LOGINChapitre 5: Les unes du scandale (2)
Darius a raison. Son père va le tuer. Ce n'est pas la première fois qu'il fait la une des tabloïds, mais cette fois, les photos sont particulièrement compromettantes. Il y a des limites à ce que le service juridique de Perrin Industries peut étouffer.Il devrait appeler son père. Présenter des excuses. Promettre de se calmer.
Mais à quoi bon ? Il sait qu'il ne tiendra pas sa promesse. Il a essayé, tellement de fois. Les centres de désintoxication, les thérapeutes, les cures de sommeil, les retraites spirituelles tout y est passé. Rien n'a fonctionné. Rien ne fonctionne jamais.
Parce que le problème n'est pas l'alcool. Ni les fêtes. Ni les femmes.
Le problème, c'est ce vide en lui. Ce gouffre qui s'est ouvert il y a cinq ans et qui n'a jamais cessé de grandir.
Sa mère. Le souvenir de sa mère. L'image de cette femme brune aux yeux doux, aux mains de pianiste, qui sentait la lavande et le miel.
La dernière fois qu'il l'a vue, c'était à travers une vitre de voiture, sous une pluie battante. Il avait quatorze ans. Il avait menti pour aller à une fête interdite. Et elle, sachant qu'il était en danger, avait pris le volant malgré la tempête.L'accident. Les gyrophares. Les médecins qui secouent la tête.
Il n'a jamais pu se le pardonner.
Alors il boit. Il sort. Il collectionne les femmes. Il s'étourdit dans le bruit et la lumière pour ne pas entendre la petite voix qui lui répète, nuit après nuit, que c'est sa faute.
Le téléphone vibre. Un appel entrant. Le nom de son père s'affiche sur l'écran.
Miguel hésite. Puis il prend l'appel.
« Allô ? »
« Dans mon bureau. Dans une heure. »
La voix de Xavier est glaciale. Pas de cris, pas de reproches. Juste ce calme effrayant qui précède les pires tempêtes.
« Papa, je... »
La communication est coupée. Miguel fixe l'écran noir, puis se lève. Il enfile un jean propre, une chemise, et attrape les clés de sa voiture.
Une heure plus tard, il se gare dans le parking souterrain de la tour Perrin. L'ascenseur le mène directement au dix-septième étage. Mademoiselle Delorme l'accueille avec son expression habituelle de désapprobation silencieuse et lui ouvre la porte du bureau.
Xavier est assis derrière sa table de travail, aussi rigide qu'une statue de marbre. Il ne se lève pas pour accueillir son fils. Il ne lui propose pas de s'asseoir.
« Tu as vu les journaux ? »
« Oui. »
« Et qu'as-tu à dire pour ta défense ? »
Miguel hausse les épaules. « Rien. Je n'ai rien à dire. »
« Évidemment. Tu n'as jamais rien à dire. »
Xavier se lève lentement, et pour la première fois, Miguel remarque la fatigue sur son visage. Les rides autour de ses yeux sont plus profondes que d'habitude. Ses tempes sont plus grises. Il y a une lassitude dans sa posture qui n'était pas là avant.
« J'ai passé ma vie à construire cet empire, dit Xavier d'une voix sourde. Pour toi. Pour ta mère. Pour que notre famille ait un avenir. Et voilà ce que tu en fais : des scandales, des humiliations, des couvertures de journaux à scandale. »
« Je ne t'ai jamais demandé de me léguer quoi que ce soit. »
« Non. Mais tu es mon fils. Mon seul enfant. L'héritier de tout ce que j'ai bâti. »
Miguel détourne le regard. Il déteste ce mot. Héritier. Comme si sa seule valeur résidait dans ce qu'il recevrait à la mort de son père.
« Je ne veux pas de ton héritage. Je ne veux pas de ton entreprise. Je ne veux rien. »
Xavier accuse le coup en silence. Puis il soupire et passe une main lasse sur son visage.
