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CHAPITRE 6 BATAILLE POUR LES TERRES EXTRÊMES

last update Tanggal publikasi: 2021-11-22 16:06:52

CHAPITRE 6

BATAILLE POUR LES TERRES EXTRÊMES

Vers cinq heures du matin, soldats et matelots s’agitèrent. Dans deux heures, la flotte appareillerait. Dariann se leva, la mine fatiguée, les cheveux quelque peu ébouriffés et les membres engourdis après une nuit beaucoup trop courte. Il prit soin de ne pas réveiller sa compagne et après une toilette sommaire, il s’était métamorphosé. Alvina lui prit la main. Surpris, il lui dit gentiment :

— Rendors-toi

— Je veux t’accompagner. N’en ai-je pas le droit ? 

Pour toute réponse, il souleva le menton de la jeune fille, plongea son regard dans ses grands yeux et posa délicatement ses lèvres sur les siennes.

Elle l’accompagna jusqu’au vaisseau de tête de Saint Rocher : un trois mâts, baptisé l’Allion dont la bannière flottait au vent.

— Il faut que j’y aille, dit-il

— Reviens vite, dit-elle les larmes aux yeux.

Déjà Dariann ne l’entendait plus, tellement les bruits étaient forts sur les vaisseaux ou sur les quais où les curieux s’agglutinaient pour assister au départ de la flotte.

Le trois-mâts était un immense vaisseau de guerre à six étages. À peine fut-il monté sur le pont que Dariann se joignit à la manœuvre pour relever l’ancre. Ses muscles se tendaient sous l’effort. La manœuvre n’était pas aisée. Le pignon de bois, surmonté d’une manivelle à multiples branches, était actionné par les matelots. Par ce système de treuil, l’ancre était hissée sur le pont du navire. La manœuvre effectuée, Dariann se pencha par dessus le bastingage pour dire au revoir à Alvina. Le vaisseau quittait la crique des Pirates, imité par le reste de la flotte.

Alvina regarda le bateau qui s’éloignait, pour bientôt disparaître totalement. Elle était malheureuse et fatiguée. Un mauvais pressentiment la tenaillait : elle avait peur. Elle pria pour les trois êtres qu’elle aimait le plus au monde. 

***

Sur le pont du trois-mâts, les hommes s’affairaient. Parmi eux se trouvait Dariann. Alors que le soleil naissant illuminait le ciel, la flotte quittait le port et faisait voile vers les Terres Extrêmes. Bientôt, les côtes disparurent totalement à l’horizon. Les soldats de Lewan et de Fulwan avaient considérablement renforcé les effectifs qui s’élevaient à cinquante matelots et cent cinquante soldats par bâtiment. Mandrace regardait son fils d’un œil amusé : ce dernier aidait aux manœuvres comme un vrai marin. Cela était rendu facile par sa vivacité d’esprit, son endurance et sa force, peu commune pour un garçon de dix-sept ans. Mandrace avait passé plusieurs heures dans sa cabine à faire le point sur leur position. Sa flotte était à l’avant-garde, et c’était à lui de guider les navires. Ils se dirigeaient directement sur Brewan. Si les vents continuaient à les porter ainsi, ils arriveraient le surlendemain en vue des Terres Extrêmes.

Dariann était monté dans le gréement. Il fallait détacher la grand-voile, afin de mieux profiter des alizés. Le garçon s’activait.

— Hé, fais attention, petit gars, lui cria un marin. Il y a du vent, et un accident est vite arrivé.

Il détacha le dernier ris et la voile se déploya, mais il glissa. Il parvint in extremis à s’accrocher à un cordage. Suspendu dans le vide, il revit toute sa courte vie défiler. La corde lui déchirait les doigts, et il bandait ses muscles pour ne pas lâcher prise. La sueur maculait son front, ses mains et ses bras. Puis à l’aide d’un mouvement de balancier, il parvint à reprendre pied. Ce n’est qu’à nouveau sur le pont qu’il se rassura. Il s’adossa au bastingage. Mandrace vint le trouver.

