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*Paris, automne 2026*
La pluie tambourinait contre les vitres de la salle de classe vide. Élise resta immobile devant le tableau, les yeux fixés sur la porte que Monsieur Deveraux venait de franchir. Son cœur battait encore la chamade, résonnant du compliment qu'il venait de lui faire sur sa dernière dissertation. "Vous avez un talent rare, Élise. Une sensibilité qui transcende les mots." Ces paroles tournaient en boucle dans son esprit. Elle avait dix-huit ans et se croyait préparée à tout. Mais pas à ça. Pas à ce regard qu'il avait posé sur elle, différent de celui qu'il réservait aux autres élèves. Un regard qui la voyait vraiment, au-delà de l'étudiante modèle qu'elle s'efforçait d'être. Elle ignorait encore que ce professeur d'histoire-géographie, respecté de tous, cachait un secret qui allait bouleverser sa vie : il était le père adoptif de Lucas, son meilleur ami d'enfance. Celui qu'elle n'avait pas revu depuis cinq ans, depuis que sa famille avait déménagé mystérieusement. Et elle ignorait surtout que dans quelques jours, lors d'un dîner de famille organisé par sa mère, veuve depuis deux ans et nouvellement amoureuse, elle allait découvrir que son nouveau beau-père n'était autre que... Monsieur Deveraux. L'amour peut-il vraiment conquérir tous les obstacles, même les plus moralement inacceptables ? *Certaines histoires ne devraient jamais commencer. Celle-ci était l'une d'entre elles. Et pourtant...* ✿*:・゚ La rentrée universitaire avait le goût amer du café que je buvais chaque matin avant de rejoindre l'amphithéâtre. Septembre s'installait doucement sur Paris, chassant la torpeur de l'été avec ses premières pluies automnales. J'avais choisi la Sorbonne pour ses lettres classiques, pour me perdre dans les méandres de la littérature et oublier le deuil qui pesait encore sur notre famille. Papa nous avait quittés deux ans plus tôt, emportant avec lui une partie de la lumière de maman. Depuis, elle naviguait entre ses journées de travail à l'hôpital et nos soirées silencieuses à la maison. Ce matin-là, j'étais en avance. J'avais pris l'habitude de m'installer au premier rang, là où personne ne voulait jamais s'asseoir. Les autres étudiants préféraient se fondre dans la masse anonyme des derniers rangs, à moitié endormis ou distraits par leurs téléphones. — Mademoiselle Moreau, n'est-ce pas ? La voix me fit lever les yeux de mon carnet. Un homme se tenait devant moi, la quarantaine élégante, des cheveux grisonnants sur les tempes qui lui donnaient un air distingué. Ses yeux noisette pétillaient d'une intelligence vive. — Oui, monsieur. — Gabriel Deveraux. Je serai votre professeur d'histoire de la Renaissance cette année. Il me tendit la main. Sa poignée était ferme, chaleureuse. Quelque chose dans son sourire me troubla, une familiarité que je ne pouvais expliquer. — J'ai lu votre dossier d'inscription. Votre essai sur "Les femmes oubliées de la Renaissance" était remarquable. Vous avez une perspective... rafraîchissante. Je sentis mes joues s'empourprer. — Merci, professeur. C'est un sujet qui me passionne. — Cela se voit. J'espère que vous continuerez à nous surprendre cette année. Il s'éloigna vers son bureau tandis que l'amphithéâtre commençait à se remplir. Mon cœur battait un peu trop vite, et je ne comprenais pas pourquoi. Les semaines qui suivirent s'écoulèrent dans une routine studieuse. Mais quelque chose avait changé. Je me surprenais à soigner ma tenue les jours où j'avais cours avec le professeur Deveraux. À lever la main plus souvent. À rester après les cours pour discuter d'un point de détail sur les Médicis ou sur Machiavel. — Vous avez vraiment l'âme d'une chercheuse, Élise, me dit-il un soir