LOGINCHAPITRE 3
LE POINT DE VUE DE NAÏA
Je secouai la tête avec force, refusant catégoriquement d'y croire.
Un homme ne pouvait pas partager une vie entière avec une femme, lui passer une alliance au doigt, construire un foyer avec elle pierre après pierre, année après année... puis découvrir, du jour au lendemain, que tout cela n'avait jamais réellement existé aux yeux de la loi.
C'était absurde, tout simplement absurde, et je m'efforçais de me le répéter sans relâche.
Forcément, le notaire s'était trompé, ou bien les registres n'avaient tout simplement pas encore été numérisés correctement. Oui, c'était sûrement cela, une simple erreur technique, rien de plus.
Je m'accrochai à cette idée comme une noyée s'accroche au premier morceau de bois qui flotte à sa portée, refusant de couler sans lutter.
Je ne pouvais pas laisser une simple phrase, aussi troublante soit-elle, gâcher cette journée que j'avais préparée avec tant de soin. Aujourd'hui devait rester une fête, notre fête, celle que nous méritions après tant d'années de sacrifices communs.
J'inspirai profondément avant de regarder ma montre, consciente que l'encadreur m'attendait déjà.
L'atelier embaumait le bois ciré et le vernis frais, une odeur rassurante qui m'enveloppa dès que je franchis le seuil. Des tableaux de toutes tailles étaient suspendus aux murs tout autour de moi : des diplômes encadrés avec fierté, des photographies de famille figées dans le temps, des œuvres d'art soigneusement choisies. Chacun de ces objets racontait une histoire particulière, un morceau de vie préservé pour l'éternité.
Le mien raconterait la nôtre, du moins c'était encore ce que je voulais croire de toutes mes forces à cet instant précis.
— Bonjour, madame Naïa, lança l'artisan avec un large sourire chaleureux. Votre cadre est prêt, comme promis.
Il disparut quelques instants derrière un rideau avant de revenir avec un grand paquet soigneusement emballé, qu'il posa avec délicatesse sur le comptoir.
— J'espère qu'il vous plaira, ajouta-t-il avec une pointe de fierté.
Je retirai lentement le papier de protection, mes doigts tremblant légèrement d'anticipation, et mon souffle se coupa net devant ce que je découvris.
C'était magnifique, absolument magnifique. Le cadre était en chêne massif, sculpté avec une finesse incroyable qui témoignait d'un véritable savoir-faire artisanal. Les reflets dorés captaient la lumière ambiante et faisaient ressortir chaque détail du certificat avec une élégance saisissante.
Je passai délicatement mes doigts sur le verre froid, et pendant quelques secondes précieuses, j'oubliai tout : le bureau du notaire, ses paroles troublantes, son visage inquiet qui s'était assombri au fil de nos échanges. Tout cela s'effaça momentanément de mon esprit.
Je ne voyais plus que ce document, celui que j'avais toujours considéré comme le symbole le plus pur de notre amour partagé.
Un sourire timide étira mes lèvres malgré moi.
— Il est parfait..., murmurai-je, la voix pleine d'émotion.
— Félicitations pour votre anniversaire de mariage, madame, répondit l'artisan avec sincérité.
Je répondis par un simple sourire, incapable de trouver les mots justes cette fois-ci. Je réglai la facture avant de reprendre le tableau contre moi, le serrant avec précaution, comme s'il s'agissait de la chose la plus précieuse que je possédais au monde.
Et, à cet instant précis, j'avais désespérément envie de croire qu'il l'était encore.
Lorsque j'arrivai enfin à la villa, plusieurs voitures occupaient déjà l'allée principale, signe que la soirée avait bel et bien commencé sans moi. Ils étaient tous là : nos proches les plus chers, nos collaborateurs les plus fidèles au fil des années, quelques amis de longue date que nous n'avions pas vus depuis un moment, ainsi que des membres de nos familles respectives.
À travers les baies vitrées illuminées, j'entendais déjà les éclats de rire et la musique qui résonnaient joyeusement dans la maison. Je souris malgré moi, portée par cette atmosphère festive.
Peut-être, me dis-je, que le notaire avait réellement commis une erreur quelque part dans ses recherches. Peut-être que, dans quelques jours à peine, tout cela ne serait plus qu'un mauvais souvenir dont nous rirons ensemble.
