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CHAPITRE 4
LE LAC DE L’ARC-EN-CIEL
Le soleil n’était pas encore levé quand elle ouvrit les yeux. Environ une demi-heure plus tard, elle passa une capeline et sortit dans le couloir. Dariann arrivait au même moment un lourd sac sur le dos. Il salua la jeune fille et lui demanda si elle avait obtenu la permission. Elle acquiesça. Ils déambulèrent dans les couloirs glacés et déserts du palais, ne rencontrant pas âme qui vive. Ils se retrouvèrent en quelques minutes dans la cour et en franchirent l’enceinte. Dans les rues de la ville, régnait une animation intense. C’était jour de marché, et déjà, les vendeurs ambulants se pressaient sur la grande place. La maison de l’oncle de Joachim se trouvait à l’entrée des faubourgs. Elle était construite en pierre de Salma, une carrière aujourd’hui désaffectée près de la crique des Pirates qui avait autrefois servi à construire environ deux tiers des habitations de la cité. La pierre était de couleur ocre, d’où le surnom donné à Saint Rocher de « ville rouge », ce qui était paradoxal, compte tenu que le comte Mandrace, tout comme son père autrefois, était pacifiste.
Dariann frappa à la porte. Un vieil homme bourru ouvrit et son regard s’éclaira quand il aperçut le garçon.
— Entre, dit-il, tu es toujours le bienvenu.
Dariann le remercia et annonça :
— Je ne suis pas seul. Will, je te présente Alvina, la fille du comte de Port de Sin.
L’homme prit la main de la jeune fille et l’embrassa. Elle sourit. Joachim descendit et resta un instant interloqué devant la beauté d’Alvina. Le garçon avait beaucoup changé : ses cheveux avaient blondi, ce qui faisait ressortir le bleu de ses yeux. Ses joues creuses d’enfant avaient laissé place à une mâchoire plus carrée, lui donnant un air volontaire, presque conquérant. En le voyant arriver, Dariann annonça :
— Alvina, je te présente mon meilleur ami : Joachim.
Les présentations faites, Will leur proposa une boisson chaude que personne ne refusa. Ils s’installèrent autour de la table de chêne. Will travaillait dans le bois et sa silhouette trapue et voûtée témoignait de l’âpreté de la tâche. Il leur servit un neg chaud : une infusion à base de ten, une plante aquatique.
Will enfila une tunique épaisse et quand les jeunes gens prirent congé, l’homme les suivit dans la rue, mais prit une direction différente.
Dariann, Joachim et Alvina sortirent de la ville par la porte ouest. Le soleil se levait, éclairant le ciel de lueurs pâles. Les dernières étoiles s’éteignaient progressivement. Ils longèrent les champs de blé. La prochaine récolte serait bonne, à voir la hauteur et la beauté des plants qui au soleil commençaient à prendre une teinte plus claire. Les chemins caillouteux qu’ils empruntaient étaient souvent pentus et ils devaient quelques fois redoubler d’efforts pour arriver au sommet. Dariann observait Alvina, se remémorant leur dernière rencontre : ils avaient passé leur temps dans la cour du palais, lui, obéissant à ses quatre volontés. Puis elle l’avait embrassé. Ça avait été bref, mais intense. Et elle avait suivi son père. Il n’avait rien dit à personne, gardant ce souvenir comme un secret ancestral dévoilé à lui seul. Son secret. À présent, il se sentait un peu bête.
Il avait presque quatre ans de plus, mais ce qu’il avait ressenti ce jour-là, il le retrouvait intact rien qu’en la regardant.
Ils s’enfoncèrent dans les bois. Les feuilles craquaient sous leurs pas. Les arbres se dénudaient plus tôt que d’habitude. Un automne précoce annonçait un hiver rude. Le soleil dardait ses rayons et la chaleur devenait insupportable.
À dix heures, le lac de l’Arc en Ciel était en vue. Les trois jeunes gens s’allongèrent dans l’herbe à bout de souffle.
— Alors, demanda Dariann, regrettes-tu ta leçon d’équitation ?
— Non, lui répondit-elle en souriant.
Joachim observait la jeune fille, sa façon de sourire à Dariann. Lui-même la trouvait très belle. À ce moment, il comprit qu’il était jaloux, mais bien sûr, il s’en cacha. Ils restèrent allongés là une heure durant. Dariann fut le premier à se remettre debout.
— Si nous longions le lac, proposa-t-il.
Les deux autres ne protestèrent pas. Ils se promenèrent un moment sur la rive. Un herna passa devant eux en galopant, sans s’occuper des intrus qui empiétaient sur son territoire. Un envol de laikkis les fit sursauter.
