LOGINGabriel regarda sa mère. Hélène fixait la porte par où son mari était sorti. Ses lèvres tremblaient légèrement, comme si elle allait parler, puis elle se ravisa. Elle prit son verre d’eau, but une gorgée, le reposa.
— Laisse-le, dit-elle doucement. — Qu’est-ce qu’il a ? — Rien. Il est fatigué. — C’est la voiture ? Hélène ne répondit pas. Elle se leva et commença à débarrasser la table, les gestes mécaniques, le regard fuyant. Gabriel resta assis. Il connaissait cette colère. Il l’avait vue des dizaines de fois, depuis l’enfance. Une voiture de luxe qui passait, un nom prononcé à la radio, une certaine manière qu’avaient les hommes riches de parler aux hommes pauvres, et le visage de son père se fermait, devenait un mur, une pierre. Étienne Moreau ne supportait pas la richesse des autres. Pas la jalousie : la haine. Une haine viscérale, ancienne, qui venait d’avant Gabriel, d’avant le mariage, d’avant tout. Il avait essayé, une fois, quand il avait quinze ans, de demander pourquoi. Son père l’avait regardé avec ces yeux gris qui ne regardaient rien, et il avait dit : « Certaines choses, mon fils, il vaut mieux ne pas les savoir. » Gabriel n’avait jamais redemandé. Mais il n’avait pas oublié non plus. Il n’avait pas oublié ce jour d’hiver, il avait huit ou neuf ans, où son père était rentré plus tôt que d’habitude, le visage ravagé, en criant un nom que Gabriel n’avait jamais entendu avant. Un nom qu’il avait craché comme une insulte, comme un poison qu’on recrache avant qu’il ne vous tue. Un nom qui avait fait pleurer Hélène dans la cuisine, silencieusement, le visage dans les mains. Fortier. Gabriel ne savait plus d’où il tenait ce souvenir. Il n’était pas sûr de l’avoir vraiment vécu. Peut-être un rêve. Peut-être une scène qu’il avait reconstituée, plus tard, à partir de fragments, d’échos, de silences. Le nom s’était effacé presque tout de suite, comme un mot qu’on trace du doigt sur une vitre embuée et qui disparaît avec la buée. Il ne l’avait jamais redemandé. Il ne savait pas qui était Fortier. Un patron, un voisin, un ennemi, un fantôme. Il avait presque oublié. Presque. Il se leva de table et alla dans le jardin. Son père était debout près du mur du fond, les mains dans les poches, le dos tourné. Il regardait les champs obscurs. La lune n’était pas levée, mais les étoiles commençaient à sortir, une par une, comme des épingles qu’on plante dans du velours. Gabriel resta à distance. Il ne savait pas quoi dire. Il n’avait jamais su quoi dire à son père dans ces moments-là. Il resta là, debout dans l’herbe humide, les bras ballants, et il attendit. Au bout d’un long moment, Étienne parla sans se retourner. — Il y a des gens, dit-il, la voix rauque, il y a des gens qui croient que tout leur est dû. Tout. L’argent, le respect, la vie des autres. Et personne ne leur dit jamais rien. Gabriel ne répondit pas. — Toi, poursuivit Étienne, ne fais jamais confiance à ce genre d’homme. Jamais. Tu m’entends ? — Oui, dit Gabriel. — Jure-le. — Je te le jure. Étienne hocha la tête, lentement. Puis il rentra dans la maison, le dos voûté, les épaules lourdes de tout ce qu’il ne disait pas. Gabriel resta seul dans le jardin. Le vent s’était levé. Il écoutait les feuilles des platanes qui bruissaient au-dessus de lui. Il pensa au mot que son père avait crié, ce jour d’hiver. Il pensa à la voiture noire qui était passée tout à l’heure, ralentissant comme une menace ou comme un avertissement. Il pensa à sa mère qui disait toujours « laisse-le » avec une voix qui suppliait autant qu’elle ordonnait.Gabriel sourit, s’essuya les mains sur un chiffon.— Tu veux un café ?— Avec plaisir.Ils s’assirent dans le petit bureau vitré, leurs gobelets fumants à la main, et ils regardèrent les mécaniciens qui s’activaient dans l’atelier. Dehors, le soleil de mai brillait, et les premières chaleurs faisaient chanter les cigales.— Tu sais, dit soudain Armand, je repense souvent à cette époque. Il y a trente ans. Quand tout a basculé.— Tu veux en parler ?— Oui. J’en ai besoin. C’est ma façon d’expier.Il but une gorgée de café, reposa le gobelet.— Si j’avais su, à ce moment-là, ce que je sais aujourd’hui. Si j’avais écouté Étienne au lieu d’écouter Vincent. Si j’avais posé les bonnes questions, cherché les bonnes preuves. Rien de tout cela ne serait arrivé.— On ne sait jamais, Armand. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.— Tu es indulgent.— Non. Je suis réaliste. Tu as fait des erreurs, c’est vrai. Mais tu les as reconnues. Tu les as réparées, autant que possible. Combien de gens peuve