— D’après notre position actuelle, lui dit-il, nous arriverons en vue de Brewan après-demain dans l’après-midi.

Dariann sentit à cette annonce monter l’excitation. Cette sensation qu’il avait eue deux jours auparavant lorsqu’il avait appris le départ en guerre ne le quittait plus et s’intensifiait alors que le combat s’approchait.

— Une guerre n’a rien de réjouissant, mon fils, poursuivit Mandrace. Promets-moi d’être prudent.

L’adolescent acquiesça.

— Méfie-toi de tout, lui lança son père. Ne relâche jamais ta garde car c’est souvent au moment où tu t’y attends le moins que surgit la lame.

Le jeune homme acquiesça, le regard tourné vers le large.

***

Le ciel était clair et la proximité d’une bataille ne semblait pas abattre le moral des hommes. Le repas du soir fut gai. Même si sur les navires, la nourriture était rationnée, chacun put manger à sa faim, tandis que l’Allion poursuivait sa route.

Le jour suivant se déroula sans aucune difficulté, sans surprise. Le vent soufflait de l’ouest, et de ce fait, l’Allion allait à un bon rythme, fendant les flots. Mandrace, à la proue du navire, fixait l’horizon qui dans quelques heures s’embraserait de lueurs rougeoyantes.

À la nuit tombante, Dariann, fourbu, se coucha sur le pont où il dormit plusieurs heures. Il se réveilla quand les rayons du soleil caressèrent son visage. Déjà, tous s’affairaient sur le pont. Des hommes criaient, d’autres pointaient leurs doigts vers le large. Dariann se frotta les yeux avant de s’étirer. Il grimpa lestement dans le cordage, porta sa main en visière et comprit enfin le pourquoi de cet émoi : une flotte s’approchait, peut-être cent vaisseaux ou plus qui filaient à grande vitesse dans leur direction. Le choc était inévitable. L’angoisse grandissait sur le pont de l’Allion. C’était une flotte impressionnante aux yeux de Dariann qui voyait les bâtiments se rapprocher : une véritable escadre !

À bord de l’Amiral, le vaisseau d’Hector, la tension montait. Le souverain avait réuni Edmond et Shaw dans sa cabine.

— Je ne me serais jamais douté qu’ils viendraient nous attaquer en pleine mer et en aussi grand nombre. Je pensais qu’ils nous attendraient devant le port. Ils ont, j’en suis persuadé, l’intention de fendre notre flotte, alors voilà comment nous allons procéder : je veux que l’avant et l’arrière garde se déploient de façon à encercler l’ennemi. Ainsi, nous pourrons les vaincre et les détruire. Allez, mes amis ! Faites hisser le drapeau de l’attaque. Zwen et Mandrace comprendront mes intentions. Chaque seconde compte, et que les dieux nous viennent en aide.

Au même moment, sur l’Allion, Mandrace tenait un discours à peu près similaire :

— La méthode que se prépare à utiliser Louan, c’est un tour que lui a appris un vieil officier de marine, aujourd’hui décédé : le Capitaine Neals. Louan et moi-même l’avions rencontré dans une taverne de Lewan, il y a une vingtaine d’années. Il nous avait raconté ses périples sur les mers autour d’une bonne bouteille de Bourbon. Il avait livré bataille à des pirates, et avait alors utilisé une technique révolutionnaire. Mais Louan doit se douter que je vais la reconnaître. À mon avis, derrière cela, doit se cacher une méthode de diversion. Le pire est à venir, je le crains. Attendons les ordres d’Hector.

Mandrace se retira dans sa cabine, soucieux.

***

Sur le pont, Dariann regardait la flotte qui se rapprochait. Il monta au mât de misaine, aussi vite qu’il le put, prit appui sur une vergue et scruta l’horizon.

