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CHAPITRE 4 – Le fils du silence

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-08 06:05:48

Hélène Moreau était debout devant l’évier, en train de rincer une casserole. Elle se retourna en entendant ses pas.

— Tu es rentré tard.

— La Panhard.

— Ah, la Panhard.

Elle sourit, un peu triste, comme toujours. Sa mère souriait toujours comme ça, comme si la joie était là mais retenue par quelque chose, un souvenir, une vieille douleur qui ne partait jamais tout à fait. Gabriel avait grandi avec ce sourire-là. Il ne se demandait plus ce qu’il cachait. Il s’y était habitué.

— Ton père est au salon, dit-elle. Il attend pour dîner.

Gabriel hocha la tête et traversa le couloir. Le salon était petit, meublé simplement : un canapé en velours marron, une table basse en bois, un poste de télévision qui datait des années quatre-vingt-dix. Étienne Moreau était assis dans son fauteuil, près de la fenêtre. Il ne lisait pas, ne regardait pas la télévision. Il attendait, les mains sur les genoux.

C’était un homme de cinquante-huit ans qui en paraissait soixante-dix. Le dos voûté, les cheveux blancs, les mains épaisses de quelqu’un qui a travaillé toute sa vie. Il avait été ouvrier, magasinier, manutentionnaire, jardinier, tout ce qui se présentait. Depuis quelques années, il ne travaillait plus. Une histoire de dos. Une pension d’invalidité qui suffisait à peine. C’était la mère de Gabriel qui faisait bouillir la marmite, avec des ménages chez des particuliers et des repassages pour une boutique du village.

— Bonsoir, dit Gabriel.

Étienne tourna la tête vers lui. Il avait des yeux gris, profonds, qui semblaient toujours regarder ailleurs même quand ils étaient posés sur vous.

— Tu as mangé ?

— Pas encore.

— Ta mère t’a attendu.

Gabriel ne répondit pas. Il s’assit sur le canapé, face à son père. Le silence s’installa, comme toujours. Ils n’avaient jamais eu besoin de beaucoup de mots. Ce n’était pas de la gêne, ni de la froideur. C’était une économie, une pudeur qui tenait lieu d’affection. Étienne Moreau n’était pas un homme qui parlait. Il était un homme qui était là, simplement, et qui montrait qu’il aimait son fils en ne lui demandant jamais rien.

Hélène entra avec la cocotte et la posa sur la table. Elle servit Gabriel en premier, puis son mari, puis elle-même. Ils mangèrent en silence. Le bruit des couverts contre les assiettes. Le tic-tac de l’horloge dans le couloir.

C’est en fin de repas que la voiture passa.

Un bruit de moteur, puissant, feutré, qui ralentit devant la maison. Gabriel leva les yeux de son assiette. La fenêtre du salon donnait sur la rue. Il vit les phares balayer la façade, le reflet blanc sur le mur d’en face, puis la lueur qui s’attardait, qui ne repartait pas tout de suite.

Une berline noire. Grosse. Luxueuse.

Gabriel ne la reconnut pas. Il n’y avait pas beaucoup de voitures comme ça dans le village. Une Mercedes, peut-être une Audi. Le genre de véhicule qui coûtait plus cher que la maison.

Il allait dire quelque chose, un commentaire anodin, quand le regard de son père le stoppa net.

Étienne ne regardait pas la fenêtre. Il fixait son assiette, le visage crispé, les mâchoires serrées. Ses doigts s’étaient refermés autour de sa fourchette comme autour d’une arme. Il ne disait rien. Il ne bougeait pas. Mais quelque chose en lui s’était transformé. Une raideur. Une colère qui montait de l’intérieur, sans bruit, sans explosion.

La voiture redémarra. Le bruit du moteur s’éloigna dans la rue.

Étienne posa sa fourchette. Il se leva, sans un mot, et quitta la pièce. La porte du jardin claqua derrière lui.

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