เข้าสู่ระบบLe garage était fermé depuis une heure, mais Gabriel était resté.
Il aurait pu rentrer chez lui. Sa mère avait préparé une blanquette, il le savait, elle le lui avait dit le matin même en lui glissant un billet de vingt euros dans la poche de sa veste de travail – un geste qu’elle faisait depuis qu’il avait seize ans et qu’il ne disait jamais rien, ni merci ni arrête, parce qu’il savait que ça lui faisait plaisir, ces petites attentions silencieuses qui étaient sa façon à elle de dire qu’elle l’aimait. Mais il était resté quand même, à cause de la Panhard. La Panhard, c’était une vieille Dyna Z de 1956, une épave rouillée qu’un type avait déposée trois semaines plus tôt en disant qu’il voulait la remettre en état pour les cinquante ans de sa femme. Le type ne savait pas dans quoi il s’embarquait. La Panhard était un cauchemar mécanique, un puzzle de pièces introuvables et de boulons grippés, et Gabriel s’était juré qu’il en viendrait à bout. Il avait vingt-deux ans, il était mécanicien depuis cinq ans, et il n’avait jamais laissé un moteur lui résister. Il s’essuya les mains sur un chiffon déjà noir de graisse et recula d’un pas pour contempler son travail. Le carburateur était propre, enfin. Il l’avait démonté pièce par pièce, nettoyé au white-spirit, soufflé au compresseur. Demain, il s’attaquerait au circuit d’allumage. La Panhard ne démarrait toujours pas, mais elle toussait maintenant quand il tournait la clé. C’était un début. Il jeta le chiffon sur l’établi et regarda l’heure. Vingt heures passées. La nuit était tombée sans qu’il s’en rende compte. Le garage était silencieux, juste le bourdonnement du vieux néon au-dessus de la fosse. Il éteignit tout, un interrupteur après l’autre, et sortit dans la cour. L’air du soir sentait l’herbe coupée et l’huile de vidange. La cour du garage donnait sur une petite route de campagne, bordée de platanes, qui menait d’un côté au village et de l’autre à rien, des champs, des bois, des fermes isolées. Gabriel aimait cet endroit. Il y avait travaillé tout jeune comme apprenti, à pousser le balai et à passer les clés à l’ancien patron, un vieux mécano qui s’appelait Robert et qui était mort deux ans plus tôt d’un cancer du poumon. Robert lui avait tout appris. Pas seulement la mécanique : la patience, l’écoute d’un moteur, la façon de taper au bon endroit sur un démarreur récalcitrant sans jamais s’énerver. Gabriel lui devait tout, et il pensait à lui chaque fois qu’il fermait le garage. Il enfourcha sa moto, une vieille Honda 125 qui fumait au démarrage, et prit la route du village. Il n’avait pas de casque. Il n’en mettait jamais. Ce n’était pas par bravade, c’était par habitude. Sur ces routes-là, la nuit, il n’y avait personne. La petite maison des Moreau était située à la sortie du village, après le pont de pierre qui enjambait la rivière. Une bâtisse crépie de blanc, volets bleus, toit de tuiles canal. Le jardin était petit mais bien tenu. Sa mère y faisait pousser des roses trémières et des tomates cerises dans des pots en terre cuite alignés le long du mur. La lumière de la cuisine était allumée. Gabriel gara la moto sous l’auvent et poussa la porte. La chaleur de la maison l’enveloppa tout de suite. L’odeur de la blanquette flottait dans l’entrée, mêlée à celle du savon au citron que sa mère utilisait pour laver le carrelage. Il retira ses chaussures sans défaire les lacets, du bout du pied, et entra dans la cuisine.Hélène se leva brusquement, fit quelques pas vers la fenêtre, le dos tourné à Rebecca. Ses mains tremblaient, et elle les serrait l’une contre l’autre pour les empêcher de s’agiter.— Étienne n’a jamais été le même après Vincent, dit-elle d’une voix sourde. Avant lui, c’était un homme joyeux, confiant, plein de rêves. Il riait, il chantait, il parlait de l’avenir comme d’un jardin qu’il allait cultiver. Et puis Vincent est arrivé, avec ses costumes et ses belles paroles. Et tout a changé.— Changé comment ?— Étienne est devenu méfiant, renfermé. Il ne riait plus. Il ne chantait plus. Il passait ses nuits à éplucher des comptes, à vérifier des factures, comme s’il sentait que quelque chose n’allait pas. Mais il ne pouvait rien prouver. Vincent était trop fort. Trop malin.— Vincent, répéta Rebecca. Vous l’avez connu ?Hélène se retourna lentement, le visage pâle, les yeux brillants de larmes contenues.— Oui, dit-elle. Je l’ai connu. C’était un homme charmant, séduisant, qui parlait c
