes le Palais en direction de la « Taverne du chat roux ». Nos compagnons de route nous y attendaient.

Arrivés à la Taverne, nos amis nous accueillirent avec ferveur.

— Faith, Matt, comment ça s’est passé au Palais ? demanda Sam.

— Eh bien... Ce fut pour le moins surprenant, dis-je. Mais je vais vous expliquer dans une minute, tout d’abord laissez-moi vous présenter Evan. C’est un partisan comme nous.

Tous accueillirent chaleureusement Evan. Nous nous installâmes avec eux pour partager un verre. Je pris la parole, et racontai à tous ce qui venait de se passer au Palais. Puis je leur exposai les enjeux et leur possible collaboration, en précisant que nous ne pouvions pas savoir ni quand, ni si nous allions en revenir, et qu’ils n’avaient aucune espèce d’obligation à nous rejoindre.

— Moi, je viens avec vous, il en va de la liberté de ma famille et je ne me vois pas faire autrement, confirma Sam.

— Jacob et moi venons aussi. Personne ne nous attend, et puis c’est notre devoir, lança Soturi d’un air grave.

— Je suis désolé, les amis, mais je dois rejoindre ma femme et mon bébé, dit Nick d’un air contrit. Ils ont besoin de moi.

— Je comprends, Nick, et tu nous as déjà bien aidés jusque-là, alors merci, répondis-je.

— Je viens avec vous. Je ne vais pas vous laisser, vous n’allez pas vous en sortir sans moi ! plaisanta William.

— Et toi Gabriel ? demandai-je.

Dans son coin, il observait les autres, l’air pensif.

— Eh bien, mon cœur me dit de rentrer rejoindre ma sœur et sa famille, mais ma raison me dit de rester pour tenter de leur offrir un avenir meilleur. Donc je viens avec vous. Et je compte bien revenir.

— Très bien. En tout cas, que vous veniez ou pas, merci à tous, déclarai-je sincèrement. Bon, et maintenant, buvons un verre !!

Je commandai à boire. Evan fit connaissance avec tout le monde, et sa joie faisait plaisir à voir. Matt riait aussi, mais je sentais son regard protecteur planer sur moi. Je croisais ses yeux, et y vit quelque chose que je n’arrivais pas à définir, pas une vive inquiétude, ni même une tracasserie, mais plutôt l’écho du doute mêlé à la peur, comme un message désespéré qui hurlerait : « Ne me fais pas ça »... Je ne comprenais pas la raison de ce regard, mais lui adressai un sourire chaleureux en retour, afin de le rassurer.

Puis, nous reprîmes la route du Palais, tous ensemble, car l’heure du repas arrivait à grands pas. J’invitai Nick à rester avec nous pour cette dernière soirée ensemble, lui promettant un retour chez lui au petit matin. Il accepta avec une joie sincère.

Lorsque nous arrivâmes au Palais, Varjon, Alina, Paul et Jenna, ainsi que Vona, nous attendaient dans la grande salle. Je fis les présentations entre mes frères d’armes et ma famille, ainsi qu’avec le Prince et son chaman. J’indiquai au Prince que cinq de mes compagnons souhaitaient se joindre à notre quête. Il acquiesça, visiblement ravi de ce surcroît de renfort qui arrivait à point nommé.

— Je préviens tout de suite mon personnel, afin de faire réajuster les quantités de vivres et d’équipement, s’empressa de déclarer le Prince. Et maintenant dînons, mes amis, et que cette soirée soit une fête, car Dieu seul peut savoir s’il y en aura une prochaine... À notre victoire !!! cria-t-il à l’attention de tout le monde.

Nous levâmes tous nos verres, emplis de vin comme notre cœur pouvait l’être de courage, et dans la grande salle résonna une seule et même voix, celle de l’Espoir...

CHAPITRE 12

Je flottais. Non pas physiquement, mais plutôt psychologiquement. Mon esprit errait entre le réveil et le sommeil, aux aguets, mais en proie aussi à la torpeur, en cette heure de garde.

Quand nous nous étions arrêtés pour notre première nuit de cette expédition, j’avais pris le premier tour de garde. Je repensais à notre dernière nuit au Palais, au chaud, en sécurité, l’estomac pourtant noué par l’incertitude. J’avais peu mangé malgré le festin organisé par Varjon, et j’avais mal dormi, même dans les bras de Matt. Les cauchemars m’avaient réveillée plusieurs fois. À chaque fois la même image, moi tuée de la main du Maître des Ombres. Et j’avoue que si j’avais choisi ce premier tour de garde, c’était par peur que les cauchemars ne reviennent me harceler.

Tout était paisible, tout le monde dormait à poings fermés après une journée harassante de marche dans la forêt. Quelqu’un remua dans une tente.

— Faith, ça va ? demanda Evan.

— Très bien, merci Evan. Tu ne dors pas ?

— Non, mon cerveau ne trouve pas d’interrupteur pour s’éteindre...

— Je vois... Moi je suis crevée, mais j’ai bien peur d’avoir du mal à m’endormir aussi tout à l’heure.

— Pourquoi ? s’enquit-t-il.

— Je ne sais pas. L’incertitude sans doute.

— Je pense qu’il est préférable de ne pas se poser trop de questions pour l’instant. Suivons la route qui est la nôtre et nous ferons face le moment venu.

— Je ne parlais pas vraiment de notre route…

— Ah… C’est différent alors. Peut-être puis-je t’aider à y voir plus clair ?

— Je ne crois pas, mais je te remercie quand même, dis-je dans un sourire.

Je sais que j’avais l’air triste et lasse, car je l’étais vraiment. J’étais très heureuse d’avoir retrouvé une famille, mais je me devais maintenant de protéger aussi ma petite sœur des ombres, elle qui savait à peine depuis quelques jours qu’elle était une ensorceleuse.

Evan était retourné dormir dans sa tente. Je fus relevée une heure plus tard par mon père, qui prit le tour de garde suivant.

— Ma chérie, va te reposer, je prends la suite.

— Merci, je vais essayer de dormir un peu.

Ma nuit fut très courte. Entre cauchemars et réveils, j’eus du mal à trouver le repos tant désiré. Les semaines qui suivirent furent difficiles. Le temps hivernal n’arrangeait rien à l’affaire. Alina avait du mal à nous suivre, Matt et moi, et passait son temps dans la cape de Varjon, qui la couvait d’un regard d’adoration. Et moi, je ne pouvais pas lui en vouloir, elle qui avait enduré avec tant de courage déjà, bien des épreuves que beaucoup n’auraient pas supportées.

Lorsqu’à l’aube de la huitième semaine, nous atteignîmes les vallées de Toivo, Varjon nous fit remarquer que nous n’étions plus qu’à environ une semaine de marche pour atteindre l’orée du Domaine des forêts du Nord.

— Tu tiendras le coup, petite sœur ? demandai-je en lui souriant.

— Ne t’inquiète pas pour moi, au pire, tu tireras ma carcasse sur ton dos ! plaisanta-t-elle.

Mais chaque jour je la voyais peiner un peu plus, et ça me faisait autant souffrir qu’elle. C’était nouveau pour moi ça aussi. Ce sentiment d’amour fraternel que je ressentais pour elle avait surgi dès le premier soir lors du banquet. Il m’avait eue par surprise, et je l’avais confié à Matt qui m’avait rassurée.

Nous traversâmes les vallées de Toivo et leur herbe grasse et verte malgré le froid. Elles s’étendaient à perte de vue sur l’horizon, pour finir par buter sur les monts Tumma, dernière entrave avant les forêts du nord.

Nous installâmes notre campement au milieu des vallées, près d’un ruisseau qui courait en son cœur. Pour la première fois depuis longtemps, je dormis paisiblement. Le sol recouvert d’un épais tapis d’herbe persistant malgré l’hiver nous offrait un matelas bien plus confortable que les sols caillouteux des collines. Evan avait pris soin de chasser des lapins avant de quitter les collines, aussi notre dîner ce soir-là, fut roboratif.

— Cela me rappelle notre premier soir au refuge, Evan ! le taquina Alina.

— Oui, tu as raison. Je n’avais d’ailleurs jamais vu quelqu’un manger avec autant d’appétit avant ce soir-là ! répondit-il en souriant.

— Décidément, jamais tu ne t’arrêteras de te moquer de moi !!

Ils se mirent à rire, les flammes du feu de camp qu’ils avaient dressé, dansant sur leurs visages détendus. Mes parents aussi avaient l’air souriant.

— Ma douce Alina, tu es bien différente d’autrefois, quoi que toujours aussi naïve ! lança Varjon à l’attention de ma sœur.

Alina fit la moue, et continua à dévorer la cuisse de lapin qu’elle tenait dans sa main. Matt s’approcha et vint s’asseoir près de moi.

— Faith, Sam et les autres veulent aller faire une ronde aux alentours. Nous sommes vraiment à découvert ici, et il vaut mieux s’assurer que rien ne se cache dans les fourrés entourant la vallée.

— Très bien, mais faites attention. Au moindre doute, tu m’appelles. Tu connais le signal maintenant, n’est-ce pas ?

— Bien sûr.

Il m’embrassa et s’en retourna rejoindre nos compagnons. Lorsqu’ils partirent dix minutes plus tard, Alina vint me rejoindre.

— Matt a l’air très amoureux de toi, dit-elle en me souriant. Tu l’as connu comment ?

— On a grandi ensemble. À la mort de ma mère... enfin, tu sais... eh bien, il a été comme un frère pour moi. Puis, en grandissant, j’ai commencé à le voir comme... une sorte de héros, toujours là quand j’avais besoin de quelqu’un. Mais quand il m’a embrassée la première fois, il y a quelques semaines, j’ai compris que moi aussi je l’aimais. Pourtant, je ne peux faire taire ce sentiment de gratitude que j’éprouve pour lui, et du coup, parfois je m’interroge à propos de nous deux.

— Ne te pose pas trop de questions. Si vous devez être ensemble, vous le resterez, sinon c’est que vous aviez juste besoin l’un de l’autre à un moment donné. Quoi qu’il se passe, vit le moment présent, puisqu’on ne sait pas à quoi ressemblera demain.

— Tu es surprenante, petite sœur.

— Et puis maintenant, je suis là aussi si tu as besoin de quelqu’un !

— Merci...

Je la serrai dans mes bras.

— Toi aussi, tu pourras toujours compter sur moi, tu sais, murmurai-je dans son oreille.

Nous attendions le retour du groupe parti explorer les fourrés entourant le camp, tous assis autour du feu en silence. Je scrutai la vallée bercée par une nuit d’encre, lorsque j’aperçus un groupe d’individus au loin qui se dirigeait vers nous. Je comptai neuf personnes, or, nos hommes étaient partis à six. Qui étaient donc les trois âmes supplémentaires ? Nous n’allions pas tarder à le découvrir.

CHAPITRE 13

Je vis Matt en premier. Sam le suivait, accompagné d’un homme grand en armure. Ils s’avancèrent, et je pus enfin voir son visage. Je fus frappée par son regard. Ses yeux dorés brillaient littéralement avec la lueur des flammes. Ses cheveux bruns, fins et soyeux, tombaient sur ses épaules, qu’il avait musclées et larges.

— Les amis, voici Voimakas, commandant des armées elfiques du Nord. Il patrouillait avec deux de ses hommes aux abords de la vallée, quand ils nous ont aperçus et sont venus à notre rencontre. Nous lui avons exposé notre situation, et il a accepté de nous conduire lui-même auprès de sa Reine.

— Ce sera un honneur de conduire Sa Majesté le Prince auprès de notre Reine Kynnyksellä, dit Voimakas de sa voix grave.

— Je vous remercie, Commandant, de nous apporter votre soutien. Vous êtes nos hôtes ce soir, vos hommes et vous-même. Partagez notre repas et notre modeste camp.

— Merci, Majesté. Nous sommes en patrouille depuis deux jours et j’avoue que nous apprécions votre hospitalité.

— L’affaire est donc entendue. Installez-vous.

Les deux archers de Voimakas s’installèrent et se servirent. Lui prit le temps de se délester de son armure royale pour la poser dans un coin, avec sa rapière et son arc. Vêtu de lin et de cuir, il semblait encore plus fort. Il s’installa avec ses hommes, juste en face de moi.

Varjon fit les présentations. Il nous présenta Alina et moi, en dernier. Lorsque Voimakas entendit le mot « Ensorceleuses », un éclair fugace traversa son regard. Ses yeux se posèrent sur les miens. Je ne pus m’empêcher de me perdre dans leur ciel d’or. J’étais hypnotisée. Tout avait disparu autour de moi. Je m’y voyais dansant lascivement avec lui. Une danse sensuelle, à fleur de peau, tout en douceur. Cela ne dura pas une minute, mais lorsque je repris mes esprits, c’était comme si ma peau était encore caressée par ses mains. Je réprimai un frisson. Je détournai les yeux, juste après avoir cru percevoir l’ombre d’un sourire narquois flotter sur ses lèvres. J’eus l’impression qu’il avait vu exactement la même chose que moi. C’était pourtant impossible. J’essayai de cacher mon trouble à Matt qui, à présent, m’observait intrigué. Heureusement, Varjon entama la discussion avec Voimakas. Je m’éloignai du feu, gênée, et prétextant la fatigue, trouvai refuge dans ma tente. Hélas, mon répit fut de courte durée, car Matt y entra cinq minutes plus tard.

— Faith, tu te sens bien ? me demanda-t-il inquiet.