— Ils devaient se trouver sous un buisson qui borde le lac, annonça simplement Joachim, et nous les avons effrayés.
Le laikki était un oiseau d’eau, au bec crochu, qui vivait généralement du poisson pêché dans les lacs ou les cours d’eau. C’était un animal qui était en voie de disparition, les pêcheurs n’hésitant pas à les tuer pour les empêcher de dépeupler les rivières du poisson qu’ils convoitaient eux-mêmes. Encore un moyen pour l’homme d’imposer sa supériorité sur les animaux ! La disparition du laikki risquait d’entraîner la surcharge des cours d’eau en alevins, et à terme d’amener une dégradation de l’environnement. Aussi Mandrace avait-il fait promulguer une loi pour interdire de les chasser.
Les arbres apportaient de la fraîcheur aux jeunes randonneurs. Vers midi, ils s’assirent sur un rocher plat et mangèrent le festin que leur avaient préparé les cuisiniers du palais. Dariann les avait prévenus qu’ils seraient trois au lieu de deux, et ils avaient doublé les rations des repas. Alvina scrutait le lac dont la surface n’était ridée que lorsqu’un poisson sautait ou qu’un laikki piquait sur sa proie. Le soleil se reflétait sur les eaux calmes et un vent faible soufflait du sud. Sitôt après manger, les trois jeunes gens se mirent en quête d’un endroit où monter un campement de fortune. Une clairière, à trente mètres du lac, ferait l’affaire. Il y avait une plage à proximité, et le couvert des arbres les protégerait en cas d’averse. Ils installèrent des couvertures sur le sol. Dariann regarda, d’une moue sceptique, l’installation :
— S’il pleut, nous serons mouillés.
— Ce n’est pas grave, dit Joachim. Nous ne sommes pas là pour travailler, mais pour nous amuser.
Alvina était de son avis.
Joachim et Dariann ôtèrent tuniques et pantalons, ne gardant que leurs bas, dévoilant leurs corps parfaitement sculptés aux yeux de la jeune fille qui rougit et plongèrent dans l’eau claire. Alvina préféra rester sur la berge, mais les garçons ne l’entendaient pas ainsi. Ils la jetèrent dans l’eau. Leurs cris d’amusement résonnèrent ainsi une partie de l’après-midi, perturbant la faune locale, habituée au calme.
Alvina sortit de l’eau la première. Les deux garçons la suivirent du regard. Elle s’allongea sur l’herbe pour se sécher.
— Va la voir, Dariann, elle te plaît et tu lui plais, c’est certain. Si tu n’y vas pas, c’est moi qui irai et pas pour vanter tes mérites, tu peux me croire.
— Que pourrais-je lui dire ?
— À ton avis, pourquoi est-elle venue avec son père, si ce n’est pour te rencontrer ?
— Joachim, tu ne réponds pas à ma question. Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons Alvina et moi. Elle était venue avec son père, il y a presque quatre ans.
— Et ?
— Le jour de son départ, nous nous sommes embrassés.
— Elle est donc revenue pour te voir. Allez, va lui parler.
— Si tu crois que c’est facile, marmonna-t-il en sortant de l’eau à son tour.
Il alla s’allonger à côté de la jeune fille, mais resta coi.
La nuit arriva vite, et il fallut s’organiser. Dariann alla chercher du bois, tandis que Joachim et Alvina se mettaient en quête d’un moyen pour allumer le feu. Dariann posa à terre ce qu’il avait ramassé, et Joachim frotta deux pierres l’une contre l’autre comme le lui avait appris l’oncle Will. Une étincelle jaillit et enflamma les brindilles. L’instant d’après, le feu crépitait.
Alors que Joachim mâchonnait un os de poulet, Alvina ne put s’empêcher de poser une question au jeune homme.
— Si Bill est ton oncle, où sont tes parents ?
Joachim leva vers elle un regard empreint de tristesse qui fit regretter à la jeune femme son indiscrète question. Dariann ne dit rien, bien trop respectueux du chagrin de son ami. Le regard embué de larmes, Joachim annonça.
— Ils sont morts, il y a de cela six ans. J’avais un frère Jonas qu’on a retrouvé mort dans la forêt qui bordait Lewan. Ca a été un choc pour mon père qui s’est mis à boire et à me battre alors que c’était un homme bon et généreux avant le drame. Un jour alors qu’il me cognait plus fort que d’habitude, ma mère s’est interposée et il l’a tuée. Il l’a tuée, répéta le jeune homme en serrant les poings. Il s’est remis à boire comme si de rien n’était, me laissant agonisant sur le sol. Il est mort dans la nuit. Ma sœur est partie me laissant seul. C’est mon oncle qui m’a recueilli.
