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Chapitre 4

last update publish date: 2026-07-14 21:29:02

CHAPITRE 4

LE POINT DE VUE DE NAÏA

Je traversai le couloir d'un pas lent, l'esprit encore partagé entre l'inquiétude et l'envie de me raisonner.

La musique continuait de résonner joyeusement dans le salon en contrebas. Les rires de nos invités montaient jusqu'à l'étage, donnant l'illusion trompeuse que tout allait parfaitement bien, que rien ne clochait dans cette soirée qui devait rester mémorable.

— Damien ? appelai-je doucement, sans grand espoir de réponse.

Aucune réponse ne me parvint.

Je jetai un coup d'œil dans le bureau. Vide. Puis je vérifiai la bibliothèque. Vide également.

Je m'apprêtais à rebrousser chemin, prête à me convaincre qu'il avait simplement quitté la maison un instant, lorsqu'une voix étouffée parvint jusqu'à moi, un murmure à peine audible.

Il venait de la petite salle privée, tout au bout du couloir. Je souris malgré moi, soulagée.

Le voilà, pensai-je, sans doute occupé par un appel professionnel qui n'avait pas pu attendre.

Je m'approchai à pas feutrés. Puis une voix féminine s'éleva, douce, terriblement familière.

Mon sourire se figea instantanément sur mes lèvres.

Camille ? Que faisait-elle donc ici, seule avec Damien, à cette heure de la soirée ?

Je voulus pousser la porte sans plus attendre, puis je m'arrêtai net. Quelque chose, sans que je sache exactement quoi, me souffla intérieurement de rester immobile et silencieuse.

Je retirai lentement mes escarpins, consciente que le parquet ancien grinçait facilement au moindre pas. Pieds nus, je m'avançai avec précaution jusqu'à la porte entrouverte, mon cœur battant un peu plus vite à chaque mètre parcouru.

Je n'avais aucune raison légitime d'espionner mon propre mari dans sa propre maison. Aucune raison valable. Et pourtant, quelque chose en moi refusait de faire demi-tour.

Je regardai à travers l'ouverture étroite de la porte. Je distinguais leurs silhouettes dans la pénombre de la pièce. Ils se tenaient très près l'un de l'autre, beaucoup trop près pour que la situation soit anodine.

Je fronçai les sourcils, sentant une appréhension grandissante m'envahir.

Puis la voix de Camille brisa le silence de la pièce.

— Joyeux anniversaire de mariage... mon chéri.

Mon souffle se coupa net dans ma poitrine.

Damien esquissa alors un sourire que je connaissais par cœur, celui qu'il me réservait autrefois, dans nos moments les plus intimes.

— Merci, mon amour, répondit-il d'une voix tendre.

Le monde entier sembla vaciller autour de moi en cet instant. Je crus avoir mal entendu, je voulus me convaincre que mes oreilles m'avaient trahie.

Non... non, ce n'était pas possible. Pas Camille. Pas elle, entre toutes les personnes au monde.

— J'en ai assez, souffla-t-elle en passant une main sur sa veste avec une familiarité troublante. J'en ai marre de te voir ici, obligé de faire semblant devant tout le monde.

Damien poussa un léger soupir, visiblement fatigué de cette conversation qu'ils avaient dû avoir maintes fois auparavant.

— Encore un peu de patience, mon amour.

— Tu dis ça depuis des années, répliqua-t-elle, sa voix tremblant de frustration contenue.

— J'ai envie de profiter de notre anniversaire... du vrai. Pas de te partager avec elle pendant que je souris comme une idiote devant tous ces gens.

Je sentis mes jambes perdre toute leur force sous le poids de ces mots.

Du vrai...

Le notaire. Ses paroles me revinrent alors en pleine poitrine, comme un coup porté sans prévenir : "Madame... ce document est un faux."

Je plaquai une main tremblante contre ma bouche pour retenir un sanglot qui menaçait de m'échapper.

À l'intérieur de la pièce, Damien attrapa doucement le visage de Camille entre ses mains.

— Calme-toi, murmura-t-il avec une douceur qui me révulsa.

— Tu viendras ce soir ? demanda-t-elle, presque suppliante.

— Oui, répondit-il sans hésiter.

— Promets-le-moi.

— Je te le promets.

Elle esquissa enfin un sourire satisfait.

— Bien, dit-elle simplement.

Puis, son regard s'illumina soudainement d'une lueur curieuse.

— Au fait... tu as aimé le cadeau de Naïa ?