— Oui, je suis juste fatiguée, répondis-je en me tournant légèrement.

Il s’approcha et me serra contre lui. La tête contre son épaule, j’étais partagée entre désir et interrogations. Mon monde était sur le point d’imploser. J’avais ressenti une telle attirance et un tel trouble envers un homme que je venais de rencontrer que j’en étais encore retournée.

Matt prit mon visage dans ses mains, me sourit et m’embrassa fougueusement. Je n’avais malgré tout absolument pas envie de le repousser. Je m’accrochai à son cou et lui rendit son baiser. Il descendit lentement sur mon cou, puis mes épaules, et ma poitrine. Je ne pus m’empêcher de soupirer de plaisir. Il me fit signe de ne pas faire de bruit. Alors il me dévêtit petit à petit, s’attardant sur chaque partie de mon corps, sa bouche brûlante sur ma peau. Puis je fis de même sur son corps si beau. Il me fit l’amour passionnément ce soir-là, comme s’il avait peur de me perdre. Mais je me surpris à penser à Voimakas.

Au petit matin, Matt n’était plus à côté de moi. Je le cherchais, lorsque je l’entendis discuter avec Voimakas à l’extérieur. Je m’habillai pour voir de quoi ils discutaient. Je sortis de la tente, et les trouvai en train de parler armes. Voimakas montrait sa rapière à Matt.

— Tu es déjà réveillée ? demanda Matt.

— Oui, je n’arrivais plus à dormir.

— Voimakas me montrait sa rapière elfique.

— Je vois ça, répondis-je en observant Voimakas.

Il me souriait impunément. Aucune gêne, aucun respect. Il commençait à m’irriter au plus haut point. Je le fixai sans sourciller, afin de bien lui faire comprendre que ses sourires sous-entendus me laissaient de marbre. Mais il n’était pas dupe, et finalement j’étais surtout en colère contre moi-même et envers ce que je ne pouvais m’empêcher de ressentir.

— Tu sais si Alina dort encore ? m’enquis-je auprès de Matt.

— Je ne crois pas. Elle est sortie il y a dix minutes, puis elle est retournée dans sa tente.

Je leur tournai le dos et me dirigeai vers la tente de ma sœur. J’arrivai devant l’entrée et l’appelai. Elle sortit.

— Bonjour, Faith ! Bien dormi ?

— Oui, merci. Et toi ?

— Comme un bébé. J’étais si fatiguée hier... Matt est levé aussi je vois.

— Oui, il discute armes avec Voimakas. Et Varjon ?

— Il est parti chasser avec Evan plus tôt ce matin. Ils veulent nous faire prendre des forces avant le départ. Il nous faudra plusieurs jours pour atteindre le royaume de Voimakas, et nous ne pourrons peut-être plus manger aussi bien.

— Et Evan ? Comment va-t-il ? Je veux dire depuis que tu lui as dit qu’il n’était pour toi qu’un ami ?

— Il a l’air d’avoir accepté ma relation avec Varjon.

— Il n’a pas eu trop le choix, je crois !!

— Eh ! Ce n’est pas de ma faute, et de toute façon, je ne lui avais jamais fait espérer quoi que ce soit !

— Ne sois pas sur la défensive, je sais très bien que tu n’as jamais voulu lui faire de mal. Je m’inquiète pour lui. Il ne montre rien, mais son regard ne trompe pas, et j’y vois de la souffrance.

— Oui, je sais... Mais je ne crois pas être la mieux placée pour parler avec lui. Est-ce que je peux te demander de faire ça pour moi ?

— J’essaierai de m’assurer qu’il va bien, je te promets.

— Merci, Faith.

— Et si on allait rejoindre Evan et Varjon sur le chemin du retour ?! m’exclamais-je.

— Oh oui !! Bonne idée !! s’enthousiasma ma sœur en tapant dans ses mains.

Je fis demi-tour vers Matt et Voimakas. Je m’adressai à Matt, en prenant soin de ne pas croiser le regard de Voimakas.

— Alina et moi allons intercepter Evan et le Prince sur le chemin du retour de la chasse. À tout à l’heure !

— Vous n’avez pas peur de vous perdre ? lança Voimakas de sa voix grave.

Je me tournai vers lui.

— Je ne suis pas une demoiselle en détresse, je suis une guerrière et une ensorceleuse. Je fais du repérage depuis que j’ai six ans. Alors, non, je n’ai pas peur de me perdre, ou de rencontrer une ombre ou quoi que ce soit d’ailleurs.

— Faith, pourquoi tu t’énerves ?

Matt était interloqué, et moi, à bout de souffle. Voimakas me fixait intensément.

— C’était une simple question, dit-il hautainement.

Mais il avait déjà tout compris, sur moi et mes sentiments. J’étais dans une fureur noire. Je tournai le dos au guerrier, emmenant Alina au passage, nous partîmes en direction de la forêt en bordure de vallée. Je fonçais droit devant sans rien voir. Alina avait du mal à me suivre.

— Faith !! Faith attends !!! Mais qu’est-ce qu’il t’arrive à la fin ?!

Alina était hors d’haleine. Lorsque je disparus entièrement dans les fourrés, je stoppai net et repris mon souffle. La tête me tournait. Alina arriva à ma hauteur.

— Faith, tu te sens bien ? demanda-t-elle inquiète.

— Non ! Non ça ne va pas du tout !!

— Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu as l’air complètement chamboulée !

— (...)

— Parle-moi ! Tu sais que tu peux compter sur moi !

— C’est Voimakas...

— Quoi Voimakas ?

— Il... Il me rend folle !!! Il est hautain, sûr de lui, mais...

— Mais il est terriblement séduisant ? Je sais...

— Comment...

— Comment j’ai deviné ? Faith, je suis une fille moi aussi ! Moi aussi j’ai des yeux !!

— Quand j’ai regardé dans ses yeux à son arrivée, lorsque Matt nous l’a présenté, j’ai vu des... images. Et j’ai ressenti des choses étranges, mais le pire c’est que j’ai eu l’impression qu’il savait ce que j’avais vu. Et même après s’être rendu compte que Matt et moi on était ensemble, il ne s’est pas gêné pour me faire comprendre que je lui plaisais !

— Je comprends que ça te choque, mais ce n’est pas ça qui te met en colère.

— Non... C’est qu’il m’attire bien plus que je ne le voudrais...

— Ah... Ça c’est un problème. Et tu comptes faire quoi ? Pour Matt je veux dire.

— Je ne sais absolument pas.

Nous continuâmes à marcher en discutant. Deux minutes plus tard, nous tombions sur Evan et Varjon, revenant de la chasse avec six lapins chacun.

— Mais qui va là ? s’écria Evan. Bonjour, mesdemoiselles. Vous avez bien dormi ?

— Oui, merci ! répondis-je en souriant.

Alina se précipita pour embrasser Varjon.

— Nous sommes venues à votre rencontre pour vous aider, dis-je.

— Comme c’est gentil ! Merci pour votre aide.

Evan me tendit trois des six lapins qu’il transportait. Varjon et Alina avançaient ensemble, de leur côté. Je suivis Evan, chargée des lapins. J’en profitai pour prendre de ses nouvelles.

— Comment vas-tu, Evan ?

— Bien, pourquoi ?

— Eh bien, avec toute cette histoire d’âmes sœurs entre ma sœur et le Prince, je pense que tu dois être un peu chamboulé, non ?

— Un peu, je l’avoue. Mais je crois aussi au destin, donc... Je me suis fait une raison.

— Tu sais, si tu as besoin de parler à quelqu’un, tu peux venir me voir, lui confiai-je.

— Merci, Faith. C’est très gentil de ta part.

— Je t’en prie, tu es mon ami, Evan.

Le chemin du retour se passa dans le silence. Arrivés au camp, tous montrèrent des mines réjouies en voyant arriver le petit déjeuner. Pendant que Matt, Sam et les autres se chargeaient de préparer les lapins pour les faire cuire, le Prince demanda à Voimakas si la route qui nous attendait était difficile. Et pendant que Voimakas lui répondait, j’entendis une voix qui m’appelait... dans mon esprit ! Je regardai autour de moi, essayant de cacher tant bien que mal ma surprise. Rien. Tout le monde vaquait à ses occupations. Mes parents étaient allés ramasser un peu de bois sec pour le feu, Alina discutait gaiement avec Evan, et les hommes étaient toujours à leurs lapins. Je l’entendis à nouveau. Cette fois, je me levai et commençai à regarder partout autour de moi. Puis, alors que Varjon lui parlait, je le vis. Voimakas me fixait intensément et je réalisai que la voix dans ma tête était la sienne. La télépathie des elfes n’était finalement pas une légende.

« Faith... Je sais que tu m’entends. »

« Sortez de ma tête !! » pensai-je.

« Je sais que tu l’as ressenti toi aussi. Tu ne pourras pas te défiler bien longtemps, ma belle ensorceleuse. »

Ses mots glissaient sur mon cœur comme un délicieux supplice. Et surtout, je savais qu’il avait raison... Je ne voulais ni ne pouvais faire souffrir Matt. Comment allais-je me sortir de cette situation ?

Je me réfugiai dans ma tente. Je repensais à ce que m’avait dit Evan. Et si c’était mon destin d’être avec lui ?

Plus tard, nous mangeâmes tous de bon appétit, avant de plier le camp et de prendre la route. Les premières heures furent relativement faciles, presque une promenade. Nous avions traversé le reste de la vallée, et atteignions à présent les abords de la forêt. Mes parents marchaient côte à côte en se donnant la main, et je les trouvais très beaux. Matt discutait avec Sam, Varjon suivait Alina et Evan, les archers de Voimakas avaient pris la tête de l’expédition avec nos hommes, et moi je me noyais au milieu, Voimakas jamais très loin de moi. Il faisait un peu moins froid que ces derniers jours et ça faisait du bien.

CHAPITRE 14

— Faith ! Réveille-toi !!! Elles sont là !

Alina me fit sursauter en plein sommeil.

— Hein quoi ??!

— Les ombres, il y en a qui arrivent. Les archers de Voimakas ont été patrouiller. Ils ont repéré un groupe d’ennemis accompagnés d’au moins six ombres. On doit se tenir prêtes, car ils arrivent droit sur nous.

Je m’habillai en vitesse, sortis de la tente et vis que les hommes se préparaient au combat. Je me dirigeai vers Matt qui me tendit mon épée. Voimakas m’observait du coin de l’œil. Puis un ennemi arriva en courant, ouvrant la voie. Il fut stoppé net dans son élan par un des archers de Voimakas, dont la flèche se planta en plein dans son cœur. Les autres arrivèrent en meute, une cinquantaine de rôdeurs et de brigands, avec parmi eux, quelques gobelins des montagnes.

Voimakas faisait littéralement voler sa rapière, à présent poisseuse de sang. Ses archers étaient postés en hauteur pour toucher les premières lignes. Matt, Sam, Jacob, Soturi, William et Gabriel s’étaient postés devant, et bien sûr, moi aussi.

Mes parents, Alina et le Prince gardaient nos arrières. Ma rage était à son paroxysme, et je voyais dans ce combat, un exutoire à toutes mes frustrations des derniers jours.

Puis je les vis au loin, en fond de ligne, les ombres. Elles étaient seize. Bien plus nombreuses que prévu. Heureusement, nous étions cinq ensorceleurs.

— Alina, Matt, Paul et Jenna, avec moi ! Les ombres arrivent ! Matt, avec mes parents mettez-vous sur les flancs, Alina et moi les attaquerons de front.

— Ok Faith ! répondit Matt.

Nous nous mîmes en place. Alina et moi commencions à vibrer et nos mains s’illuminèrent, doucement d’abord, puis intensément. Les quatre premières ombres à s’engager furent aspirées d’un coup. Deux tentèrent les côtés, mais elles furent désagrégées par Matt et mon père. Les dix autres semblèrent hésiter, puis s’élancèrent en groupe. Alina prit ma main alors que nous les levions pour attaquer, et la lumière devint aveuglante. Quelques minutes plus tard, le calme revint, et les ombres avaient disparu, laissant la place à des flaques de mercure liquide en suspension, qui disparurent lentement. Alina tomba à genoux. Varjon accourut pour la soutenir.

Je tournai les talons, et me dirigeai vers Matt, blessé à la cuisse lors des combats, et que Sam était en train de soigner près de sa tente. Je passai devant Voimakas, et le frôlai. Un frisson me parcourut l’échine, et j’évitai délibérément son regard. Je rangeai mon épée dans son fourreau à ma ceinture, et me penchai vers Matt.

— Tu vas bien ?

— Moi ça va. Mais toi, tu n’es pas trop épuisée ? interrogea Matt.

— Je m’en remettrai. Sam, occupe-toi bien de lui cette nuit.

Sam acquiesça. Je tournai les talons. Mes parents s’occupaient d’Alina avec Varjon. Ma mère me lança un regard interrogateur pour savoir si j’allais bien, et je lui souris pour la rassurer. Elle me sourit à son tour et retourna à Alina. Les hommes de Matt récupéraient dans leurs tentes. Je me dirigeai vers la mienne, lorsque ma tête se mit à bourdonner et que le sol se déroba sous mes pieds. J’allais tomber, quand deux bras puissants me soulevèrent. J’eus à peine le temps de voir les yeux dorés, que je perdis connaissance.

Je repris mes esprits dans ma tente. Allongée sur ma couche, je me retrouvai propre et changée. Le fard me monta aux joues lorsque je réalisai qui se trouvait près de moi dans la tente.