Hélène se leva brusquement, fit quelques pas vers la fenêtre, le dos tourné à Rebecca. Ses mains tremblaient, et elle les serrait l’une contre l’autre pour les empêcher de s’agiter.— Étienne n’a jamais été le même après Vincent, dit-elle d’une voix sourde. Avant lui, c’était un homme joyeux, confiant, plein de rêves. Il riait, il chantait, il parlait de l’avenir comme d’un jardin qu’il allait cultiver. Et puis Vincent est arrivé, avec ses costumes et ses belles paroles. Et tout a changé.— Changé comment ?— Étienne est devenu méfiant, renfermé. Il ne riait plus. Il ne chantait plus. Il passait ses nuits à éplucher des comptes, à vérifier des factures, comme s’il sentait que quelque chose n’allait pas. Mais il ne pouvait rien prouver. Vincent était trop fort. Trop malin.— Vincent, répéta Rebecca. Vous l’avez connu ?Hélène se retourna lentement, le visage pâle, les yeux brillants de larmes contenues.— Oui, dit-elle. Je l’ai connu. C’était un homme charmant, séduisant, qui parlait c
Rebecca s’assit sur le canapé de velours marron, posa son sac à côté d’elle, et promena son regard sur le salon. Tout était propre, modeste, usé par les années mais entretenu avec amour. Les rideaux de dentelle, la table basse couverte de vieux magazines, le poste de télévision qui datait d’avant le millénaire. Et sur le buffet, la photo. La photo qui disait tout sans avoir besoin de mots.Hélène revint avec un plateau, deux tasses fumantes, une théière en faïence ébréchée. Elle s’assit en face de Rebecca, les mains croisées sur les genoux, le dos droit, le sourire aux lèvres. Mais ce sourire était tendu, un peu forcé, comme si elle savait que cette visite n’était pas tout à fait fortuite.— Comment va Gabriel ? demanda Rebecca.— Il travaille. Il travaille trop. Il ne dort plus, il ne mange presque rien, et il passe ses soirées dans cette vieille cabane, dans la forêt. Vous savez, celle où il allait quand il était enfant.— Je connais. J’y suis allée plusieurs fois.— Ah oui ?— Oui.
Armand baissa la tête, passa une main sur son visage. Il semblait soudain plus vieux, plus fragile, plus humain.— Vous me rappelez quelqu’un, dit-il. Une femme que j’ai connue, il y a longtemps. Elle posait les mêmes questions que vous. Elle voulait comprendre, elle aussi.— Qui était-ce ?— Catherine. Ma femme. Avant que je ne la brise.Le silence retomba dans le salon, plus lourd, plus profond. Rebecca se leva, s’approcha d’Armand, posa une main sur son bras.— Il n’est pas trop tard, dit-elle.— Pour quoi ?— Pour réparer. Pour comprendre. Pour pardonner.— Vous croyez ?— Je crois que votre fille vous aime encore. Malgré tout. Et qu’elle attend de vous un geste. Un seul geste. Le premier pas.Armand ne répondit pas. Il regardait la main de Rebecca sur son bras, et il ne la repoussait pas. Dehors, le soleil perçait les nuages, illuminant le parc d’une lumière pâle et dorée.— Merci, dit-il enfin. Je ne sais pas ce que vous cherchez, mademoiselle Delcourt. Mais merci.— Je ne cherc
Le nom claqua dans le salon comme une gifle. Armand tressaillit, se leva, fit quelques pas vers la fenêtre. Dehors, la lumière grise de l’après-midi filtrait à travers les rideaux de soie.— Moreau, répéta-t-il. Ce nom me brûle la bouche. Chaque fois que je le prononce, j’ai l’impression de mâcher du verre.— Pourquoi ?— Parce qu’il est lié à tout ce que j’ai perdu. À tout ce que j’ai haï.— Vous avez haï quelqu’un, monsieur Fortier ?Armand ne répondit pas tout de suite. Il fixait le parc, les tilleuls centenaires, les massifs de buis taillés en boule. Ses mains étaient croisées dans son dos, et ses doigts se crispaient, se décrispaient, comme s’ils cherchaient à étrangler quelque chose d’invisible.— J’ai haï un homme, dit-il enfin. Pendant trente ans. Un homme qui était mon ami, mon frère. Et cette haine m’a tenu lieu de colonne vertébrale. Elle m’a permis de me lever le matin, de travailler, de construire. Sans elle, je me serais effondré.— Et aujourd’hui ?— Aujourd’hui, je ne
Rebecca n’avait pas prévu de parler à Armand ce jour-là. Elle était venue au manoir pour voir Élise, pour lui apporter des nouvelles de l’enquête, pour lui raconter ce qu’elle avait appris du vieux comptable – pas grand-chose encore, mais assez pour garder espoir. Mais en traversant le hall, elle avait croisé Armand qui sortait de son bureau, le visage fermé, les traits tirés par une nuit sans sommeil.Il s’était arrêté en la voyant, avait hésité, puis lui avait dit d’une voix neutre :— Mademoiselle Delcourt. Vous avez une minute ?— Pour vous, monsieur Fortier, tout le temps que vous voudrez.— Suivez-moi.Il l’avait conduite dans le grand salon, celui qu’on n’ouvrait que pour les réceptions, avec ses canapés de velours grenat, ses rideaux de soie, ses tableaux de maîtres accrochés aux murs. Il lui avait désigné un fauteuil, s’était assis en face d’elle, et était resté silencieux un long moment, les coudes sur les genoux, les mains croisées devant lui.Rebecca ne disait rien. Elle a