« Tu crois que c'est facile pour moi ? Tu crois que je ne vois pas que tu souffres ? »
« Tu ne sais rien de ma souffrance. »
« Je sais que tu te sens responsable de la mort de ta mère. »
Miguel serre les poings. Le nom de sa mère dans la bouche de son père est une forme de sacrilège. Xavier ne parle jamais d'elle. Jamais. Il a enterré sa femme le jour de l'enterrement, et depuis, c'est comme si elle n'avait jamais existé.
« Ne prononce pas son nom. »
« C'était ma femme, Miguel. Je l'aimais autant que toi. »
« Alors pourquoi tu n'as jamais rien dit ? Pourquoi tu n'as jamais pleuré ? Pourquoi tu as continué à travailler comme si de rien n'était pendant que moi je... »
Il s'interrompt, la gorge serrée. Xavier le regarde avec une tristesse muette.
« Parce que c'est ma façon de survivre », murmure-t-il. « Chacun survit comme il peut. »
Un long silence s'installe entre eux. Finalement, Miguel se passe une main dans les cheveux et se dirige vers la porte.
« C'est tout ? Tu m'as convoqué pour me faire la morale ? »
« Non. Je t'ai convoqué pour t'annoncer une nouvelle. »
Miguel se retourne, méfiant.
« Laquelle ? »
Xavier se redresse derrière son bureau. Il a retrouvé son masque de PDG impénétrable.
« Tu vas te marier. »
L'information met plusieurs secondes à atteindre le cerveau de Miguel. Quand elle y parvient, il éclate d'un rire incrédule.
« Pardon ? »
« J'ai choisi une épouse pour toi. Une jeune femme de qualité, travailleuse, digne. Elle s'appelle Christiane Bennett. Vous vous marierez dans un mois. »
« Tu es devenu fou ? »
« C'est une décision réfléchie. »
« Tu ne peux pas me forcer à épouser quelqu'un que je ne connais même pas ! Nous ne sommes pas au Moyen-Âge ! »
Xavier ne cille pas. « Si tu refuses, tu seras déshérité. Je te couperai les vivres, je retirerai ton nom de la succession, et tu seras livré à toi-même. »
Miguel blêmit. « Tu ne ferais pas ça. »
« Essaie pour voir. »
Le silence retombe, plus lourd encore qu'auparavant. Miguel fixe son père comme s'il le voyait pour la première fois. Il a toujours su que Xavier était dur. Mais pas à ce point. Pas avec lui.
« Pourquoi ? » demande-t-il d'une voix étranglée. « Pourquoi est-ce que tu me fais ça ? »
« Parce que je refuse de te regarder te détruire. Parce que c'est ma dernière chance de te sauver. »
« Me sauver ? En me mariant de force avec une inconnue ? »
Xavier soutient son regard. « Parfois, les inconnus sont les meilleurs anges gardiens. »
Miguel secoue la tête, abasourdi. Puis il éclate d'un rire amer, désabusé.
« Très bien. Très bien, père. Tu veux que j'épouse ta petite secrétaire modèle ? Je vais l'épouser. Mais ne compte pas sur moi pour jouer les maris aimants. Ce sera une mascarade, rien de plus. Et le jour où elle craquera, ce sera ta faute, pas la mienne. »
Il sort du bureau en claquant la porte. Dans le couloir, il percute presque Mademoiselle Delorme, qui sursaute et laisse tomber une pile de dossiers.
« Monsieur Perrin ! »
Il ne répond pas. Il court presque jusqu'à l'ascenseur, les tempes bourdonnantes de colère. Marié. Il va être marié. À une femme qu'il n'a jamais vue, choisie par un père qui ne le comprend pas.
Le pire, c'est qu'il ne peut même pas refuser. Il n'a aucune ressource personnelle. Tout ce qu'il possède est au nom de son père. Les voitures, l'appartement, les comptes bancaires. Sans Xavier, il n'est rien.