— Tu es réveillée, ensorceleuse ?

Sa voix grave me donna la chair de poule. Il nettoyait sa rapière souillée du sang de l’ennemi avec un chiffon propre. Il avait pris le temps d’ôter son armure.

— C’est toi qui...

— Qui t’ai lavée et changée ? Non, ta mère s’en est chargée. Puis elle est retournée auprès de ta sœur qui dort toujours.

— Combien de temps suis-je restée inconsciente ?

— Juste deux petites heures. Il fait encore nuit noire dehors. Tout le monde dort ou se repose.

— Et toi ? Tu ne dors pas ?

— Moi je veille sur toi.

— Mais maintenant je vais bien, tu peux aller te reposer, dis-je, un peu plus durement que je ne l’aurais voulu.

— Tu n’as pas à me faire payer ce que tu te reproches.

Je restai sans voix. Il leva les yeux vers moi. Et j’y vis de la tendresse. L’arrogance, la méfiance et la froideur avaient disparu. Les portes de son âme étaient entrouvertes, et il avait peur.

— Je sais que tu es avec Matt, hélas, et je le respecte trop pour faire quoi que soit qui le contrarie. Mais, j’ai vu dans tes yeux, le doute et l’attirance. Moi aussi j’ai vu les images la première fois qu’on s’est vus. Les elfes sont télépathes, et parfois ça passe par des images qu’elles soient envoyées ou reçues.

— Ah...

Il sourit en reportant son attention sur sa rapière, l’air résigné. Je ne savais pas quoi lui dire parce qu’il avait raison. Mais je ne pouvais pas faire de mal à Matt.

— Tu pourrais aller te reposer un peu maintenant que je vais mieux ? lui suggérai-je gentiment.

— Ne soit pas compatissante avec moi. Je suis un guerrier tout comme toi et je n’ai pas besoin de ta pitié.

Il avait craché ces mots avec amertume. Et je ne pouvais pas lui en vouloir. Il se leva et sortit de la tente.

Je me recouchai. J’eus du mal à trouver le sommeil, mais la fatigue l’emporta quand même, peu de temps avant l’aube.

***

Alina ouvrit les yeux aux premières lueurs du jour, fraîche et dispose, comme si de rien n’était. Elle trouva sa mère à son chevet, endormie à moitié assise.

— Bonjour, maman.

Jenna ouvrit les yeux comme si elle venait de s’assoupir. Alina pouffa.

— Tu n’étais pas obligée de veiller sur moi toute la nuit comme quand j’avais cinq ans.

— Mais tu auras toujours cinq ans pour moi ma chérie, et je ne pourrai jamais cesser de m’inquiéter pour toi !

— Je sais, maman, mais tu as besoin de te reposer toi aussi.

— Ne t’inquiète pas pour ta vieille mère, dit-elle en souriant, ton père et moi on s’est relayés !

— Tant mieux alors.

Alina fut rassurée. Si elle croyait l’histoire que ses parents lui avaient racontée, sa mère n’avait pas utilisé ses pouvoirs depuis dix-sept ans. Elle aussi devait être épuisée.

— Tu sais, ma chérie, c’est la première fois que je te vois utiliser tes dons, et je dois avouer que je suis impressionnée par l’intensité de votre pouvoir à ta sœur et toi. Je n’avais jamais vu de lueurs aussi aveuglantes, même chez nos parents à ton père et à moi.

— Vraiment ? C’est vrai que votre lueur à papa et toi était moins intense, et en plus, on aurait dit qu’elle tirait sur le bleu.

— Oui, c’est exact. Notre lignée a toujours eu le bleu comme couleur. C’est d’autant plus étonnant que ça ne soit pas votre cas à ta sœur et toi.

— Sûrement la prophétie...

— Tu as certainement raison.

Varjon entra à cet instant. Il sourit à Alina, après avoir salué sa mère.

— Comment te sens-tu ce matin ?

— Reposée et en forme ! Et toi ? Tu n’as pas été blessé ?

— J’ai bien pris des coups, mais rien de grave. Je suis plus costaud que j’en ai l’air !

Jenna quitta la tente sans bruit.

— Nous avons devant nous trois ou quatre jours de marche dans les montagnes et la forêt, et j’ai bien peur que nous n’ayons quelques difficultés à cause des blessés.

— Qui est blessé ?

— Eh bien, Matt a été touché à la cuisse, et Gabriel a un bras cassé. De plus, l’un des archers de Voimakas a lui-même reçu une flèche dans l’épaule, et il lui faut du temps pour récupérer complètement.

— Je vois... Peut-être est-ce mieux d’attendre une journée de plus ici et ne repartir que demain ?

Jenna entra dans la tente avec Paul.

— Excusez-nous de vous déranger, Majesté, mais nous pouvons aider.

— Comment ?

— Nos parents avaient pour conseillers, de grands chamans. Et alors que nous avons grandi auprès d’eux, ils nous ont enseigné des tas de choses, dont l’utilisation des plantes pour la guérison. Nous en avons repéré quelques-unes très régénératrices. Il nous suffit de concocter des emplâtres et de la tisane, et demain nous repartirons effectivement fin prêts. Nos blessés seront presque totalement guéris.

— Bien. Je suppose que nous ferions mieux de faire ainsi.

— Oui, c’est préférable, confirma Alina.

Ses parents passèrent les heures qui suivirent à ramasser les plantes, et à concocter des emplâtres et des infusions. Ils s’occupèrent des infortunés blessés avec attention et passèrent une journée bien remplie. Le soir arriva très vite, et tous se réunirent autour du feu.

***

Il fulminait. Comment était-ce possible ? Comment ces ensorceleuses pouvaient-elles avoir autant de pouvoirs, alors qu’il avait pensé les avoir tous éliminés il y a dix-sept ans ? Et son chaman ? Qu’attendait-il pour mettre à terre cette rebelle, qui seule déjà, avait désintégré tant de ses commandants ?

Cela dit, maintenant qu’il y repensait, il n’avait jamais vu le corps de son frère après qu’on lui eut rapporté sa mort... Se pourrait-il que... Non, il devenait paranoïaque !

Le Maître des ombres releva la tête à l’entrée de son chaman. Ses traits sombres et pourtant d’une grande finesse se détachèrent sur sa capuche noire, à la faible lueur du jour qui pénétrait péniblement par les quelques zébrures qui lardaient les vitres noircies des deux seules petites fenêtres présentes dans la pièce.

— Maître, l’assaut donné à l’orée de la forêt du Nord a été un échec !

Un éclair de fureur passa sur son regard vert.

— Comment est-ce possible ? hurla-t-il.

Le chaman vit la lueur bleue se former sur les mains du Maître, et fit un pas en arrière.

— Maître, je... Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ! Je ne comprends pas non plus comment...

— Assez !! Vais-je devoir y aller moi-même ?! Et qu’attends-tu pour mettre à terre la rebelle comme tu me l’as assuré ?!

— Oui, Maître, je vais m’y employer de suite, assura-t-il en reculant vers la sortie.

Il emprunta le dédale de sombres couloirs pour rejoindre ses quartiers. Dans son atelier, il se tourna vers ses parchemins. Il y en avait plusieurs, éparpillés sur une table en bois, éclairés par deux chandelles noires. Il relut les mots tracés à la plume avec du sang, lentement et en silence. Il les connaissait pourtant par cœur : « Aux jours de la lune de sang, les pouvoirs du mal seront renversés, par quatre mains du même sang, sa descendance oubliée, dans un monde différent, l’issue sera scellée. »

Plus le temps avançait, et plus ils résonnaient en lui avec âpreté et amertume. Il grimaça.

Le Maître était mécontent. Non, en fait, il était furieux, et quand il était dans cet état, il risquait de déclencher son pouvoir, et de tous les atomiser.

Mais c’était compréhensible. Jusque-là, il avait cru être le dernier et unique Ensorceleur... Seulement, il avait été rattrapé par la prophétie.

Le chaman savait que son secret n’aurait pas pu perdurer, mais il ne se sentait pas encore la force de le révéler au Maître. Il allait éliminer la rebelle, et envoyer encore plus de commandants du Maître pour se charger de tous les autres...

***

Après cette journée et cette nuit supplémentaire de repos, tous repartirent au petit matin. Les blessés ne l’étaient presque plus, tant les remèdes de Paul et Jenna firent des miracles.

Ils passèrent quatre jours de plus en forêt, avant d’arriver à l’entrée du Royaume de Kynnyksellä. La forêt, si sombre jusque-là, s’éclairait devant eux pour les accueillir. Chaque arbre semblait animé, chaque plante semblait littéralement respirer. Voimakas leur ouvrit la voie.

— Bienvenue dans notre Royaume. Sa Majesté la Reine a été prévenue de notre arrivée.

« Les elfes et leur télépathie... », pensa Alina en détournant le regard. Lorsqu’elle se retourna, elle remarqua Voimakas et son léger sourire en coin. Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux ! Dieu merci, il ne pouvait pas capter toutes leurs pensées en même temps... Malgré tout, à cause de leur faculté particulière, leur séjour s’annonçait long…

Ils n’avaient pas fait cent mètres, qu’elle apparut surgissant des arbres. Tous la regardèrent sauter à terre telle une panthère. De taille moyenne, élancée, aux longs cheveux marron telle l’écorce des arbres en forêt, et aux yeux brillants d’une couleur dorée, il ne fallut pas plus de deux minutes à Alina pour comprendre qu’il s’agissait de la sœur de Voimakas.

— Bienvenue à la maison, mon frère, dit l’inconnue en serrant Voimakas dans ses bras.

— Merci à toi, Selvä.

— Qui sont ces étrangers ?

— Selvä, voici le Prince Varjon Velho, sa compagne Alina, ainsi que ses parents et sa sœur Faith, Matt qui est venu avec ses hommes, et leur ami Evan.

Selvä les observa les uns après les autres. Mais lorsque son regard se posa sur Evan, son visage se détendit. Elle qui avait un air strict et fermé, paru tout à coup vulnérable. Voimakas s’en aperçut de suite. Il lui parla certainement par télépathie, car elle se tourna vers lui et retrouva sa mine sévère. Alina observait Evan du coin de l’œil, et apparemment, lui aussi avait remarqué la réaction de la jeune femme.

— Bien. La Reine me demande d’installer nos invités, qui doivent être éreintés après leur long voyage. Elle vous prie de prendre un peu de repos, et elle sera ravie de vous rencontrer pour le déjeuner de demain où vous serez ses invités d’honneur. Suivez-moi à présent.

Tous suivirent Selvä qui se dirigeait plus avant dans la forêt. Ils marchèrent quelques centaines de mètres avant d’arriver au cœur du Royaume. Le village des elfes était absolument magnifique. De petites maisons végétales étaient semées sur les branches d’arbres séculaires, gigantesques et majestueux. Ils furent répartis par deux dans certaines maisons, et par trois ou quatre dans d’autres. Le Prince et Alina prirent une maison, Faith se retrouva avec ses parents, Matt, quant à lui se retrouva avec Evan et Sam, et enfin, Jacob, Soturi, William et Gabriel dans la même maison.

Voimakas avait légèrement interféré dans la répartition des invités en dictant ses instructions à sa sœur par télépathie...

CHAPITRE 15

Je me doutais bien que la répartition par maison n’était due ni au hasard ni à la volonté de la Reine... Mais comment aurais-je pu le prouver ? Aussi, je ravalai mes accusations, et fis comme si de rien n’était. Pour le moment, je n’aspirais qu’à une bonne douche. Nous nous installâmes dans nos maisons respectives. Je fus agréablement surprise par l’intérieur. Loin d’être une simple « cabane », il y avait deux pièces : une pièce principale avec un grand lit, un petit lit et un coin canapé devant une cheminée flamboyante, puis une petite pièce fermée, une salle de toilette. Mes parents arrangeaient leurs affaires.

— Papa, maman, ça vous ennuie si j’utilise la salle de bains en premier ?

— Non, ma chérie, je comprends. On va ranger les affaires avec ton père, vas-y ! répondit ma mère avec un sourire.

Je pris des vêtements propres, et entrai par la porte en bois sculpté. Comme dans la pièce principale, le sol et les murs étaient en bois. Mais la douche était très particulière. On aurait dit la continuité d’une branche, et se laver avec autant de verdure autour de soi était magique... La douche, chaude, me fit un bien fou. Les mains appuyées sur le mur face à moi, je laissais l’eau bienfaitrice couler sur mes cheveux, puis le long de mon cou et de mon dos, et enfin de mes reins à mes pieds. Deux flacons étaient posés là. Le premier était étiqueté « savon naturel », et le deuxième, « shampooing naturel ». J’ouvris le savon et le sentis. Une délicate odeur sucrée et fleurie se dégageait du flacon. Je me lavai, avec cette sorte de crème onctueuse, qui moussait à peine, et me laissai transporter par son parfum. J’ouvris ensuite le shampooing. Son odeur était plus boisée, mais délicate également. Sa texture était moins crémeuse, plutôt proche d’une sorte de sève naturelle. Lorsque j’eus fini de me laver les cheveux, je sortis de la douche pour m’enrouler dans un peignoir de bain moelleux et chaud. Une serviette sur les cheveux, j’allai m’installer sur le canapé devant la cheminée. Mes parents se lavèrent à leur tour. Je somnolais à moitié, hypnotisée par les flammes dansantes de l’âtre.

On tapa à la porte. Paul ouvrit.

