MasukUne tristesse si vieille qu'elle a poussé des racines dans mes os. Une tristesse qui n'a pas besoin de cause, parce qu'elle est la cause elle-même. Une tristesse qui a traversé des vies, des morts, des résurrections, et qui est toujours là, fidèle au poste, comme une amie qu'on n'a pas invitée mais qui ne part jamais.
Colère.
Une colère froide. Patient. Méthodique. Une colère qui n'explose pas mais qui creuse. Qui creuse et creuse et creuse, inlassablement, jusqu'à atteindre le cœur du monde, jusqu'à ce que plus rien ne tienne debout, jusqu'à ce que tout s'effondre, et qu'alors seulement elle s'arrête , pour recommencer ailleurs.
Désir.
Un désir chaud, confus, presque honteux. Un désir qui cherche un visage sans le trouver, qui cherche un corps sans le toucher, qui cherche une bouche pour s'y perdre. Un désir qui souffre de cette absence, qui enrage de ce vide, qui hurlerait s'il avait une voix.
Un désir qui ressemble à Kael.
Ou à Eryon.
Ou aux deux.
Ou à aucun.
Je ne sais pas. Je ne peux pas savoir.
J'ouvre les yeux.
La chambre est toujours là. La pierre noire. La lumière bleutée. Le plateau avec le pain dur et la coupe froide. Rien n'a changé. Rien ne changera jamais.
Sauf moi.
Mes mains tremblent. Mes jambes tremblent. Mes lèvres tremblent. Je tremble de partout, secouée par une tempête intérieure que rien ne peut calmer.
— Qu'est-ce que tu m'as fait ?
Je murmure à la pièce vide. À la pierre noire. À la lumière bleutée. À la femme masquée, si elle écoute, et je sais qu'elle écoute.
— Qu'est-ce que vous m'avez tous fait ?
Personne ne répond.
La lumière bleutée palpite doucement, indifférente à ma détresse, à ma rage, à mon désir. Elle palpite et respire et vit , comme si elle se moquait de moi.
Je me lève.
Mes jambes menacent de me trahir. Je m'appuie au mur, sens la fraîcheur de la pierre sous mes paumes moites. Je fais trois pas. Cinq. Dix. Je traverse la pièce, lentement, péniblement, comme une vieille femme.
Je m'arrête devant le mur opposé. Celui sans porte. Celui qui donne sur l'extérieur, sur l'ailleurs, sur le monde que je ne connais pas.
J'appuie mon front contre sa surface fraîche.
La pierre ne me repousse pas.
Elle ne m'accueille pas non plus.
Elle est juste là. Froide. Dure. Silencieuse.
Comme tout, dans ce monde.
Juste là.
— Kael.
Je prononce le nom tout bas, pour voir. Pour sentir. Pour comprendre.
Mon cœur accélère. Mes tempes se serrent. Ma poitrine se gonfle d'un air que je n'ai pas besoin de respirer. La douleur ancienne se réveille — non, elle n'a jamais dormi. Elle était là, tapie, patiente, et mon appel la fait surgir comme un chien fidèle.
— Eryon.
Je prononce l'autre nom. Celui qui gratte ailleurs.
La même chose. Mais différente.
Kael fait battre mon cœur plus vite. Kael fait chauffer mon ventre. Kael fait trembler mes mains d'autre chose que de peur.
Eryon fait autre chose.
Une chaleur. Mais une chaleur étrange, malsaine, presque fiévreuse.
Une méfiance. Une méfiance viscérale, animale, qui me hérisse les poils.
Une familiarité douloureuse. Comme un souvenir d'avoir été trompée sans avoir jamais su par qui. Comme la sensation d'avoir pardonné quelque chose d'impardonnable, et de ne pas savoir si c'est par faiblesse ou par amour.
Je recule du mur.
Mes jambes me portent, difficilement, jusqu'au lit. Je m'effondre dessus plus que je ne m'assois.
Je ne sais pas qui je suis.
Je ne sais pas pourquoi je suis là.
Je ne sais pas ce qu'on attend de moi.
Mais mon corps, lui, sait.
Mon corps connaît Kael. Mon corps connaît Eryon. Mon corps connaît cette chambre, cette lumière, cette douleur qui respire dans ma poitrine.
