ANMELDENChapitre 6 : Le désespoir d'un père
Resté seul dans son bureau, Xavier Perrin reste immobile pendant de longues minutes. La confrontation avec son fils l'a épuisé, plus encore que les négociations les plus difficiles, plus que les conseils d'administration les plus houleux. Il y a une forme de fatigue qui ne se répare pas avec du sommeil, une usure de l'âme qui s'accumule au fil des années et des échecs.
Il se dirige vers le petit meuble qui lui sert de bar personnel et se verse deux doigts de whisky. Il n'est pas un grand buveur, mais ce soir, il a besoin de quelque chose de fort pour affronter les fantômes qui rôdent dans sa mémoire.
Il s'assied dans le canapé de cuir et contemple la ville à travers la baie vitrée. Les lumières de la métropole scintillent comme autant d'étoiles tombées sur terre. Un spectacle magnifique qui, ce soir, ne parvient pas à l'atteindre.
Miguel. Son fils unique. Son héritier. Son plus grand échec.
Xavier a construit un empire à partir de rien. Il a négocié avec les plus grands, affronté les crises économiques, survécu à des tentatives de putsch au sein de son propre conseil d'administration. Il a toujours su quoi faire, toujours su comment agir. Mais avec son fils, il est désarmé. Impuissant. Totalement perdu.
Il boit une gorgée de whisky et laisse la brûlure de l'alcool se diffuser dans sa poitrine.
Il repense à la naissance de Miguel, il y a vingt-quatre ans. Ce jour-là, Xavier avait tenu dans ses bras un petit être fripé aux yeux sombres, et il avait fait une promesse silencieuse : protéger cet enfant quoi qu'il arrive. Lui offrir la vie qu'il n'avait pas eue. Être le père que lui-même n'avait jamais connu.
Il a échoué. Sur toute la ligne.
La mort d'Éléonore a tout détruit. Éléonore, sa femme, son pilier, la seule personne au monde qui le comprenait vraiment. Elle était pianiste concertiste quand il l'a rencontrée, une femme pleine de grâce et de lumière. Il l'avait aimée à la folie, d'un amour exclusif et dévorant qui ne laissait de place pour personne d'autre. Pas même pour leur fils.
Et puis la pluie. La route détrempée. Le virage trop serré. Les secours arrivés trop tard.
Miguel n'a jamais surmonté le traumatisme. À quatorze ans, il a perdu sa mère par sa faute – du moins, c'est ce qu'il croit. Xavier a tout essayé pour le convaincre que ce n'était pas sa responsabilité. Rien n'y a fait. Le garçon s'est enfoncé dans la culpabilité comme on s'enfonce dans des sables mouvants, lentement, inexorablement.
Aujourd'hui, Xavier ne reconnaît plus son fils. Le petit garçon curieux et rieur a laissé place à un jeune homme sombre, cynique, autodestructeur. L'héritier prometteur est devenu un fêtard invétéré. Le fils aimant s'est transformé en étranger hostile.
Xavier vide son verre et se ressort. Il n'a jamais parlé de cela à personne. Les hommes de sa génération ne parlent pas de leurs sentiments. Ils agissent. Ils résolvent les problèmes avec des solutions concrètes, des plans d'action, des stratégies.
C'est pour cela qu'il a pensé à Christiane Bennett.
Il l'a remarquée le jour même de son embauche, deux ans plus tôt. Le service des ressources humaines avait malencontreusement mélangé les dossiers, et la jeune femme s'était retrouvée à travailler comme secrétaire polyvalente alors que son CV la destinait à un poste bien supérieur. Elle n'avait pas protesté. Elle n'avait pas demandé à changer de service. Elle avait simplement accepté la place qu'on lui donnait et s'était mise au travail avec une discrétion exemplaire.
Intrigué, Xavier avait consulté son dossier. Fille unique d'une pianiste décédée prématurément. Élevée par une tante elle-même sans ressources. Des études brillantes interrompues faute d'argent. Une vie de renoncement et de sacrifices, menée sans une plainte.
Il l'a observée, au fil des mois. Il l'a vue arriver avant tout le monde, repartir après tout le monde. Il l'a vue aider ses collègues sans jamais rien attendre en retour. Il l'a vue sourire malgré la fatigue, s'investir malgré l'ingratitude de ses supérieurs.
Et il s'est dit que si quelqu'un pouvait sauver Miguel, c'était elle.
Pas par devoir. Pas par obligation. Mais par cette capacité qu'elle avait à prendre soin des autres. Par cette patience inépuisable. Par cette force tranquille qui émanait d'elle comme une chaleur.