— Sa Majesté vous convie au déjeuner à sa table demain à midi. Soyez prêts.

Je reconnus la voix de Voimakas. Avant que la porte ne se referme sur lui, j’entendis dans ma tête : « Rejoins-moi au grand arbre blanc dans 30 minutes ».

Le grand arbre blanc ?? Je ne savais absolument pas de quoi il parlait... « Je trouverai bien », pensais-je.

Je m’habillai tranquillement, et sortis de la maison en disant à mes parents que j’allais voir les alentours.

Dehors, le jour déclinait légèrement. Je vis un garde plus loin au détour du sentier principal.

— Excusez-moi, où puis-je trouver le grand arbre blanc, s’il vous plaît ?

— Il se trouve en haut de la colline à l’ouest, à environ deux kilomètres d’ici. Il est l’héritage de nos pères. C’est un grand chêne blanc de plus de cinq cents ans.

— Je vous remercie pour ces précisions. Au revoir.

Je repartis, perdue dans la contemplation de la forêt tellement merveilleuse ici. Elle était tel le visage d’un vieil ami cher qui vous sourit. Seules les petites créatures de la nature rompaient le silence parfois. Le sentier que je suivais grimpait de plus en plus haut à flanc de colline, au milieu d’un tapis de pelouse luxuriant.

Absorbée par ma rêverie, les yeux rivés au sol, je ne le vis pas tout de suite. Mais un changement imperceptible dans l’air mit mes sens en alerte. Je relevai la tête, et aperçus le majestueux chêne. Plus grand, plus large, et plus vieux que tous les autres arbres de la forêt, il dominait le village des elfes.

— Te voilà enfin... J’ai craint un instant que tu ne viennes pas.

Voimakas se tenait adossé au chêne. Je refusais de savoir ce qu’il avait à me dire, car je n’étais pas préparée psychologiquement et émotionnellement.

— Je dois t’avouer que j’ai hésité... Matt doit me chercher partout à l’heure qu’il est.

— Pourquoi alors n’es-tu pas avec lui ?

Toujours le même ton sarcastique...

— Je peux repartir si c’est ce que tu souhaites.

— Non ! Excuse-moi je... j’ai du mal à m’exprimer.

— Alors, que me voulais-tu ?

— Te prévenir...

— Et de quoi ?

— Que je ne baisse pas les bras facilement. Je sais que tu es avec Matt, mais ça ne m’empêchera pas de faire valoir mon amour pour toi. Je sais, je ne te connais pas, ou plutôt c’est ce que tu crois. Les elfes ont une vie extraordinairement longue, tu sais... Et...

— Je le sais...

— Non, je ne pense pas que tu réalises à quel point...

— Quel âge as-tu ? demandai-je soudain.

— Faith, tu n’es pas prête à...

— Dis-le-moi !

Voimakas hésita. Il me fixa dans les yeux et répondit :

— J’ai 865 ans...

Je ne pus m’empêcher de montrer mon effarement.

— Faith, les images que tu as vues lors de notre rencontre, n’étaient pas dues au hasard. Je t’ai connue autrefois, et tu as déjà été ma femme.

Je restai sous le choc. Comment était-ce possible ? Même si c’était vrai, on n’était pas censé se rappeler ses vies antérieures. Alors pourquoi avais-je vu ces images ? Je ne comprenais plus rien.

— Quand ? furent les seuls mots qui parvinrent à franchir mes lèvres.

— Il y a 700 ans.

Je le regardai interloquée. Ça correspondait à l’époque où Alina et Varjon s’étaient également connus.

— Varjon et ta sœur se sont aussi déjà connus à cette époque, je sais... À cette époque, Alina et toi étiez cousines. Ton allure était différente, mais je reconnaîtrai toujours tes yeux. Varjon, quant à lui, était un voleur, certes fort célèbre à l’époque, mais un bandit tout de même. Alina et lui se voyaient en cachette dès que cela leur était possible. Mais bien qu’elle fût passionnée, leur idylle n’en fut pas moins brève. Deux ans, puis Varjon fut emprisonné et condamné à la pendaison. Nous, ce fut différent. Tu as quitté le monde des hommes pour moi. Nous avons vécu ici quarante années de bonheur, durant lesquelles nous n’avons pas eu le privilège de devenir parents. Mais je me rappelle chacune de ces années avec tant de détails que j’ai vraiment l’impression de n’avoir eu à attendre qu’un battement de cils pour déjà te retrouver. Le seul détail que j’aurais aimé oublier, fut le jour de ton dernier souffle, le jour où tu es morte dans mes bras...

Des larmes ruisselèrent sur ses joues. Je pleurai également, non pas cet amour dont je ne me souvenais pas, mais celui d’aujourd’hui qui m’obligeait à être tiraillée entre deux hommes.

— Alors je suis désolé pour Matt, mais j’ai bien l’intention de faire remonter dans ta mémoire, ton ancienne vie. Déjà, tu as ressenti cette connexion indéniable entre nous.

Il s’avança vers moi et me saisit par les épaules. Je plongeai dans son regard d’or. « Vois dans mes yeux ton reflet, vois comme tu es belle au plus profond de ton âme. » J’entendais sa douce voix rauque dans ma tête. Je fermai les yeux et m’abandonnai à sa voix. C’est alors que je nous vis. Nous courions main dans la main dans un champ de blé, au coucher du soleil, et je pouvais sentir tout l’amour que nous avions l’un pour l’autre, et cela me submergea. Encore une fois, je ne pus retenir mes larmes.

J’ouvris mes yeux sur les siens, et j’entendis « Je t’attendrai toujours, et je veillerai sur toi, dans tous ces espaces de temps où tu ne seras pas avec moi, au travers de toutes tes vies, passées, présentes ou à venir. Lorsqu’elle te fera défaut, je serai ta mémoire ». Il touchait là, non pas mon cœur, mais bien mon âme. Alors je me mis sur la pointe des pieds pour l’embrasser. À présent je ne pouvais plus le nier, j’étais chez moi. Ce baiser avait la saveur du retour chez soi tant espéré. Il avait tenu ma main sur le chemin qui menait chez lui. Il s’arrêta devant la porte.

— Tu es sûre que c’est ce que tu veux ?

— Je crois n’avoir jamais été aussi sûre de quoi que ce soit dans ma vie.

Il me sourit. Le soleil venait de se coucher, et la nuit déroulait à peine sa douce couverture bleu nuit. De petites lanternes étaient accrochées çà et là sur les branches alentours.

Il ouvrit la porte et me prit dans ses bras. Il était fort et rassurant. Je me laissai faire et mis mes bras autour de son cou. Il entra et me déposa sur le lit, délicatement. Puis il retourna fermer la porte, scellée par un sort d’entrave. Lorsqu’il revint vers moi, il ôta sa chemise de coton et de cuir, dévoilant sa puissante musculature. Je me levai pour lui faire face, et caressait son torse. Sa peau satinée, et chaque courbe sous mes doigts, toutes les sensations étaient exacerbées. Il ôta mes vêtements un par un, admirant et savourant chaque partie de mon corps, comme un verre d’eau fraîche sous une chaleur caniculaire. Je n’arrivais plus à contenir mon désir de le posséder. Chaque baiser était un volcan, chaque caresse un feu d’artifice. Nos corps s’aimèrent désespérément, mais nos âmes aussi ne firent qu’une ce soir-là... Matt avait disparu. Je réalisai que mon cœur aveuglé, l’avait pris pour Voimakas, et je m’endormis dans ses bras.

Le lendemain matin, à l’heure où la rosée ose à peine déranger les fleurs, on frappa à la porte. Je sursautai.

— Voimakas ! murmurais-je. Réveille-toi, il y a quelqu’un qui frappe et je ne peux pas ouvrir !

— Mmmm... râla-t-il.

Il agita la main en direction de la porte, marmonnant quelques mots incompréhensibles et me fit signe d’aller voir de qui il s’agissait. J’enfilai sa chemise, et allai ouvrir la porte.

— Alina ?! m’écriai-je surprise.

— Faith, tu dois venir avec moi et rejoindre ta cabane avant que Matt ne se réveille.

— Mais comment as-tu.. ?

— Grande sœur, tu crois vraiment que je suis née de la dernière pluie ?? Quand on nous a attribué nos cabanes, moi je me suis retrouvée avec Varjon, et toi, comme par hasard, avec papa et maman ! Tu penses bien que j’ai tout de suite compris que c’était Voimakas qui nous avait placées ! Puis, je vous ai guettés tous les deux, mine de rien, et toujours comme par hasard, vous avez pris le même chemin à peu de temps d’intervalle. Trop difficile de comprendre... Faudra apprendre à être plus discrets !

Je souris.

— Quoique tu décides pour Matt, il ne doit pas l’apprendre ainsi. Il mérite un minimum de respect.

— Tu as raison... Attends-moi, je reviens tout de suite.

Je retournai à l’intérieur, me rhabillai à la hâte, embrassai Voimakas sur le front et ressortis.

Je suivis ma sœur sur la pointe des pieds jusqu’au cabanon de mes parents où je me faufilai pour me coucher dans mon lit, après avoir enlevé mes vêtements.

***

Evan observait le ciel et les milliers d’étoiles qui y scintillaient. Assis sur une branche, non loin de sa cabane, il pensait à ce qui lui était arrivé depuis qu’Alina était entrée dans sa vie. Il trouvait injuste que la vie la lui ait mise sur son chemin pour ensuite la jeter dans les bras d’un autre...

Oh bien sûr, il avait appris que la vie pouvait réserver de mauvaises surprises, mais il avait décidé de ne croire qu’aux bonnes.

— Tu n’arrives pas à dormir ?

Evan sursauta. Il n’avait entendu personne arriver.

Selvä se tenait debout près de lui. Ses yeux dorés brillaient littéralement avec la lueur des étoiles. Il sourit tristement.

— Eh non... En ce moment ça m’est difficile. Et toi ? Tu montes la garde ?

— Non, moi non plus je ne peux pas dormir.

— Nous ne sommes pas les seuls, j’ai vu ton frère se diriger vers la sortie du village. Peu de temps après, Faith l’a rejoint...

— Je sais...

— Eh bien, tu as de la chance. Moi, personne ne me dit rien...

— De la chance, tu crois ?

Elle eut un sourire sarcastique.

— Je suis au courant des histoires de cœur des uns et des autres, mais moi je ne vis jamais rien. Toujours spectatrice...

— Pourtant tu m’as l’air de quelqu’un de bien. Et en plus, tu es belle...

Elle s’assit près de lui sur la branche.

— Tu trouves ?

Il se tourna vers elle, et la regarda dans les yeux.

— Oui. Tu es belle, forte et gracieuse. Tu ne me feras pas croire qu’ici tu n’es pas l’objet de toutes les convoitises.

— Pas du tout. Ils ont peur de moi, pour ce que je représente, mais aussi parce que mon frère leur fait comprendre de ne pas m’approcher.

— Alors ils sont tous fous. Moi ce n’est pas ton frère qui m’empêcherait de te courtiser. Quant à ton statut, il ne faut pas oublier que tu es un être humain, une femme, avant tout. Même si je ne suis pas un guerrier... Juste un ami, peut-être...

— Tu es bien plus fort que tu ne le penses... Et plus courageux.

Elle lui caressa tendrement la joue. Il mit sa main sur la sienne, et ferma les yeux. Il se sentait si bien avec elle en cet instant. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il lui prit le visage à deux mains, et sans réfléchir, l’embrassa.

— Pourquoi as-tu fait ça ? demanda Selvä.

— Tu ne voulais pas ?

— Je ne te fais pas peur ?

— Non, bien sûr que non. De n’avoir personne à aimer, voilà ce qui m’effraie. Mais de t’aimer, non je n’ai pas peur. Tu es comme moi, je le ressens. Mon âme a trouvé écho en toi.

Elle se tut, et l’observa. Elle semblait sonder son esprit.

— Tu as raison. Il est bien plus effrayant de ne pas aimer. Quand je t’ai vu, la première fois, j’ai senti une résonance. Maintenant je sais pourquoi.

Elle se leva, et en quelques mouvements gracieux, disparut dans la nuit. Evan allait se lever pour rentrer se coucher, car le jour ne tarderait pas à poindre, lorsqu’il vit au loin, Alina sortant furtivement de sa cabane. Il se rappela alors qu’il n’avait pas vu revenir Faith et Voimakas. Il se rassit et attendit. Alina se dirigea vers la cabane de Voimakas, dont l’entrée ne lui était pas visible de là où il se trouvait. Elle fit le tour, et dix minutes plus tard, réapparut accompagnée de Faith.

Il avait donc vu juste. Il regarda à l’intérieur de sa cabane, Matt et Sam semblaient dormir à poings fermés. Alina et Faith discutaient en faisant de grands gestes. Alina ne devait certainement pas approuver sa sœur.

Soudain, Matt s’agita dans son sommeil. Evan se tourna pour l’observer. Il se tournait et se retournait dans le lit. Il était en sueur. Evan pensa : « Pourvu qu’il ne se réveille pas ! ». Mais peine perdue... Matt ouvrit les yeux, et se rendit compte qu’Evan n’était pas là. Evan vit les deux sœurs en chemin vers la cabane de Faith. Il supplia dans sa tête : « Allez ! Dépêchez-vous !! ». Toutes ses pensées furent vaines, car Matt se levait déjà, se dirigeant vers le balcon, où il l’avait aperçu.