***

Sur l’Invincible, vaisseau de tête de la flotte de Brewan, Louan, un homme grand, les cheveux blonds, le nez légèrement busqué, regardait avec attention les vaisseaux ennemis :

— L’Allion est en tête, remarqua-t-il, mais Mandrace ne pourra pas faire grand chose pour nous arrêter. Il doit déjà avoir une idée de notre stratégie. Intéressant !  

À présent, les flottes n’étaient plus qu’à une bordée l’une de l’autre.

***

De son côté, Dariann observait le mouvement ennemi. Bien que le soleil fût éblouissant, il parvenait à distinguer le pont du navire de tête, et ce qui s’y déroulait. Les hommes semblaient redresser un objet tendu par deux cordes. Soudain, il blêmit.

— Père, hurla-t-il, ils disposent de miroirs réfléchissants.

Dariann connaissait ce genre d’armes, pour en avoir souvent vu des illustrations dans les ouvrages de la bibliothèque de son père.

Avant que Mandrace n’ait le temps de dire un mot, le drapeau de l’attaque apparut au-dessus de l’Amiral. Cette méthode permettait aux bâtiments d’une même flotte de communiquer entre eux et de coordonner leurs attaques de façon à les rendre plus performantes. Le signe sur le drapeau était clair. Il devait encercler l’ennemi. Hector était donc arrivé aux mêmes conclusions que lui. Mandrace ordonna à ses hommes de manœuvrer.

***

Le miroir, placé sur le bâtiment de Louan, pivota rapidement, un rayon de soleil se réverbéra dessus projetant un rayon lumineux qui atteignit de plein fouet les voiles d’un vaisseau de Saint Rocher. L’incendie gagna en quelques instants toute la voilure avant de ronger le mât qui s’abattit sur le pont, projetant vingt hommes à la mer.

Déjà l’Invincible fonçait toute voile dehors, suivi de sa flotte sur l’Amiral.

***

Sur le pont du vaisseau d’Hector, c’était la panique ! Le roi demeurait maître de lui-même.

— Tous à vos pièces… Feu !

L’Invincible essuya une volée de boulets.

Au même moment, sur l’Allion, Mandrace hurlait :

— Chacun à son poste. Pilote, la barre à cinquante degrés. On les encercle.

Zwen au même instant donnait un ordre similaire. Alors une partie de la flotte de Brewan et de Narx fut prise en tenaille, mais les vents contraires ralentirent les vaisseaux. Beaucoup d’entre eux étaient passés entre les mailles du filet. La manœuvre effectuée, Mandrace donna l’ordre de tirer. Les bâtiments sombrèrent dans les flots écumants. Et le vent se levait, amenant de sombres nuages noirs qui voilèrent brusquement le soleil. Et, cadeau des dieux, la pluie se mit à tomber !

— Le temps est avec nous, hurla Mandrace à ses hommes. L’absence de soleil et la pluie vont rendre leur tactique inopérante. Nous nous retrouvons donc sur un pied d’égalité. C’est presque miraculeux.

***

La bataille avait commencé cinq minutes plus tôt et déjà, le comte de Brewan pestait contre la malchance. Il rejoignit sa cabine en maugréant, le front ruisselant, les cheveux trempés. Il s’assit sur une chaise, tandis qu’Olaf, le comte de Ludge, entrait.

— Nous avons joué de malchance, mais nous pouvons encore vaincre.

— Je le sais bien. Je voulais les forcer à s’approcher, prendre l’Amiral à l’abordage, tuer de mes mains Hector. Mais je crois que cela ne pourra être. L’envoyer par le fond est en revanche possible. Dis à nos hommes de se tenir prêts.

Resté seul, Louan fixa son regard sur la mer déchaînée qui s’offrait à lui à travers la fenêtre de sa cabine. Il assimilait les vagues au sentiment de haine féroce qui le tenaillait, sentiment de haine envers ce roi qui les ignorait, envers ce peuple bien tranquille sur le continent alors que lui-même exilé à l’autre bout du monde devait subvenir à leurs besoins. Mais d’où venait cette haine qui bouillonnait en lui ? Il n’aurait su répondre à cette question. Il vivait avec et mourrait avec, il en était persuadé.

