Mag-log inLe manoir était grand, mais il était vide. Sa mère passait ses journées dans le jardin ou dans la bibliothèque du rez-de-chaussée, à relire des correspondances anciennes que personne d’autre n’ouvrait plus. Son père était toujours absent. Des dîners d’affaires, des conseils d’administration, des usines à visiter dans le Nord. Armand Fortier ne rentrait jamais avant minuit, parfois pas du tout. Élise avait passé son enfance à guetter le bruit de sa clé dans la serrure. Maintenant, elle ne guettait plus.
Elle remonta son sac sur son épaule et marcha vers le perron. Ses sandales claquaient sur les dalles. Elle ne se retourna pas. Le hall était immense, glacial malgré la douceur du soir. Un lustre en cristal pendait au-dessus du grand escalier, éteint. Seule une lampe à abat-jour était allumée sur le guéridon près de la porte du salon. Élise posa son sac sur la première marche de l’escalier et appela : — Maman ? Pas de réponse. Elle traversa le hall, passa la tête dans le salon vide, puis dans la cuisine où une assiette propre l’attendait sur la table, couverte d’un film plastique. Du poulet froid, une salade, une part de tarte aux pommes. Sa mère préparait toujours son dîner avant de monter se coucher. Catherine Fortier était une femme silencieuse, attentive, qui disait « je t’aime » en cuisinant. Élise n’avait pas faim. Elle but un verre d’eau debout devant l’évier, les yeux perdus sur le jardin obscur. La fenêtre de la cuisine donnait sur l’arrière du parc. On voyait la masse sombre du cèdre centenaire qui dominait la pelouse, et au-delà, le mur d’enceinte. Rien ne bougeait. Elle éteignit la lumière et monta dans sa chambre. Sa chambre était au deuxième étage, dans la tour ouest. Une pièce ronde, trop grande pour elle, avec trois fenêtres qui donnaient sur trois directions différentes. Quand elle était petite, elle s’imaginait que c’était une vigie, un poste de guet d’où l’on pouvait voir arriver les ennemis. Elle avait douze ans, treize ans, elle lisait des histoires de chevaliers et de châteaux assiégés, et elle se tenait derrière le rideau, guettant l’horizon. Ce soir, elle ne guetta pas. Elle se déshabilla, enfila un vieux t-shirt de concert et se glissa dans son lit. Elle éteignit la lampe de chevet. L’obscurité fut immédiate, épaisse. La lune n’était pas levée. Elle pensa à la silhouette près du portail. Elle pensa à son père qui disait toujours : « Tu as trop d’imagination, Élise. C’est bien pour une historienne de l’art. C’est moins bien pour une jeune fille qui rentre seule le soir. » Elle pensa à sa mère qui disait : « La peur, c’est juste de l’attention qui ne sait pas où se poser. » Elle ferma les yeux. Dans la rue, de l’autre côté du portail, une voiture sombre était garée depuis une heure. Le moteur éteint. Les phares éteints. À l’intérieur, un homme fumait, la vitre baissée. Il regardait la façade endormie, sans hâte, sans impatience. Il savait qu’il avait tout son temps. Quand la dernière lumière s’éteignit au deuxième étage de la tour ouest, il écrasa sa cigarette dans le cendrier, remonta sa vitre, et mit le contact. La voiture s’éloigna lentement, tous feux éteints, avalée par la nuit.Sa voix était posée, tranquille, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Il s’approcha sans hésiter, jeta un coup d’œil au moteur, toucha un tuyau, en vérifia un autre.— Vous avez de la chance, dit-il en relevant la tête. C’est juste une durite qui s’est détachée. Un jeu d’enfant.Élise le regardait sans rien dire. La pluie ruisselait sur son visage, glissait dans son cou, mais elle ne le sentait plus. Elle regardait ce garçon surgi de la nuit, ce mécanicien sans casque qui parlait de durite comme on parle de la pluie et du beau temps, et elle sentit quelque chose de bizarre, quelque chose qu’elle n’avait jamais senti, une chaleur dans la poitrine, un vertige doux.— Vous allez pouvoir réparer ? demanda-t-elle.Il sourit pour la première fois. Un sourire discret, qui touchait à peine ses lèvres, mais qui éclairait tout son visage.— C’est mon métier.Il se pencha sur le moteur, sortit une lampe torche de sa poche, et commença à travailler. Élise resta à côté de lui, inutile et