À peine avais-je franchi la porte que Camille se précipita vers moi, le visage rayonnant de joie.
Camille, ma meilleure amie... enfin, c'était ainsi que je la présentais toujours aux autres. Mais, au fond de mon cœur, elle avait depuis longtemps largement dépassé ce simple titre. Elle était devenue, au fil des années, la sœur que la vie ne m'avait jamais donnée biologiquement.
— Enfin ! s'exclama-t-elle en me prenant chaleureusement dans ses bras. On commençait à croire que tu avais changé d'avis !
Je ris doucement, essayant de dissimuler la tension qui subsistait encore en moi.
— Impossible, voyons. J'ai juste eu quelques imprévus de dernière minute.
Son regard tomba aussitôt sur le grand tableau que je tenais serré contre moi.
— C'est ça, la fameuse surprise ?
— Tu verras bien, répondis-je avec un sourire mystérieux.
Elle tapa dans ses mains, impatiente comme une enfant devant un cadeau.
— Damien va adorer, j'en suis certaine.
Je l'espérais de tout mon cœur, plus que je n'aurais su l'exprimer à voix haute.
Quelques minutes plus tard, quelqu'un éteignit les lumières du salon, et la pièce tout entière plongea dans une semi-obscurité propice à la surprise. Mon cœur accéléra sensiblement dans ma poitrine.
La porte d'entrée s'ouvrit alors dans un léger grincement. Damien venait d'arriver, sans se douter de ce qui l'attendait.
— Surprise ! crièrent en chœur tous les invités rassemblés.
Les lumières se rallumèrent brusquement dans un tonnerre d'applaudissements enthousiastes.
Il resta figé quelques secondes, visiblement pris de court par cet accueil. Puis son regard croisa le mien à travers la foule, et son sourire apparut, ce sourire précis dont j'étais tombée éperdument amoureuse des années plus tôt et qui ne cessait jamais de me faire fondre.
Il s'approcha lentement de moi, se frayant un chemin parmi les invités.
— Tu as fait tout ça... pour moi ? demanda-t-il, visiblement ému.
Je hochai la tête avec tendresse.
— Pour nous, corrigeai-je doucement.
Ses bras m'entourèrent alors avec force, et je fermai les yeux contre son épaule, savourant ce contact rassurant. Son parfum m'était si familier qu'il apaisa, l'espace d'un instant fugace, toutes les angoisses qui m'avaient accompagnée sans relâche depuis ma sortie de l'étude notariale quelques heures plus tôt.
Non, cet homme ne pouvait pas m'avoir menti. Pas lui, pas après tout ce que nous avions traversé ensemble. Je refusais catégoriquement de le croire.
— J'ai encore une surprise pour toi, annonçai-je, ma voix légèrement tremblante.
Les invités s'écartèrent alors gracieusement pendant que deux employés apportaient le tableau recouvert d'un voile blanc, sous les regards curieux de l'assemblée.
Je pris une profonde inspiration avant de retirer lentement le tissu qui dissimulait mon cadeau.
Un murmure admiratif parcourut instantanément la salle. Le certificat de mariage brillait sous les lumières tamisées, encadré avec une élégance rare, immortalisé comme le témoignage vivant de toute une vie partagée.
Damien resta silencieux un long moment, contemplant l'objet avec une expression que je peinais à déchiffrer. Puis il esquissa finalement un sourire, mais un sourire différent de celui que j'espérais.
— Il est magnifique, dit-il simplement.
Je cherchai désespérément une émotion plus forte encore dans ses yeux : de la surprise sincère, peut-être même des larmes, quelque chose qui aurait pu me rassurer complètement. Mais il se contenta de m'embrasser tendrement sur le front, sans plus de commentaire.
Les applaudissements éclatèrent alors autour de nous avec une intensité renouvelée. Les verres s'entrechoquèrent joyeusement, et les félicitations fusèrent de toutes parts dans la salle.
Quelqu'un lança soudain, d'une voix forte :
— À eux !
Toute la salle reprit le toast en chœur, dans un bel élan de convivialité. Je levai ma coupe à mon tour, et, pour la première fois depuis plusieurs heures d'angoisse contenue, je réussis presque à tout oublier.
