ログインDéesse
Sa réponse est immédiate. Presque blessée.
— Je les envie.
Le mot résonne dans la petite pièce. L'envie. La Silencieuse envie les simples, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne voient pas, ceux qui n'ont pas à porter le poids de ce qu'ils savent.
— Pourquoi suis-je ici, moi ?
Je repose le pain. Je la regarde droit dans le masque. Je veux voir ses yeux, même s'ils sont cachés. Je veux qu'elle sache que je ne reculerai pas.
— Parce que tu es une anomalie.
Sa voix redevient neutre. Professionnelle. Froide.
— La plus grande qu'Elyndor ait connue depuis des siècles.
Le mot me frappe en pleine poitrine. Anomalie. Pas élue. Pas miraculée. Pas héroïne. Anomalie. Une erreur. Une faute dans le calcul. Un grain de sable dans l'engrenage. Quelque chose qui n'aurait pas dû arriver, quelque chose que la magie elle-même a du mal à digérer.
— C'est pour ça que je n'ai pas de mémoire ?
— C'est pour ça que tu as une mémoire vide.
Elle corrige le mot avec une précision presque cruelle.
— Pas absente. Vide. Comme si quelqu'un avait retiré chaque image, chaque mot, chaque visage, chaque odeur, chaque chanson... mais laissé les émotions derrière. Comme un appartement dont on aurait enlevé tous les meubles, tous les tableaux, tous les tapis — mais dont les murs garderaient l'empreinte de ce qui a été accroché.
Elle se penche légèrement vers moi. Le masque blanc se rapproche. Je vois mon propre reflet déformé dans sa surface lisse — un visage que je ne reconnais pas, des yeux que je ne comprends pas.
— Tu ressens des choses, n'est-ce pas ? Des colères. Des tristesses. Des désirs. Des peurs. Des envies de tuer et des envies de pleurer et des envies de tomber à genoux devant quelqu'un... sans savoir à quoi tout cela correspond.
Je ne réponds pas.
Mon silence est une réponse, et elle le sait.
— C'est dangereux.
Elle se redresse. Sa voix baisse, devient presque un murmure.
— Des sentiments sans attaches, sans souvenirs, sans contexte... ça cherche toujours à se remplir. Comme des estomacs vides. Ça se jette sur la première chose qui passe. La première personne qui offre un visage, un nom, une main tendue. Et ça se remplit parfois de ce qu'il ne faudrait pas. De colère mal placée. D'amour mal dirigé. De haine qui s'attache à la mauvaise cible.
Elle se lève.
La chaise disparaît.
Je n'ai pas vu le mouvement. Je n'ai pas entendu le bois craquer. Un instant, la chaise est là. L'instant d'après, elle n'est plus là. A-t-elle jamais été là ? Étais-je assise en face d'elle, ou flottais-je dans le vide ? Je ne sais plus. Je ne sais rien.
— Aujourd'hui, tu vas rencontrer deux hommes.
La Silencieuse se dirige vers la porte.
— Ils t'attendent depuis longtemps. Beaucoup trop longtemps.
— Leurs noms ?
Je les connais déjà. Je le sens. Mais je veux les entendre. Je veux qu'ils prennent corps, qu'ils deviennent réels, qu'ils sortent de l'ombre où ma douleur les a cachés.
— Kael.
Le premier nom frappe ma poitrine comme un poing.
— Et Eryon.
Le deuxième nom frappe ailleurs. Plus bas. Plus profond. Là où quelque chose saigne encore.
— Je les connais.
Ce n'est pas une question. C'est une certitude qui me traverse comme une lame.
La Silencieuse ne confirme ni n'infirme. Elle pousse la porte — la porte s'ouvre sans un bruit — et s'arrête sur le seuil.
— Mange, Déesse.
C'est la première fois qu'elle prononce ce nom. Ce nom qu'on m'a donné sans me demander mon avis. Ce nom qui n'est pas le mien mais qui devra faire l'affaire, pour l'instant.
— Tu en auras besoin.
Elle sort.
La porte se referme.
Cette fois, je l'entends. Un clic. Léger. Presque inaudible. Mais je l'entends. Comme si la chambre, d'un coup, avait décidé de me laisser entendre ce qui, hier, restait caché.
Je reste immobile un long moment. Le fruit violet dans ma main. La coupe de métal noir à côté de moi, son contenu qui refroidit. La lumière bleutée qui palpite, qui respire, qui vit.
Kael. Eryon.
Les noms tournent dans ma tête, lourds, chargés de quelque chose que mon esprit ne peut pas atteindre mais que mon corps, lui, reconnaît. Mes mains tremblent. Mon cœur bat trop vite. Ma respiration est trop courte. Quelque chose en moi — quelque chose d'ancien, de profond, d'oublié — s'éveille et hurle.
La douleur se réveille à nouveau.
Cette fois, elle ne se rendort pas.
Elle s'installe. Elle s'étend. Elle ouvre les yeux et me regarde de l'intérieur.
Elle attend avec moi.
Elle a toujours attendu.