— Evan, tu fais quoi dehors à cette heure-ci ? demanda-t-il en s’installant près de lui.

C’est alors qu’il vit les deux sœurs se dirigeant d’un pas pressé vers la cabane de Faith, cette dernière à demi vêtue et tenant ses chaussures à la main. Elle embrassa Alina avant de se faufiler dans sa cabane. Alina rentra alors dans la sienne. C’est à cet instant qu’il comprit. Et son monde s’écroula...

Evan observait le visage de Matt, qui se décomposait à mesure qu’il regardait Faith et Alina rentrer chez elles.

— Matt...

— Laisse tomber, j’ai compris.

— Je suis désolé, Matt... Je...

— Je sais que tu es désolé, tu as vécu la même déception avec Alina.

Son visage était dur et reflétait la noirceur de la colère.

— Je suis un imbécile ! J’ai vu les réactions étranges qu’elle avait face à lui. J’aurais dû comprendre ! Mais comme on dit : « Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir » !

— Matt, tu n’as pas à t’en vouloir. Tu ne pouvais pas prévoir...

Mais il retournait déjà se coucher. Evan fut désolé pour lui. L’apprendre ainsi était horrible.

Evan rentra se coucher lui aussi. Lui qui pensait ne pas trouver le sommeil, s’endormit dès que sa tête toucha l’oreiller.

Alina rentra silencieusement dans la cabane. Par chance, Varjon dormait toujours profondément. Elle se dévêtit rapidement et retrouva sa place dans le lit. Varjon se tourna alors vers elle, ouvrit lentement les yeux et lui sourit avant de la serrer contre lui. Elle se rendormit aussitôt, inconsciente que le secret de sa sœur était connu de Matt...

Quelques heures plus tard, les premiers rayons du soleil effleurèrent ma joue. J’ouvris un œil péniblement. Je me tournai et regardai par la fenêtre l’aube d’un jour nouveau. Même si je me sentais heureuse pour la première fois de ma vie, cette joie était entachée d’une ombre : comment annoncer à Matt que c’était fini entre nous ?

Je refermai les yeux, en proie à un gros mal de tête. Sans m’en apercevoir, je me rendormis.

Deux heures plus tard, ma mère me réveilla.

— Ma chérie... Il est tard, il faut te préparer pour le déjeuner. La Reine nous attend.

— Mmmm...

Je me levai péniblement, l’esprit encore embrumé. Après une longue douche chaude, je me préparai. Soudain, on frappa à la porte.

J’entendis ma mère ouvrir et saluer Matt. Mon cœur manqua un battement. Je sentis une boule se former au creux de mon estomac. Je sortis de la salle de bains, essayant de me composer un visage impassible. Matt se tenait au centre de la pièce, me tournant le dos.

— Bonjour ! dis-je en souriant timidement.

Il me sourit en retour, mais je sentis de la lassitude dans son regard. Un signal d’alarme retentit dans mon esprit.

— Je suis venu te chercher pour le déjeuner. On peut marcher un peu avant si ça te dit.

— Volontiers.

Je le suivis à l’extérieur. Il marchait lentement devant moi et je ne pouvais pas voir son visage. Je le rattrapai pour marcher à sa hauteur. Je réalisai alors que nous prenions la direction du Chêne blanc.

— Tu as bien dormi ? s’enquit Matt.

— Oui ça va. Et toi ?

— Oui, mais pas sur le matin... Je ne t’ai pas trop manqué cette nuit ?

Sa question me surprit. Je réfléchis à toute vitesse, pour savoir quelle pouvait être la réponse la plus adaptée.

— Si, mais j’étais fatiguée aussi, tu sais.

— Ah...

— Pourquoi tu voulais qu’on aille marcher avant le déjeuner ?

— Juste pour passer un moment seul avec toi.

Nous étions presque arrivés à destination. Face au Chêne majestueux, les souvenirs de la nuit dernière me revinrent. Je fermai les yeux quelques secondes, et lorsque je les rouvris, Matt m’observait.

— Tu crois vraiment qu’on est amoureux, ou tu penses qu’on avait juste besoin l’un de l’autre si fort qu’on s’est aveuglés ?

Sa question me prit au dépourvu. Je restai bouche bée une seconde puis répondis.

— Eh bien, pour être honnête, je ne sais pas.

— Je pense qu’il vaudrait mieux qu’on arrête là. On met en péril notre amitié.

— Mais...

— Je te connais mieux que personne, je t’ai vue grandir, et je connais tes sentiments à mon égard. Je peux affirmer que tu n’es pas amoureuse de moi. Tu te voiles la face. Tu as besoin de quelque chose que je ne pourrai jamais te donner : la passion. Tu es comme ça , une tempête perpétuelle, un tourbillon de sentiments, et moi je ne suis qu’une rivière tranquille.

Je restai sans voix. Des larmes coulèrent sur mes joues.

— Je vous ai vus ce matin Alina et toi, rentrer en douce de chez Voimakas...

Je me figeai.

— Matt... Je suis désolée, ce n’était pas prévu et...

— Je sais... En fait, je m’en doutais. J’ai compris dès le premier jour, lorsque j’ai vu tes réactions énervées face à chacune de ses paroles.

— Alors pourquoi ne m’en as-tu pas parlé avant ??

— Parce que j’espérais avoir tort...

Je compris alors que lui était bien amoureux de moi. Il m’aimait au point de me laisser partir aimer quelqu’un d’autre, afin que je sois heureuse.

— On va rentrer. Je ne voudrais pas offenser la Reine en arrivant en retard.

Sur ce, il tourna les talons et repartit. Je restai là, seule un instant, puis reprit mes esprits et rentrai. Lorsque nous arrivâmes au village, tout le monde était dehors, attendant que Selvä nous escorte à la table de la Reine.

CHAPITRE 16

Nous empruntâmes des chemins détournés pour nous rendre sur le lieu du déjeuner avec Kynnyksellä, Reine des elfes. Sa majestueuse cabane était nichée au creux d’un olivier gigantesque, vieux de plus de trois cents ans. Dans la cour au pied de cet arbre, avait été dressée une grande tablée en forme de U, ainsi que d’autres tables où était disposé un buffet plus que copieux. Tous s’installèrent autour de la table. Quelques minutes plus tard, la Reine apparut, accompagnée de Selvä.

C’était une femme magnifique, grande, mince et musclée, à la longue chevelure soyeuse aussi claire que la lueur des étoiles, au regard aussi vert, limpide et sauvage que les ruisseaux qui couraient dans sa forêt. Elle était la grâce incarnée.

— Bienvenue, humains, dans le royaume des elfes.

Elle souriait chaleureusement. Puis, elle s’avança vers nous, et s’installa au centre de la tablée, Selvä à sa droite. Cette dernière présenta chacun des membres du groupe, en commençant par le Prince.

— Mon cher Varjon Velho, je suis ravie de faire votre connaissance. Que me vaut l’honneur de la présence des humains dans cette partie du monde ? Il y a bien longtemps que les vôtres ne se sont plus aventurés aussi loin dans les territoires du Nord. Mes éclaireurs nous ont rapporté le fléau qui touche votre race depuis quelques décennies. Mais si j’en crois votre présence, ils ont dû bien sous-estimer le péril...

— Hélas oui... Notre monde se meurt, ma chère Kynnyksellä. Et j’ai bien peur qu’il nous faille solliciter votre soutien. Le Maître des ombres s’en prend à nos ensorceleurs. Il n’en reste plus qu’un nombre restreint. Par chance, il y a dix-sept ans de cela, Jenna et Paul ici présents, et derniers représentants des Ensorceleurs majeurs, ont usé d’un stratagème pour faire croire à leur mort. Ils ont traversé le voile pour vivre sur terre avec une de leurs filles, l’autre n’ayant pu traverser. Mais celle-ci a quand même survécu sans qu’ils le sachent. Aujourd’hui, ils sont tous quatre enfin réunis par le biais du hasard, et nous avons appris l’existence d’une prophétie dont leurs filles font l’objet. C’est notre dernier espoir de détruire le Maître des Ombres, mais pour ce faire, nous avons besoin de deux artefacts appartenant aux elfes.

— Et vous espérez que nous vous les donnerons sans objection ?

— Non, Majesté. Alina avait pris la parole. Nous espérons que vous réaliserez que lorsque le Royaume des Hommes aura disparu, le Maître des Ombres s’en prendra aux autres peuples pour devenir le Maître de ce monde...

— Et qu’est-ce qui vous fait dire qu’il y parviendra ?

— Rien, en effet, répondit Faith. Mais êtes-vous prête à mener des décennies de guerre et perdre une grande partie de votre peuple pour l’en empêcher ?

La Reine sourit légèrement.

— Je vois que vous savez de quoi vous parlez. Je suppose que vous êtes celle des deux sœurs qui a grandi dans notre monde ?

— Vous supposez juste. Et effectivement, je ne sais hélas que trop bien de quoi je parle. J’ai combattu ces aberrations depuis l’âge de quinze ans, lorsque mes pouvoirs se sont développés, et j’ai perdu bon nombre des miens. Je ne cherche pas de la compassion, mais simplement à éviter un autre massacre.

— J’aime votre état d’esprit, ma chère. Et quels sont les deux objets dont vous avez besoin ?

— Eh bien, le premier se trouve à votre poignet... Quant au second, il en est visiblement absent.

La Reine observa son bracelet. Le métal doré scintillait, mais la pierre qui devait normalement l’orner en était absente. Pour cause, celle-ci avait été confiée au Régent des elfes des bois du Sud, par Kynnyksellä elle-même, afin de sceller un pacte entre les deux nations.

— Vous savez qu’il s’agit là de nos biens les plus précieux ? Ce bracelet m’a été confié par la Reine qui m’a précédé, elle-même le tenant de la précédente, et ainsi de suite depuis plus de 4000 ans. La magie qu’il contient est plus puissante que toute celle qui vous habite. J’ai moi-même dû subir plusieurs épreuves pour pouvoir le porter, et aujourd’hui encore, je lutte contre sa puissance parfois.

— Il sera certainement difficile pour ma sœur ou moi de le porter constamment, c’est pourquoi nous le porterons à tour de rôle... Si toutefois vous consentez à nous en faire part. Et si nous n’avons pas d’autre choix que de subir les épreuves pour pouvoir le mettre à notre poignet, nous nous y soumettrons sans fléchir.

— Tant de bravoure dans une si jeune âme... Encore vous faudra-t-il y survivre...

Alina eut un léger mouvement de stupeur. Elle observa sa sœur qui elle, n’avait même pas sourcillé. Varjon prit la parole.

— Reine Kynnyksellä, est-il nécessaire de leur faire endurer ces épreuves ? Leur magie n’est pas aussi puissante que la vôtre et l’issue risque fort d’être fatale.

— Ce n’est pas moi qui l’exige. Ce bracelet a été ensorcelé de telle sorte qu’il ait sa propre conscience. Si elles le revêtent sans passer par ces épreuves, elles mourront sans aucun doute. Ces épreuves laissent chacune une trace différente dans les corps subtils de la personne qui les subit. Ces traces agissent telles des clés qui ouvrent chaque verrou de la magie du bracelet. Si elles n’en passent pas par-là, le bracelet considérera qu’elles tentent de forcer la serrure et les tuera.

Tous les invités se turent. Alina et Faith s’observèrent. Puis, Alina dit :

— Ma Reine, je n’ai jamais eu aussi peur que depuis que je suis arrivée dans ce monde qui est le mien et qui m’était inconnu jusqu’alors. À chaque ombre que j’ai affrontée j’ai cru mourir, et pourtant, je me tiens devant vous aujourd’hui. J’ai ensuite appris que j’avais une sœur, et que nous étions l’objet d’une prophétie visant à détruire le Maître des Ombres. Dès le moment où je me suis engagée dans cette voie, j’ai su que je pouvais mourir à chaque instant, alors s’il faut passer ces épreuves, je les passerai du mieux que je peux, avec en tête, l’idée que ma mort empêchera l’accomplissement de la prophétie. Et croyez-moi, cela m’effraie plus que de mourir. Alors, ne doutez pas de ma volonté.

Varjon l’observa comme s’il découvrait une nouvelle femme.

— Bien, je vois que les deux sœurs sont d’accord. Nous vous ferons donc passer les épreuves dans deux jours. En attendant, mangeons et prenons des forces pour tout ce qui nous attend, car je dois moi-même participer à vos épreuves...

Sur ces mots, on leur fit servir des mets plus appétissants les uns que les autres. Le déjeuner se passa dans un silence relatif, chacun occupé par ses propres pensées.

***

Après ce que je venais d’entendre, même les plats les plus appétissants du buffet ne me tentaient guère. Même si je ne laissais rien paraître, j’étais terrorisée. Je venais de retrouver une sœur que j’allais peut-être perdre. Je chassai ces pensées et mangeai un peu.

Une heure plus tard, tout le monde quitta la table pour aller se reposer ou vaquer à ses occupations. Je vis Matt se diriger avec Evan vers leur cabane.

Voimakas m’observait du coin de l’œil. « Tu lui as dit ?? », « Non... Il a deviné, il m’a vue rentrer ce matin... ». Un silence. « Ça va ? », me demanda-t-il. « J’ai peur... ». Il regarda alentour pour s’assurer que tous les autres étaient partis, et s’avança vers moi.

— Tu veux qu’on aille marcher un peu ?

— Oui, j’en ai besoin, répondis-je. Et, Voimakas... Merci...