L'ascenseur descend les étages dans un silence ouaté. Miguel regarde son reflet dans les portes de métal poli et y voit le visage d'un condamné.
Chapitre 50: L'éclat de rireVilla des Perrin à quelques soirs plus tard. Le crépuscule de décembre enveloppait la villa d'une lumière mauve, froide et silencieuse. Les journées raccourcissaient, le givre ourlait les pelouses à la tombée du jour, et les cèdres centenaires étiraient leurs ombres décharnées sur les allées désertes. Christiane rentrait de la Tour, fourbue mais apaisée par l'odeur de feu de bois qui flottait dans le hall.Depuis quelques jours, elle avait pris l'habitude de passer par le petit salon avant de monter dans sa chambre.Un détour discret, presque superstitieux, pour vérifier si la tasse de thé au jasmin apparaîtrait de nouveau sur la table basse.Ce soir-là, elle n'eut pas besoin d'aller jusque-là.En traversant la galerie qui menait à l'escalier, elle perçut un son.Un son si inhabituel, si étranger à la pesanteur de cette maison, qu'elle s'arrêta net. Cela venait de la bibliothèque, dont la porte était restée entrouverte. Une lumière tamisée filtrait par
Chapitre 49: Dîner en solitaireLa nuit était tombée depuis longtemps sur les collines. Un vent d'est s'était levé, faisant gémir les cèdres centenaires et claquer doucement les persiennes de l'aile Ouest. Dans la cuisine de la villa, Christiane Bennett non, Christiane Perrin, elle ne s'habituait pas à ce nom nouait un tablier de toile écrue autour de sa taille, les gestes empreints d'une détermination tranquille.Les domestiques étaient rentrés chez eux depuis une heure. Madame Hawthorne elle-même avait éteint les lumières des communs et s'était retirée dans ses appartements. Pour la première fois depuis son arrivée dans cette maison, la grande demeure était à elle. Ce silence n'était plus hostile ; il était simplement vide, et ce vide, elle pouvait peut-être le remplir.Elle avait passé l'après-midi à ruminer le dîner de la veille. L'humiliation publique, les piques de Madison, le mutisme de Miguel. À un moment, elle avait failli appeler Ernest pour vider son cœur dans la serre, ma
Chapitre 48 : Plus forte que jamais.Quelques minutes après, les domestiques arrivent. En rang comme des servantes à l'église catholique. Elles n'étaient pas venues seules. Elles étaient accompagnées.Par un dessert.Sans même le voir, Christiane Bennett avait la bouche amère. Mais elle garde sa dignité et patiente encore. Juste un peu. Pour que cette soirée s'achève.Xavier reporta son attention sur le dessert que les domestiques apportaient, une pièce montée au chocolat qui n'eut aucun mal à capter les regards. Les conversations reprirent, hachées et nerveuses, chacun s'efforçant de noyer la tension dans des banalités sur le temps et les vacances de Noël.Christiane, elle, ne toucha pas au dessert. Elle fixait la nappe, le cœur battant encore, les mains moites sous la table.Elle avait tenu tête. Elle avait répondu sans s'effondrer, sans pleurer, sans donner à Madison le spectacle de sa défaite. Mais l'humiliation était là, brûlante. On avait publiquement rappelé ses origines, on
Chapitre 47 : L'humiliation publiqueVilla des Perrin à la salle à manger, le vendredi soir suivant. Le dîner familial hebdomadaire, imposé par Xavier Perrin avec la même rigidité qu'une réunion du conseil d'administration, battait son plein dans la grande salle à manger de la villa. Les lustres de cristal, allumés pour l'occasion, jetaient sur la table une lumière d'apparat qui soulignait le contraste entre le luxe du décor et la tension palpable qui y régnait.La table avait été dressée pour huit convives.Xavier présidait à une extrémité, le dos droit, le visage impassible, observant l'assemblée avec une attention de maître de cérémonie.À sa droite siégeait Christiane, dans une robe droite bleu marine qu'elle avait achetée quelques jours plus tôt pour ne pas déparer un vêtement simple, élégant sans ostentation, qui soulignait sa taille fine et la pâleur lumineuse de sa peau. À la gauche de Xavier, Miguel, affalé sur sa chaise, les doigts jouant avec le pied de son verre de vin,