Gabriel réfléchit un instant, les yeux levés vers le ciel.— Le plus dur, c’était de ne pas savoir. Ne pas savoir si on allait s’en sortir. Si la vérité éclaterait un jour. Si nos pères se parleraient. Si on pourrait se marier.— Moi aussi. L’incertitude. L’attente. Les nuits sans sommeil.— Et le plus beau ?— Ça, répondit Élise en s’arrêtant, en se tournant vers lui, en posant ses mains sur ses épaules. Être là, avec toi. Libre. Mariée. Heureuse.— Alors tout le reste en valait la peine.— Oui. Tout le reste en valait la peine.Ils s’embrassèrent sous les tilleuls, comme ils l’avaient fait des centaines de fois auparavant. Mais ce baiser-là n’était pas un baiser volé, furtif, clandestin. C’était un baiser plein, libre, éternel. Le baiser de ceux qui ont vaincu la haine, qui ont triomphé du passé, qui ont construit l’avenir de leurs propres mains.La nuit était douce, les étoiles brillaient, et la vieille demeure veillait sur eux, paisible, bienveillante. Demain, ils commenceraient u
La moto de Gabriel franchit les grilles du manoir en fin d’après-midi, dans un grondement familier qui fit se retourner les jardiniers et aboyer le vieux labrador de Catherine. Le soleil descendait doucement sur les tilleuls centenaires, allongeant les ombres sur la pelouse, et l’air sentait l’herbe fraîchement coupée et les roses d’automne. Rien n’avait changé, et pourtant tout était différent.Élise descendit de la moto, retira son casque, secoua ses cheveux. Elle portait encore son blouson de cuir, celui qu’elle avait emprunté à Gabriel pour le voyage, et ses joues étaient rouges de vent et de soleil. Elle regarda la façade du manoir, les fenêtres de la tour ouest, et sourit.— C’est étrange, dit-elle.— Quoi donc ?— Revenir ici. Dans cette maison où j’ai été prisonnière. Où j’ai pleuré, crié, espéré. Et aujourd’hui, j’y reviens libre. Mariée. Heureuse.— C’est pour ça que c’est important, répondit Gabriel en posant le casque sur la selle. Pour transformer les prisons en refuges.
Un soir, ils s’arrêtèrent dans une petite ville côtière, et Gabriel sortit son violon sur la plage déserte. Il joua pour elle, comme il l’avait fait tant de fois dans la cabane, comme il l’avait fait le soir du mariage. Les notes s’élevaient dans la nuit, se mêlaient au bruit des vagues, et Élise écoutait, les yeux fermés, le cœur gonflé d’un bonheur qu’elle n’aurait jamais cru possible.— Tu sais ce qui me rend la plus heureuse ? demanda-t-elle quand il eut fini.— Quoi ?— Que tout soit fini. La peur, les menaces, la prison dorée. Qu’on n’ait plus à se cacher. Qu’on soit libres. Vraiment libres.— On a toujours été libres, dit Gabriel. Même enfermés. Même menacés. Personne ne pouvait nous enlever ça.— Quoi donc ?— Notre amour. Notre capacité à nous battre. Notre certitude que rien ne pourrait jamais nous séparer.— Tu as raison. Mais c’est quand même mieux d’être libres pour de vrai.— Oui. C’est mieux.Le dernier jour de leur lune de miel, ils retournèrent à la cabane. Ils y étai
Puis Gabriel se leva à son tour. Il avait reposé sa veste, mais il tenait à la main un objet que personne n’avait encore remarqué : son violon.— Moi aussi, j’ai quelque chose à dire, annonça-t-il. Mais je vais le dire en musique.Il s’avança au centre de la piste, sous les lampions, et posa le violon sur son épaule. L’orchestre se tut, et le silence se fit. Il ferma les yeux, prit une inspiration, et commença à jouer.C’était le même air que dans la cabane, le premier soir où il avait joué pour Élise. Une mélodie simple, sans nom, qu’il avait inventée des années plus tôt et qui n’avait jamais été écrite nulle part. Une mélodie qui parlait de solitude, d’enfance, de dimanches après-midi dans une maison silencieuse. Qui parlait d’un père qui ne parlait pas, d’une mère qui souriait tristement, d’un grand-père mort dans une usine. Qui parlait d’Élise, de ce qu’elle avait changé, de ce qu’elle avait réparé.Les notes s’élevaient, pures, fragiles, et dansaient sous les étoiles. Personne ne
La fête avait lieu dans les jardins du manoir, sous les tilleuls centenaires que septembre commençait à peine à dorer. Les mêmes lampions multicolores que pour la fête de l’amitié zigzaguaient entre les branches, mais cette fois, ils étaient des centaines, formant une voûte de lumière sous le ciel étoilé. Les tables étaient dressées sur la pelouse, couvertes de nappes blanches, de vaisselle en porcelaine et de bouquets de roses trémières mêlées de pivoines, les préférées d’Élise. Un petit orchestre jouait des valses, des tangos, des airs de jazz qui faisaient danser les couples sur la piste improvisée.Au centre de la table d’honneur, Élise et Gabriel rayonnaient. Elle avait retiré son voile, mais gardé sa robe et la broche d’Hélène sur le cœur. Lui avait desserré sa cravate, abandonné sa veste sur le dossier de sa chaise, et riait aux éclats d’une histoire que racontait le vieux Lucien Morel, qui avait tenu à être là malgré ses quatre-vingt-sept ans.Les plats défilaient, les verres