Mon ventre se noue quand je pense à l'un.
Mes doigts se crispent quand je pense à l'autre.
Mes yeux se ferment quand je pense aux deux en même temps , parce que les voir ensemble, même en imagination, même en mémoire brisée, c'est trop. C'est trop de tout. Trop de peur. Trop de désir. Trop de colère. Trop de ce truc qui n'a pas de nom, qui n'en aura jamais, et qui me dévore de l'intérieur.
Et c'est peut-être ça, le pire.
Savoir que mon esprit est vide , désert, stérile, inutile , mais que ma chair, elle, est pleine.
Pleine de fantômes.
Pleine de cicatrices.
Pleine de souvenirs qui ne sont pas des souvenirs mais qui pèsent aussi lourd.
Je retourne m'asseoir correctement sur le lit. Cette fois, je prends le fruit violet. Je le tourne entre mes doigts. Sa peau est lisse, presque glissante, comme recouverte d'une fine couche de cire.
Je mords dedans.
Le jus explose dans ma bouche. Sucré. Amer. Acidulé. Chaud et froid en même temps.
Comme tout, ici.
Comme Kael.
Comme Eryon.
Comme moi.
Comme tout.
Je mâche lentement, savourant chaque bouchée, chaque goutte, chaque seconde. Je ne sais pas quand je pourrai manger à nouveau. Je ne sais pas si je pourrai.
Je mâche et je pleure , sans larmes, sans sanglots, sans rien. Juste les yeux ouverts et la mâchoire qui travaille, et la douleur dans ma poitrine qui danse, qui danse, qui danse.
Comme si elle attendait le prochain acte.
Comme si elle savait que le pire n'est pas encore arrivé.
Comme si elle avait hâte.
Elle revient vers nous, et elle fait alors la chose que ni le Saigneur ni aucun des autres n'avaient faite, elle tombe à genoux devant moi, cette femme immortelle, cette dévoreuse de royaume, elle tombe à genoux et elle joint ses mains frêles comme une suppliante, et ses yeux gris perle se lèvent vers moi et ils sont remplis de larmes qui ne coulent pas, parce qu'elle n'a peut-être plus assez de vie en elle pour pleurer vraiment.— Tuez-moi, dit-elle simplement, je vous en supplie, je vous en conjure, j'ai tout essayé, le poison, la noyade, le feu, les lames, rien ne prend sur moi, la marque me reconstruit toujours, elle me fait boire la vie de tout ce qui m'entoure pour me réparer, même quand je ne veux pas, surtout quand je ne veux pas, alors tuez-moi, trouvez le moyen, vous qui avez brisé la marque du Saigneur, trouvez le moyen de briser la mienne, ou trouvez le moyen de me briser moi, j
Le sentier débouche sur une esplanade circulaire, pavée de plaques osseuses ajustées avec un soin d'orfèvre, et au centre de cette esplanade s'élève un palais qui n'est pas un palais, une demeure faite d'un seul crâne gigantesque, le crâne d'une créature qui devait mesurer cent mètres de long de son vivant, et dont la gueule ouverte forme une entrée, dont les orbites immenses servent de fenêtres, et devant cette gueule, sur un trône d'os entrelacés qui est presque banal dans ce décor, une femme est assise et nous attend.Je m'attendais à un monstre.La carte, les récits d'Aldrik, le nom même, la Mangeuse d'Os, tout cela m'avait préparé à une ogresse, à une créature difforme, à une hydre tapie dans un charnier.La femme assise sur le trône d'os est frêle.Elle est petite
Il va de bord en bord, son épée décrivant des arcs incessants, tranchant les formes qui s'approchent trop près, protégeant le vaisseau avec cette endurance qui n'appartient qu'à lui, pendant que je maintiens le cap, les deux mains plaquées sur la proue, toute ma volonté tendue vers l'est, vers le courant de la Veine que je sens à peine sous la coque, fragile comme un fil dans une tempête.Les heures passent, ou les jours, je ne sais plus, parce que dans la brume le temps perd sa mesure et seule la fatigue compte.Les Restes n'attaquent pas vraiment, c'est le pire, ils implorent, ils supplient, ils racontent leurs morts, ils récitent les noms de ceux qu'ils ont laissés, et chaque voix est une lame tournée dans une plaie, parce que je sais que j'ai causé cela, que ces lambeaux d'âmes sont le prix de ma chute, que cette mer entière est un cimetière dont je suis l'architecte.— Pardonnez-moi, murmuré-je entre mes dents serrées, sans relâcher le cap, pardonnez-moi, je ne peux pas vous pren
