Se connecterDéesse
Elle recule d'un pas. Son ombre glisse sur le mur de pierre , trop grande, trop déformée, une ombre qui n'appartient pas à un corps humain.
— Repose-toi. Demain, des gens viendront te voir. Des gens qui te connaissent mieux que tu ne te connais toi-même.
— Attends ...
— Des gens qui t'ont aimée. Des gens qui t'ont trahie. Des gens qui ont versé ton sang et pleuré sur ton corps. Ils viendront. Ils te parleront. Ils te mentiront. Et toi, tu devras choisir qui croire.
— Attends, je t'en supplie ...
Mais la porte est déjà fermée.
Je ne l'ai pas entendue se refermer. Je ne l'ai pas entendue s'ouvrir non plus, d'ailleurs. La femme au masque est partie comme elle était venue , sans bruit, sans trace, sans réponse, sans pitié.
Je reste debout au milieu de la pièce.
Mes mains tremblent. Mes jambes tremblent. Tout mon corps tremble, secoué par quelque chose entre l'orage et l'agonie.
La douleur dans ma poitrine s'est calmée, mais elle n'a pas disparu. Elle attend. Tapie. Patient. Elle sait quelque chose, elle aussi. Elle connaît mon nom. Elle connaît mon passé. Elle connaît la raison pour laquelle je suis dans cette chambre, dans cette cité, dans ce monde.
Et elle ne me le dira pas.
Je retourne m'asseoir sur le lit.
Le bois du cadre gémit sous mon poids. Les draps rugueux grattent ma peau. La lumière bleutée palpite autour de moi, indifférente à ma détresse.
Demain.
Des gens viendront.
Des gens qui me connaissent mieux que moi.
Je serre les poings sur les draps jusqu'à ce que mes jointures blanchissent.
— Alors qu'ils viennent.
Ma voix est à peine un souffle, mais elle remplit toute la pièce.
— Qu'ils viennent tous. Kael. Eryon. La Silencieuse. Et tous les autres. Qu'ils viennent avec leurs mensonges et leurs vérités, avec leurs amours mortes et leurs trahisons vivantes. Je ne reculerai pas. Je ne fermerai pas les yeux. Je ne les laisserai pas me voler ce qui me reste.
Je relève la tête.
— Je saurai qui je suis. Même si je dois brûler Elyndor pour le découvrir.
La pierre noire ne répond pas.
Mais la lumière bleutée, elle, vacille une seconde. Fortement. Comme si quelque chose, très loin, très profond, venait d'entendre mon défi et souriait.
Déesse
Elle revient le lendemain matin.
Je ne l'ai pas entendue venir. Je ne l'ai pas entendue frapper. Je ne l'ai pas entendue respirer derrière la porte. Pourtant, elle est là , la femme au masque blanc. Toujours aussi silencieuse, toujours aussi impossible à lire, toujours aussi dangereusement calme.
Elle entre sans frapper , évidemment et pose un plateau sur la table en bois brut. Du pain. Un liquide chaud dans une coupe de métal noir. Et le même fruit violet que la veille, mais en plus gros, plus mûr, presque trop brillant.
— Mange.
Sa voix traverse le masque comme de l'eau à travers une passoire , filtrée, adoucie, dépossédée de toute émotion.
— Tu en auras besoin.
Je la regarde sans toucher au plateau. Je n'ai pas faim. Ou plutôt, j'ai faim de quelque chose qu'elle ne pose pas sur la table. J'ai faim de réponses. De noms. De visages. De la sensation que ma vie m'appartient, ne serait-ce qu'une seconde.
— Qui es-tu ?
La question sort plus dure que je ne le voulais. Presque un ordre.
— On m'appelle la Silencieuse.
— Ce n'est pas un nom.
— Non.
Elle incline la tête. Le geste est étrangement fluide, comme si sa nuque était faite d'eau plutôt que d'os.
— Mais c'est suffisant. Pour toi. Pour maintenant.
