LOGINTrois semaines s'écoulèrent dans une routine étouffante. Trois semaines à jouer la comédie de la famille recomposée harmonieuse. Trois semaines d'enfer quotidien minutieusement orchestré.
J'avais développé une stratégie de survie méticuleuse : me lever très tôt pour éviter le petit-déjeuner en famille, partir avant que Gabriel ne sorte de sa chambre, rentrer tard après avoir erré dans les cafés et les bibliothèques, dîner dans ma chambre sous prétexte de révisions. Maman commençait à s'inquiéter, mais je tenais bon. À l'université, je m'asseyais désormais au dernier rang de ses cours, cachée derrière d'autres étudiants, prenant des notes frénétiquement sans jamais lever les yeux vers lui. Je ne restais plus jamais après les cours. Je ne posais plus de questions. J'étais devenue une étudiante fantôme. Mais l'évitement avait un prix. Ce fut Lucas qui le remarqua en premier. Nous avions pris l'habitude de déjeuner ensemble les mardis, retrouvant lentement la complicité de notre enfance. Ce mardi-là, dans un petit restaurant japonais près de la Sorbonne, il posa ses baguettes et me fixa intensément. — Qu'est-ce qui se passe entre toi et Gabriel ? Je faillis m'étrangler avec mon riz. — Quoi ? Rien. Pourquoi ? — Élise, je ne suis pas aveugle. Tu fuis littéralement dès qu'il entre dans une pièce. Au dîner de dimanche dernier, tu n'as pas prononcé un mot de toute la soirée. Et lui... il a ce regard bizarre quand tu es là. Comme s'il marchait sur des œufs. Mon cœur tambourinait contre mes côtes. — C'est juste... de l'ajustement. C'est nouveau pour tout le monde. — Ça fait trois semaines. Et c'est de pire en pire, pas de mieux en mieux. Il se pencha vers moi, inquiet. — Il t'a fait ou dit quelque chose d'inapproprié ? Parce que je sais qu'il est mon père et que je l'adore, mais si jamais... — Non ! Non, Lucas. Il a été parfaitement correct. C'est juste moi. J'ai du mal avec... tout ça. Ce n'était pas tout à fait un mensonge. J'avais effectivement du mal. Juste pas pour les raisons que Lucas imaginait. — Tu sais, dit-il doucement, Gabriel était vraiment nerveux avant d'emménager. Il me disait sans arrêt qu'il avait peur que tu le détestes, que tu penses qu'il essaie de remplacer ton père. — Ce n'est pas ça. — Alors c'est quoi ? Comment lui expliquer ? Comment dire à mon meilleur ami que son père adoptif me hantait chaque nuit ? Que je me réveillais en sueur après des rêves que je n'osais même pas m'avouer à moi-même ? Que chaque fois que je les entendais rire ensemble, maman et lui, quelque chose en moi se tordait de jalousie et de culpabilité entremêlées ? — C'est compliqué, Lucas. — Alors simplifie. Parle-lui. Ou parle à ta mère. Ou parle à moi, bon sang. Mais arrête de te refermer comme ça. Tu me fais peur. Ses yeux, si semblables à ceux du garçon de douze ans que j'avais connu, étaient emplis d'une inquiétude sincère. Je posai ma main sur la sienne. — Je vais bien. Promis. Je vais faire des efforts. Ce fut une promesse que je ne pourrais pas tenir. ✿*:・゚ soir même, en rentrant, je trouvai l'appartement inhabituellement silencieux. Pas de musique dans la cuisine, pas de voix dans le salon. Un mot était posé sur la table de l'entrée, de l'écriture élégante de maman : "Ma chérie, garde de nuit à l'hôpital, urgence. Il y a des lasagnes dans le frigo. Bisous. Maman." Mon estomac se noua. Cela signifiait que Gabriel était seul à la maison. J'envisageai de repartir, de passer la soirée n'importe où ailleurs. Mais la fatigue me pesait. Trois semaines à fuir, à mentir, à faire semblant. J'étais épuisée. Je pris une douche, enfilai un pyjama confortable, et me décidai à réchauffer les lasagnes. Peut-être était-il dans sa chambre. Peut-être ne le croiserais-je pas. Mais quand j'entrai dans la cuisine, il était là, debout devant la fenêtre, une tasse de thé à la main, perdu dans la contemplation des toits de Paris. Il se retourna à mon arrivée. Nous