Le gâteau fut découpé peu après, dans les rires et la bonne humeur générale. Damien glissa malicieusement un morceau entre mes lèvres, et je fis semblant de protester avant d'éclater de rire devant tant de tendresse. Camille nous prit en photo à plusieurs reprises, immortalisant ce moment de bonheur apparent. Les invités applaudirent encore une fois, la musique reprit de plus belle, et nous dansâmes ensemble, enlacés au milieu du salon.
Nous parlâmes avec nos proches, nous riions comme si rien au monde ne pouvait nous atteindre, comme si notre bonheur était réellement indestructible face à toutes les épreuves.
Et, pendant toute la soirée, je répétai inlassablement la même phrase dans ma tête, comme un mantra rassurant : le notaire s'est trompé. Il s'est forcément trompé, il ne peut en être autrement.
Plus tard dans la soirée, alors que les conversations animaient encore joyeusement le salon, je réalisai soudain que je n'avais pas vu Damien depuis plusieurs minutes déjà. Je balayai la pièce du regard, cherchant sa silhouette familière parmi les invités.
Il n'était ni près du buffet, ni sur la piste de danse improvisée. Je me dirigeai alors vers la terrasse, pensant peut-être l'y trouver en train de discuter tranquillement. Elle était vide.
Je passai ensuite par la bibliothèque, sans plus de succès. Personne.
Je montai finalement à l'étage, un peu inquiète malgré moi. Notre chambre était plongée dans un silence troublant, très différent de l'ambiance festive qui régnait en bas.
Une étrange sensation serra doucement ma poitrine, un pressentiment que je ne parvenais pas encore à nommer clairement.
— Damien ? appelai-je doucement dans l'obscurité.
Aucune réponse ne me parvint.
Je redescendis alors les escaliers, le cœur légèrement serré. Victoria discutait justement avec plusieurs invités près du salon.
— Tu n'aurais pas vu Damien ? lui demandai-je, essayant de garder un ton détaché.
Elle réfléchit quelques secondes avant de me sourire avec assurance.
— Il était là il y a encore un instant... Il a peut-être reçu un appel important.
Je hochai la tête, essayant de me rassurer moi-même.
Oui, c'était sûrement cela, une explication toute simple. Rien d'inquiétant, me répétai-je, malgré le doute persistant qui continuait de s'insinuer en moi.
Épilogue & FIN LE POINT DE VUE D'ADRIEN Il y a quelques années encore, entrer dans cette salle aurait suffi à faire monter mon adrénaline.Chaque réception d'affaires était un terrain de guerre.Chaque poignée de main cachait une stratégie.Chaque sourire dissimulait une négociation.Aujourd'hui...Je n'étais venu que pour représenter notre entreprise.Notre entreprise.J'aimais encore prononcer ces deux mots.Je saluais quelques partenaires lorsque mon regard s'arrêta sur une silhouette que je n'avais plus revue depuis longtemps.Damien.Il discutait avec deux investisseurs.Ses cheveux étaient légèrement grisonnants.Son costume demeurait impeccable.Mais quelque chose avait changé.Ce n'était pas son apparence.C'était son regard.Il ne portait plus cette arrogance qui donnait autrefois l'impression qu'il possédait le monde.Il semblait... plus calme.Plus fatigué aussi.Nos regards se croisèrent.Pendant une fraction de seconde, le temps sembla revenir plusieurs années en arrièr
Chapitre 106Le point de vue de DamienLes couloirs de l'hôpital me parurent interminables.J'avais beau faire les cent pas, rien n'apaisait le nœud qui me serrait l'estomac.Derrière cette porte, Camille était en train de donner naissance à notre enfant.Les cris qui s'échappaient de la salle d'accouchement me transperçaient.Je me sentais inutile.Impuissant.Pour la première fois depuis longtemps, il n'y avait ni contrat à négocier, ni problème à résoudre.Il ne me restait qu'à attendre.Je levai les yeux vers l'horloge.Les minutes semblaient durer des heures.Puis la porte s'ouvrit.Une sage-femme apparut avec un large sourire.— Félicitations, monsieur.Votre épouse a accouché.Votre bébé se porte très bien.Je ne me souviens même plus avoir répondu.Mes jambes avancèrent toutes seules.Lorsque j'entrai dans la chambre, Camille était épuisée.Ses cheveux collaient à son front.Mais elle souriait.Dans ses bras reposait un minuscule être profondément endormi.Je m'approchai avec