Alvina, en écoutant le jeune homme lui raconter sa douloureuse histoire, ne put s’empêcher de retenir quelques larmes et lui prit la main.
— Je suis désolée, dit-elle, de t’avoir par mon indiscrétion obligé à revivre de si douloureux souvenirs.
— Parfois, il m’arrive de revivre tous ces difficiles moments la nuit dans mes pires cauchemars. Heureusement que j’ai des amis à qui me confier, ajouta-t-il à l’adresse de Dariann qui avait pris son ami par l’épaule pour le réconforter.
— Tu sais que tu pourras toujours compter sur moi, annonça Dariann.
— Et sur moi, annonça Alvina avec un clin d’œil.
Joachim s’empara d’une nouvelle cuisse de poulet qu’il dévora à belles dents pour la plus grande joie de ses amis.
La fin du repas fut beaucoup plus joyeuse puis les jeunes gens s’enveloppèrent dans de chaudes couvertures car la nuit s’annonçait relativement froide. Là, avec la voûte étoilée pour seule confidente, ils se racontèrent des histoires à faire frémir dans les chaumières. Joachim raconta à Alvina et Dariann, l’histoire des Avi Magni, la dernière que son grand-père lui ait raconté, puisque ce dernier était mort peu après Jonas, de chagrin sans doute. Alvina ne fut pas en reste leur narrant l’invasion avortée d’hommes frelon à laquelle avait mis fin un grand héros : Isnar. A la fin de cette dernière, Alvina et Dariann perdirent Joachim qui se mit à ronfler comme jamais. Alvina en profita pour se rapprocher du jeune homme en venant s’allonger près de lui.
— Dariann, demanda-t-elle, qu’as-tu ressenti après notre baiser ? Tu te souviens, celui que nous…
— Avons échangé avant ton départ, termina le jeune homme. Je me suis senti heureux, vivant comme jamais.
Il lui prit la main.
— Je ne pourrai jamais oublier ce baiser, lui dit-il. Jamais.
Il se tourna vers elle, lui repoussa une mèche de cheveux et à la lueur des flammes, se perdit dans ses grands yeux bleu dans lesquels il aurait pu se noyer. Il lui posa une main sur la joue et l’embrassa. Un long baiser que la jeune fille lui rendit. Elle se rapprocha davantage de lui et l’embrassa dans le cou. Ses doigts longs et fins se glissèrent sous sa tunique pour caresser son torse alors que Dariann lui ôtait son haut, découvrant sa poitrine et la couvrait de baiser. Là, ils firent l’amour, s’offrant l’un à l’autre pour la première fois. Puis, enlacés, ils s’endormirent sous le regard complice de la planète Paxn, laquelle ne se montrait que dix soirs tous les vingt jours et ces vingt jours étaient utilisés pour déterminer chez la plupart des peuples d’Alondith ce que l’on appelait communément un cycle et servait à calculer le temps qui passe.
***
En début de soirée, un nouveau message arrivait à Saint Rocher par l’intermédiaire d’un pigeon. Mandrace, qui vit l’animal alors qu’il devisait tranquillement avec Zwen, pâlit, comprenant qu’une chose inattendue venait de se produire. Fébrilement, il détacha le message et lut :
« Moi Edmond, premier Rent du roi à Mandrace, comte de Saint Rocher et à Zwen, comte de Port de Sin,
« La situation est critique et selon nos informateurs, les comtes de Ludge, de Brewan et de Narx complotent contre notre souverain. Dans deux jours, des vaisseaux rallieront le point dit « la crique des Pirates », d’où partira la flotte le lendemain dès l’aube. Autant le dire de suite, nous nous attendons à un combat maritime. Le roi, moi-même et tout le royaume comptons sur votre dévouement, vos soldats et votre armement.
« Zwen, ne vous inquiétez pas. Un message identique a été envoyé à votre fils dont nous connaissons tous l’abnégation.
« En espérant prochainement vous revoir, Edmond. »
Mandrace roula le parchemin d’un air consterné.
— Cette fois, dit-il, la guerre est à nos portes. Nous ne pouvons plus nous y soustraire.
Zwen opina :
— Attendons mon fils. Le connaissant, il va prendre la mer dès ce soir, avec quarante navires.
— Très bien, moi-même, je peux en fournir vingt. Mais j’ai peur que les cent navires ne soient insuffisants.
Zwen se tut. Il savait à quel point Mandrace haïssait la guerre. La dernière datait de quinze ans déjà et avait vu s’opposer le royaume de Windbridge aux Irmains, peuple de farouches barbares. C’est au cours de cette dernière que le père de Mandrace avait perdu la vie pour protéger son fils. Mandrace avait donc succédé à son père, mais nourrissait depuis une terrible haine envers toute action guerrière. Les poètes avaient chanté la gloire des vaillants défenseurs du royaume. Mais si ces bardes avaient loué le courage des valeureux soldats tombés au champ d’honneur, ceux-ci n’étaient plus là pour en profiter.
