LOGINDéesse
Après le départ de la Silencieuse, je reste assise sur le lit sans bouger.
Longtemps.
Très longtemps.
Le temps passe — je ne sais pas combien. Les heures n'ont pas de sens, ici. La lumière bleutée ne change pas d'intensité. La pierre noire ne se réchauffe ni ne refroidit. Le monde, dehors, pourrait s'être effondré que je ne le saurais pas.
Le fruit violet repose intact à côté de moi. La coupe de métal noir a cessé de fumer. Le pain est devenu dur.
Je n'ai pas faim.
J'ai autre chose.
Une urgence. Une brûlure. Un besoin viscéral, primal, incontrôlable — comme l'envie d'arracher sa propre peau pour voir ce qu'il y a en dessous.
Je ferme les yeux.
Le noir, d'abord. Un noir total, absolu, sans lumière bleutée, sans reflets, sans rien. Puis, peu à peu, l'espace intérieur se dessine — un grand théâtre vide. Les fauteuils sont là, alignés en rangs serrés, attendant des spectateurs qui ne viendront jamais. La scène est nue. Les projecteurs sont éteints. Les rideaux sont tombés, ou plutôt ils n'ont jamais été levés.
Quelqu'un a emporté les décors. Quelqu'un a effacé les répliques. Quelqu'un a vidé les costumes. Quelqu'un a fait le ménage dans ma tête avec une brutalité méthodique, comme on brûle une forêt pour qu'elle repousse différente.
Pour la première fois depuis mon réveil, je ne cherche pas à éviter le vide.
Je plonge dedans.
Je descends les escaliers invisibles. Je traverse les couloirs qui n'existent pas. Je m'enfonce dans l'espace où ma mémoire devrait se trouver — ce grand théâtre vide où quelqu'un a éteint toutes les lumières et emporté les décors.
Rien.
Mais pas un rien tranquille. Pas un rien paisible, comme une page blanche pleine de promesses.
Un rien actif. Un rien agité. Un rien qui grince et qui bouge sous mes doigts, comme un plancher pourri sous les pas d'un visiteur imprudent. Un rien qui respire, qui palpite, qui me regarde avec des yeux que je ne vois pas mais que je sens.
Comme si ce qui avait été effacé n'était pas vraiment parti.
Juste retourné.
Renversé.
Caché sous un tapis trop lourd pour que je le soulève seule. Enterré sous des tonnes de silence et d'oubli volontaire. Mais pas parti. Pas vraiment.
Non. Pas vraiment.
— Montre-toi.
Ma voix intérieure est plus forte que je ne l'imaginais. Elle ne supplie pas. Elle ordonne.
Rien.
Le vide me regarde. Attends. Sourit, peut-être. Je ne sais pas. Je ne peux pas savoir. Le vide n'a pas de bouche pour sourire, mais je sens son amusement. Sa patience. Sa certitude que je vais échouer.
— Montre-toi, bordel.
Rien.
Je serre les poings dans ma tête. Je creuse les ongles dans les fauteuils vides. Je frappe du pied sur les planches pourries de ce théâtre abandonné.
Rien.
Alors je change de tactique.
Je ne cherche plus avec des mots. Les mots sont trop lents, trop lourds, trop humains. Je cherche avec cette chose qui habite ma poitrine — cette douleur qui n'est pas une douleur, cette présence qui n'est pas une présence, cette mémoire qui n'est pas une mémoire.
Je la prends à pleines mains mentales.
Et je l'enfonce dans le vide.
L'impact est brutal.
Une image. Brève. Cinglante. Comme un coup de fouet sur la peau nue.
Une main.
La mienne, je crois. Les doigts sont longs, fins, couverts de bagues que je ne reconnais pas. Mais c'est ma main. Je le sais. Je le sens. L'os, la chair, la courbe des phalanges — tout cela m'appartient.
Cette main est couverte de sang.
Du sang qui n'est pas le mien.
Il coule entre mes doigts en rigoles épaisses, chaudes, presque vivantes. Il goutte sur un sol que je ne vois pas. Il fait des bruits de pluie sur des dalles que j'imagine noires.
L'image se déchire.
Je reste pantelante, le souffle coupé, le cœur cognant contre mes côtes comme un prisonnier contre les barreaux de sa cellule.
