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La vérité qui déchire

Auteur: Heart flower
last update Dernière mise à jour: 2026-01-04 23:52:12

Le samedi arriva bien trop vite. J'avais passé la semaine dans un état d'anxiété grandissant, oscillant entre l'espoir irrationnel que ce Gabriel ne soit pas mon professeur et la certitude glaciale que le destin ne pouvait pas être si cruel.

Maman virevoltait dans l'appartement depuis le matin, changeant trois fois de robe, réarrangeant les fleurs sur la table, vérifiant la cuisson du bœuf bourguignon qu'elle préparait avec un soin maniaque.

— Tu es magnifique, maman, lui dis-je en la voyant passer devant ma chambre pour la énième fois.

Elle s'arrêta sur le seuil, radieuse dans sa robe bleu nuit.

— Tu le penses vraiment ? Je suis tellement nerveuse, Élise. Je ne pensais plus jamais ressentir ça... après ton père.

Sa vulnérabilité me toucha. Comment pouvais-je lui en vouloir de vouloir être heureuse à nouveau ?

— Parle-moi de lui, tentai-je d'une voix que j'espérais détachée.

Son visage s'illumina.

— Oh, ma chérie. Gabriel est... spécial. Nous nous sommes rencontrés à l'hôpital il y a trois mois. Il accompagnait son fils adoptif pour un examen de routine. Nous avons commencé à discuter dans la salle d'attente, et... je ne sais pas, il y a eu une connexion immédiate. Il est professeur d'histoire, veuf lui aussi depuis cinq ans. Il a cette façon de voir le monde, cette intelligence, cette douceur...

Chaque mot était un coup de poignard. Professeur d'histoire. Veuf. Tout correspondait.

— Et son fils ? demandai-je, la gorge serrée.

— Lucas. Un garçon adorable de vingt-trois ans. Gabriel l'a adopté quand il avait douze ans, après le décès de ses parents dans un accident. Il dit que Lucas lui a sauvé la vie autant qu'il a sauvé la sienne.

Lucas. Mon Lucas. Mon ami d'enfance qui avait disparu du jour au lendemain, dont les parents étaient morts tragiquement, et que je n'avais jamais cessé de chercher sur les réseaux sociaux sans jamais le retrouver.

Le monde bascula autour de moi.

— Élise ? Tu es toute pâle. Ça va ?

— Je... Oui. Juste un peu fatiguée.

La sonnette retentit. Le cœur me remonta dans la gorge.

— Les voilà ! s'exclama maman, se précipitant vers la porte.

Je restai clouée dans le couloir, incapable de bouger. J'entendis la porte s'ouvrir, les exclamations joyeuses de maman, puis une voix masculine que je connaissais trop bien.

— Catherine, vous êtes éblouissante. Tenez, un petit quelque chose pour vous remercier de votre invitation.

— Oh, Gabriel, vous n'auriez pas dû ! Des lys, mes fleurs préférées. Comment le saviez-vous ?

— Vous me l'aviez dit. Je me souviens de tout ce qui vous concerne.

Le ton était tendre, amoureux. J'avais envie de vomir.

— Et voici Lucas, continua la voix de Gabriel. Mon fils.

— Enchanté, madame Moreau. Papa ne parle que de vous depuis des semaines.

Une autre voix, plus jeune, chaleureuse. Une voix que j'aurais reconnue entre mille malgré les années.

Je me forçai à avancer, à tourner l'angle du couloir. Et là, dans l'entrée de notre appartement, se tenait le professeur Deveraux – Gabriel – tenant la main de ma mère.

Nos regards se croisèrent. Je vis ses yeux s'écarquiller, la couleur quitter son visage. Sa main se crispa sur celle de maman.

— Gabriel ? Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle, inquiète.

— Non, je... Pardon. Un étourdissement passager.

Puis Lucas se tourna vers moi, et son visage s'illumina d'une reconnaissance incrédule.

— Élise ? Élise Moreau ? C'est toi ?

Il me prit dans ses bras avant que je puisse réagir, me serrant fort contre lui.

— Mon Dieu, je n'arrive pas à y croire ! Ma meilleure amie d'enfance ! Papa, c'est Élise ! Celle dont je t'ai parlé des centaines de fois !

Par-dessus son épaule, je croisai à nouveau le regard de Gabriel. Il y avait dans ses yeux un mélange de panique, de culpabilité et quelque chose d'autre. Quelque chose qui ressemblait dangereusement à du désespoir.

Maman nous regardait, confuse.

— Vous vous connaissez ?

— Nous étions inséparables jusqu'à mes douze ans, expliqua Lucas en me relâchant. Puis mes parents sont morts, Gabriel m'a adopté, et on a déménagé. J'ai perdu sa trace. Je te cherchais partout, Élise ! Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux de te retrouver !