Les deux hommes se saluèrent et regagnèrent leurs appartements respectifs. Mandrace ressassait encore ses sombres pensées quand il rejoignit son épouse.
***
Après une nuit écourtée par les chauds rayons du soleil, les jeunes gens s’étaient aventurés un peu plus loin dans les broussailles, s’éloignant des rives du lac. Ils étaient au pied d’une colline quand des bribes de discussion leur parvinrent. Ils s’approchèrent discrètement, veillant à ne pas faire le moindre bruit. Tassés derrière un buisson, ils virent des hommes deviser à l’entrée d’une grotte.
— Bizarre, dit l’un d’eux, le maître n’est pas encore revenu.
Il semblait grand, le visage grimaçant aux pupilles dilatées. Un second, que les autres appelaient Gnam, semblait plus sympathique. Le troisième avait la tête de travers et des oreilles pointues. Les trois adolescents se regardèrent.
— Il vaut mieux attendre qu’ils rentrent dans la grotte, chuchota Dariann, ces individus ne me disent rien de bon et ils risqueraient de nous entendre.
Les autres hochèrent la tête. Malheureusement, les inconnus semblaient vouloir profiter du soleil. Tandis que Gnam épluchait des pommes de terre, ses deux acolytes jouaient aux cartes. Joachim avait des fourmis dans les jambes, mais ne bougea pas. Une heure passa ainsi.
— À ce rythme, nous ne serons jamais rentrés pour la nuit, gémit Alvina en serrant la main de Dariann.
Il fallait se rendre à l’évidence : les hommes ne retourneraient dans leur tanière qu’à la nuit tombée. Dariann réfléchissait. Qui pouvaient donc être ces hommes ? Craignaient-ils vraiment quelque chose à se montrer ? La prudence l’emporta.
— Tant pis si nous rentrons de nuit, dit-il, Saint Rocher n’est qu’à trois heures de marche. Mieux vaut être prudent et ne pas se montrer, ni bouger.
Les autres acquiescèrent. Les heures s’égrenaient lentement. Durant un bref instant, les hommes s’enfoncèrent dans leur grotte, et les trois amis profitèrent de l’occasion qui leur était offerte, mais dans leur précipitation, brisèrent un branchage. Ce fut comme un signal. Les hommes déboulèrent de la caverne, une arme à la main et s’élancèrent à leur poursuite.
Dariann entraînait Alvina dans une course folle au travers des broussailles et déjà, les trois adolescents entendaient les voix de leurs poursuivants. Ils avaient moins d’une minute d’avance et la forêt, qui jusqu’à maintenant leur avait paru belle et hospitalière, semblait se rebeller contre leur présence : les feuilles craquaient sous leurs pas, les branches leur barraient le chemin. De plus en plus, elle s’apparentait à un tombeau. Si les nerfs des deux garçons n’avaient pas été solides, ils n’auraient eu aucune chance de survivre à cette expérience.
Au détour d’un sentier, Joachim agrippa le bras de Dariann et lui fit signe qu’il avait trouvé la cachette idéale. Ainsi, tapis derrière des fougères, ils écoutaient les bruits divers et variés que pouvaient leur offrir la forêt : le cri caractéristique du herna en rût, le feulement d’un agri, carnassier au pelage gris, ou encore le pépiement d’un laikki qui venait de laisser échapper sa proie. Soudain, les animaux se turent et des voix humaines se détachèrent. Tous reconnurent celle de Gnam :
— Où peuvent-ils bien être ? Nous n’avons pas le droit de les laisser s’échapper. Nous sommes ici en retraite en attendant d’exécuter le plan final, aussi, nous nous devons de retrouver ces gamins.
Il ajouta encore, comme pour lui-même :
— Et si celui que nous recherchons était parmi eux ?
Les hommes poursuivirent leur chemin. Dariann souffla :
— Si nous voulons nous en sortir, restons ici.
Au même moment, un herna passa au galop attirant immédiatement l’attention des trois comparses.
— Quelque chose a dû effrayer cet animal. Grignot, va voir de quoi il retourne, hurla Gnam, qui de plus en plus se révélait être le chef de la bande.
L’homme acquiesça. Plus il approchait et plus Alvina tremblait, alors Dariann, n’écoutant que son courage, bondit sur l’homme, le renversa et s’enfuit dans la forêt. Gnam et son complice, surpris, s’élancèrent à sa poursuite.
