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CHAPITRE 3 – Le fils du silence

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-08 06:05:04

Le garage était fermé depuis une heure, mais Gabriel était resté.

Il aurait pu rentrer chez lui. Sa mère avait préparé une blanquette, il le savait, elle le lui avait dit le matin même en lui glissant un billet de vingt euros dans la poche de sa veste de travail – un geste qu’elle faisait depuis qu’il avait seize ans et qu’il ne disait jamais rien, ni merci ni arrête, parce qu’il savait que ça lui faisait plaisir, ces petites attentions silencieuses qui étaient sa façon à elle de dire qu’elle l’aimait. Mais il était resté quand même, à cause de la Panhard.

La Panhard, c’était une vieille Dyna Z de 1956, une épave rouillée qu’un type avait déposée trois semaines plus tôt en disant qu’il voulait la remettre en état pour les cinquante ans de sa femme. Le type ne savait pas dans quoi il s’embarquait. La Panhard était un cauchemar mécanique, un puzzle de pièces introuvables et de boulons grippés, et Gabriel s’était juré qu’il en viendrait à bout. Il avait vingt-deux ans, il était mécanicien depuis cinq ans, et il n’avait jamais laissé un moteur lui résister.

Il s’essuya les mains sur un chiffon déjà noir de graisse et recula d’un pas pour contempler son travail. Le carburateur était propre, enfin. Il l’avait démonté pièce par pièce, nettoyé au white-spirit, soufflé au compresseur. Demain, il s’attaquerait au circuit d’allumage. La Panhard ne démarrait toujours pas, mais elle toussait maintenant quand il tournait la clé. C’était un début.

Il jeta le chiffon sur l’établi et regarda l’heure. Vingt heures passées. La nuit était tombée sans qu’il s’en rende compte. Le garage était silencieux, juste le bourdonnement du vieux néon au-dessus de la fosse. Il éteignit tout, un interrupteur après l’autre, et sortit dans la cour.

L’air du soir sentait l’herbe coupée et l’huile de vidange. La cour du garage donnait sur une petite route de campagne, bordée de platanes, qui menait d’un côté au village et de l’autre à rien, des champs, des bois, des fermes isolées. Gabriel aimait cet endroit. Il y avait travaillé tout jeune comme apprenti, à pousser le balai et à passer les clés à l’ancien patron, un vieux mécano qui s’appelait Robert et qui était mort deux ans plus tôt d’un cancer du poumon. Robert lui avait tout appris. Pas seulement la mécanique : la patience, l’écoute d’un moteur, la façon de taper au bon endroit sur un démarreur récalcitrant sans jamais s’énerver. Gabriel lui devait tout, et il pensait à lui chaque fois qu’il fermait le garage.

Il enfourcha sa moto, une vieille Honda 125 qui fumait au démarrage, et prit la route du village. Il n’avait pas de casque. Il n’en mettait jamais. Ce n’était pas par bravade, c’était par habitude. Sur ces routes-là, la nuit, il n’y avait personne.

La petite maison des Moreau était située à la sortie du village, après le pont de pierre qui enjambait la rivière. Une bâtisse crépie de blanc, volets bleus, toit de tuiles canal. Le jardin était petit mais bien tenu. Sa mère y faisait pousser des roses trémières et des tomates cerises dans des pots en terre cuite alignés le long du mur. La lumière de la cuisine était allumée. Gabriel gara la moto sous l’auvent et poussa la porte.

La chaleur de la maison l’enveloppa tout de suite. L’odeur de la blanquette flottait dans l’entrée, mêlée à celle du savon au citron que sa mère utilisait pour laver le carrelage. Il retira ses chaussures sans défaire les lacets, du bout du pied, et entra dans la cuisine.

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