Chapitre 46: Rocaille du parcMiguel ne l'avait jamais vue rire. Il ne l'avait jamais vue autrement que raide et muette, les épaules crispées, le regard fuyant, dans la salle à manger ou le bureau de son père. Il l'avait crue terne. Effacée. Une souris grise, comme disait Madison. Une présence négligeable.Mais cette femme-là, dans le jardin, n'avait rien d'effacé. Elle était… vivante. Radieuse, presque.Il plissa les yeux, agacé par sa propre fascination. Il n'était pas censé la trouver belle. Il n'était pas censé la regarder du tout. Elle n'était qu'une pièce rapportée, un pion dans le jeu de son père, une obligation contractuelle. Rien de plus.Et pourtant, il ne parvenait pas à détourner le regard.Ernest tendit une binette à Christiane, et elle la prit avec des gestes précis, presque experts. Elle se pencha sur le massif, ses doigts agiles dégageant la terre autour d'un rosier ancien. Le vieux jardinier lui dit quelque chose, et elle rit de nouveau, ce même rire limpide qui vrill
Chapitre 45 : Les mains dans la terreUne semaine plus tard. Octobre s'achevait dans un flamboiement d'or et de cuivre. Les érables du parc s'embrasaient, les pelouses se jonchaient de feuilles pourpres, et l'air vif du matin portait des odeurs de terre humide, de champignons et de fumée lointaine.C'était la saison où la nature se préparait au sommeil, mais dans la serre victorienne, quelque chose renaissait.Christiane avait pris l'habitude de s'y rendre chaque matin avant le petit-déjeuner, et chaque soir après son retour de la Tour. Ses mains, qui maniaient le clavier et les dossiers toute la journée, retrouvaient avec un soulagement presque charnel le contact de la terre, des outils, des feuilles fragiles.Les ampoules de la première semaine s'étaient transformées en cals. Ses ongles, qu'elle avait toujours portés nets et propres, étaient désormais soulignés d'un liséré brun qu'aucune brosse ne parvenait à effacer tout à fait.Ernest était toujours là. Fidèle comme une horloge, i
Chapitre 36: Nouvelles rencontres La pièce était spacieuse, plus grande que tout l'appartement de Christiane. Une fenêtre haute donnait sur les jardins, laissant entrer la lumière déclinante de cette fin d'après-midi.Le mobilier était sobre et ancien : un lit à baldaquin en fer forgé recouvert d'
Chapitre 35: Bienvenue à la villaVilla des Perrin, en fin d'après-midi, la limousine noire franchit le portail monumental en fer forgé avec un ronronnement feutré. De part et d'autre de l'allée, des cèdres centenaires montaient la garde, leurs branches alourdies par la brume d'automne qui descenda
Chapitre 34: Ils sont à présent marié Au salon de réception de la mairie, une heure plus tard. Un cocktail avait été dressé dans le salon adjacent. Champagne, petits fours, pièce montée. Rien de grandiose, mais tout était luxueux, comme l'exigeait le standing des Perrin. Les invités déambulaient,
Chapitre 33: Un baiser à la volée Elle se plaignit intérieurement pendant cinq minutes santant la honte lui traverser les veines. Soudain, un bruit de pas précipité, une porte latérale qui s'ouvre à la volée. Miguel Perrin fit irruption dans la salle, flanqué de Darius Achebe qui semblait le sout







