เข้าสู่ระบบÉlise secoua la tête. Elle se traitait d’idiote. Vingt ans, bientôt diplômée, une licence d’histoire de l’art en poche dans quelques mois, et elle sursautait pour une ombre sur un pilier. Elle avait trop lu, voilà tout. Trop de romans gothiques, trop de toiles de Friedrich avec ces personnages minuscules perdus dans des paysages immenses. Trop de musique mélancolique écoutée tard le soir dans sa chambre. Elle se fabriquait des mystères pour tromper l’ennui.
Le manoir était grand, mais il était vide. Sa mère passait ses journées dans le jardin ou dans la bibliothèque du rez-de-chaussée, à relire des correspondances anciennes que personne d’autre n’ouvrait plus. Son père était toujours absent. Des dîners d’affaires, des conseils d’administration, des usines à visiter dans le Nord. Armand Fortier ne rentrait jamais avant minuit, parfois pas du tout. Élise avait passé son enfance à guetter le bruit de sa clé dans la serrure. Maintenant, elle ne guettait plus. Elle remonta son sac sur son épaule et marcha vers le perron. Ses sandales claquaient sur les dalles. Elle ne se retourna pas. Le hall était immense, glacial malgré la douceur du soir. Un lustre en cristal pendait au-dessus du grand escalier, éteint. Seule une lampe à abat-jour était allumée sur le guéridon près de la porte du salon. Élise posa son sac sur la première marche de l’escalier et appela : — Maman ? Pas de réponse. Elle traversa le hall, passa la tête dans le salon vide, puis dans la cuisine où une assiette propre l’attendait sur la table, couverte d’un film plastique. Du poulet froid, une salade, une part de tarte aux pommes. Sa mère préparait toujours son dîner avant de monter se coucher. Catherine Fortier était une femme silencieuse, attentive, qui disait « je t’aime » en cuisinant. Élise n’avait pas faim. Elle but un verre d’eau debout devant l’évier, les yeux perdus sur le jardin obscur. La fenêtre de la cuisine donnait sur l’arrière du parc. On voyait la masse sombre du cèdre centenaire qui dominait la pelouse, et au-delà, le mur d’enceinte. Rien ne bougeait. Elle éteignit la lumière et monta dans sa chambre. Sa chambre était au deuxième étage, dans la tour ouest. Une pièce ronde, trop grande pour elle, avec trois fenêtres qui donnaient sur trois directions différentes. Quand elle était petite, elle s’imaginait que c’était une vigie, un poste de guet d’où l’on pouvait voir arriver les ennemis. Elle avait douze ans, treize ans, elle lisait des histoires de chevaliers et de châteaux assiégés, et elle se tenait derrière le rideau, guettant l’horizon. Ce soir, elle ne guetta pas. Elle se déshabilla, enfila un vieux t-shirt de concert et se glissa dans son lit. Elle éteignit la lampe de chevet. L’obscurité fut immédiate, épaisse. La lune n’était pas levée. Elle pensa à la silhouette près du portail. Elle pensa à son père qui disait toujours : « Tu as trop d’imagination, Élise. C’est bien pour une historienne de l’art. C’est moins bien pour une jeune fille qui rentre seule le soir. » Elle pensa à sa mère qui disait : « La peur, c’est juste de l’attention qui ne sait pas où se poser. » Elle ferma les yeux. Dans la rue, de l’autre côté du portail, une voiture sombre était garée depuis une heure. Le moteur éteint. Les phares éteints. À l’intérieur, un homme fumait, la vitre baissée. Il regardait la façade endormie, sans hâte, sans impatience. Il savait qu’il avait tout son temps. Quand la dernière lumière s’éteignit au deuxième étage de la tour ouest, il écrasa sa cigarette dans le cendrier, remonta sa vitre, et mit le contact. La voiture s’éloigna lentement, tous feux éteints, avalée par la nuit.Rebecca ne répondit pas tout de suite. Elle observait Catherine, cette femme qu’elle avait toujours vue effacée, silencieuse, et qui se tenait devant elle avec une force nouvelle, une détermination qu’elle n’avait jamais montrée auparavant.— Comment savez-vous tout cela ? demanda-t-elle.— Ma fille me parle. Enfin, elle me parle depuis peu. Depuis que j’ai décidé d’ouvrir les yeux, de ne plus me taire, de ne plus être complice du silence de mon mari. Elle m’a tout raconté. Votre enquête, vos découvertes, la cabane vandalisée, les menaces anonymes.— Et vous n’avez rien dit à votre mari ?— Non. Pas encore. J’attendais le bon moment.— Le bon moment est venu, Catherine.Catherine baissa les yeux, serra les mains l’une contre l’autre.— Je sais. C’est pour ça que je voulais vous voir. Pour que vous me montriez, à moi aussi. Je veux voir les preuves. Je veux savoir exactement ce qui s’est passé. Je veux pouvoir regarder mon mari dans les yeux et lui dire : « Voilà. Voilà ce que tu as re