alors que nous étions les derniers dans la salle. Avez-vous pensé à poursuivre en master ? — C'est mon rêve, mais... c'est compliqué. Il leva un sourcil interrogateur, et je me retrouvai à lui confier ce que je n'avais dit à personne : mes inquiétudes pour maman, qui travaillait trop depuis la mort de papa. Ma culpabilité de vouloir continuer mes études alors qu'elle avait besoin de soutien. — La culpabilité est une prison que nous nous construisons nous-mêmes, dit-il doucement. Votre père aurait voulu que vous viviez pleinement, non ? Ses mots touchèrent quelque chose de profond en moi. Des larmes me montèrent aux yeux, que j'essuyais rapidement, embarrassée. — Pardon, je ne devrais pas... — Ne vous excusez jamais de ressentir, Élise. C'est ce qui fait de vous une personne extraordinaire. Le silence s'étira entre nous, chargé d'une émotion que je n'osais nommer. Ses yeux plongèrent dans les miens, et pendant un instant, je ne fus plus son étudiante. J'étais simplement une femme face à un homme qui semblait me voir comme personne ne m'avait jamais vue. — Je ferais mieux d'y aller, murmurai-je en rassemblant mes affaires. — Élise ? Je me retournai sur le seuil de la porte. — Merci de votre confiance. En rentrant chez moi ce soir-là, je trouvai maman dans la cuisine, le téléphone à l'oreille, un sourire que je ne lui avais pas vu depuis des années illuminant son visage. — Élise, ma chérie ! J'ai une merveilleuse nouvelle. J'aimerais te parler de quelqu'un... quelqu'un d'important. Mon cœur se serra. Maman... amoureuse ? Après tout ce temps ? — Il s'appelle Gabriel. Et j'aimerais beaucoup que tu le rencontres ce samedi. J'organise un dîner. Le prénom résonna dans ma tête comme un gong. Gabriel. Ça ne pouvait pas être... Non, c'était impossible. Paris comptait des milliers de Gabriel. Mais alors, pourquoi cette sourde angoisse venait-elle de s'installer au creux de mon ventre ?Les jours qui suivirent furent flous, comme vécus dans un brouillard de culpabilité et de douleur. Je m'installai chez Amélie, qui posa peu de questions, sentant que j'étais au bord de l'effondrement. Gabriel resta à son hôtel, nous envoyant des messages sporadiques, des fragments de désespoir partagé.Nous ne nous revîmes pas. Par une sorte d'accord tacite, nous savions que nous voir maintenant serait comme jeter de l'huile sur le feu de notre culpabilité.L'université devint un cauchemar. Gabriel avait pris un congé sabbatique d'urgence, officiellement pour "raisons personnelles". Les rumeurs circulaient. Personne ne connaissait les détails, mais tout le monde sentait qu'un scandale couvait.Lucas ne répondait à aucun de mes messages. J'essayais tous les jours, pathétiquement."Lucas, s'il te plaît. Parle-moi. Je sais que tu me détestes, mais laisse-moi au moins t'expliquer.""Je t'en supplie. Tu es mon meilleur ami. Ne me laisse pas co
L'aube se leva sur un appartement silencieux, lourd d'une atmosphère funèbre. Je n'avais pas dormi, restant assise sur mon lit toute la nuit, fixant le plafond, rejouant en boucle la scène de l'explosion.Le visage de maman. Sa douleur. Sa trahison.Et Gabriel, parti dans la nuit, emportant avec lui les derniers fragments de normalité qui nous restaient.Vers huit heures, j'entendis la porte de la chambre de maman s'ouvrir. Des pas dans le couloir. Puis le bruit de la cafetière. Des gestes mécaniques, automatiques.Je me forçai à sortir de ma chambre. Il fallait affronter les conséquences. Affronter ce que j'avais fait.Maman était dans la cuisine, dos à moi, préparant du café. Elle portait encore sa robe de la veille. Elle n'avait visiblement pas dormi non plus.— Maman...— Ne m'appelle pas comme ça.Sa voix était glaciale, méconnaissable.— Je ne sais même pas qui tu es en ce moment. La fille que j'a