***

Les cinq vaisseaux d’arrière-garde ennemis avaient déjà sombré, mais les cris des malheureux soldats et marins résonnaient encore aux oreilles de Dariann. Le jeune garçon avait pâli.

— La guerre est ainsi faite, lui dit Mandrace. Tu comprends maintenant pourquoi je déteste ce genre de conflit. Il n’apporte que malheur, destruction et mort.

— Père, penses-tu que nous gagnerons ? demanda le jeune homme beaucoup moins sûr de lui.

— C’est probable, si…

Il ne finit pas sa phrase. Un boulet venait de leur siffler aux oreilles. Les bateaux ennemis s’étaient éloignés.

— Ah, ce Louan ! vociféra Mandrace. 

La flotte alliée manœuvra. Aucun des deux camps ne semblait vouloir prendre l’offensive, la première tentative ayant été un échec pour Louan et une mince victoire pour Hector.

Soudain, ce fut le signal. Une volée de boulets, partie de l’Invincible, endommagea un bâtiment de Port de l’Eau. Alors, l’Amiral riposta en hissant un nouveau drapeau qui signifiait : « pas de quartier ». Tandis que les boulets endommageaient les mâts et les coques des vaisseaux, la vue des assaillants se brouillait. Les averses étaient de plus en plus fréquentes et fortes. Les vaisseaux de Saint Rocher et des autres villes du continent filaient toutes voiles dehors vers les embarcations ennemies.

Les navires faisaient feu et des cris de mort montaient des batteries. Les gabiers d’artimon avaient été tués sur l’Allion. Il fallut les remplacer dans la hune. Les boulets volaient, frappant vergues et mâts. Les ponts des différents bâtiments étaient couverts de cadavres. Une grande partie de la flotte d’Hector sombrait, terrassée par des brèches de boulets explosifs. En ce qui concernait l’ennemi, on ne pouvait pas dire qu’il était en meilleure posture. À présent, l’abordage était inévitable, même s’il devenait dangereux du fait que la pluie réduisait la visibilité. Deux vaisseaux de la flotte de Louan encadrèrent l’Amiral, se plaçant bord à bord afin de le nourrir de deux feux. Le bâtiment fut percé de telle façon qu’il sombrerait en quelques instants. Mandrace assistait à la scène. Le bateau allait couler entraînant avec lui son équipage, dont Hector, Shaw et Edmond, sans leur laisser l’ombre d’une chance d’en réchapper. L’Allion n’était qu’à quelques encablures du drame. Déjà l’Invincible s’éloignait. Alors Mandrace s’attacha solidement et plongea dans la mer déchaînée. Les flots l’engloutissaient puis à nouveau, le voyaient émerger. Hector leva les bras. Il était aspiré par la succion provoquée par le bâtiment qui sombrait. Dariann assistait ébahi à la scène. Son père nageait avec l’énergie du désespoir, aveuglé par les embruns salés qui lui brûlaient les yeux. L’homme contre les flots, le courage contre la mort. Hector tendait les bras en direction de l’imprudent sauveteur, imité par les marins et soldats qui n’ayant pu s’éloigner suffisamment du lieu du naufrage sentaient leur vie être aspirée avec l’épave. Mandrace tendit la main à Hector qui se débattait, frappé par des vagues de plus en plus violentes. Le roi attrapa la main tendue, tandis que de nombreux marins disparaissaient dans les flots mugissants. Hector s’accrocha désespérément à Mandrace qui le tira. Enfin, tout danger fut écarté. Le comte nagea rapidement vers l’Allion, entraînant avec lui le roi, encore sous le choc.

