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CHAPITRE 5 – Le fils du silence

Autor: L'encre
last update Data de publicação: 2026-07-08 06:06:18

Gabriel regarda sa mère. Hélène fixait la porte par où son mari était sorti. Ses lèvres tremblaient légèrement, comme si elle allait parler, puis elle se ravisa. Elle prit son verre d’eau, but une gorgée, le reposa.

— Laisse-le, dit-elle doucement.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Rien. Il est fatigué.

— C’est la voiture ?

Hélène ne répondit pas. Elle se leva et commença à débarrasser la table, les gestes mécaniques, le regard fuyant.

Gabriel resta assis. Il connaissait cette colère. Il l’avait vue des dizaines de fois, depuis l’enfance. Une voiture de luxe qui passait, un nom prononcé à la radio, une certaine manière qu’avaient les hommes riches de parler aux hommes pauvres, et le visage de son père se fermait, devenait un mur, une pierre. Étienne Moreau ne supportait pas la richesse des autres. Pas la jalousie : la haine. Une haine viscérale, ancienne, qui venait d’avant Gabriel, d’avant le mariage, d’avant tout.

Il avait essayé, une fois, quand il avait quinze ans, de demander pourquoi. Son père l’avait regardé avec ces yeux gris qui ne regardaient rien, et il avait dit : « Certaines choses, mon fils, il vaut mieux ne pas les savoir. » Gabriel n’avait jamais redemandé.

Mais il n’avait pas oublié non plus.

Il n’avait pas oublié ce jour d’hiver, il avait huit ou neuf ans, où son père était rentré plus tôt que d’habitude, le visage ravagé, en criant un nom que Gabriel n’avait jamais entendu avant. Un nom qu’il avait craché comme une insulte, comme un poison qu’on recrache avant qu’il ne vous tue. Un nom qui avait fait pleurer Hélène dans la cuisine, silencieusement, le visage dans les mains.

Fortier.

Gabriel ne savait plus d’où il tenait ce souvenir. Il n’était pas sûr de l’avoir vraiment vécu. Peut-être un rêve. Peut-être une scène qu’il avait reconstituée, plus tard, à partir de fragments, d’échos, de silences. Le nom s’était effacé presque tout de suite, comme un mot qu’on trace du doigt sur une vitre embuée et qui disparaît avec la buée. Il ne l’avait jamais redemandé. Il ne savait pas qui était Fortier. Un patron, un voisin, un ennemi, un fantôme.

Il avait presque oublié.

Presque.

Il se leva de table et alla dans le jardin. Son père était debout près du mur du fond, les mains dans les poches, le dos tourné. Il regardait les champs obscurs. La lune n’était pas levée, mais les étoiles commençaient à sortir, une par une, comme des épingles qu’on plante dans du velours.

Gabriel resta à distance. Il ne savait pas quoi dire. Il n’avait jamais su quoi dire à son père dans ces moments-là. Il resta là, debout dans l’herbe humide, les bras ballants, et il attendit.

Au bout d’un long moment, Étienne parla sans se retourner.

— Il y a des gens, dit-il, la voix rauque, il y a des gens qui croient que tout leur est dû. Tout. L’argent, le respect, la vie des autres. Et personne ne leur dit jamais rien.

Gabriel ne répondit pas.

— Toi, poursuivit Étienne, ne fais jamais confiance à ce genre d’homme. Jamais. Tu m’entends ?

— Oui, dit Gabriel.

— Jure-le.

— Je te le jure.

Étienne hocha la tête, lentement. Puis il rentra dans la maison, le dos voûté, les épaules lourdes de tout ce qu’il ne disait pas.

Gabriel resta seul dans le jardin. Le vent s’était levé. Il écoutait les feuilles des platanes qui bruissaient au-dessus de lui. Il pensa au mot que son père avait crié, ce jour d’hiver. Il pensa à la voiture noire qui était passée tout à l’heure, ralentissant comme une menace ou comme un avertissement. Il pensa à sa mère qui disait toujours « laisse-le » avec une voix qui suppliait autant qu’elle ordonnait.

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