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CHAPITRE 2 – LA FILLE DU VENT

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-08 06:02:18

Élise secoua la tête. Elle se traitait d’idiote. Vingt ans, bientôt diplômée, une licence d’histoire de l’art en poche dans quelques mois, et elle sursautait pour une ombre sur un pilier. Elle avait trop lu, voilà tout. Trop de romans gothiques, trop de toiles de Friedrich avec ces personnages minuscules perdus dans des paysages immenses. Trop de musique mélancolique écoutée tard le soir dans sa chambre. Elle se fabriquait des mystères pour tromper l’ennui.

Le manoir était grand, mais il était vide. Sa mère passait ses journées dans le jardin ou dans la bibliothèque du rez-de-chaussée, à relire des correspondances anciennes que personne d’autre n’ouvrait plus. Son père était toujours absent. Des dîners d’affaires, des conseils d’administration, des usines à visiter dans le Nord. Armand Fortier ne rentrait jamais avant minuit, parfois pas du tout. Élise avait passé son enfance à guetter le bruit de sa clé dans la serrure. Maintenant, elle ne guettait plus.

Elle remonta son sac sur son épaule et marcha vers le perron. Ses sandales claquaient sur les dalles. Elle ne se retourna pas.

Le hall était immense, glacial malgré la douceur du soir. Un lustre en cristal pendait au-dessus du grand escalier, éteint. Seule une lampe à abat-jour était allumée sur le guéridon près de la porte du salon. Élise posa son sac sur la première marche de l’escalier et appela :

— Maman ?

Pas de réponse. Elle traversa le hall, passa la tête dans le salon vide, puis dans la cuisine où une assiette propre l’attendait sur la table, couverte d’un film plastique. Du poulet froid, une salade, une part de tarte aux pommes. Sa mère préparait toujours son dîner avant de monter se coucher. Catherine Fortier était une femme silencieuse, attentive, qui disait « je t’aime » en cuisinant.

Élise n’avait pas faim. Elle but un verre d’eau debout devant l’évier, les yeux perdus sur le jardin obscur. La fenêtre de la cuisine donnait sur l’arrière du parc. On voyait la masse sombre du cèdre centenaire qui dominait la pelouse, et au-delà, le mur d’enceinte. Rien ne bougeait.

Elle éteignit la lumière et monta dans sa chambre.

Sa chambre était au deuxième étage, dans la tour ouest. Une pièce ronde, trop grande pour elle, avec trois fenêtres qui donnaient sur trois directions différentes. Quand elle était petite, elle s’imaginait que c’était une vigie, un poste de guet d’où l’on pouvait voir arriver les ennemis. Elle avait douze ans, treize ans, elle lisait des histoires de chevaliers et de châteaux assiégés, et elle se tenait derrière le rideau, guettant l’horizon.

Ce soir, elle ne guetta pas. Elle se déshabilla, enfila un vieux t-shirt de concert et se glissa dans son lit. Elle éteignit la lampe de chevet. L’obscurité fut immédiate, épaisse. La lune n’était pas levée.

Elle pensa à la silhouette près du portail.

Elle pensa à son père qui disait toujours : « Tu as trop d’imagination, Élise. C’est bien pour une historienne de l’art. C’est moins bien pour une jeune fille qui rentre seule le soir. »

Elle pensa à sa mère qui disait : « La peur, c’est juste de l’attention qui ne sait pas où se poser. »

Elle ferma les yeux.

Dans la rue, de l’autre côté du portail, une voiture sombre était garée depuis une heure. Le moteur éteint. Les phares éteints. À l’intérieur, un homme fumait, la vitre baissée. Il regardait la façade endormie, sans hâte, sans impatience. Il savait qu’il avait tout son temps.

Quand la dernière lumière s’éteignit au deuxième étage de la tour ouest, il écrasa sa cigarette dans le cendrier, remonta sa vitre, et mit le contact.

La voiture s’éloigna lentement, tous feux éteints, avalée par la nuit.

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