Plus loin, un vaisseau avait réussi à récupérer en leur envoyant des cordes quelques rescapés. Peut être Shaw et Edmond en étaient-ils ? Mais la bataille n’était pas finie. Dariann les aida à se hisser à bord. Mandrace était tout chancelant. Il reprit rapidement ses esprits. Le naufrage de l’Amiral avait été un choc pour beaucoup, et la bataille tournait à l’avantage de Louan.

— Cela ne peut se terminer ainsi, maugréait Hector.

Déjà Mandrace donnait des ordres :

— Allons ! Toutes voiles vers l’Invincible, et louvoyez afin d’éviter leurs projectiles.

Dariann était monté en haut du mât de misaine. Il ne rêvait que d’en découdre avec l’ennemi. Les projectiles volaient, mais le navigateur était habile. Dariann, au travers de la tempête et de la pluie qui lui cinglait le visage, ne voyait que des mâts : une véritable forêt de gréements. Et les hurlements s’amplifiaient. Soudain, un boulet tomba sur le pont, éclatant ce dernier en une multitude de morceaux qui se fichèrent tantôt dans des soldats qui hurlaient en tombant, tantôt dans le bois des bastingages.

— Redescends, lui cria Mandrace.

Dariann obéit sans discuter.

— Nous allons aborder le vaisseau de Louan. Il faut en terminer. Es-tu prêt à te battre ?

— Oui, père. Plus que jamais.

Mandrace donna des ordres au timonier.

Un navire adverse s’approchait dangereusement d’eux.

— Feu ! hurla soudain le comte.

Les boulets fusèrent, provoquant une brèche dans la coque du navire adverse où l’eau ne tarda pas à s’engouffrer. L’Invincible ressemblait à une épave. L’Allion s’approcha, et les deux équipages s’affrontèrent. Les marins de l’Invincible passèrent à l’abordage, sautant sur le pont de l’Allion. Et ce fut une mêlée générale. Des soldats se faisaient empaler, d’autres gisaient sur le pont, morts ou blessés, le tout ponctué de longs cris d’agonie.

Dariann affrontait deux adversaires. Les coups cliquaient, les lames s’entrechoquaient. Attaque. Riposte. Le jeune homme semblait infatigable. Il pourfendit le premier. Il décapita le second. Mais, l’instant d’après, il fut projeté sur le sol après qu’un boulet ait détruit une partie du pont. Il tenta de se relever, mais ressentit une violente douleur dans tout son corps et s’évanouit.

Au même moment, Mandrace livrait une lutte sans merci avec un soldat.

La flotte était presque entièrement détruite. Hector pestait. Comment une partie de ses loyaux sujets avait-elle pu en arriver là ? Pourquoi une telle haine ? Il cherchait Louan des yeux sans le trouver. Il avait dû fuir le navire. Le lâche !

***

Louan avait réussi à quitter l’Invincible dans une chaloupe, accompagné d’Olaf, comte de Ludge. Ils avaient rejoint un autre bâtiment qui combattait à quelques nœuds de là. A peine monté sur le pont, il appela Nel, le comte de Narx :

— Où en sommes-nous ? demanda-t-il une fois qu’il se fut enfermé avec son allié dans sa cabine.

— Je crois que le vent a tourné en notre faveur. Nous leur sommes supérieurs sur le plan numérique, mais également sur le plan tactique. Le vaisseau de Mandrace a été envahi par nos hommes. Ils sont occupés à s’affronter.

— Je sais. C’est le moment d’en finir. Tirons. Coulons. Et nous vaincrons. Fais ce qu’il faut.

— Nous ne pouvons tirer sur nos hommes.

— Obéis-moi ! Nous devons les détruire. Si nous ne le faisons pas, ils le feront. Ne comprends-tu pas que cet Hector est un monstre ?

Nel acquiesça. Il remonta sur le pont et hurla :

— Canonniers, tirez.