Xavier sait que son plan est insensé. Il sait qu'il manipule une jeune femme innocente pour servir ses propres intérêts. Il sait qu'il utilise la détresse de Christiane comme un levier. Et il en éprouve une honte sincère.
Mais que peut-il faire d'autre ? Assister passivement à la lente destruction de son fils ? Attendre le jour où un médecin l'appellera pour lui annoncer que Miguel a dépassé les limites de son organisme ?
Non. Il refuse. Il refuse de perdre son fils comme il a perdu sa femme.
Alors il a conçu ce plan. Ce mariage. Cette alliance forcée qui, il l'espère de toute son âme, pourrait offrir à Miguel l'ancre dont il a besoin pour ne pas dériver complètement.
Il n'est pas dupe. Il sait que les premiers temps seront difficiles. Miguel résistera. Il rejettera Christiane, la méprisera, la fera souffrir peut-être. Mais Xavier a foi en la jeune femme. Il a foi en sa patience, en sa douceur, en cette force intérieure qui lui a permis de survivre à tant d'épreuves.
Et puis il y a autre chose. Une autre raison, plus secrète, plus profonde, que Xavier n'a encore confiée à personne.
Christiane Bennett n'est pas une inconnue pour lui.
Ou plutôt, elle ne devrait pas l'être.
La première fois qu'il a vu son dossier, un détail l'a frappé. Le nom de jeune fille de sa mère : Célestine Bennett. Un nom qui a résonné dans sa mémoire comme l'écho d'une chanson oubliée.
Célestine.
Chapitre 80: La retenue douloureuseLe téléphone vibra pour la quatrième fois en une heure. Un bourdonnement entêtant, presque suppliant, qui s'élevait du manteau de la cheminée où Miguel l'avait posé en arrivant.Christiane, qui lisait à sa place habituelle sur le canapé de velours grenat, leva discrètement les yeux de son livre. Elle vit Miguel jeter un regard noir à l'écran lumineux, puis détourner la tête avec une obstination butée.Le nom de Madison clignotait dans la pénombre comme un appel au secours, ou comme une menace.Il ne décrocha pas. Ni cette fois, ni la suivante.Le feu crépitait dans l'âtre, et le vent de novembre gémissait contre les vitres. Christiane feignit de replonger dans sa lecture, mais son esprit était ailleurs, prisonnier de ce téléphone qui ne cessait de vibrer. Pourquoi Madison appelait-elle avec une telle insistance ? Et surtout, pourquoi Miguel refusait-il de répondre, lui qui, autrefois, s'enfermait dans la bibliothèque pour lui parler pendant des h
Chapitre 79: Le code silencieuxLes jours se succédèrent, puis les semaines, et la villa Perrin, sans que nul ne l'eût décidé, entra dans une danse nouvelle. Les domestiques furent les premiers à remarquer le changement. Monsieur Miguel, qui jadis rentrait au petit matin ou pas du tout, franchissait désormais le seuil chaque soir aux alentours de sept heures. Il posait sa mallette dans le hall, défaisait sa cravate d'un geste devenu rituel, et se dirigeait sans hésitation vers le petit salon où crépitait un feu et où l'attendait, sans qu'elle l'avouât, Christiane.Elle, de son côté, avait pris l'habitude de s'installer dans le canapé de velours grenat sitôt le dîner achevé. Un livre à la main, une tasse de thé fumante à portée de doigts, elle écoutait le pas de son époux dans le couloir, et son cœur s'apaisait quand la porte s'ouvrait.Ni l'un ni l'autre ne parlait de cette étrange ponctualité.Ils n'en avaient pas besoin. Les mots, entre eux, commençaient à céder le pas à un langa
Chapitre 78: Les nuits qui changentLe crépuscule déversait sur la ville des flots d’ambre et de pourpre lorsque le téléphone de Miguel vibra sur le cuir froid de la banquette arrière.La limousine filait à travers les artères encombrées, ramenant vers la villa un homme que rien ne semblait pouvoir distraire de ses pensées. Miguel jeta un regard absent à l’écran. Le nom de Raphaël, un compagnon de débauche des années sombres, clignotait avec une insistance presque agressive. Il hésita, le pouce suspendu au-dessus du refus d’appel, puis, avec un soupir las, il décrocha.« Miguel ! Enfin ! On t’attend au Mirage, tout est prêt. Champagne, musique, et une surprise qui va te plaire. Ne fais pas ta mauvaise tête, cela fait des siècles qu’on ne t’a pas vu. »La voix de Raphaël charriait cette excitation artificielle des nuits sans lendemain, ce vernis de gaieté qui masquait si mal le vide. Miguel ferma les yeux, et dans l’obscurité de ses paupières closes, ce ne fut pas l’image d’une piste
Chapitre 77: Le déni furieuxLa porte de la bibliothèque claqua derrière Darius avec un bruit mat, et le silence retomba sur la pièce comme un couvercle de plomb.Miguel demeura quelques secondes immobile, le front appuyé contre la vitre froide, les yeux rivés sur le jardin où la silhouette de Christiane s’éloignait parmi les roses. Les paroles de Darius résonnaient encore à ses oreilles, vrillantes, insupportables : « Tu es en train de tomber amoureux de ta propre femme. » Chaque mot était un coup de marteau sur l’armure qu’il s’était forgée, et cette armure, il la sentait se fissurer dangereusement.Puis une colère sourde, immense, monta des tréfonds de son être. Une colère qui n’était pas dirigée contre Darius, ni contre Christiane, mais contre lui-même, contre cette vérité qu’il refusait de toutes ses forces. Il se redressa brusquement, les poings serrés, et traversa la pièce en quelques enjambées furieuses. Il ouvrit la porte à la volée et s’élança dans le couloir.« Darius !