— Pourquoi portes-tu un masque ?
Silence.
— Pourquoi ne veux-tu pas me dire qui je suis ?
Silence.
— Pourquoi suis-je enfermée ici ?
— Tu n'es pas enfermée.
Sa réponse vient trop vite, trop lisse.
— Les murs ne sont pas verrouillés. La porte n'a pas de serrure. Tu peux partir quand tu veux.
— Alors pourquoi je ne pars pas ?
— Parce qu'au fond de toi, tu sais que tu n'as nulle part où aller.
Le coup est précis. Chirurgical. Elle m'a touchée là où ça fait mal et elle le sait.
Je prends une bouchée du pain. Non par faim, mais pour avoir une raison de baisser les yeux, de cacher mon visage, de ne pas lui donner la satisfaction de voir ce que ses mots m'ont fait.
Le pain a un goût étrange. Pas mauvais, mais différent. Plus lourd. Plus dense. Comme si le blé avait poussé sous une autre lumière, une lumière plus ancienne, une lumière qui n'appartient pas à mon ciel. Une lumière bleutée, peut-être. Une lumière comme celle qui remplit cette chambre.
— Elyndor.
Je répète le mot en le mâchant, en le faisant rouler sur ma langue, en cherchant s'il déclenche quelque chose, une émotion, une image, un frisson.
Rien.
Juste la douleur. La douleur ancienne qui pulse, une fois, deux fois, en signe de reconnaissance, puis se rendort.
— Qu'est-ce que c'est ?
La Silencieuse s'assoit en face de moi.
Ou plutôt, elle flotte.
Pendant une fraction de seconde , un battement de cils, un souffle , ses pieds quittent le sol. Elle plane à quelques centimètres au-dessus des dalles de pierre noire. Puis elle se pose sur une chaise qui n'était pas là une seconde plus tôt.
Je cligne des yeux. Une fois. Deux fois. Trois fois.
La chaise est là. Solide. En bois sombre. Elle a toujours été là, apparemment. Elle était là quand je me suis réveillée. Elle était là toute la nuit. N'est-ce pas ?
Ou peut-être pas.
Peut-être que rien n'est fixe, ici. Peut-être que les meubles apparaissent et disparaissent selon la volonté de cette femme masquée. Peut-être que les murs eux-mêmes pourraient s'écarter comme des rideaux si elle le décidait.
— Elyndor est un monde.
Sa voix est douce. Patiente. Comme celle d'une institutrice qui explique à un enfant très lent.
— Mais ce n'est pas un pays. Ni un royaume. Ni une planète, dans le sens où tu l'entendrais.
— Alors quoi ?
Elle se penche légèrement en avant. Le masque blanc capte la lumière bleutée et la réfléchit en petits éclats sur le mur derrière elle.
— Une respiration.
Je pose le pain. J'attends.
— Il y a des mondes où la magie est une exception. Une anomalie. Quelque chose de rare, de précieux, de dangereux. Quelque chose qu'on cache, qu'on contrôle, qu'on redoute, qu'on enferme dans des tours ou qu'on brûle sur des bûchers.
Sa voix ne change pas, pourtant je sens le mépris affleurer. Le mépris pour ces mondes pauvres, ces mondes aveugles, ces mondes qui ne savent pas voir la magie quand elle danse sous leur nez.
— Elyndor n'est pas comme ça. Ici, la magie est naturelle comme le vent. Elle n'a pas besoin d'être invoquée. Elle n'a pas besoin d'être apprivoisée. Elle coule sous les pierres, dans les rivières, entre les mots qu'on prononce. Elle est dans le pain que tu manges et dans l'eau que tu bois. Elle est dans la lumière qui te caresse le visage.
Elle tend la main. Entre ses doigts gantés , des gants fins, presque transparents, qui laissent deviner la peau en dessous , une petite flamme apparaît.
Pas orange. Pas jaune. Bleue. La même couleur que la lumière dans ma chambre. La même couleur que les veines dans la pierre noire.
