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Chapitre 6

Author: KellyKarly
last update Petsa ng paglalathala: 2025-09-14 20:57:30

Chapitre 6 : Le désespoir d'un père

Resté seul dans son bureau, Xavier Perrin reste immobile pendant de longues minutes. La confrontation avec son fils l'a épuisé, plus encore que les négociations les plus difficiles, plus que les conseils d'administration les plus houleux. Il y a une forme de fatigue qui ne se répare pas avec du sommeil, une usure de l'âme qui s'accumule au fil des années et des échecs.

Il se dirige vers le petit meuble qui lui sert de bar personnel et se verse deux doigts de whisky. Il n'est pas un grand buveur, mais ce soir, il a besoin de quelque chose de fort pour affronter les fantômes qui rôdent dans sa mémoire.

Il s'assied dans le canapé de cuir et contemple la ville à travers la baie vitrée. Les lumières de la métropole scintillent comme autant d'étoiles tombées sur terre. Un spectacle magnifique qui, ce soir, ne parvient pas à l'atteindre.

Miguel. Son fils unique. Son héritier. Son plus grand échec.

Xavier a construit un empire à partir de rien. Il a négocié avec les plus grands, affronté les crises économiques, survécu à des tentatives de putsch au sein de son propre conseil d'administration. Il a toujours su quoi faire, toujours su comment agir. Mais avec son fils, il est désarmé. Impuissant. Totalement perdu.

Il boit une gorgée de whisky et laisse la brûlure de l'alcool se diffuser dans sa poitrine.

Il repense à la naissance de Miguel, il y a vingt-quatre ans. Ce jour-là, Xavier avait tenu dans ses bras un petit être fripé aux yeux sombres, et il avait fait une promesse silencieuse : protéger cet enfant quoi qu'il arrive. Lui offrir la vie qu'il n'avait pas eue. Être le père que lui-même n'avait jamais connu.

Il a échoué. Sur toute la ligne.

La mort d'Éléonore a tout détruit. Éléonore, sa femme, son pilier, la seule personne au monde qui le comprenait vraiment. Elle était pianiste concertiste quand il l'a rencontrée, une femme pleine de grâce et de lumière. Il l'avait aimée à la folie, d'un amour exclusif et dévorant qui ne laissait de place pour personne d'autre. Pas même pour leur fils.

Et puis la pluie. La route détrempée. Le virage trop serré. Les secours arrivés trop tard.

Miguel n'a jamais surmonté le traumatisme. À quatorze ans, il a perdu sa mère par sa faute – du moins, c'est ce qu'il croit. Xavier a tout essayé pour le convaincre que ce n'était pas sa responsabilité. Rien n'y a fait. Le garçon s'est enfoncé dans la culpabilité comme on s'enfonce dans des sables mouvants, lentement, inexorablement.

Aujourd'hui, Xavier ne reconnaît plus son fils. Le petit garçon curieux et rieur a laissé place à un jeune homme sombre, cynique, autodestructeur. L'héritier prometteur est devenu un fêtard invétéré. Le fils aimant s'est transformé en étranger hostile.

Xavier vide son verre et se ressort. Il n'a jamais parlé de cela à personne. Les hommes de sa génération ne parlent pas de leurs sentiments. Ils agissent. Ils résolvent les problèmes avec des solutions concrètes, des plans d'action, des stratégies.

C'est pour cela qu'il a pensé à Christiane Bennett.

Il l'a remarquée le jour même de son embauche, deux ans plus tôt. Le service des ressources humaines avait malencontreusement mélangé les dossiers, et la jeune femme s'était retrouvée à travailler comme secrétaire polyvalente alors que son CV la destinait à un poste bien supérieur. Elle n'avait pas protesté. Elle n'avait pas demandé à changer de service. Elle avait simplement accepté la place qu'on lui donnait et s'était mise au travail avec une discrétion exemplaire.

Intrigué, Xavier avait consulté son dossier. Fille unique d'une pianiste décédée prématurément. Élevée par une tante elle-même sans ressources. Des études brillantes interrompues faute d'argent. Une vie de renoncement et de sacrifices, menée sans une plainte.

Il l'a observée, au fil des mois. Il l'a vue arriver avant tout le monde, repartir après tout le monde. Il l'a vue aider ses collègues sans jamais rien attendre en retour. Il l'a vue sourire malgré la fatigue, s'investir malgré l'ingratitude de ses supérieurs.

Et il s'est dit que si quelqu'un pouvait sauver Miguel, c'était elle.

Pas par devoir. Pas par obligation. Mais par cette capacité qu'elle avait à prendre soin des autres. Par cette patience inépuisable. Par cette force tranquille qui émanait d'elle comme une chaleur.

Xavier sait que son plan est insensé. Il sait qu'il manipule une jeune femme innocente pour servir ses propres intérêts. Il sait qu'il utilise la détresse de Christiane comme un levier. Et il en éprouve une honte sincère.

Mais que peut-il faire d'autre ? Assister passivement à la lente destruction de son fils ? Attendre le jour où un médecin l'appellera pour lui annoncer que Miguel a dépassé les limites de son organisme ?

Non. Il refuse. Il refuse de perdre son fils comme il a perdu sa femme.

Alors il a conçu ce plan. Ce mariage. Cette alliance forcée qui, il l'espère de toute son âme, pourrait offrir à Miguel l'ancre dont il a besoin pour ne pas dériver complètement.

Il n'est pas dupe. Il sait que les premiers temps seront difficiles. Miguel résistera. Il rejettera Christiane, la méprisera, la fera souffrir peut-être. Mais Xavier a foi en la jeune femme. Il a foi en sa patience, en sa douceur, en cette force intérieure qui lui a permis de survivre à tant d'épreuves.

Et puis il y a autre chose. Une autre raison, plus secrète, plus profonde, que Xavier n'a encore confiée à personne.

Christiane Bennett n'est pas une inconnue pour lui.

Ou plutôt, elle ne devrait pas l'être.

La première fois qu'il a vu son dossier, un détail l'a frappé. Le nom de jeune fille de sa mère : Célestine Bennett. Un nom qui a résonné dans sa mémoire comme l'écho d'une chanson oubliée.

Célestine.

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