Il me sourit. Lui si grand et costaud, m’apparut vulnérable en cet instant. Nous partîmes en direction du Chêne blanc. Je ne savais pas de quoi demain serait fait, alors je profitai de chaque minute. J’observai chaque fleur et chaque arbre avec émerveillement, je sentis chaque parfum, j’écoutai attentivement chaque murmure du vent, chaque bruit de la nature, et j’enlevai mes chaussures pour sentir l’herbe sous mes pieds.

— Que fais-tu ? m’interrogea Voimakas surpris.

— Rien, je vis tout simplement.

Je souris, puis me mis à courir en direction du Chêne. Lorsque j’arrivai jusqu’à lui, je l’enlaçai de mes bras. Voimakas m’observait, intrigué.

— Je prends des forces.

Je relâchai mon étreinte, et enlaçai Voimakas qui m’avait rejoint. Il prit mon visage entre ses mains, et m’embrassa le front.

— Tu te sens en danger pour les épreuves ?

— Oui... Non, en fait je ne sais pas. C’est difficile à expliquer. J’ai peur de perdre ma sœur, je viens à peine de la retrouver.

— Je comprends. Mais je serai près de toi et ma force sera la tienne.

— Tu me parleras ?

— Bien sûr. Moi non plus je ne tiens pas à perdre l’amour que je viens de retrouver...

Nous nous installâmes assis au pied du Chêne, et restâmes ainsi dans les bras l’un de l’autre, jusqu’à ce que le soleil entame sa descente vers les montagnes. Le lendemain, Alina et moi entamions notre entraînement.

CHAPITRE 17

Aujourd’hui je me lève différente. Je sais que je ne verrai peut-être pas demain. Et pourtant, je suis calme. Rien ne vient perturber mes pensées, aucun doute, aucune peur, simplement je sais, et je lâche prise sur mon destin, car je sais que ce qui doit advenir adviendra, quoi que j’en pense ou que je fasse.

Ce soir je livre un combat, contre la magie, celle qui possède mon corps sans m’avoir demandé mon avis, ma meilleure et ma pire ennemie, car elle fait de moi ce que je suis. J’ai besoin de m’isoler, de me recentrer, et d’écouter mon cœur pour être concentrée pour ce soir.

— Papa, maman, je vais m’entraîner pour ce soir.

— Bien sûr, ma chérie. Tu as besoin de quelque chose ?

— Non, merci. Je vous demanderai juste de ne pas venir me chercher, même pour les repas, j’ai besoin d’être seule. Je rentrerai en fin de journée.

Je les embrassai et sortis.

Dehors, l’air était tiède. Il faisait beau temps, et je décidai de commencer par de la course.

Je partis en direction du Chêne, ayant repéré des sentiers allant au-delà. En passant devant la cabane de Voimakas, je ne vis même pas qu’il m’observait.

***

Alina s’étira dans le lit. Le soleil venait de se lever, et la chaleur douce des rayons sur sa joue l’avait réveillée. Elle vit que Varjon n’était pas à côté d’elle. Effectivement, elle entendit la douche couler. Elle sourit en se levant, et le rejoignit dans la salle de bains. La cabine de douche était en fibre de bambou, ouverte en haut, afin de laisser la buée s’échapper et sortir par la fenêtre qui était entrebâillée. Alina ôta ses vêtements et entra dans la cabine. Elle s’approcha de Varjon et lui caressa le dos. Puis elle embrassa ses épaules musclées. Il se retourna pour lui faire face. Elle était si belle. Sa peau satinée et ses courbes parfaites lui chaviraient les sens à chaque fois. Il prit son visage entre ses mains, et effectua un demi-tour pour venir la plaquer contre la paroi de la cabine de douche. Il se pencha vers elle, joua à mordiller ses lèvres entrouvertes. Il sentait monter le désir en elle, à la façon dont sa respiration se faisait de plus en plus saccadée, à mesure que ses doigts exploraient sa peau. Ils firent l’amour avec passion, comme si c’était la dernière fois. Et pour cause, les épreuves de la Reine, le soir même, présageaient d’être dangereuses, surtout pour Alina qui maîtrisait encore mal son pouvoir, Varjon le savait bien.

Ils se préparèrent et sortirent prendre le petit déjeuner, au moment où Evan et Matt se dirigeaient vers la table en U.

La table avait été laissée afin qu’ils puissent toujours prendre leurs repas tous ensemble.

— Evan ! Ça va ? demanda Alina à son ami.

— Très bien, et toi ? Pas trop stressée pour ce soir ?

Alina regarda à terre, rosissant.

— Non... Enfin, on verra. Je me suis déjà entraînée hier, au tir à l’arc et à l’esquive. Aujourd’hui je vais prendre des forces et méditer longuement pour me préparer. Matt, tu vas bien ?

— Ça va... Inquiet, d’autant que je ne vois pas Faith.

— Faith s’est isolée pour son entraînement, elle ne veut pas être dérangée, annonça Jenna qui venait d’arriver.

— Je la reconnais bien là... murmura Matt.

Voimakas arriva sur ces paroles. Il ne dit rien, et avait l’air pensif. Il se mit à la table et mangea en silence. Alina vit qu’Evan avait l’air pensif lui aussi. Elle alla se servir et s’installa près de lui, un peu à l’écart des autres.

— Tu m’as l’air préoccupé. C’est à cause de ce soir ? questionna Alina.

— Eh bien, oui et non... Il m’est arrivé une drôle d’histoire l’autre soir...

— Ah oui ? Tu veux me raconter ?

Alors, Evan expliqua à Alina l’épisode Selvä. Alina fut surprise, mais heureuse aussi, de penser que son ami pouvait peut-être trouver enfin le bonheur.

— Tu l’as revue depuis ? interrogea Alina.

— Non. Mais je vais essayer d’aller la voir.

— Tu as raison. Parle avec elle.

Ils finirent leur petit déjeuner, et Alina retourna auprès de Varjon.

— Ça va, mon amour ?

— Oui, pour l’instant je ne suis pas stressée, mais je sais que ça viendra. Je vais vous laisser, je dois retrouver l’elfe que Kynnyksellä a désigné pour mes méditations.

Sur ces mots, Voimakas avança vers elle.

— Tu es prête, Alina ? C’est moi qui vais te faire méditer.

Alina et Varjon furent étonnés.

— Ah bon ?! ne put s’empêcher de dire Alina.

— Eh oui... Il faut beaucoup de maîtrise pour la stratégie et les grandes décisions. Je médite depuis longtemps maintenant, aussi la Reine a pensé que je serais le plus à même de te former à cet exercice.

— Bien. Alors, allons-y...

Ils partirent vers l’olivier, près de chez la Reine, pour entrer dans une petite cabane au pied de l’arbre. Une seule pièce. Une seule fenêtre. Et quelques tapis de sol roulés dans un coin. Voimakas en prit un et l’encouragea à l’imiter. « Prends un tapis et installe-toi comme moi ».

Alina sursauta. Voimakas souriait, ravi de son petit effet.

« Je suis un elfe, Alina, et je suis télépathe. Parle-moi aussi. » ; « Faith me l’avait dit, mais ça surprend !! » ; « Oui. Cet endroit est celui de la méditation et de la relaxation, je n’ai pas le droit de parler à haute voix avant une méditation. Je vais donc user de la télépathie pour ton entraînement. ».

Ils s’installèrent, confortablement allongés, côte à côte.

Voimakas utilisa sa magie pour faire entendre à Alina, une douce musique. Il lui fit d’abord imaginer une vallée majestueuse, verdoyante et ensoleillée. Et la magie opéra. Elle se vit la parcourir à pied, vêtue d’une longue robe blanche. Au fur et à mesure qu’elle avançait, la robe se désagrégeait pour laisser apparaître une tenue composée d’une tunique et d’un pantalon bleu et or, ainsi qu’une cape assortie.

« Tu es une ensorceleuse, et les mémoires de tes ancêtres vivent encore en toi », entendit-elle.

Elle regarda ses mains, et, tout en continuant à marcher, elles s’illuminèrent d’une lueur blanche de plus en plus intense. C’est à ce moment qu’apparurent trois ombres face à elle. L’espace d’un instant, elle se sentit désemparée.

« Tu n’as pas à les craindre, tu es plus forte qu’elles ».

Elle leva alors ses mains, et la lumière jaillit en direction de la première ombre. Celle-ci se désintégra. Elle recommença avec la seconde, puis la dernière. Elle sentit, pour la première fois en elle, la force de son pouvoir. Cela la grisa.

« Encore », s’entendit-elle rétorquer.

Voimakas fit apparaître six ombres cette fois, et elle ne mit pas plus de deux minutes pour les faire disparaître. Elle se sentait invincible.

« Passons à autre chose. Regarde tes mains ».

Elle vit alors qu’elle tenait une rapière argentée étincelante. Devant elle surgirent deux gobelins armés de gourdins. Elle combattit d’abord maladroitement, puis ses gestes se firent plus précis. En vinrent d’autres, qui laissèrent ensuite la place à des rôdeurs, puis des assassins, et enfin, des orques. Bien que tout se passât dans son esprit, elle se sentait vidée. Voimakas lui fit alors visualiser ses peurs, ses colères et ses angoisses, afin de l’en débarrasser.

Deux heures plus tard, Alina se redressa lentement sur son tapis et s’assit.

— Tu te sens comment ? lui demanda Voimakas.

— Vidée... Mais ce fut très instructif.

— C’est ce que nous allons vérifier, car à présent, il est temps de passer à l’entraînement physique !

— Quoi ?!

— Pourquoi crois-tu que j’ai été désigné par la Reine ? Certes, je fais de la méditation, mais je suis avant tout un guerrier. Et qui mieux que moi pourrait t’entraîner ?

— Pourquoi n’entraînes-tu pas Faith alors ?

Le visage de Voimakas s’assombrit.

— Ta sœur est déjà une guerrière. Elle n’a besoin de personne pour son entraînement. Et puis je ne ferais que la déconcentrer. Son esprit doit être clair pour ce soir. Toi tu as besoin de quelqu’un pour t’apprendre.

— Je vois... Bien, tu as raison, j’ai besoin de tout apprendre. Je tiens à ma vie, et aussi à rendre fiers mes parents...

L’entraînement d’Alina leur prit presque tout le reste de la journée. Ils ne s’arrêtèrent que quelques minutes pour manger. Alina se rendit compte qu’il était plus facile de se battre en visualisation. Elle ne sentait presque plus son corps.

Lorsqu’ils rentrèrent au village vers la fin de l’après-midi, Faith n’était toujours pas réapparue. Alina était inquiète pour sa sœur, sachant tout ce qu’elle avait vécu ces derniers jours. Elle demanda à Voimakas d’aller jeter un coup d’œil sur elle « au cas où ». Il accepta volontiers.

Pendant ce temps, Alina partit faire une petite sieste pour récupérer ses forces.

***

Voimakas sonda les environs par télépathie, et me repéra dans une clairière non loin de là. Lorsqu’il arriva, je terminais tout juste mon entraînement, et rangeais mes armes.

— Tu les sens comment ces épreuves ?

Je levai la tête presque dans un sursaut, ne l’ayant pas entendu arriver.

— Ma foi... Je dirais que je suis prête. C’est plutôt Alina qui m’inquiète en fait.

— Tu n’as pas trop à t’en faire, je l’ai entraînée moi-même toute la journée, et elle est bien plus forte que ce que tu crois.

— Bien. Mais ça ne m’empêchera pas de m’inquiéter tout de même, tu sais. Elle manque de pratique. Ce n’est pas en une journée qu’elle pourra avoir la maîtrise de son pouvoir, puisque moi-même j’en suis loin malgré les années passées à combattre.

— Peut-être, mais la magie est question de force et de mental. On pourrait donc être agréablement surpris.

— Je ne demande pas mieux, dis-je en mettant mon sac d’armes sur mon dos.

Je ruisselais de sueur. Et je rêvais de pouvoir le serrer dans mes bras. Mais je devais rester concentrée.

— Maintenant, si tu veux bien, je vais aller prendre une bonne douche et me reposer un peu avant ce soir.

Il s’écarta pour me laisser passer. Je marchai droit devant sans même le regarder, trop consciente du pouvoir d’attraction qu’il exerçait sur moi.

« Je suis avec toi, mon amour », entendis-je alors raisonner dans ma tête.

Je stoppai quelques secondes, et sans me retourner, je poursuivis ma route jusqu’au village.

CHAPITRE 18

La nuit tomba trop vite à mon goût, et avec elle, la promesse d’un combat. Sur la grande place du village était rassemblée une foule d’elfes, tous venus admirer le combat de leur Reine avec les humains.

Kynnyksellä fit son entrée vêtue de la tenue de combat des elfes. Elle rayonnait. Alina s’avança au centre en premier lieu, parée d’une tenue de cuir et de métal argenté que la Reine lui avait fait parvenir. Ses longs cheveux châtain clair étaient rassemblés en une tresse digne des coiffures viking.

Je m’avançai à mon tour, habillée de ma tenue de cuir noir, agrémentée d’une armure de métal doré dont m’avait fait cadeau la Reine en personne. Mes longs cheveux de jais étaient retenus en queue-de-cheval, et une fine tresse ceignait mon front. Mes yeux étaient entourés de fard noir comme chaque fois que je partais me battre. La Reine monta sur l’estrade de bois. Les flambeaux qui l’entouraient lui donnaient encore plus de mystère.