nous figeâmes tous les deux. — Élise. Je ne vous avais pas entendue rentrer. Le vouvoiement, cette distance artificielle qu'il maintenait même quand nous étions seuls. — Maman travaille ce soir, dis-je inutilement. — Je sais. Elle m'a prévenu. Un silence épais s'installa. Je me dirigeai vers le réfrigérateur, déterminée à prendre mon plat et à me réfugier dans ma chambre. Mais sa voix m'arrêta. — Élise, attendez. S'il vous plaît. Il posa sa tasse, se passa une main dans les cheveux un geste nerveux que je commençais à reconnaître. — Il faut qu'on parle. Vraiment. Cette situation ne peut plus durer. — Je ne vois pas de quoi vous parlez. — Arrêtez. Vous m'évitez. Vous évitez votre mère. Lucas s'inquiète. Catherine pense qu'elle a fait une erreur en me laissant emménager si vite. Vous vous rendez compte de ce que votre comportement provoque ? La colère monta en moi, libératrice après des semaines de contention. — Mon comportement ? C'est moi le problème ? Pas le fait que vous ayez décidé de jouer à la famille heureuse avec ma mère alors que... Je m'interrompis brutalement, mordant ma lèvre pour retenir les mots dangereux. — Alors que quoi ? demanda-t-il d'une voix basse, presque menaçante. Dites-le, Élise. Finissez votre phrase. — Rien. Oubliez. Je fis demi-tour, mais il fut plus rapide. Il contourna le comptoir, se plaçant entre la porte et moi. — Non. Vous allez finir cette phrase. Vous allez dire ce que vous pensez vraiment au lieu de fuir constamment. — Laissez-moi passer. — Pas avant que vous m'ayez parlé. Vraiment parlé. Nous étions face à face dans la petite cuisine, trop proches, la tension crépitant entre nous comme de l'électricité statique. — Vous voulez que je parle ? D'accord. Vous voulez savoir ce que je pense vraiment ? Ma voix tremblait de rage contenue, de frustration, de tout ce que j'avais refoulé pendant des semaines. — Je pense que vous êtes un lâche. Vous vous cachez derrière la morale, derrière votre amour pour ma mère, derrière votre rôle de professeur responsable. Mais vous savez quoi ? Moi aussi je ressens ce que vous ressentez. Moi aussi j'ai envie de... Les mots moururent dans ma gorge. J'avais franchi une ligne invisible, et il n'y avait plus de retour en arrière possible.Les jours qui suivirent furent flous, comme vécus dans un brouillard de culpabilité et de douleur. Je m'installai chez Amélie, qui posa peu de questions, sentant que j'étais au bord de l'effondrement. Gabriel resta à son hôtel, nous envoyant des messages sporadiques, des fragments de désespoir partagé.Nous ne nous revîmes pas. Par une sorte d'accord tacite, nous savions que nous voir maintenant serait comme jeter de l'huile sur le feu de notre culpabilité.L'université devint un cauchemar. Gabriel avait pris un congé sabbatique d'urgence, officiellement pour "raisons personnelles". Les rumeurs circulaient. Personne ne connaissait les détails, mais tout le monde sentait qu'un scandale couvait.Lucas ne répondait à aucun de mes messages. J'essayais tous les jours, pathétiquement."Lucas, s'il te plaît. Parle-moi. Je sais que tu me détestes, mais laisse-moi au moins t'expliquer.""Je t'en supplie. Tu es mon meilleur ami. Ne me laisse pas co
L'aube se leva sur un appartement silencieux, lourd d'une atmosphère funèbre. Je n'avais pas dormi, restant assise sur mon lit toute la nuit, fixant le plafond, rejouant en boucle la scène de l'explosion.Le visage de maman. Sa douleur. Sa trahison.Et Gabriel, parti dans la nuit, emportant avec lui les derniers fragments de normalité qui nous restaient.Vers huit heures, j'entendis la porte de la chambre de maman s'ouvrir. Des pas dans le couloir. Puis le bruit de la cafetière. Des gestes mécaniques, automatiques.Je me forçai à sortir de ma chambre. Il fallait affronter les conséquences. Affronter ce que j'avais fait.Maman était dans la cuisine, dos à moi, préparant du café. Elle portait encore sa robe de la veille. Elle n'avait visiblement pas dormi non plus.— Maman...— Ne m'appelle pas comme ça.Sa voix était glaciale, méconnaissable.— Je ne sais même pas qui tu es en ce moment. La fille que j'a