La flamme danse. Elle grandit, rétrécit, change de forme , d'abord une étoile, puis un oiseau, puis un visage, un visage que je ne reconnais pas mais qui me donne froid.
Puis elle s'éteint.
— Tu es dans la Cité Haute.
La Silencieuse baisse la main.
— Le cœur d'Elyndor. Ici vivent ceux qui guident la magie sans la posséder. Les Gardiens. Les Scribes. Les Silencieux, comme moi. Nous ne contrôlons pas la magie , personne ne contrôle la magie , mais nous l'écoutons. Nous l'orientons. Nous la protégeons contre ceux qui voudraient l'utiliser.
— Utiliser pour quoi ?
— Pour tout. Pour rien. Pour le pouvoir. Pour la vengeance. Pour l'amour. Pour la mort.
Sa voix se fait plus grave sur le dernier mot.
— La magie n'est ni bonne ni mauvaise. Elle est. C'est celui qui la prend qui décide ce qu'il en fait. Et certains... certains prennent trop.
— Et en bas ?
La Silencieuse marque une pause.
Une vraie pause. Pas une hésitation calculée, pas un silence théâtral. Une vraie hésitation, comme si elle n'était pas sûre de vouloir répondre.
— En bas...
Sa voix change. Devient plus douce. Presque triste.
— En bas vivent les autres. Ceux que la magie traverse sans les choisir. Les marchands, les artisans, les simples. Ceux qui ne se souviennent pas qu'Elyndor a un cœur, parce qu'ils ne voient que la surface. Ils vaquent à leurs vies, à leurs amours, à leurs petites morts quotidiennes, sans jamais lever les yeux vers la Cité Haute. Sans jamais se demander pourquoi le ciel est bleuté la nuit. Sans jamais écouter les pierres.
— On dirait que tu les méprises.
— Non.
DéesseLa cité entière retient son souffle.Elle ne sait pas exactement ce qui se prépare. Elle sait seulement que quelque chose de grave se rapproche. Les gardes ont resserré leurs patrouilles autour du palais. Les mages traversent les couloirs à toute heure, chargés de rouleaux, de fioles, d’objets rituels. Les servantes murmurent. Les enfants ne rêvent plus autant de la dame qui pleure : je l’ai fait couvrir chaque foyer d’un scellé personnel d’Eryon dès qu’un signalement m’est parvenu.Le silence de Maëva, dans le cristal, s’est fait plus lourd depuis deux jours.Elle sent.Je m’attendais à ce qu’elle sente.Le rituel ne peut plus attendre longtemps.À la fin de la deuxième journée, je réunis les principaux acteurs dans la salle du conseil intérieur, autour
Je sors sans répondre.Dans le couloir, la lumière bleutée pulse doucement. Elle est un peu plus vive qu’elle ne l’était il y a une semaine. Les mages ont commencé à réactiver certaines veines minérales que l’on croyait mortes. Le peuple, à sa manière, commence à croire à quelque chose d’autre que sa propre peur.Je porte tout cela.Dans trois jours, je dois entrer dans une salle circulaire et tenir un bâton noir dans une main, pendant que je consumerai une partie de moi-même pour tenter de guérir la femme qui a détruit ma cité.Et il faudra que, cette fois, il n’y ait pas d’effacement.Aucun refuge.Aucune amnésie de secours.Rien que la vérité en face.Je hoche la tête, seule dans le couloir, avec une gravité que personne ne voi
DéesseJe suis debout depuis l’aube.Depuis qu’Eryon m’a envoyée dormir quelques heures après le combat de Kael, je n’ai pas vraiment fermé les yeux. J’ai gardé ma main sur le fil ténu qui reliait mon pouvoir à celui de Kael, à travers Eryon, tout au long de son affrontement avec le dragon. Quand j’ai senti le monstre s’effondrer, j’ai su que Kael respirait encore. J’ai relâché la magie très lentement, à contrecœur, en veillant à ne pas rompre trop vite le lien pour ne pas le faire vaciller sur ses jambes.Puis j’ai gardé une main tendue vers lui à distance jusqu’à ce que la lumière bleutée signale à Eryon que la troupe remontait.Ils sont enfin arrivés cette nuit.Kael a monté les derniers escaliers du palais lui-même. Ma