Comme Grignot se relevait, Joachim se jeta sur lui. Tous deux roulèrent sur le sol, mais Joachim fut le plus rapide et assomma son adversaire à l’aide d’une grosse pierre. Il demanda alors à Alvina de le ligoter et de le surveiller. Elle acquiesça et dit :
— Je t’en prie, veille sur Dariann.
Il acquiesça et partit en courant.
Gnam et son complice Gabral s’étaient arrêtés, guettant chaque bruit avec attention. Tout mouvement suspect leur faisait tourner la tête, ce qui obligeait Joachim à prendre un maximum de précautions. Tapi contre un arbre, il attendait. Il se demandait où pouvait être son ami. Il savait avec quelle facilité ce dernier pouvait se mouvoir entre les arbres, et peut-être aurait-ce été plus prudent de l’attendre dans leur cachette, mais il n’avait pu s’y résoudre, car Alvina se serait inquiétée. Il vit les deux hommes se séparer et se décida à suivre Gnam.
Dariann avait filé sous le couvert des arbres une simple idée en tête : dessiner une boucle, tout en entraînant les hommes assez loin de leur cachette, bien qu’il espérât que ses amis aient déjà fui.
Gnam et son complice se retrouvèrent bredouilles au centre d’une clairière, toujours suivis de très près par Joachim. Un bruit les fit se retourner :
— C’est lui, hurla Gnam. Rattrapons-le.
Et la poursuite reprit, plus implacable que jamais. À nouveau, Dariann savait ses poursuivants dans son dos, sentant qu’ils gagnaient du terrain alors il bifurqua vers la droite, s’engageant dans les broussailles quand il sentit soudain son pied pris dans un piège. Il tomba dans un buisson d’épineux. Meurtri, il tenta de se dégager, alors que déjà les hommes arrivaient sur lui.
— Enfin, te voilà gamin ! Tu nous as bien fait courir.
C’était Gnam. Dariann sentit son souffle chaud et empuanti d’une odeur nauséabonde, alors que l’homme se penchait sur lui, le fixant de ses yeux jaunes, illuminés par une haine hors du commun. Il attrapa Dariann par le bras et commença à relever la manche de sa tunique, comme pour vérifier quelque chose. Dariann brandit la pierre qu’il avait eu le temps de ramasser et en assena un coup sur le crâne de Gnam qui tomba inerte. L’autre voulut à son tour se jeter sur Dariann, mais tomba inanimé sur le sol. Joachim se rua hors de sa cachette et aida son ami à sortir du piège, en écartant les terribles dents d’acier.
— Ça va aller ? demanda-t-il.
— Il le faudra bien, dit Dariann. Merci, sans toi, je serais sans doute mort.
Pour toute réponse, Joachim lui donna une tape amicale sur l’épaule. Après avoir solidement ligoté les deux hommes, ils firent le chemin en sens inverse, Joachim soutenant Dariann et ils rejoignirent une Alvina plus que soucieuse.
— Qui sont-ils ? demanda la jeune fille.
— Nous allons bientôt le savoir, annonça Dariann, car notre ami Grignot va nous suivre. À Saint Rocher, je connais deux ou trois personnes qui savent faire parler les tombes.
Il s’approcha de la créature, et demanda.
— Avant de partir, je voudrais savoir une chose : pourquoi ton chef a-t-il voulu regarder mon bras ?
— Slum erk irl…
— À ta guise, si tu veux faire le malin, mais nous saurons dans peu de temps la vérité, car je sais bien que tu parles notre langue.
Grignot fit la grimace.
En fin d’après-midi, ils quittèrent la forêt et les bords du lac pour s’enfoncer en rase campagne. Une, puis deux heures s’écoulèrent. Dariann retardait légèrement ses amis, soutenu par Alvina. Rien ne devait pouvoir troubler le calme qui s’installait, alors que peu à peu la nuit tombait. Au loin, les étoiles disparurent, happées par les lueurs que dégageaient les faubourgs de Saint Rocher. Soudain, le vent se leva, violent, et de gros nuages noirs inondèrent la voûte céleste. Un grondement se fit entendre dans le lointain, alors que les éclairs zébraient le ciel, et ce fut comme si dix orages se mêlaient les uns aux autres, pour annoncer la venue d’un maléfice. Un éclair, plus violent que tous les autres, tomba à un mètre du petit groupe qui perdit connaissance à l’exception de Grignot. Un homme se matérialisa alors, tout de noir vêtu. Il s’approcha de Joachim, souleva sa manche, fit un petit signe négatif du doigt en direction de la créature, puis avança vers Dariann. Soudain, il redressa la tête. Comme une proie aux aguets, de peur qu’un prédateur ne la surprenne, il tendit l’oreille. Des hommes approchaient, armés de torches. Il pesta, prit Grignot par la manche et disparut de la même manière qu’il était arrivé.