— Encore.
Le mot sort de ma bouche , ma vraie bouche, pas ma bouche intérieure. Il résonne dans la chambre de pierre, et la lumière bleutée vacille.
Je replonge.
Une autre image.
Un rire.
Un rire chaud, presque enfantin, comme une clochette qu'on agiterait dans un couloir vide. Un rire que je reconnais sans savoir à qui il appartient. Un rire qui me fait sourire et pleurer en même temps , si c'est possible, et ici, dans ce théâtre vide, tout est possible.
L'image s'étire. Le rire continue. Et derrière lui, en contrepoint, quelque chose de terrible. Une ombre. Une menace. Un visage que mon esprit refuse de montrer, mais que ma chair, elle, connaît.
Un visage que j'ai aimé.
Un visage que j'ai trahi.
Un visage que j'ai tué.
L'image se tord.
Une douleur fulgurante traverse ma tempe. Je serre les dents. Je ne cède pas. Je ne remonte pas. Je reste dans l'enfoncement, dans le noir, dans le vide qui n'en est pas un.
Une autre image.
Une chute.
Pas moi qui tombe. Non. Je suis debout. Je regarde.
Le monde qui tombe.
Le ciel qui se déchire en deux comme une étoffe trop usée, trop fragile, trop vieille pour contenir ce qu'elle était censée contenir. Derrière la déchirure, il n'y a pas d'étoiles. Pas de vide. Pas de néant.
Il y a quelque chose.
Quelqu'un.
Un visage.
Je ne vois pas ses traits. Ils sont flous, brouillés, comme regardés à travers une vitre embuée. Mais je le sens. Je le sais. Je le connais.
Ce visage, je le hais.
Ce visage, je l'aime.
Ce visage, je l'ai cherché toute ma vie sans savoir que je le cherchais.
— Arrête.
Ma voix est brisée. À l'intérieur comme à l'extérieur.
— Arrête, je t'en supplie.
Les images cessent.
Mais les émotions, elles, restent.
Elles collent à mes paumes, à ma gorge, à l'intérieur de mes paupières. Elles sont partout. Elles sont moi, maintenant. Elles ont toujours été moi, même quand je ne m'en souvenais pas.
Tristesse.
DéesseLe vaisseau des sables est une merveille dont je n’avais jamais soupçonné l’existence.Coque longue et basse, bois sombre renforcé de cuivre, trois mâts inclinés portant des voiles d’un tissu gris qui capte aussi bien le vent que la lumière des soleils. Sous la coque, pas de quille : des patins larges, gravés de runes de glisse, qui permettent au navire de survoler le sable comme s’il flottait. Et à la proue, une figure sculptée , un visage de femme aux yeux clos, qui ressemble étrangement à une Silencieuse en paix.Nous quittons le royaume d’Aldrik au matin du septième jour.Kael est debout à la barre, encore pâle, encore bandé sous sa tunique, et plus heureux que je ne l’ai vu depuis Elyndor. Le vent du désert lui plaît. Le mouvement lui plaît. Il a passé trop de sa vie d
DéesseIl faut trois jours à Aldrik pour prononcer une phrase complète.Pendant ces trois jours, le royaume du Saigneur s’effondre doucement, comme un édifice dont on retire la clef de voûte. Les gardes déposent les armes — la plupart étaient tenus par la peur du sang, et la peur du sang est morte avec la marque. Les geôles de verre s’ouvrent une à une. Les esclaves des carrières remontent vers la lumière en clignant des yeux. Dans la capitale, on ne crie pas victoire. On marche dans les rues en silence, comme des gens qui se réveillent d’un très long coma et doivent réapprendre les couleurs.Moi, je passe ces trois jours entre deux veilles.La première, c’est Kael. Il s’est effondré dès que nous avons quitté la salle du trône — ses blessures, le sang drainé, l’effort
DéesseSa marque hurle avant lui.Je la sens sous ma paume — la pierre rouge plantée dans son front vibre, chauffe, s’affole. Elle est conçue pour absorber : une bouche, une pompe, un entrepôt. Elle sait tirer la force vitale, la stocker, la convertir en puissance brute. Mais ce que je lui verse n’est pas de la force vitale.C’est la conscience de tout ce qu’elle a jamais pris.Et elle ne sait pas quoi en faire.Le flux inverse monte en lui comme une crue. La douleur volée d’un peuple entier — compressée pendant des années dans les strates de sa marque — remonte le long du canal d’aspiration, sans dénominateur, sans filtre, sans fin. Sa marque essaie de la traiter. Elle ne peut pas. On ne stocke pas la douleur qu’on a causée quand elle vous revient entière, en une seule vague, avec chaque nom et chaque dernier regar