Damien eut un petit rire, léger, presque insouciant. Un rire venant du même homme qui, quelques minutes plus tôt à peine, m'avait embrassée tendrement devant tous nos invités réunis.

— Franchement ? demanda-t-il en retour.

— Oui, insista-t-elle.

Il haussa les épaules avec une désinvolture qui me glaça le sang.

— Ce n'est qu'un papier dans un joli cadre, sans importance et tu le sais mon cœur. 

Un simple papier. Sans importance aucune à ses yeux.

Ces mots me transpercèrent plus sûrement qu'une lame acérée. Je revoyais encore mes doigts caressant délicatement le verre du cadre, les heures entières passées à préparer cette surprise dans les moindres détails, tout l'amour que j'avais mis dans chacun de mes gestes pour lui faire plaisir.

Pour lui, ce n'était donc rien de plus qu'un papier sans valeur.

Camille éclata de rire à son tour.

— C'est exactement ce que je me suis dit, moi aussi.

Damien s'approcha alors d'elle, très doucement. Il posa sa main sur son ventre avec une délicatesse particulière.

Mon regard suivit instinctivement son geste, presque malgré moi. Mon cerveau refusa d'abord de comprendre ce qu'il voyait.

Puis je vis. Son ventre, à peine arrondi, mais suffisamment pour que le geste de Damien paraisse instinctif, protecteur, empreint d'une tendresse évidente.

Ses doigts caressaient ce ventre avec une délicatesse que je ne lui connaissais plus depuis bien longtemps, une délicatesse que j'avais presque oubliée.

Ses lèvres s'étirèrent alors en un sourire sincère.

— Le seul cadeau qui compte vraiment... c'est celui qui grandit ici, dit-il avec une émotion palpable.

Camille baissa les yeux, visiblement émue par ces mots.

— Notre bébé..., murmura-t-elle.

Le temps sembla s'arrêter complètement autour de moi. Plus rien n'existait en cet instant précis : ni les murs qui m'entouraient, ni la musique qui continuait de jouer en bas, ni les invités qui riaient encore, insouciants. Seuls ces deux mots résonnaient dans mon esprit, encore et encore.

Notre bébé.

Je cessai littéralement de respirer.

Ils... ils attendaient un enfant ensemble.

Je reculai d'un pas, incapable de supporter davantage cette scène qui se déroulait sous mes yeux. Mais leurs voix continuaient de me poursuivre, inlassablement.

Damien déposa un baiser sur son front, puis un autre sur ses lèvres, long, intime, comme un homme embrasse la femme qu'il aime véritablement.

— Rentre, murmura-t-il ensuite.

— Et toi ? demanda-t-elle.

— Je vais trouver une excuse. Je ne resterai pas longtemps parmi eux.

Camille sourit avec une malice évidente.

— Fais vite alors.

Elle glissa un doigt sous sa cravate, dans un geste chargé de sous-entendus.

— Je t'ai préparé un cadeau d'anniversaire de mariage... bien plus intéressant que le cadre de ta très chère Naïa, tu verras.

Ils échangèrent un dernier baiser avant que je ne détourne le regard, incapable d'en supporter davantage.

Je n'attendis pas la suite de cette scène. Je reculai lentement, mes escarpins toujours serrés dans ma main. Chaque pas me semblait irréel, comme si je marchais dans un rêve, ou plutôt un cauchemar. Je ne sentais même plus le sol sous mes pieds nus.

Le notaire avait raison depuis le début. Le certificat était bel et bien faux. Mon mariage n'avait jamais été qu'un mensonge élaboré.

Et la femme que je présentais à tout le monde comme ma sœur de cœur... était en réalité la véritable femme de l'homme que j'aimais depuis toutes ces années.

Pire encore : elle portait son enfant.

Deux trahisons. Deux coups de poignard, portés simultanément par les deux seules personnes au monde pour lesquelles j'aurais été prête à donner ma propre vie sans la moindre hésitation.

Je m'appuyai contre le mur du couloir, cherchant un soutien que mes jambes ne pouvaient plus m'offrir. L'air refusait obstinément d'entrer dans mes poumons.

Mon cœur ne battait plus normalement. Il se brisait, lentement, en silence, loin des regards de tous ces invités qui continuaient de célébrer en bas, ignorant tout du drame qui venait de se jouer à l'étage.

Et, pour la toute première fois de ma vie, je compris qu'il existait une douleur si profonde, si dévastatrice, qu'aucune larme au monde ne pouvait espérer la soulager.

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