DéesseLa mer de brume ne ressemble à rien de ce que j'ai connu, ni dans mes souvenirs d'avant la chute, ni dans les cartes anciennes que j'ai compulsées pendant des nuits entières dans les archives d'Elyndor, car ce n'est pas une mer au sens où les hommes entendent ce mot, c'est un état du monde, une frontière liquide et gazeuse à la fois, où l'eau et le brouillard se confondent jusqu'à ce que l'œil ne sache plus distinguer ce qui porte le vaisseau de ce qui menace de l'avaler.Dès le premier matin, la brume nous prend.Elle ne monte pas comme un brouillard ordinaire, elle ne descend pas comme une brume de montagne, elle existe simplement, partout, d'un seul coup, comme si le monde net et lisible des dunes avait été effacé pendant la nuit par une main patiente, et quand je me lève à l'aube pour rejoindre le pont, je découvre que l'horizon a disparu, que le ciel a disparu, que les trois soleils ne sont plus que trois taches laiteuses suspendues dans une grisaille qui n'a ni haut ni ba
DéesseLe vaisseau des sables est une merveille dont je n’avais jamais soupçonné l’existence.Coque longue et basse, bois sombre renforcé de cuivre, trois mâts inclinés portant des voiles d’un tissu gris qui capte aussi bien le vent que la lumière des soleils. Sous la coque, pas de quille : des patins larges, gravés de runes de glisse, qui permettent au navire de survoler le sable comme s’il flottait. Et à la proue, une figure sculptée , un visage de femme aux yeux clos, qui ressemble étrangement à une Silencieuse en paix.Nous quittons le royaume d’Aldrik au matin du septième jour.Kael est debout à la barre, encore pâle, encore bandé sous sa tunique, et plus heureux que je ne l’ai vu depuis Elyndor. Le vent du désert lui plaît. Le mouvement lui plaît. Il a passé trop de sa vie d
DéesseIl faut trois jours à Aldrik pour prononcer une phrase complète.Pendant ces trois jours, le royaume du Saigneur s’effondre doucement, comme un édifice dont on retire la clef de voûte. Les gardes déposent les armes — la plupart étaient tenus par la peur du sang, et la peur du sang est morte avec la marque. Les geôles de verre s’ouvrent une à une. Les esclaves des carrières remontent vers la lumière en clignant des yeux. Dans la capitale, on ne crie pas victoire. On marche dans les rues en silence, comme des gens qui se réveillent d’un très long coma et doivent réapprendre les couleurs.Moi, je passe ces trois jours entre deux veilles.La première, c’est Kael. Il s’est effondré dès que nous avons quitté la salle du trône — ses blessures, le sang drainé, l’effort
DéesseAprès le départ de la Silencieuse, je reste assise sur le lit sans bouger.Longtemps.Très longtemps.Le temps passe — je ne sais pas combien. Les heures n'ont pas de sens, ici. La lumière bleutée ne change pas d'intensité. La pierre noire ne se réchauffe ni ne refroidit. Le monde, dehors, p
Déesse Sa réponse est immédiate. Presque blessée.— Je les envie.Le mot résonne dans la petite pièce. L'envie. La Silencieuse envie les simples, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne voient pas, ceux qui n'ont pas à porter le poids de ce qu'ils savent.— Pourquoi suis-je ici, moi ?Je repose le pai
DéesseIl n'entre pas par la porte.Il n'entre par rien.Un battement de cils. Une respiration. Une seconde où je regarde le mur et la seconde suivante où je regarde autre chose et soudain il est là.Debout au milieu de ma chambre.Comme s'il avait toujours été là. Comme si c'était moi qui venais d
DéesseJ'ouvre les yeux.Le plafond est noir. Pas noir comme la nuit dehors, non ,noir comme une pierre polie depuis des siècles, veinée de reflets bleutés qui coulent lentement, comme des souvenirs liquides qui auraient oublié leur propre sens. Je fixe ces veines pendant un long moment. Elles boug