Avant même que les villageois, intrigués par la foudre tombée si près de chez eux, n’arrivent, Joachim ouvrit les yeux. Après s’être assuré qu’il n’avait rien de cassé, il se pencha sur ses deux amis. Tout d’abord, il les crut morts, puis Alvina ouvrit ses paupières qui lui parurent peser une tonne, imitée par Dariann. Les hommes, rassurés sur l’état de santé des trois adolescents, retournèrent vaquer à leurs occupations. Dariann se releva avec difficulté, une terrible migraine s’insinuant dans son crâne.
***
Le magicien et Grignot avaient rejoint Gnam et son complice. Les hommes dépités n’osaient regarder l’étrange visiteur :
— Vous n’êtes que des crétins. Ces enfants vous ont bernés et auraient pu tout faire échouer, déjà que l’enquête de cet Alric nous avait mis dans l’embarras jusqu’à sa mort « accidentelle ». L’un de ces enfants est le fils du comte Mandrace. Je n’aurais jamais dû vous faire confiance.
Les trois hommes baissèrent la tête.
— N’ayez crainte, je les ai mis KO. Malheureusement, je n’ai pu voir si ce Dariann est notre élu, et le palais de Mandrace est protégé par je ne sais quel sort de mes attaques magiques, datant d’une époque ancienne. J’ajouterai que tout à l’heure, quand je me suis approché de ce garçon, je l’ai senti…
— Vous parlez de…
— Oui, mais ne prononce jamais son nom en ma présence, vociféra le magicien. Il était bien là et sur ce, les villageois sont arrivés. Faites encore une erreur, et je vous tue de mes mains, c’est bien compris ?
Ils acquiescèrent, sachant que l’homme ne plaisantait jamais, surtout lorsqu’il s’agissait de ses projets machiavéliques.
— Le temps est à présent venu de passer à l’action.
Les hommes se prosternèrent aux pieds du « Maître » qui les toisa d’un air dédaigneux. Il leva sa canne et disparut. Les trois hommes se regardèrent dépités, sachant très bien qu’ils venaient d’éviter la catastrophe. Le dénommé Gnam entra dans la grotte, aussitôt suivi par ses deux comparses.
***
Six ans plus tôt.
Alric n’avait pas désarmé. Il avait poursuivi ses investigations sur la mort de Jonas durant une année et il le savait, il touchait au but. Dans un premier temps, il avait mis tous ses informateurs sur le coup, pour beaucoup d’anciens soldats avec qui il avait servi dans l’armée. Ces derniers avaient récolté toutes les informations qu’ils pouvaient non seulement à Lewan mais également dans tous les villages et villes alentour. Un groupe d’homme en noir avait bien été aperçu mais peu de personnes étaient en mesure d’en parler. Des hommes avaient disparu sans qu’on en retrouve trace. Sans doute avaient ils subi le même sort que Jonas ? A force d’obstination et de persuasion, on lui avait donné le nom d’un homme qui avait tout abandonné du jour au lendemain à cette période précise. Alric en avait conclu qu’il avait sûrement été le témoin d’un drame. C’est cet homme qu’il s’apprêtait à présent à rencontrer.
Il avançait dans la ruelle déserte. La maison était là, une masure quasi en ruines. Pourtant, elle était bien occupée. Derrière un volet en partie défoncé, on pouvait apercevoir une faible lueur, sans doute celle d’une bougie en grande partie fondue. Alric frappa à la porte et un homme lui ouvrit. Il dévoila des chicots jaunis et clairsemés. Il lui proposa de s’asseoir. Alric n’en fit rien. Cet endroit ne lui inspirait rien de bon et il préférait en finir le plus rapidement possible. L’homme, lui, s’assit.
— Je n’ai pas l’habitude de recevoir des visiteurs, surtout à une heure aussi avancée, dit-il d’une voix peu rassurée et chevrotante. Qu’est-ce qui vous amène exactement dans ma retraite ?
— Je ne vais pas te déranger bien longtemps, Yann, crois-moi, annonça le soldat. On m’a dit que du jour au lendemain, tu as quitté tout ce qui faisait ta vie pour venir ici, dans ce lieu malfamé, comme si tu voulais te cacher. Je voulais savoir ce que tu avais vu pour fuir ainsi. Cela a peut-être à voir avec l’enquête que je mène.
— Comment connaissez-vous mon nom ? demanda le dénommé Yann qui lui ne s’était pas permis de tutoyer son visiteur impromptu.
— J’ai mes informateurs, lâcha Alric.
— Quoiqu’il en soit, lâcha Yann, je n’ai rien vu du tout.
Le ton de sa voix de plus en plus chevrotante contredisait cette affirmation.