L’air était frais, humide. Le vent s’était levé et faisait danser les feuilles mortes sur la chaussée. On sentait la pluie arriver. Une goutte s’écrasa sur son front, puis une autre. Élise releva le col de sa veste en jean et ouvrit le capot. Elle n’y connaissait rien en mécanique. Son père disait toujours qu’il fallait savoir changer une roue et vérifier le niveau d’huile, mais elle n’avait jamais écouté. Elle regardait le moteur comme on regarde une langue étrangère, avec l’espoir absurde que les mots finiraient par former un sens. Tuyaux, câbles, pièces métalliques noires de graisse. Le moteur fumait légèrement. Ou peut-être que c’était de la vapeur. Elle n’en savait rien.C’est à ce moment-là qu’elle vit la voiture.Derrière elle, à une centaine de mètres, une forme sombre qui approchait lentement. Trop lentement. Élise plissa les yeux, la main en visière pour se protéger de la pluie qui commençait à tomber sérieusement. La voiture roulait au pas, tous feux éteints. Elle distingua
Il pensa qu’il y avait un trou dans son histoire familiale, un vide, un blanc. Et que personne ne lui dirait jamais ce qui se cachait dedans.Il rentra. La cuisine était propre, la cocotte rangée, les assiettes lavées. Sa mère était montée se coucher sans faire de bruit. La maison était silencieuse, seulement le tic-tac de l’horloge et le craquement du bois dans la charpente.Gabriel monta dans sa chambre, une petite pièce sous les toits, avec une lucarne qui donnait sur les champs. Il s’allongea sur son lit sans se déshabiller. Il pensa à la Panhard, au carburateur qu’il avait nettoyé, au démarreur qu’il attaquerait demain. Il pensa au garage, à Robert qui lui manquait. Il pensa aux mains de son père serrées autour de la fourchette.Et il pensa au nom qu’il avait presque oublié, sans savoir pourquoi il y pensait ce soir.Fortier.Un nom qui ne lui disait rien.Un nom qui allait tout détruire.***Le surlendemain, Élise rentrait plus tard que d’habitude.Elle avait passé l’après-midi
Gabriel regarda sa mère. Hélène fixait la porte par où son mari était sorti. Ses lèvres tremblaient légèrement, comme si elle allait parler, puis elle se ravisa. Elle prit son verre d’eau, but une gorgée, le reposa.— Laisse-le, dit-elle doucement.— Qu’est-ce qu’il a ?— Rien. Il est fatigué.— C’est la voiture ?Hélène ne répondit pas. Elle se leva et commença à débarrasser la table, les gestes mécaniques, le regard fuyant.Gabriel resta assis. Il connaissait cette colère. Il l’avait vue des dizaines de fois, depuis l’enfance. Une voiture de luxe qui passait, un nom prononcé à la radio, une certaine manière qu’avaient les hommes riches de parler aux hommes pauvres, et le visage de son père se fermait, devenait un mur, une pierre. Étienne Moreau ne supportait pas la richesse des autres. Pas la jalousie : la haine. Une haine viscérale, ancienne, qui venait d’avant Gabriel, d’avant le mariage, d’avant tout.Il avait essayé, une fois, quand il avait quinze ans, de demander pourquoi. Son
Hélène Moreau était debout devant l’évier, en train de rincer une casserole. Elle se retourna en entendant ses pas.— Tu es rentré tard.— La Panhard.— Ah, la Panhard.Elle sourit, un peu triste, comme toujours. Sa mère souriait toujours comme ça, comme si la joie était là mais retenue par quelque chose, un souvenir, une vieille douleur qui ne partait jamais tout à fait. Gabriel avait grandi avec ce sourire-là. Il ne se demandait plus ce qu’il cachait. Il s’y était habitué.— Ton père est au salon, dit-elle. Il attend pour dîner.Gabriel hocha la tête et traversa le couloir. Le salon était petit, meublé simplement : un canapé en velours marron, une table basse en bois, un poste de télévision qui datait des années quatre-vingt-dix. Étienne Moreau était assis dans son fauteuil, près de la fenêtre. Il ne lisait pas, ne regardait pas la télévision. Il attendait, les mains sur les genoux.C’était un homme de cinquante-huit ans qui en paraissait soixante-dix. Le dos voûté, les cheveux blan
Le garage était fermé depuis une heure, mais Gabriel était resté.Il aurait pu rentrer chez lui. Sa mère avait préparé une blanquette, il le savait, elle le lui avait dit le matin même en lui glissant un billet de vingt euros dans la poche de sa veste de travail – un geste qu’elle faisait depuis qu’il avait seize ans et qu’il ne disait jamais rien, ni merci ni arrête, parce qu’il savait que ça lui faisait plaisir, ces petites attentions silencieuses qui étaient sa façon à elle de dire qu’elle l’aimait. Mais il était resté quand même, à cause de la Panhard.La Panhard, c’était une vieille Dyna Z de 1956, une épave rouillée qu’un type avait déposée trois semaines plus tôt en disant qu’il voulait la remettre en état pour les cinquante ans de sa femme. Le type ne savait pas dans quoi il s’embarquait. La Panhard était un cauchemar mécanique, un puzzle de pièces introuvables et de boulons grippés, et Gabriel s’était juré qu’il en viendrait à bout. Il avait vingt-deux ans, il était mécanicie