La fête battait son plein. Lucas, entouré de ses amis, soufflait ses bougies sous les applaudissements. Maman, radieuse, filmait le moment avec son téléphone. Gabriel, à ses côtés, lui enlaçait tendrement la taille.L'image parfaite de la famille recomposée harmonieuse.Et moi, j'observais cette scène depuis le seuil du salon, le cœur serré dans un étau. Comment en étions-nous arrivés là ? Comment une situation déjà impossible était-elle devenue encore plus intenable ?Thomas s'approcha de moi avec deux nouveaux verres.— Tiens. Tu as l'air d'en avoir besoin.— C'est si évident que ça ?— Disons que tu regardes cette scène comme si c'était une tragédie grecque plutôt qu'un anniversaire.Je ris malgré moi. Il était perspicace.— Désolée. Je ne suis pas de très bonne compagnie ce soir.— Au contraire. Tu es mystérieuse. C'est intriguant.Il trinqua avec moi, et je bus, espérant que l'alcool émou
Les jours qui suivirent nos aveux furent les plus sombres de ma vie. Nous avions franchi le point de non-retour, mis des mots sur ce qui aurait dû rester innommé. Et maintenant, ces mots flottaient entre nous comme des spectres, impossibles à ignorer.À l'extérieur, rien n'avait changé. Gabriel et moi continuions notre ballet d'évitement soigneusement chorégraphié. Mais quelque chose avait basculé. Une tension nouvelle, électrique, dangereuse, vibrait dans l'air chaque fois que nous nous trouvions dans la même pièce.C'était dans la façon dont son regard s'attardait sur moi une seconde de trop au petit-déjeuner. Dans la manière dont ma respiration s'accélérait quand il passait près de moi dans le couloir. Dans les silences chargés qui remplaçaient désormais nos conversations polies.Nous étions deux bombes à retardement attendant l'étincelle qui nous ferait exploser.✿*:・゚Ce fut Lucas qui, ironiquement, déclencha l'inévitable.—
Janvier arriva avec son cortège de résolutions brisées et de promesses impossibles à tenir. Les partiels m'offraient une excuse parfaite pour m'enfermer dans ma chambre, pour éviter les dîners de famille, pour ne pas avoir à faire semblant.Mais l'université, elle, n'offrait aucun refuge. J'avais beau avoir changé de section pour les cours de Gabriel, nos chemins se croisaient inévitablement dans les couloirs, à la bibliothèque, à la cafétéria.Chaque fois que je le voyais de loin, mon cœur se serrait. Et chaque fois qu'il me voyait, je lisais la même douleur dans ses yeux.Ce fut Amélie qui remarqua en premier que quelque chose n'allait pas.— Tu as maigri, me dit-elle un jeudi midi, alors que nous déjeunions ensemble. Et ces cernes... Tu dors au moins ?— Les révisions. Tu sais ce que c'est.— C'est plus que ça. Tu as l'air... éteinte. Comme si quelque chose t'avait vidée de l'intérieur.Elle se pencha vers moi, baissa
Décembre s'installa avec ses guirlandes lumineuses et ses promesses de fêtes en famille. Des promesses qui me remplissaient d'une angoisse croissante. Noël approchait, et avec lui, l'obligation de jouer la comédie de l'harmonie familiale pendant des journées entières.Après le baiser dans la cuisine, Gabriel et moi avions instauré une distance encore plus radicale. Nous ne nous adressions plus la parole directement, communiquant uniquement à travers maman ou Lucas. À l'université, je m'étais arrangée pour changer de section, prétextant un conflit d'horaire. Voir son nom sur mon emploi du temps était devenu insupportable.Mais l'évitement avait ses limites dans un appartement de cent mètres carrés.✿*:・゚Ce fut un samedi matin, deux semaines avant Noël, que tout explosa.Maman avait pris un service de nuit de dernière minute. Lucas était parti skier avec des amis pour le week-end. Gabriel et moi nous retrouvions à nouveau seuls.J