— Moi aussi, murmurai-je, incapable de détacher mes yeux de Gabriel.

Maman rayonnait, inconsciente du drame qui se jouait.

— Mais c'est merveilleux ! Quelle coïncidence extraordinaire ! Venez, venez vous installer. Gabriel, vous semblez toujours pâle. Asseyez-vous, je vais vous servir un verre d'eau.

Le dîner fut un cauchemar éveillé. Je restai silencieuse pendant que Lucas racontait nos aventures d'enfance, que maman et Gabriel échangeaient des regards amoureux, que la conversation tournait autour de leurs projets communs.

— En fait, dit maman en rougissant légèrement, Gabriel et moi avons une annonce à vous faire.

Mon sang se glaça.

— Nous avons décidé d'emménager ensemble. Gabriel va s'installer ici dans deux semaines.

Le silence qui suivit fut assourdissant. Lucas applaudit, enthousiaste. Moi, je fixai mon assiette, incapable de lever les yeux.

— Élise ? Tu ne dis rien ? demanda maman, soudain anxieuse.

— C'est... rapide, non ? réussis-je à articuler.

— Quand on sait, on sait, dit Gabriel doucement. N'est-ce pas, Catherine ?

Sa voix était étranglée. Pour la première fois, maman sembla percevoir la tension.

— Élise, ma chérie, je sais que c'est un grand changement. Mais Gabriel me rend si heureuse. Et vous vous entendrez merveilleusement, j'en suis sûre. D'ailleurs, je voulais te dire... Élise ?

Elle s'interrompit. Je m'étais levée brusquement.

— Excusez-moi. J'ai besoin d'air.

Je me précipitai vers la porte d'entrée, ignorant les appels de maman. Dans le couloir de l'immeuble, je m'appuyai contre le mur, tremblante, des larmes brûlantes roulant sur mes joues.

La porte se rouvrit derrière moi. Gabriel.

— Élise...

— Non. Ne dites rien. Ne dites surtout rien.

— Il faut qu'on parle.

— Parler de quoi ? Du fait que vous sortez avec ma mère ? Que vous allez devenir mon beau-père ? Que pendant des semaines, j'ai cru... que vous...

Ma voix se brisa. Il fit un pas vers moi, et je reculai.

— Ne me touchez pas. Vous êtes mon professeur. Vous allez être mon beau-père. Comment avons-nous pu être aussi aveugles ?

— Je ne savais pas, Élise. Je vous le jure. Catherine ne m'avait jamais montré de photo de vous. Elle parlait de sa fille, mais jamais par votre prénom complet. Juste "Élise". Et vous ne m'aviez jamais dit le nom de votre mère. Comment aurais-je pu deviner ?

— Ça ne change rien. Vous l'aimez ?

Le silence fut sa réponse.

— Et moi ? osai-je dans un murmure à peine audible.

Il ferma les yeux, comme si ma question lui causait une douleur physique.

— Vous êtes mon étudiante. Vous avez dix-huit ans. Vous êtes la fille de la femme que j'aime. Ce qui s'est passé entre nous... ces moments... ils n'auraient jamais dû exister.

— Mais ils existent. Vous ne pouvez pas les effacer en décidant de jouer les pères de famille avec ma mère.

— Élise, je ne "joue" pas. Catherine est une femme exceptionnelle. Elle m'a fait revivre après des années de solitude. Ce que je ressens pour elle est réel.

— Et ce que vous ressentez pour moi ?

Il ouvrit les yeux, et ce que j'y lus me coupa le souffle. De la douleur, du désir, du désespoir.

— Ce que je ressens pour vous n'a pas d'importance. Cela ne peut pas avoir d'importance.

— Menteur.

Le mot resta suspendu entre nous comme une accusation. Puis la porte se rouvrit à nouveau. Maman apparut, inquiète.

— Élise ? Gabriel ? Que se passe-t-il ?

Gabriel se recomposa instantanément, souriant à ma mère avec une tendresse qui me déchira.

— Rien, mon cœur. Élise avait juste besoin d'un peu d'air. Le choc des retrouvailles avec Lucas, sans doute. N'est-ce pas, Élise ?

Il me regardait avec une intensité suppliante. Je hochai la tête, incapable de parler.

Maman me prit dans ses bras.

— Ma chérie, je sais que c'est beaucoup à digérer. Mais tout va bien se passer. Tu verras. Nous allons devenir une vraie famille.

Par-dessus son épaule, je croisai une dernière fois le regard de Gabriel.

Une famille. Le mot résonna dans ma tête comme une condamnation à perpétuité.

Comment allais-je survivre à voir tous les jours l'homme que je... Non. Je ne pouvais même pas finir cette pensée.

Certains amours sont impossibles. Celui-ci était au-delà de l'impossible.

Il était interdit. Inacceptable. Destructeur.

Et pourtant, mon cœur refusait de l'entendre.

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