La fête battait son plein. Lucas, entouré de ses amis, soufflait ses bougies sous les applaudissements. Maman, radieuse, filmait le moment avec son téléphone. Gabriel, à ses côtés, lui enlaçait tendrement la taille.L'image parfaite de la famille recomposée harmonieuse.Et moi, j'observais cette scène depuis le seuil du salon, le cœur serré dans un étau. Comment en étions-nous arrivés là ? Comment une situation déjà impossible était-elle devenue encore plus intenable ?Thomas s'approcha de moi avec deux nouveaux verres.— Tiens. Tu as l'air d'en avoir besoin.— C'est si évident que ça ?— Disons que tu regardes cette scène comme si c'était une tragédie grecque plutôt qu'un anniversaire.Je ris malgré moi. Il était perspicace.— Désolée. Je ne suis pas de très bonne compagnie ce soir.— Au contraire. Tu es mystérieuse. C'est intriguant.Il trinqua avec moi, et je bus, espérant que l'alcool émou
Les jours qui suivirent nos aveux furent les plus sombres de ma vie. Nous avions franchi le point de non-retour, mis des mots sur ce qui aurait dû rester innommé. Et maintenant, ces mots flottaient entre nous comme des spectres, impossibles à ignorer.À l'extérieur, rien n'avait changé. Gabriel et moi continuions notre ballet d'évitement soigneusement chorégraphié. Mais quelque chose avait basculé. Une tension nouvelle, électrique, dangereuse, vibrait dans l'air chaque fois que nous nous trouvions dans la même pièce.C'était dans la façon dont son regard s'attardait sur moi une seconde de trop au petit-déjeuner. Dans la manière dont ma respiration s'accélérait quand il passait près de moi dans le couloir. Dans les silences chargés qui remplaçaient désormais nos conversations polies.Nous étions deux bombes à retardement attendant l'étincelle qui nous ferait exploser.✿*:・゚Ce fut Lucas qui, ironiquement, déclencha l'inévitable.—
Janvier arriva avec son cortège de résolutions brisées et de promesses impossibles à tenir. Les partiels m'offraient une excuse parfaite pour m'enfermer dans ma chambre, pour éviter les dîners de famille, pour ne pas avoir à faire semblant.Mais l'université, elle, n'offrait aucun refuge. J'avais beau avoir changé de section pour les cours de Gabriel, nos chemins se croisaient inévitablement dans les couloirs, à la bibliothèque, à la cafétéria.Chaque fois que je le voyais de loin, mon cœur se serrait. Et chaque fois qu'il me voyait, je lisais la même douleur dans ses yeux.Ce fut Amélie qui remarqua en premier que quelque chose n'allait pas.— Tu as maigri, me dit-elle un jeudi midi, alors que nous déjeunions ensemble. Et ces cernes... Tu dors au moins ?— Les révisions. Tu sais ce que c'est.— C'est plus que ça. Tu as l'air... éteinte. Comme si quelque chose t'avait vidée de l'intérieur.Elle se pencha vers moi, baissa
Décembre s'installa avec ses guirlandes lumineuses et ses promesses de fêtes en famille. Des promesses qui me remplissaient d'une angoisse croissante. Noël approchait, et avec lui, l'obligation de jouer la comédie de l'harmonie familiale pendant des journées entières.Après le baiser dans la cuisine, Gabriel et moi avions instauré une distance encore plus radicale. Nous ne nous adressions plus la parole directement, communiquant uniquement à travers maman ou Lucas. À l'université, je m'étais arrangée pour changer de section, prétextant un conflit d'horaire. Voir son nom sur mon emploi du temps était devenu insupportable.Mais l'évitement avait ses limites dans un appartement de cent mètres carrés.✿*:・゚Ce fut un samedi matin, deux semaines avant Noël, que tout explosa.Maman avait pris un service de nuit de dernière minute. Lucas était parti skier avec des amis pour le week-end. Gabriel et moi nous retrouvions à nouveau seuls.J