— J’en ai juste eu assez de cette vie d’ouvrier dans le batiment.
— J’ai besoin de savoir, dit Alric. Tout ce qui sera dit dans cette pièce restera confidentiel.
— Laissez-moi, dit Yann en se levant. Sortez de chez moi.
Il allait se saisir d’un couteau. Alric plus rapide que son interlocuteur lui saisit le poignet d’une main et referma son autre main sur le cou de l’homme. Il commença à serrer.
— J’ai besoin de savoir, dit-il alors que son interlocuteur devenait rouge. Comprenant qu’il allait le tuer, Alric desserra son étreinte. Parle ou je t’étouffe et cette fois, je ne t’épargnerai pas.
Alric par ce geste désespéré avait compris qu’il avait pris l’ascendant sur son interlocuteur et était bien décidé à poursuivre son avantage jusqu’à obtention des renseignements. Yann, visiblement apeuré, les mains en avant pour se protéger le visage, promit de lui dire tout ce qu’il savait. Alric se fit moins menaçant, bien conscient de la détresse de l’homme. Ce qu’il avait vu avait dû le marquer.
— C’était par une nuit sombre, commença-t-il son récit, je me promenais dans la forêt du dragon quand j’ai vu un garçon qui courait sur un sentier, visiblement apeuré…
— C’était sans doute Jonas. Tu as assisté à sa mort ?
Yann hocha la tête.
— Ils l’ont tué. Des démons. Un mage !
— Un mage, le reprit Alric.
Au moment, où il prononçait ces deux mots, la porte s’ouvrit brusquement et quatre hommes pénétrèrent dans la pièce exigue qui servait de lieu de vie à Yann.
— Vous en savez bien trop, lâcha un homme dont le visage était dissimulé en partie par une capuche noire. Heureusement que mes acolytes gardent un œil sur vous depuis votre macabre découverte de la forêt du Dragon, mon cher Alric. Moi aussi, voyez-vous j’ai mes indicateurs et beaucoup plus proches que ce que vous pourriez croire.
Il repoussa sa capuche. Son visage, glabre, au teint cireux était parcouru par mille rides. Quel âge pouvait-il avoir ?
— C’est lui qui a achevé le garçon, dit Yann.
— Oui, c’est moi qui l’ai précipité dans les limbes de la mort. Il est mieux là bas qu’ici-bas, vu ce que nous préparons. Dans quelques années, l’humanité disparaitra, mais vous ne serez plus là pour voir ça.
Le mage fit un signe de tête à ses trois acolytes qui se jetèrent sur les deux hommes. Yann n’eut pas le temps de riposter. Deux sbires du mage se jetèrent sur lui, il bascula en arrière et fut dépecé en un instant. Dans le même temps, Alric croisa le fer avec le troisième larron qui en deux coups désarma le soldat. La lame de l’homme pénétra le torse d’Alric qui s’effondra sur le sol. Du sang sortit de sa bouche par gerbes. Le mage s’approcha du soldat, un étrange bâton dans la main.
— Qui êtes-vous ? s’étrangla Alric.
— Ta mort, répondit le mage en levant son bâton surmonté d’une tête de dragon dont jaillit un flot de flammes qui embrasa le corps d’Alric mais également la maison.
Zelnor, Gnam, Grignot et Gabral sortirent de la maison. Quelques instants plus tard, ce n’est pas une mais toutes les maisons du quatier qui étaient la proie des flammes. Ils avaient ainsi mis fin à la piste qui pouvait remonter à eux. C’est leur discrétion qui faisait leur force et il n’était pas question qu’un grain de sable vienne enrayer le projet que Zelnor avait mis des siècles à mettre en place.
CHAPITRE 22LA MONTÉE DES PERILSYuan chevauchait vers Troan où il espérait arriver le lendemain, porteur de nouvelles alaramantes : les Irmains s’apprêtaient à attaquer l’Ascète. Ou cela était-il déjà effectif ? De son côté Darzil bondissait, lui aussi porteur d’un message peu rassurant : l’offensive sarkienne.***Troan, palais royalHector était assis sur son trône. Il caressait un étrange objet, de terre cuite sans doute, et ses traits étaient tirés. Les dernières nouvelles et encore plus l’évasion de Warfind qu’on venait de lui rapporter, n’avaient fait qu’exacerber sa rage. Il lui semblait être de moins en moins maître des évènements. Ses doigts se refermèrent sur l’objet. Il fut parcouru par une sorte de frisson. Ses yeux bril
CHAPITRE 21L’ART DE LA GUERRETroan, dans les sous-sols du châteauOn conduisit Warfind dans un cachot, une cellule étroite, coupée de la lumière, où la vermine grouillait.— Libérez-moi, c’est un ordre, ou…— Ou quoi ? Pour qui te prends-tu ? Que crois-tu pouvoir nous faire enfermer ici dans cette cellule qui deviendra ton cercueil ? lui demanda le soldat, un sourire sournois aux lèvres.Warfind, ayant peur d’en avoir trop dit, se mura dans le silence.— Quels sont vos projets à vous autres, Irmains ?L’homme avait saisi Warfind par le col de sa tunique.— Qu’es-tu venu faire en ce lieu ? Pourquoi avoir ainsi tué tant de monde ?
