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CHAPITRE 3 — Le monde d'Elyndor

last update Petsa ng paglalathala: 2026-05-12 23:56:03

Déesse 

Sa réponse est immédiate. Presque blessée.

— Je les envie.

Le mot résonne dans la petite pièce. L'envie. La Silencieuse envie les simples, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne voient pas, ceux qui n'ont pas à porter le poids de ce qu'ils savent.

— Pourquoi suis-je ici, moi ?

Je repose le pain. Je la regarde droit dans le masque. Je veux voir ses yeux, même s'ils sont cachés. Je veux qu'elle sache que je ne reculerai pas.

— Parce que tu es une anomalie.

Sa voix redevient neutre. Professionnelle. Froide.

— La plus grande qu'Elyndor ait connue depuis des siècles.

Le mot me frappe en pleine poitrine. Anomalie. Pas élue. Pas miraculée. Pas héroïne. Anomalie. Une erreur. Une faute dans le calcul. Un grain de sable dans l'engrenage. Quelque chose qui n'aurait pas dû arriver, quelque chose que la magie elle-même a du mal à digérer.

— C'est pour ça que je n'ai pas de mémoire ?

— C'est pour ça que tu as une mémoire vide.

Elle corrige le mot avec une précision presque cruelle.

— Pas absente. Vide. Comme si quelqu'un avait retiré chaque image, chaque mot, chaque visage, chaque odeur, chaque chanson... mais laissé les émotions derrière. Comme un appartement dont on aurait enlevé tous les meubles, tous les tableaux, tous les tapis — mais dont les murs garderaient l'empreinte de ce qui a été accroché.

Elle se penche légèrement vers moi. Le masque blanc se rapproche. Je vois mon propre reflet déformé dans sa surface lisse — un visage que je ne reconnais pas, des yeux que je ne comprends pas.

— Tu ressens des choses, n'est-ce pas ? Des colères. Des tristesses. Des désirs. Des peurs. Des envies de tuer et des envies de pleurer et des envies de tomber à genoux devant quelqu'un... sans savoir à quoi tout cela correspond.

Je ne réponds pas.

Mon silence est une réponse, et elle le sait.

— C'est dangereux.

Elle se redresse. Sa voix baisse, devient presque un murmure.

— Des sentiments sans attaches, sans souvenirs, sans contexte... ça cherche toujours à se remplir. Comme des estomacs vides. Ça se jette sur la première chose qui passe. La première personne qui offre un visage, un nom, une main tendue. Et ça se remplit parfois de ce qu'il ne faudrait pas. De colère mal placée. D'amour mal dirigé. De haine qui s'attache à la mauvaise cible.

Elle se lève.

La chaise disparaît.

Je n'ai pas vu le mouvement. Je n'ai pas entendu le bois craquer. Un instant, la chaise est là. L'instant d'après, elle n'est plus là. A-t-elle jamais été là ? Étais-je assise en face d'elle, ou flottais-je dans le vide ? Je ne sais plus. Je ne sais rien.

— Aujourd'hui, tu vas rencontrer deux hommes.

La Silencieuse se dirige vers la porte.

— Ils t'attendent depuis longtemps. Beaucoup trop longtemps.

— Leurs noms ?

Je les connais déjà. Je le sens. Mais je veux les entendre. Je veux qu'ils prennent corps, qu'ils deviennent réels, qu'ils sortent de l'ombre où ma douleur les a cachés.

— Kael.

Le premier nom frappe ma poitrine comme un poing.

— Et Eryon.

Le deuxième nom frappe ailleurs. Plus bas. Plus profond. Là où quelque chose saigne encore.

— Je les connais.

Ce n'est pas une question. C'est une certitude qui me traverse comme une lame.

La Silencieuse ne confirme ni n'infirme. Elle pousse la porte — la porte s'ouvre sans un bruit — et s'arrête sur le seuil.

— Mange, Déesse.

C'est la première fois qu'elle prononce ce nom. Ce nom qu'on m'a donné sans me demander mon avis. Ce nom qui n'est pas le mien mais qui devra faire l'affaire, pour l'instant.

— Tu en auras besoin.

Elle sort.

La porte se referme.

Cette fois, je l'entends. Un clic. Léger. Presque inaudible. Mais je l'entends. Comme si la chambre, d'un coup, avait décidé de me laisser entendre ce qui, hier, restait caché.

Je reste immobile un long moment. Le fruit violet dans ma main. La coupe de métal noir à côté de moi, son contenu qui refroidit. La lumière bleutée qui palpite, qui respire, qui vit.

Kael. Eryon.

Les noms tournent dans ma tête, lourds, chargés de quelque chose que mon esprit ne peut pas atteindre mais que mon corps, lui, reconnaît. Mes mains tremblent. Mon cœur bat trop vite. Ma respiration est trop courte. Quelque chose en moi — quelque chose d'ancien, de profond, d'oublié — s'éveille et hurle.

La douleur se réveille à nouveau.

Cette fois, elle ne se rendort pas.

Elle s'installe. Elle s'étend. Elle ouvre les yeux et me regarde de l'intérieur.

Elle attend avec moi.

Elle a toujours attendu.

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