DéesseElyndor n’avait pas connu une telle fête depuis des millénaires.Je le sais parce que l’archiviste, le matin même, m’a apporté un rouleau des dernières grandes noces de la cité, datées d’avant même mon premier règne, et qu’il m’en a lu des passages d’une voix tremblante, avant de conclure : celle-ci les dépassera toutes.Il avait raison.La place des Arches est couverte de lanternes d’obsidienne bleue. Les veines de la pierre noire brillent d’elles-mêmes, sans qu’aucun mage ne les sollicite, comme si la cité tenait à fournir sa propre lumière à l’événement. Des guirlandes de fleurs noires et argentées courent d’un pont à l’autre. Il y a des tables dressées dans toutes les rues réhabilitées, de la Cité Hau
KaelC’est une semaine plus tard, sur le balcon, au couchant artificiel de la cité.J’ai répété ce moment cent fois dans ma tête. Rien ne se passe comme répété. Elle est adossée à la balustrade, une tasse de tisane entre les mains, les cheveux défaits, et elle me regarde approcher avec ce petit pli au coin des yeux qui signifie qu’elle sait déjà quelque chose.— Tu as l’air d’un homme qui va sauter d’un pont, dit-elle— PireJe m’arrête devant elle. Je prends une inspiration. Et parce que je ne sais pas faire les choses autrement, je fais exactement ce que j’ai décidé : je m’agenouille.Elle écarquille les yeux.— Kael...— Écoute-moiElle se tait.— Nous sommes liés par un pacte de sang qui a tra
Le hurlement secoue toute la cavité. Je me dégage, je reprends mon épée, je frappe. Encore. Encore. Chaque coup est calme, mesuré, exact — pas la frénésie du désespoir, mais le travail d’un homme qui achève une tâche. Je l’arrache des fondations pierre par pierre. Je détruis chaque point d’ancrage de sa lumière malade. Il diminue. Il se ratatine. Il supplie, à la fin, avec la voix de Maëva d’autrefois, une voix douce qui promet des choses.Je n’écoute pas.Le dernier coup le sépare de la paroi mère.Il s’effondre. Il devient poussière noire. La lueur malade s’éteint dans la cavité, et pour la première fois depuis des siècles, ce lieu n’est plus qu’une grotte. Une simple grotte, sous une cité qui guérit.Je ramasse au sol
DéesseLe rapport arrive trois semaines après le couronnement.Un éclaireur de la nouvelle garde, envoyé cartographier les niveaux les plus bas que Maëva vient de libérer de leurs scellés, remonte au palais avec le visage gris et un morceau de pierre dans les mains. Une pierre noire, ordinaire en apparence, sauf qu’elle bat. Littéralement. Elle palpite entre ses doigts gantés comme un cœur arraché qui refuse de mourir.Kael la prend. Il la sent. Il fronce les sourcils.— Un ÉveilleurJe hoche la tête. Je l’ai reconnu avant même qu’il ne parle.Les Éveilleurs sont les enfants les plus anciens de la folie de Maëva. Des créatures façonnées au tout début de la corruption, quand sa magie était encore assez forte pour sculpter la vie elle-même dans la pierre. Nous en avons d
DéesseJe le prononce.Il sort de moi comme une eau qu’on laisse enfin couler après des siècles derrière une digue. Une seule syllabe longue, grave, qui n’a rien d’une malédiction et tout d’une origine. Il traverse la place des Arches porté par la pierre elle-même, qui le connaît, qui l’a toujours connu, qui l’attendait.Le silence qui suit dure trois battements de cœur.Puis une voix, quelque part dans la foule — une vieille femme, la même qui pleurait le premier jour — le reprend.Puis une autre.Puis dix.Puis mille.La place entière scande mon nom. Pas le titre. Le nom. Il monte le long des escaliers, rebondit sous les ponts, court dans les veines de la pierre noire qui pulse d’un coup plus fort, comme un cœur qui reçoit enfin le sang qui lui revenait de droit.Je ferme les yeux.Je le laisse me traverser.Chaque voix qui le porte le lave un peu plus de ce qu’on en avait fait. Chaque enfant qui le crie sans le savoir le restitue à son innocence première. Je l’entends prononcé par
DéesseJe dors trois jours.Pas le sommeil ordinaire d’une femme fatiguée. Quelque chose de plus profond. Un sommeil de réparation, où mon corps referme en silence ce que le rituel a ouvert, où mon esprit apprend à vivre sans le lac noir qui occupait son fond depuis des siècles. Quand je m’éveille enfin, le premier jour, je reste longtemps à regarder le plafond voûté, à écouter la lumière bleutée pulser dans les veines de la pierre, sans bouger.Kael est là.Bien sûr qu’il est là.Je découvre ensuite, jour après jour, qu’il n’a presque pas quitté la chambre. Il a fait installer son propre lit de camp contre le mien. Il a refusé que la garde l’appelle pour autre chose que des urgences réelles. Il a menacé deux guérisseurs trop insistants d’un regard. Il a appris à ma servante à préparer les tisanes comme il les aime lui, ce qui signifie plus fortes que ne le veut la sagesse.Quand je le taquine là-dessus, il hausse les épaules.— Tu as veillé sur moi quand j’étais brûlé. Maintenant c’e
Elyndor.La Cité Haute s'étend à perte de vue, majestueuse, impossible, irréelle. Des tours de pierre noire s'élèvent vers un ciel sans étoiles, reliées par des ponts de lumière bleutée qui vibrent doucemen
DéesseIl n'entre pas par la porte.Il n'entre par rien.Un battement de cils. Une respiration. Une seconde où je regarde le mur et la seconde suivante où je regarde autre chose et soudain il est là.Debout au milieu de ma chambre.Comme s'il avait toujours été là. Comme si c'était moi qui venais d
Une tristesse si vieille qu'elle a poussé des racines dans mes os. Une tristesse qui n'a pas besoin de cause, parce qu'elle est la cause elle-même. Une tristesse qui a traversé des vies, des morts, des résurrections, et qui est toujours là, fidèle au poste, comme une amie qu'on n'a pas invitée mais
DéesseAprès le départ de la Silencieuse, je reste assise sur le lit sans bouger.Longtemps.Très longtemps.Le temps passe — je ne sais pas combien. Les heures n'ont pas de sens, ici. La lumière bleutée ne change pas d'intensité. La pierre noire ne se réchauffe ni ne refroidit. Le monde, dehors, p