À nouveau, les boulets déchirèrent l’air. Louan s’approcha et dit :

— Fais route vers l’Invincible et l’Allion. Coule-les tous les deux, si c’est là le seul moyen d’en finir avec Hector.

Aussitôt, des ordres furent donnés.

***

Mandrace, occupé avec deux ennemis, voyait le trois-mâts ennemi qui se rapprochait dangereusement.

— Il va nous détruire, grommela-t-il.

Déjà les canonniers armaient leur canon.

— Cette fois, se dit Mandrace, c’est la fin.

Il aurait aimé se trouver à ce moment aux côtés de son fils, mais aucun coup ne partit. Au contraire, le bateau semblait fuir vers le large en direction de Brewan. Mandrace para l’attaque d’un ennemi, avant de le pourfendre, puis il fixa l’horizon. Une flotte arrivait toutes voiles dehors, poussée par les alizés. Mandrace s’empara d’une longue vue.

— Oui, ce sont eux, s’exclama-t-il. Yuan !

Les bâtiments battaient pavillon d’Alpèche, un port du royaume de l’Ascète. Yuan, un ami de Mandrace, était le supérieur de l’abbaye de Molnar et le dirigeant du royaume. Le royaume de l’Ascète, contrairement à Windbridge, et plus récemment à l’Irminse, n’était pas régi comme une monarchie, mais plutôt comme une oligarchie, le pouvoir de décision ne revenant pas à une seule personne, mais à six hommes dont Yuan.

***

À présent, tous les vaisseaux des révoltés fuyaient. Mandrace et Hector se serrèrent la main.

— C’est une victoire, acquiesça le roi, même si nos pertes sont importantes. Où est votre fils, Mandrace ?

— Je ne sais pas. Je l’ai perdu de vue durant le combat. Et devenant livide, il ajouta : j’espère qu’il ne lui est rien arrivé.

Ils le cherchèrent alors sur tout le bâtiment.

Dariann était à présent conscient. Il souffrait atrocement et entendait des voix. On l’appelait.

— Pè…

Quelques syllabes s’échappèrent de sa gorge, puis de nouveau, il perdit connaissance. Les derniers mots qu’il entendit furent :

— Il est ici.

Mandrace s’approcha, puis recula. Des éclats de bois s’étaient fichés dans le dos du garçon.

— Oh mon dieu ! s’exclama Hector. Qu’il soit encore vivant tient du miracle ! 

Le comte se baissa et demanda à deux hommes de l’aider. Ils arrachèrent les bris, délivrant des petits jets de sang, puis Mandrace souleva son fils et l’emmena dans sa cabine.

Raghal, le dirigeant d’Alpèche, l’ambassadeur de Yuan, monta à bord de l’Allion. Mandrace l’accueillit en compagnie d’Hector.

— Je pense que nous sommes arrivés à temps, n’est-ce pas ?

— En effet, admit Hector. Louan allait nous détruire.

— Nous aurions aimé arriver plus tôt, mais la tempête était plus violente au Sud et… tiens, continua-t-il, on dirait que le temps se calme.

— Cette tempête fut providentielle, avoua Mandrace. Sans elle, nous n’aurions pas tenu aussi longtemps.

Puis, il regarda l’homme avec un regard empreint de tristesse.

— Raghal ! Mon fils a été gravement blessé, et je me demandais si Yuan pouvait le sauver ?

— Menez-moi à lui.

Il suivit le comte. Raghal se pencha sur le garçon. Les plaies béantes ne saignaient plus. Deux guérisseurs étaient à son chevet. Après avoir stoppé l’hémorragie, ils l’avaient bandé.

— S’il survit au voyage jusqu’à Molnar, j’ai bon espoir que la magie guérisseuse de Yuan le soigne.

— Faites ce que bon vous semble, gémit Mandrace, mais sauvez-le. 

Aussitôt, deux hommes transportèrent le blessé sur le navire de Raghal qui prit congé de Mandrace et d’Hector.

— Bon, continua le roi, allons signer la paix avec Louan.

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