Ses runes brillent faiblement, comme si elles n’avaient jamais tout à fait cessé d’attendre.Je fais signe à mes hommes de rester derrière.— Personne ne s’approcheLe guide fronce les sourcils.— Capitaine, on n’est pas venus jusqu’ici pour—— Personne ne s’approche.Je m’avance seul.Chaque pas fait trembler quelque chose sous la pierre. Je le sens dans mes bottes. Je le sens dans les runes. Le bâton n’est pas seul.Autour de lui, à mesure que j’approche, la pierre commence à se soulever.Un premier bloc. Un deuxième. Un troisième. Ils se rejoignent. Ils s’assemblent. Ils forment un cou. Un dos. Des pattes. Une tête.Un dragon de pierre.De taille modeste comparée aux monstres des vieilles légendes, mais suffisamment grand
Il incline profondément la tête.— Je comprends— BienJe m’avance d’un pas. Je ne le touche pas. Je ne pose pas la main sur son épaule. Je ne fais aucun geste de tendresse. Mais je m’oblige à parler d’une voix qui n’est pas glaciale.— Prépare tout, Eryon. Nous avons peu de temps. Chaque nuit qui passe, ses échos progressent. Le rituel se fera avant qu’un enfant ne se laisse convaincre d’aller ouvrir une porte scellée.Il hoche la tête.— Il sera prêt.Je tourne les talons.Sur le seuil, je m’arrête une seconde.Je ne me retourne pas.Je dis simplement :— Si tu me sauves malgré moi une fois de plus, Eryon…Ma voix est douce.— …même la ville entière ne pourra pas te protégerUn souff
DéesseJe vais trouver Eryon le lendemain matin.Il est dans son cabinet. Comme presque toujours. La pièce est bordée d’étagères remplies de fioles et de rouleaux, avec une grande table centrale couverte de manuscrits ouverts, d’instruments d’observation, d’une carte du cristal de Maëva qu’il a redessinée récemment. Il ne m’attend pas. Ou plutôt, il m’attend depuis mon retour des profondeurs sans savoir quand je viendrais.Je frappe une seule fois, puis j’entre.Il se lève immédiatement.— Ma reineIl ne dit pas mon nom.Depuis ma dernière conversation avec lui, celle sur les effacements innombrables, il a repris le titre officiel pour s’adresser à moi en privé. Je ne l’en empêche pas. C’est une distance qu’il s’impose. Elle me convien
DéesseJ'ouvre les yeux.Le plafond est noir. Pas noir comme la nuit dehors, non ,noir comme une pierre polie depuis des siècles, veinée de reflets bleutés qui coulent lentement, comme des souvenirs liquides qui auraient oublié leur propre sens. Je fixe ces veines pendant un long moment. Elles boug
Elyndor.La Cité Haute s'étend à perte de vue, majestueuse, impossible, irréelle. Des tours de pierre noire s'élèvent vers un ciel sans étoiles, reliées par des ponts de lumière bleutée qui vibrent doucemen
DéesseAprès le départ de la Silencieuse, je reste assise sur le lit sans bouger.Longtemps.Très longtemps.Le temps passe — je ne sais pas combien. Les heures n'ont pas de sens, ici. La lumière bleutée ne change pas d'intensité. La pierre noire ne se réchauffe ni ne refroidit. Le monde, dehors, p
Déesse Sa réponse est immédiate. Presque blessée.— Je les envie.Le mot résonne dans la petite pièce. L'envie. La Silencieuse envie les simples, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne voient pas, ceux qui n'ont pas à porter le poids de ce qu'ils savent.— Pourquoi suis-je ici, moi ?Je repose le pai