CHAPITRE 20SECRETS DE FAMILLEDariann, en proie aux inquiétudes les plus folles courait au travers des rues où l’on se livrait à des massacres. Plusieurs fois, il évita la lame d’un Irmain. Soudain un bruit attira son attention. Il serra les poings, prêt à défendre chèrement sa vie, quand Erpan apparut devant lui, deux épées à la main.— Comment as-tu fait pour te procurer ces armes ? demanda-t-il à son ami.— Celle-ci m’appartient, dit-il en montrant fièrement son épée, trophée du tournoi. La seconde, je l’ai prise à un Irmain. C’est une magnifique arme, n’est-ce pas ?— Très belle, répondit Dariann. Pourrais-tu m’en faire cadeau ?— Elle est à toi, lui répondit-il en lui lançant l’arme.Dariann la saisit et les deux garçons continuèrent leur chemin vers la plac
CHAPITRE 19L’ATTAQUEAux abords de Troan, quelques heures avant le début des festivitésLa veille, Warfind avait dû renoncer à son ambitieux projet. Mais pour l’Irmain, la fête semblait être une fort bonne opportunité de pouvoir enfin passer à l’action. D’autant plus que personne ne pouvait soupçonner leur présence. Il y aurait sans doute quelques gardes pour veiller à la sécurité des fêtards, mais ils seraient vite éliminés. Pour lui, il s’agissait d’entrer dans la ville sans se faire remarquer et, de là, frapper un grand coup, tuer ses deux ennemis, désorganiser le royaume. Oui, grâce à son action, que dans les prochains siècles on qualifierait d’héroïque, le royaume de Windbridge serait à genoux, n’attendant que le coup de grâce que Wirking s’empresserait de donner. Cependant un problème restait à résoudre : comment faire pour qu’environ quatr
CHAPITRE 18TROAN EN FÊTETroan, le lendemain du tournoiLa fête débuterait dans quelques heures dans la capitale du royaume. Loin de se douter du danger qui guettait à la frontière et même à quelques kilomètres de là, Troan se préparait à vivre quelques grands moments de gaieté.Dariann, qui s’était levé à l’aube, il faut dire qu’il avait très mal dormi sur le pavé, s’était directement rendu dans ses appartements, où il s’était rallongé quelques heures. À son réveil, il alla voir son frère. Marn et Erpan seraient les grands héros de cette journée. La discussion qu’il avait eue la veille avec son père avait fait mûrir Marn, lequel avait pris conscience des tâches à accomplir : la première étant de nouer de bonnes relations avec ses sujets et avec les comtes de Narx et de Ludge, car d’eux dépendait la bonne fortune de Windbridge. Depuis s
CHAPITRE 17DOUTESDariann aida Florian à se relever. Ce dernier essuya sa lèvre inférieure qui saignait et glissa à son sauveur :— Fais attention, il est très fort.— Je m’en suis aperçu, répondit Dariann.— Je suis bien content que tu sois vivant, lança Erpan à l’attention de son nouvel adversaire, je vais pouvoir te faire subir le même chatiment que celui que j’étais en train de lui infliger.Erpan se jeta sur ce nouvel ennemi avec force. Le premier coup qu’il assena déstabilisa Dariann qui recula. Et les coups s’enchaînèrent sans discontinuer durant plusieurs minutes. Dariann parait avec habileté, ce qui décuplait la rage d’Erpan, incapable de porter un coup décisif. Après un enchaînement d’attaques, Dariann fut projeté à terre. L’épée d’Erpan s’abattit sur lui, mais ne fit que renco
TROISIÈME PARTIELE DANGER IRMAINCHAPITRE 8ARRIVÉE A MOLNARA quelq
CHAPITRE 7 LA CLÉMENCE DU ROI Le navire réquisitionné par Hector voguait en direction de Brewan. L’Allion avait subi de trop nombreuses avaries : la coque prenait l’eau et deux
CHAPITRE 6 BATAILLE POUR LES TERRESEXTRÊMES
CHAPITRE 5 PRELUDE AU COMBAT Saint Rocher, royaume de Windbridge Dariann, Alvina et Joachim parvinrent enfin aux faubour