— Mes chers amis, ce soir est un grand soir pour Alina et Faith. Elles vont subir les épreuves, qui, ordinairement, sont réservées aux futures Reines. Cependant, et après consultation des oracles, elles font effectivement partie d’une prophétie qui annonce la chute du Maître des Ombres. Je sais que vous vous demandez de qui il s’agit. Nous l’observons en secret depuis des années. Il tue les humains pour prendre leur royaume, et s’il y parvient, à qui va-t-il s’en prendre ensuite d’après vous ? Je n’ai pas peur qu’il y parvienne, mais je ne veux pas non plus risquer des années de guerre et la mort de centaines ou de milliers des nôtres. C’est pourquoi j’ai décidé d’aider les humains à accomplir cette prophétie. Je leur cèderai le bracelet de lumière si leurs élues passent les épreuves nécessaires pour pouvoir le porter. C’est donc avec un grand honneur que je vous présente les deux élues de la prophétie qui mettent leur vie en jeu pour sauver notre monde : Alina et Faith. Elles sont sœurs, et vont ce soir passer les épreuves du bracelet de lumière, première étape de leur périple.

La foule, qui avait écouté attentivement leur Reine, nous acclama. Je me sentais grisée par ces encouragements. Je regardais autour de moi, tous ces gens applaudir et crier nos noms, mais le seul que je vis vraiment fut Voimakas. Il me souriait, et quand mes yeux accrochèrent les siens, j’entendis « Tu es ma guerrière. À travers la mort et le temps, nous nous retrouvons toujours. Je t’aime ». Mon cœur s’emballa et je réalisai soudain ce que ça impliquait. Je risquais ma vie ici et maintenant, et pourtant, il ne semblait pas effrayé... C’était comme si je me trouvais sur le pas d’une porte, prête à en franchir le seuil, et qu’il savait que de toute façon, il allait me retrouver derrière.

Le temps suspendit sa course alors que je puisais ma force dans son amour et sa foi en moi. Je tournai ensuite la tête vers ma sœur. Elle fixait Varjon, et je vis que ce qui les unissait était extrêmement fort. Puis, je saluai mes parents, tout comme Alina. Ils se serraient dans les bras l’un de l’autre et semblaient angoissés. Evan nous regarda avec sa main sur le cœur, et je remarquai Selvä assise non loin de lui. Mes hommes me saluèrent avec respect. Le seul que je n’avais pas encore aperçu était Matt, pourtant j’avais aussi besoin de mon meilleur ami, celui au côté duquel je m’étais toujours battue. Je scrutai la foule désespérément. Et soudain je le vis. Au milieu de ces inconnus, ses yeux m’agrippèrent, et il me sourit. Je lui souris en retour, à lui qui s’était tant de fois mis en danger pour me protéger. J’étais soulagée, et prête à me battre pour tous ceux qui comptaient pour moi. Alina me regarda et acquiesça de la tête. Elle était prête elle aussi.

La Reine s’avança vers nous et dit :

— Votre première épreuve consiste en un combat de magie mentale. Je vais pénétrer votre esprit avec ma magie, et vous y mettre en scène lors de plusieurs combats qui mettront votre force mentale à rude épreuve. Êtes-vous prêtes ?

Nous hochâmes la tête Alina et moi.

— Bien. Alina sera la première.

***

Alina sentit son estomac se nouer sous le coup du stress. Ainsi donc, elle serait celle qui ouvrirait les festivités... Elle rejoignit la Reine sur l’estrade de bois. On leur apporta des tapis de sol, afin qu’elles puissent s’asseoir confortablement. Elles prirent place.

Kynnyksellä la fixa, et Alina entendit :

« Es-tu prête à m’affronter, ensorceleuse ? ».

— Oui, je le suis, répondit-elle à voix haute.

Alors elles fermèrent les yeux. Alina reçut comme une légère sensation électrique, et sut que la Reine venait d’investir son mental. Elle se concentra, et commença à entrevoir les contours d’un paysage, une forêt. Exactement la même que celle traversée péniblement avec Evan ! Décidément, la clairvoyance des elfes n’était pas non plus une légende... Alina se vit au milieu des arbres, perdue et seule. Cela faillit la déstabiliser, mais elle se souvint qu’elle était là pour se battre. Soudain, de derrière un arbre surgit une ombre. Alina se dirigea vers celle-ci, ses mains s’étant illuminées instantanément. L’entraînement avec Voimakas portait ses fruits. Elle la pulvérisa en quelques secondes. Deux autres apparurent dans son champ de vision, au coin de son œil droit. Elle virevolta presque sur elle-même et les réduisit à néant. À peine le temps de se remettre, et déjà trois gobelins déboulaient derrière elle. Alina se saisit de sa rapière, et se retournant, coupa une première tête instantanément. Les deux autres se défendirent un peu plus, mais ils finirent tout de même dans le même état que le premier. Il en vint trois de plus, puis deux orques, et encore d’autres ombres. Alina tenait bon dans sa concentration, même si de petites gouttelettes de sueur perlaient à son front. Le combat mental dura trente minutes interminables, mais Alina transforma l’essai.

Kynnyksellä ne semblait absolument pas éprouvée par cette épreuve. Alina souffla un grand coup lorsqu’elle eut terminé, et se releva péniblement. Jenna s’était postée au pied de l’estrade, attendant sa fille avec un linge propre et un seau d’eau, afin qu’elle puisse se rafraîchir.

Alina accueillit sa mère en souriant.

— Merci, maman.

— Ça va, ma chérie ? Tu es blême...

— Ne t’inquiète pas, je vais me ressaisir. Il me faut juste un peu de temps.

— Eh bien tu vas avoir une petite demi-heure, puisque c’est au tour de ta sœur à présent...

Alina se tourna pour voir Faith monter à son tour sur l’estrade. Son air altier et sa grâce la mettaient au même niveau que la Reine. Alina se sentait fière d’être sa sœur.

***

J’étais prête, je le savais. D’avoir vu ma sœur se faire malmener par la Reine m’avait mis la rage au cœur. Elle n’aurait pas le plaisir d’un combat facile avec moi. J’avançai en la regardant droit dans les yeux. Elle sentit ma détermination. Un léger sourire se dessina au coin de sa bouche, et mourut aussi vite qu’il était apparu.

Nous nous installâmes assises en tailleur, droites, mains sur les genoux et paumes vers le ciel. À peine avions-nous fermé nos yeux, que je me trouvai propulsée parmi les ruines de mon village. Elle avait donc choisi de me déstabiliser... Les ombres arrivèrent par vagues. Deux d’abord, trop simple pour moi, comme elle s’en rendit compte ; quatre ensuite, que je pulvérisai avec rage, en un temps record. Elle se matérialisa dans un coin de la scène, pensant être hors de vue, hélas pour elle, je la repérai de suite. Elle m’envoya des gobelins, six. Et je vis un éclat de surprise dans ses yeux, lorsque, pour ce combat, je matérialisai la rapière elfique dorée de Voimakas. Je la maniais avec dextérité et coupais les têtes à la volée. Kynnyksellä corsa l’affaire en matérialisant huit orques des montagnes. Je me laissai transporter par la force de la magie de la rapière, et ne mis que quelques minutes à les exterminer. La Reine fulminait, je le sentais à son regard. Elle enchaîna avec deux salves de six ombres majeures, et deux vagues d’assassins armés jusqu’aux dents. Mais je tins bon. Trente minutes, une éternité.

Lorsque j’ouvris les yeux, je ne transpirais même pas, malgré l’effort fourni. Ma mère et Alina m’attendaient au pied de l’estrade. J’allai les rejoindre pour me rafraîchir un peu.

— Ma chérie, je suis si fière de toi !

Ma mère avait les larmes aux yeux. Qu’il était bon d’entendre ces mots. La chaleur de son amour maternel se dilua à travers tout mon corps. Je frissonnai.

— Tu n’as pas l’air fatiguée ! dit Alina surprise.

— Ça va. Elle n’y est quand même pas allée de main morte avec moi. Mais je pense l’avoir bien surprise.

Je passai le linge humide sur ma nuque. Mes yeux cherchèrent Voimakas dans la foule, malgré moi. Il me souriait.

« Sache que comme tous les autres elfes ici, j’ai pu assister à tes combats ! », « Comment ? », « La télépathie. La Reine nous a ouvert l’accès et nous avons assisté à vos deux séances... », « En fait, il n’y a que les miens qui n’ont rien pu voir... », « Oui. J’ai apprécié ton choix d’arme au fait ! ».

Je souris à mon tour. Puis, du coin de l’œil, je vis Matt nous observer. Il avait l’air inquiet. Lui ne pouvait pas être rassuré par télépathie, aussi je confiais à ma mère, le soin de lui dire que j’allais bien.

***

Alina eut à peine le temps de se remettre de sa première victoire, que la deuxième épreuve s’annonçait. Elle fut appelée à se présenter à nouveau devant la Reine.

La prochaine épreuve serait du tir à l’arc. Aussi, ils se déplacèrent tous jusqu’au terrain de tir. Des cibles étaient disposées au loin, sur des trépieds ainsi que sur des arbres. Elle allait devoir déjouer les attaques magiques de la Reine, tout en touchant les cibles en plein cœur. Alina tenta de se ressaisir, car elle se rendit compte qu’elle tremblait.

La première salve magique vint par sa droite. Elle roula au sol, et se redressa pour viser la première cible. Dans le mille. Deuxième salve à sa gauche. Elle fut surprise de la force du sort lancé, mais parvint tout de même à l’éviter, et toucha la deuxième cible en plein cœur. Les autres salves s’enchaînèrent avec plus ou moins de force, et Alina réussit à toutes les éviter, cependant, la dernière lui frôla l’épaule d’un peu trop près, la brûlant, et elle faillit rater sa cible. Lorsqu’elle eut terminé, elle tomba à genoux. Son épaule la faisait souffrir, et elle se tenait le bras. Heureusement, sa mère avait prévu des emplâtres aux plantes, de ceux-là mêmes qui avaient servi après leur dernière bataille. Jenna s’avança alors qu’Alina se dirigeait vers Faith et sa mère. Elle enduisit l’épaule de sa fille généreusement. Ce fut au tour de Faith.

***

Je souriais intérieurement. La Reine ignorait que j’étais très douée au tir à l’arc, puisque cela avait été ma première arme, bien avant l’épée. Elle le comprit dès la première flèche. Ses attaques magiques furent donc plus rapides et rapprochées les unes des autres, que ne le furent celles adressées à ma sœur. J’enchaînai les tirs et n’en manquai aucun. Et même si ses salves magiques me faisaient parfois mordre la poussière, je ne lâchai rien. L’épreuve fut plus rapide avec moi. Aussi, nous fîmes une petite pause d’un quart d’heure.

Je cherchai Voimakas dans les gradins, mais ne le vit pas. On me mit la main sur l’épaule, je sursautai.

— Faith, tu as été majestueuse ! C’était Matt.

— Merci, répondis-je toujours concentrée.

— Tiens, bois ça. Il me tendit une gourde.

Je bus sans poser de questions. Le liquide était sucré et amer à la fois.

— Evan me l’a donné pour Alina et toi, de la part de Selvä. C’est un fortifiant elfique !!

La boisson me revigora effectivement.

— Je vais donner la gourde à Alina.

Il disparut. Je ne voyais toujours pas Voimakas, et cela commença à m’inquiéter. Puis j’entendis : « Faith, mon frère n’est pas loin. Reste concentrée !! ». Selvä. Elle m’avait certainement vue chercher son frère.

Trop tard de toute façon, Alina s’apprêtait à entrer en scène pour la troisième fois...

***

Alina sentit son épaule lui lancer. « Je ne dois pas y penser », se dit-elle. Sa mère enroula rapidement un bandage sur son emplâtre. La Reine remonta sur l’estrade en bois et s’adressa à la foule :

— Voici venu le temps du troisième combat. Chaque adversaire aura pour se défendre, une arme emplie de magie. Alina et Faith combattront en même temps, chacune dans une arène. Et puisqu’elles sont les élues de leur peuple, elles affronteront les élus de MON peuple. Alina, Faith, rejoignez les arènes, vos adversaires vous attendent. Que le combat commence !!

La foule hurla en accompagnant les deux sœurs jusqu’aux arènes qui se trouvaient sous des tentes immenses.

CHAPITRE 19

Le Maître attendait de lui un coup d’éclat. Le Chaman le savait et comptait bien frapper fort. Il avait préparé ce rituel depuis la veille. Tout était en place, aussi, il commença à se concentrer. Son esprit s’attacha au lien qu’il avait établi avec la rebelle. Il le sonda avec toute la force de sa magie, et finit par la trouver. Elle était au Nord, loin dans les terres. Elle semblait plus fragile qu’à l’accoutumée. Peut-être dormait-elle ? Non, ce n’était pas ça... Non, elle menait un combat mental contre de la magie, une magie puissante. Très bien, cela ne serait que plus facile pour lui. Il sourit dans l’ombre, d’un sourire mauvais.

***

Je me sentais prête à entrer dans l’arène. Quel que pût être mon adversaire, j’étais prête. À côté de moi, Alina semblait fatiguée, et cela me contrariait. Ce qui me contrariait également, c’était cette sensation d’intrusion que j’avais sentie dans mon esprit lors de l’épreuve du tir à l’arc.

D’autant plus que je n’avais vraiment pas l’impression qu’elle venait de la Reine. J’avais la sensation bizarre qu’on espionnait mon esprit... Il me restait pour preuve, ce lancinant mal de tête.