Chapitre 105Le point de vue de NaïaJe restai immobile devant les immenses grilles en fer forgé.Adrien coupa le moteur, mais aucun de nous ne descendit immédiatement de la voiture.Je contemplais la propriété qui s'étendait devant nous.Une longue allée bordée d'arbres menait jusqu'à une villa baignée par la lumière de la fin d'après-midi. Les grandes baies vitrées reflétaient le ciel, et les massifs de fleurs semblaient avoir été entretenus avec un soin presque obsessionnel.— Alors ? demanda Adrien en me regardant.Je secouai doucement la tête.— Je crois que je n'ai toujours pas réalisé que c'est chez nous.Un sourire illumina son visage.— Ça le deviendra encore davantage avec le temps.Il descendit de la voiture, contourna le capot et m'ouvrit la portière.— Madame...Je pris sa main en riant.— Tu sais que tu n'es pas obligé de faire ça à chaque fois.— Je sais.Il haussa les épaules.— Mais j'en ai envie.Je levai les yeux au ciel, amusée.— Tu vas finir par me rendre insuppo
Chapitre 104LE POINT DE VUE DE Naïa Mon corps tremblait encore sous l'onde de choc de mon propre orgasme, ma poitrine soulevée par des respirations haletantes alors que je m'effondrais sur le torse d'Adrien. Il était là, immobile sous moi, son cœur battant la chamade contre ma joue, sa queue encore enfoncée profondément en moi, pulsant doucement au rythme de ses dernières contractions. Je restai un moment à l'écouter, sentant sa chaleur m'envahir, le mélange de nos sueurs et nos fluides créant une sensation gluante et délicieuse entre nos cuisses. Je ne m'arrêtais pas là. La nuit était à peine commencée, et l'idée de le laisser récupérer ne m'effleurait même pas.Je me redressai lentement, le laissant glisser hors de moi avec un bruit humide et obscène, et je me glissai hors du lit. Adrien soupira, peut-être de soulagement, peut-être de déception, ses yeux me suivant avec un mélange de fatigue et de désir renaissant. Je me dirigeai vers la table de chevet où trônait le plateau de bi
Chapitre 103LE POINT DE VUE DE Naïa La lourde porte de chêne de la suite présidentielle s'est refermée avec un clic sourd, coupant instantanément le bruit de la réception pour ne laisser que le silence feutré de notre sanctuaire. L'air était saturé d'un parfum entêtant, un mélange de roses écrasées et de bougies vanille qui brûlaient sur chaque table de nuit. Des pétales rouges et blancs étaient éparpillés avec art sur le tapis épais, une route menant au lit immense, drapé de lin blanc immaculé. C’était le décor parfait pour une lune de miel, cliché mais électrique. Adrien se tenait au milieu de la pièce, les mains dans les poches, l'air un peu perdu dans son costume noir impeccable, encore marqué par la fatigue de la longue journée de cérémonie. Mais moi, je ne ressentais aucune fatigue. Une chaleur différente, plus urgente et plus vorace, grondait bas dans mon ventre et réclamait son dû. Je n'avais aucune intention de jouer la mariée timide ce soir.Je me suis approchée de lui, me
Chapitre 102Le point de vue d'AdrienLorsque nous franchîmes enfin les portes de l'église, main dans la main, le soleil de fin de matinée nous accueillit avec une douceur presque insolente après tout ce que nous venions de traverser. Quelques minutes plus tôt à peine, l'air y était encore chargé de terreur et de larmes. Maintenant, dehors, tout semblait vouloir nous offrir une seconde chance de commencer véritablement cette journée.Une voiture discrète emmena Damien, escorté par deux agents de sécurité que j'avais eu la présence d'esprit d'appeler pendant que Véronique le maintenait encore dans ses bras, quelques minutes après qu'il eut rendu les armes. Il ne résista pas. Il semblait, en réalité, presque soulagé qu'on décide enfin à sa place, épuisé par le poids de tout ce qu'il avait porté seul, dans le silence, depuis trop longtemps.Mais ce n'était plus mon problème. Plus notre problème. Naïa, à mes côtés, respirait déjà différemment, comme libérée d'un poids invisible qui s'étai