DéesseKael fait la chose la plus folle de sa vie — et il en a fait beaucoup.Il fonce sur le Saigneur, non pas pour frapper, mais pour s’accrocher. Il se jette sur le bras du colosse comme un homme qui escalade un pont qui s’effondre. Le Saigneur ricane et le saisit par la gorge, le soulève, et je vois le sang de Kael affluer vers cette main immense, sa force s’écouler en torrent —— Vite, première sœur, gronde le Saigneur sans me regarder. Viens le sauver. Tu ne fais jamais que ça.C’est exactement ce que je fais.Je cours. Je traverse la mare. Je m’élance — et au lieu de frapper, au lieu de le blesser, au lieu de nourrir sa marque d’une goutte de plus, je fais la chose que personne n’a jamais faite au Saigneur.Je lui prends la main.Ma paume se plaque contre le dos de sa main immense, celle qui étrangle Ka
Déesse— Non.Le mot tombe dans la salle comme une pierre dans un puits.Le Saigneur ne bouge pas tout de suite. Puis il hoche lentement la tête, presque respectueux, et sa main retombe le long de son corps.— Alors tu es exactement ce que Maëva a toujours dit de toi, dans ses rêves de prison. Une femme qui choisit la perte et appelle ça de l’amour.Il s’avance.— J’aurais préféré une reine. Je me contenterai d’un festin.Le monde bascule.Je n’ai jamais rien vu d’aussi rapide qu’une chose aussi grande. Il traverse la salle en trois bonds, et le premier coup — un revers du poing — pulvérise l’endroit où je me tenais une demi-seconde plus tôt. Kael me pousse, roule, se relève entre moi et le colosse, et la bataille commence.Elle est titanesque, et elle est perd
DéesseLa salle du trône occupe le sommet de la pyramide inversée ou son fond, selon la manière de regarder, car tout est renversé ici : on descend vers le pouvoir, on monte vers les geôles.Nous franchissons les doubles portes de verre, et je m’arrête net.Le trône est fait de corps.Je le savais. Je l’avais senti à travers la pierre, pendant ma captivité , un amoncellement de présences figées, des vies arrêtées en plein cri. Mais le sentir et le voir sont deux choses différentes. Le siège du Saigneur est une architecture d’hommes et de femmes cristallisés dans leur sang, vidés, durcis, polis jusqu’à la transparence, empilés en un fauteuil immense. Certains ont encore les yeux ouverts.Le Saigneur est assis dessus.Il nous attend. Il n’a pas appelé ses gardes. Devan
DéesseIl n'entre pas par la porte.Il n'entre par rien.Un battement de cils. Une respiration. Une seconde où je regarde le mur et la seconde suivante où je regarde autre chose et soudain il est là.Debout au milieu de ma chambre.Comme s'il avait toujours été là. Comme si c'était moi qui venais d
Une tristesse si vieille qu'elle a poussé des racines dans mes os. Une tristesse qui n'a pas besoin de cause, parce qu'elle est la cause elle-même. Une tristesse qui a traversé des vies, des morts, des résurrections, et qui est toujours là, fidèle au poste, comme une amie qu'on n'a pas invitée mais
Déesse Sa réponse est immédiate. Presque blessée.— Je les envie.Le mot résonne dans la petite pièce. L'envie. La Silencieuse envie les simples, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne voient pas, ceux qui n'ont pas à porter le poids de ce qu'ils savent.— Pourquoi suis-je ici, moi ?Je repose le pai
Déesse Elle recule d'un pas. Son ombre glisse sur le mur de pierre , trop grande, trop déformée, une ombre qui n'appartient pas à un corps humain.— Repose-toi. Demain, des gens viendront te voir. Des gens qui te connaissent mieux que tu ne te connais toi-même.— Attends ...— Des gens qui t'ont a