Chapitre 76: La mise en garde de DariusLe lendemain du bal s’étirait sur la villa Perrin dans une torpeur soyeuse. Les domestiques allaient et venaient sur la pointe des pieds, respectant le sommeil tardif des maîtres. Les derniers pétales des roses qui avaient orné la demeure pour l’occasion jonchaient encore les couloirs, fragiles vestiges d’une nuit qui avait changé bien des choses. Le soleil de midi, haut dans un ciel lavé de tout nuage, déversait par les baies vitrées une lumière blonde et paresseuse.Dans la bibliothèque, Miguel se tenait debout devant la cheminée où achevaient de se consumer deux bûches. Il n’avait pas dormi. Sa chemise froissée de la veille pendait hors de son pantalon, ses cheveux en bataille retombaient sur son front, et une ombre de barbe assombrissait ses mâchoires. Sur la table basse, une tasse de café refroidi témoignait d’une tentative avortée de retrouver un semblant de normalité. Mais rien n’était normal. Il avait passé la nuit à arpenter cette
Chapitre 75: Retour sous tensionLe Bal des Roses s’achevait dans une apothéose de feux d’artifice. Les gerbes de lumière explosaient au-dessus du Palais d’Orsay, criblant le ciel nocturne de paillettes d’or et d’argent. Mais Miguel et Christiane ne virent rien de ce spectacle.Ils franchirent le grand escalier de pierre sans un regard pour les photographes qui mitraillaient leur sortie, le visage fermé, les gestes mécaniques. La main de Miguel n’avait pas quitté la taille de Christiane, ancrage silencieux qui disait à la fois la protection et la possession.La limousine noire les attendait au bas des marches, moteur ronronnant, carrosserie luisante sous les lanternes. Un valet s’empressa d’ouvrir la portière.Christiane s’engouffra la première, et le froissement de sa robe de mousseline emplit l’habitacle d’un bruit soyeux. Miguel la suivit, s’assit à ses côtés, et la portière claqua avec un bruit mat qui les isola du monde.Le chauffeur démarra en douceur. Le palais, les cyprès ill
Chapitre 26: Dans l'appartement de ChristianeChristiane sortit des essayages et vit que Miguel l'avait abandonné. Elle ne laissa pas son. geste diminuer sa paix intérieure. Elle avait sur elle, la carte bancaire que monsieur Perrin lui avait confié en cas de besoin. Elle regla sagement les frais d
Chapitre 20: L'annonce publiqueSalle de conférence de la Tour Perrin à 10 heures. La lumière crue des projecteurs inondait l'estrade, transformant l'acajou du pupitre en un miroir doré. La salle de conférence de la Tour Perrin, habituellement dévolue aux bilans financiers et aux lancements de pro
Chapitre 15 : Le contrat moralLa pénombre gagne le bureau tandis que le soleil décline derrière les immeubles de la ville. Xavier se lève et se dirige vers son bureau pour en extraire le document qu'il a fait préparer par son notaire personnel. Un contrat en bonne et due forme, dont les pages cr
Chapitre 7 : La colère d'un père (2) Il ne l'a pas connue sous ce nom. À l'époque, elle utilisait un nom de scène, un pseudonyme italien qu'elle trouvait plus élégant pour ses concerts. Mais il a reconnu la photo dans le dossier, une petite photo d'identité en noir et blanc où l'on voyait une jeune