— Ça, c’est une autre histoire. Élise s’en occupe. Elle a trouvé la confession dans le coffre de son père. Elle va le confronter, lui aussi. Lui demander des comptes.— Et s’il ne veut pas répondre ?— Alors on le confrontera tous ensemble. Mais chaque chose en son temps.Hélène se leva, fit quelques pas dans la cuisine, s’arrêta devant la fenêtre qui donnait sur le jardin. Étienne était debout près du vieux mur de pierre, immobile, le visage tourné vers le ciel. Il ne bougeait pas. Il regardait les nuages qui couraient dans le vent, les feuilles mortes qui tourbillonnaient, et il pensait. Il pensait à tout ce qu’il venait d’apprendre, à tout ce qu’il avait perdu, à tout ce qui pouvait encore être sauvé.— Il va avoir besoin de Gabriel, dit Hélène.— Oui. Gabriel est son fils. Il a le droit de savoir ce qui se passe.— Vous pouvez le prévenir ?— Bien sûr. Je vais aller le voir tout de suite.— Dites-lui de venir. Pas ce soir, ce soir c’est trop tôt. Mais demain. Demain, j’aurai parlé
Hélène s’était ressaisie, mais ses mains tremblaient encore. Elle avait rangé les documents dans le sac en cuir, avait essuyé ses yeux du revers de la main, et elle se tenait debout dans la cuisine, le dos appuyé contre l’évier, le regard fixé sur la porte du jardin par laquelle Étienne était sorti quelques minutes plus tôt. Il avait eu besoin d’air, de silence, de solitude. Elle le comprenait. Elle l’avait laissé partir sans rien dire, sachant qu’il reviendrait quand il serait prêt.Rebecca était restée. Elle n’avait pas voulu partir tout de suite, sentant que sa présence était encore nécessaire, que tout n’était pas fini. Elle était assise à la table de la cuisine, les mains croisées devant elle, et elle observait Hélène avec cette attention bienveillante qui la caractérisait.— Il faut tout lui dire, dit Hélène. Tout ce que vous m’avez montré. Le reste des lettres, la photo, les témoignages. Il faut qu’il sache.— Oui, répondit Rebecca. Mais pas tout de suite. Pas comme ça.— Pourq
Étienne ferma les yeux, et le souvenir remonta. Vincent, assis dans la cuisine, un verre de vin à la main. Vincent, qui lui tapait sur l’épaule, qui le rassurait, qui lui disait que tout allait s’arranger, que le procès n’était qu’une formalité, que la justice reconnaîtrait son innocence. Vincent, qui jouait avec Gabriel, qui lui offrait des bonbons, qui riait aux éclats.— Mon Dieu, murmura Étienne. Mon Dieu.— Il jouait avec nous, dit Hélène, et sa voix s’étrangla. Il nous regardait souffrir, et il souriait.— Il venait te voir, toi. Après le procès. Tu ne me l’as jamais dit.— J’avais peur. Peur de ce que tu ferais. Peur de ce qu’il ferait.— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?Hélène baissa la tête, les yeux pleins de larmes.— Il m’a dit : « Tu vois ce qui arrive quand on ne choisit pas le bon cheval ? » Et il est parti en riant.Étienne se leva brusquement, fit quelques pas dans le jardin, les poings serrés. Il tremblait de tout son corps, secoué par une rage qui venait de loin, de très l
Hélène resta longtemps sur le seuil de la maison, le sac en cuir serré contre sa poitrine, à regarder son mari qui taillait les rosiers au fond du jardin. Il ne savait rien encore. Il ne savait pas que sa vie allait basculer dans quelques instants, que trente années de souffrance et de silence allaient trouver leur explication, leur résolution, leur dénouement.Elle respira profondément, rassembla son courage, et traversa le jardin.Étienne était penché sur un rosier ancien, un sécateur à la main, les gestes lents et précis. Il portait son vieux chapeau de paille, celui qu’il mettait toujours pour jardiner, et sa veste de travail élimée aux coudes. Il entendit les pas de sa femme, se redressa, et son visage s’assombrit en voyant son expression.— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Tu as pleuré.— Oui. J’ai pleuré.— Pourquoi ?— Assieds-toi, Étienne. S’il te plaît.Il posa le sécateur sur le muret de pierre, s’essuya les mains sur son pantalon, et s’assit sur le vieux banc de bois
Hélène prit la lettre, la regarda, mais ses mains tremblaient tellement qu’elle pouvait à peine lire. Elle la reposa sur la table, secoua la tête.— Je ne peux pas, murmura-t-elle. Je ne peux pas.— Je vais vous la lire, dit Rebecca doucement.Et elle lut. Chaque mot. Chaque phrase. L’opération est en place. Les documents sont prêts, les comptes sont falsifiés, les signatures imitées. Moreau ne se doute de rien. Fortier non plus. Ils ne se parleront plus jamais. La voix de Rebecca était calme, posée, mais chaque syllabe était une bombe qui explosait dans le silence de la cuisine.Quand elle eut fini, Hélène pleurait. Des larmes silencieuses qui coulaient sur ses joues, sans qu’elle cherche à les essuyer, sans qu’elle cherche à les cacher.— Trente ans, murmura-t-elle. Trente ans que je le sais. Au fond de moi, je l’ai toujours su. Mais je n’avais jamais de preuve. Jamais rien à montrer.— Maintenant, vous avez, dit Rebecca. Et ce n’est pas tout.Elle sortit la photo des trois hommes,