Nous marchâmes, Alina et moi, vers une grande tente blanche, dressée sur les deux arènes de combat qui nous attendaient. Ce combat ne me disait rien qui vaille pour ma sœur, trop peu entraînée. Le combat au corps à corps ou à armes égales était une discipline qui nécessitait de l’endurance et de la force, et Alina ne m’avait pas vraiment convaincue côté endurance pendant notre voyage. Heureusement, il lui restait la force, car elle était assez sportive malgré tout, et avait fait montre d’un mental d’acier.

Quant à moi, je ne me faisais aucun souci. Nous pénétrâmes sous la tente. Des gradins bondés entouraient deux arènes délimitées par des cordes et des rondins de bois fixés dans le sol. Un sol fait de terre battue. Le brouhaha assourdissant me vrillait les oreilles. Ajouté à mon mal de tête, j’étais étourdie. Alina me regarda, les yeux remplis de doutes.

— Ne t’inquiète pas. J’ai confiance en toi, je sais que tu peux le faire. Nous avons le même sang, le sang des vainqueurs.

Je lui souris. Elle sourit timidement à son tour. Mais la vérité était que j’étais terrifiée pour elle. Nos futurs adversaires n’étaient pas encore en place. Je me demandai qui la Reine avait choisi pour nous affronter.

***

Voimakas tournait en rond dans sa loge. Comment la Reine avait-elle pu lui faire ça ? Il entendait la foule scander les noms de Faith et Alina. Sëlva entra.

— Mon frère, comment te sens-tu ?

— D’après toi ? lança-t-il sous le coup des nerfs.

— (...)

— Pardonne-moi... Je... Je suis énervé, stressé, bref...

— Je comprends. Mais je sais que tu peux y arriver.

— Comment ?!

— Il le faut, tu n’as pas le choix...

La cloche retentit. Il était temps.

***

Alina entendit la cloche retentir et sursauta. Elle attrapa son arme, une épée courte en acier, gravée de runes et sertie de trois émeraudes au pommeau. Elle vit sa sœur qui avait déjà pris sa rapière elfique dorée. Elle était prête à en découdre !

Alina lui enviait sa témérité et son expérience. Elle avait à peine tourné la tête, que son adversaire entra sur le ring. C’était une femme, aussi jeune qu’elle. Sûrement une épreuve de passage pour elle aussi, se dit Alina. Un peu plus grande qu’Alina, elle avait de longs cheveux blonds et de grands yeux bleus comme la mer. Elle se déplaçait avec la souplesse et la rapidité d’une panthère. Mais le plus impressionnant restait la farouche volonté qu’elle lisait dans son regard.

***

Je restai rassurée lorsque je vis l’adversaire de ma sœur. Je l’avais vue s’entraîner lorsque moi-même je m’entraînais, et j’avais constaté plusieurs failles dans sa façon de se battre, ainsi qu’une résistance physique assez limitée... C’était mon adversaire que j’attendais maintenant...

La cloche retentit à nouveau. Les secondes qui suivirent furent les plus longues de ma vie. Je vis mon adversaire s’avancer et, bien qu’il fût coiffé d’un heaume doré, je fus frappée au cœur. Je me mis à trembler, car je l’avais reconnu. Comment avait-elle osé ?! Je me tournais vers Alina, en proie à la panique. Ses yeux m’interrogèrent, mais j’étais incapable de parler, je restai bouche bée. J’essayai de calmer ma respiration, ainsi que les battements de mon cœur, ce qui me permit de ne pas laisser couler les larmes qui s’étaient formées dans mes yeux.

C’était Voimakas. J’aurais reconnu cette silhouette et cette démarche entre mille. Son armure étincelait moins que son aura.

« Mon amour, je suis désolé ».

Sa voie traversa mon esprit. Bien que la communication fût mentale, je sentis la fêlure dans sa voix...

« Je sais bien que ce n’est pas toi, mais comment faire ? Je n’y arriverai pas tu comprends ? » « Tu peux y arriver. Tu es une vraie guerrière, MA guerrière. Je sais que ta mission est plus importante que nous, et je ne t’en veux pas. Tu dois le faire. ».

Il ôta son heaume, et je vis toute sa détresse et sa peine dans son beau regard d’or.

— Faith ! Alina avait crié mon nom en même temps que sa surprise.

Ce fut elle qui versa les larmes que j’avais retenues.

Mes yeux à présent, étaient emplis de colère et de haine envers cette Reine concupiscente et fausse. Maintenant, je comprenais enfin tout ce qui était dit à son propos. Son calme apparent n’était pas de la douceur, mais une façon de cacher sa froideur et sa perfidie.

Quoi que j’en pensasse, ça ne changerait pas le fait que j’allais devoir affronter l’homme que j’aimais...

La cloche qui annonça le début du combat fut celle du destin pour moi.

***

Alina jaugea son adversaire, attendant son premier mouvement. Il fut si rapide qu’elle eut à peine le temps de le voir. En revanche, elle sentit très bien le coup d’épaule qu’elle lui asséna. Alina reprit rapidement ses esprits et chargea à son tour. De tout son poids elle fonça dans l’estomac de son adversaire. La surprise et le choc la firent grimacer. Elle accusa le coup d’une reprise si rapide. Alina attaqua à l’épée. Son adversaire para ses assauts. Au terme de cette joute, elles s’éloignèrent l’une de l’autre, haletantes. Elles se défiaient du regard. Alina concentra son pouvoir, se rappelant de l’atout qu’elle possédait. Son épée se mit à briller. Elle vit passer l’ombre de la peur dans les yeux de son adversaire, ce qui lui conféra pouvoir et assurance. Alina attaqua la première à nouveau, et, sous les coups répétés et de plus en plus puissants, l’elfe commença à ployer. Le dernier coup d’épée d’Alina fit mouche sur l’épaule de la jeune elfe, juste à la jonction de son armure. Son adversaire tomba en se tenant le bras.

Voimakas et moi tournions dans l’arène. Aucun n’avait envie de porter le premier coup. Nous avions la même arme. Au mouvement de ses yeux, je vis que la Reine lui avait dit quelque chose par télépathie. Il chargea, mais je l’évitai facilement. Trop facilement. Il leva sa rapière et m’attaqua. Je contrai chacun de ses coups avec force et courage. La joute dura plusieurs minutes, au terme de laquelle nous nous séparâmes hors d’haleine. J’eus à peine le temps de regarder en direction d’Alina pour voir qu’elle s’en sortait bien, qu’il rempila. Je me jetai à terre pour l’éviter, et roulai pour me relever, prête à l’affronter à nouveau. Une seconde joute nous opposa. Il parvint à frapper mon armure sur le flanc gauche. La douleur irradia, mais je ne montrai rien. Je mobilisai mon pouvoir, sentant qu’Alina venait de faire de même, afin d’en amplifier les effets, et surtout dans le but d’aider ma sœur. Ma rapière s’éclaira d’une lueur blanche. Je vis de la surprise dans les yeux de Voimakas. Je la fis tournoyer dans les airs avant de foncer sur lui, profitant de l’effet de surprise. Mon but : gagner, mais pas au prix de sa vie, je n’aurais pu le supporter. Aussi, je visai à l’interstice de l’épaule. Son cri résonna, et je ne pus me résoudre à le regarder en face. Je scrutai du côté de la Reine. Elle avait l’air contrariée, et passablement énervée.

Voimakas fonça sur moi et me fit tomber à terre, la tête dans la poussière. Je vis que ma sœur semblait sur le point de gagner son combat. Son adversaire semblait épuisée, car blessée à plusieurs reprises.

Je bondis sur mes jambes pour me relever.

Ma rapière m’avait échappé des mains durant ma chute, et gisait à deux mètres de moi. Voimakas prit son élan pour me foncer dessus. Je mobilisai tout mon pouvoir. Et alors qu’il courait vers moi, je levai mes mains irradiantes face à lui. Je n’avais jamais utilisé mon pouvoir que pour vaincre des ombres, et je ne savais pas quel serait le résultat. Mais je savais que les elfes aussi manipulaient la magie, il serait sûrement capable de résister. Je lançai mon attaque. Voimakas fut soufflé et atterrit à son tour dans la poussière, sa rapière loin de lui.

Alina venait d’être déclarée vainqueur de son combat, face à une adversaire inconsciente. Je m’étais saisie de ma rapière, et je comptais affronter encore Voimakas au corps à corps.

Il n’avait pas eu le temps de récupérer son arme, et s’appliqua à esquiver chacun de mes coups. Le dernier atteignit quand même sa cible au niveau de la hanche, alors qu’il se penchait pour ramasser sa rapière. Remis sur pieds, et malgré sa blessure qui faisait perler des gouttes de sueur à son front, il réitéra son attaque.

Sur mon visage se mêlait la sueur et la poussière, mais dans mes yeux, la tristesse faisait office d’héroïne. Je parai toutes ses attaques, il commençait à faiblir, je le sentais. Mon avantage résidait dans mon pouvoir et l’entraînement de ce qu’avait pu être ma vie jusqu’ici... J’alternai attaques physiques et attaques magiques. Il avait pris plusieurs coups, notamment à l’épaule, à la hanche et à la tête. Un filet de sang coulait au coin de sa bouche, et ses yeux, si beaux en temps normal, étaient cernés de noir et éteints. Je n’y arrivais plus. Je ne pouvais plus le voir souffrir ni le maltraiter ainsi.

J’avais décidé de mettre un terme à tout ça. Le seul moyen serait qu’il ne se relève pas et soit déclaré ko. Il fallait pour ce faire que je mobilise tout mon pouvoir contre lui, et résiste au moins à la minute qui suivrait afin de le mettre ko ET d’être déclarée vainqueur. Je concentrai mon pouvoir en fermant les yeux. Je le faisais remonter depuis le fond de mon cœur jusque dans mes veines. Il bouillonnait en moi, prêt à exploser. Voimakas devina mon intention, je le vis sur son visage. Il ramassa sa rapière et tenta une ultime charge, mais à peine fut-il lancé que je déchaînai mon pouvoir sur lui, en une salve de lumière aveuglante.

La foule attendit que l’éclat se dissipe, pour connaître l’issue du combat. Au sol gisait un Voimakas inconscient et blessé. Face à lui, à moins d’un mètre, je me tenais à peine debout, poussiéreuse, les cheveux collés au front et à la nuque, haletante, du sang coulait de mon nez et de mes oreilles en un filet brillant. L’arbitre vint tâter le pouls de Voimakas et constata qu’il était bien en vie. Il attendit trente secondes, et le déclara ko. Je fus déclarée vainqueur, mais déjà mon regard se voilait, alors que Voimakas entrouvait les yeux. Lorsqu’il ouvrit ses yeux, ce fut pour me voir m’écrouler au sol tel un sac.

***

Alina arriva vainqueur de son combat, mais Faith n’avait pas encore fini. Elle luttait pour ne pas trop blesser Voimakas, et avait dû aussi encaisser des coups. Elle n’était pas en bon état.

Soudain, Alina sentit Faith mobiliser son pouvoir intensément. Elle comprit ce que voulait faire sa sœur. Mais allait-elle résister ? Alina s’inquiéta. Une lumière l’aveugla pendant dix secondes interminables. Elle avait hâte de voir comment s’en sortait sa sœur. Lorsque la lueur se dissipa, elle vit que Faith était toujours debout, juste devant Voimakas qui, lui, était inconscient. Faith fut déclarée vainqueur tout comme elle. Mais à l’instant où ce fut fait, Faith tomba au sol comme une masse, et Voimakas, qui venait tout juste de reprendre connaissance, ouvrit de grands yeux effarés.

Alina se précipita avec Matt et ses parents aux pieds de sa sœur. Voimakas se traîna jusqu’à elle. Tremblante, elle avait les yeux révulsés et psalmodiait des paroles incompréhensibles. La Reine apparut alors derrière Matt.

— Je sens une présence maléfique. Elle est en proie avec le chaman noir du Maître des Ombres. Et il a réussi à infiltrer son esprit.

Tous se regardèrent impuissants. Qu’allaient-ils tous devenir si Faith n’arrivait pas à le repousser ? Sans elle, plus de prophétie. Il ne leur restait plus qu’à prier pour qu’elle parvienne à lui résister...

©2019 Faralonn éditions

42000 Saint-Etienne

www.htageditions.com

www.faralonn-editions.com

ISBN : 9791096987771

Dépôt Légal : Février 2019

Illustrations : SF. COVER ©2019

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LA CHUTE

RENCONTRES

LE REFUGE

L’ATTAQUE

LA FUITE

FAITH

AMITIÉ

VOYAGE

LE PALAIS

RÉVÉLATION

LA PROPHÉTIE

VERS LE NORD

LES ELFES

EMBUSCADE

REVERS

LA REINE

L’ENTRAÎNEMENT

PREMIÈRES

ÉPREUVES

DERNIÈRE

ÉPREUVE

Table des matières

prologue 6

CHAPITRE 1 8

CHAPITRE 2 16

CHAPITRE 3 28

CHAPITRE 4 46

CHAPITRE 5 55

CHAPITRE 6 61

CHAPITRE 7 70

CHAPITRE 8 79

CHAPITRE 9 97

CHAPITRE 10 113

CHAPITRE 11 124

CHAPITRE 12 138

CHAPITRE 13 144

CHAPITRE 14 154

CHAPITRE 15 166

CHAPITRE 16 182

CHAPITRE 17 190

CHAPITRE 18 199

CHAPITRE 19 209

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