LOGINLe visage de Gabriel était devenu livide après avoir entendu mes mots.
— Ne terminez pas cette phrase, murmura-t-il. Je vous en supplie, Élise. Ne la terminez pas. — Pourquoi ? Vous avez peur de la vérité ? — J'ai peur de ce que nous pourrions faire si nous l'admettons à voix haute. Le temps sembla se suspendre. Nos regards étaient verrouillés, et dans ses yeux, je voyais reflété tout ce que je ressentais : le désir, la culpabilité, le désespoir, l'impossibilité de la situation. — Je vous regarde avec ma mère, repris-je d'une voix brisée, et je voudrais disparaître. La voir heureuse me déchire. Vous entendre rire avec elle, vous voir la toucher, savoir que vous dormez dans ses bras... C'est une torture quotidienne. Et le pire, c'est que je me déteste pour ça. Parce que je l'aime, ma mère. Je veux son bonheur. Mais... — Mais vous ne pouvez pas s'empêcher de... — De vous vouloir, terminai-je dans un souffle. Là. C'est dit. Vous êtes content ? Le silence qui suivit fut assourdissant. Gabriel ferma les yeux, ses mains agrippant le comptoir derrière lui comme s'il avait besoin de s'ancrer à quelque chose de solide. — Vous ne savez pas ce que vous me demandez, dit-il finalement, la voix rauque. J'ai quarante-deux ans, Élise. Vous en avez dix-huit. Je suis votre professeur. Je suis le compagnon de votre mère. Je suis le père adoptif de votre meilleur ami. Chaque mot que vous prononcez est comme un coup de poignard dans ma conscience. — Vous ne ressentez rien, alors ? Il rouvrit les yeux, et ce que j'y vis me coupa le souffle. Une douleur si profonde qu'elle en était presque physique. — J'aimerais pouvoir dire non. Dieu sait à quel point j'aimerais pouvoir le dire. Mais je ne peux pas vous mentir. Pas sur ça. Mon cœur s'emballa. — Alors... — Alors rien. Il ne peut rien se passer. Jamais. Vous comprenez ? Ce que je ressens ce que nous ressentons c'est exactement ce qui ne doit jamais voir le jour. C'est toxique. Destructeur. Si nous cédions, même une seconde, même un instant, nous détruirions tout le monde autour de nous. — Et nous ? Qu'est-ce qu'on devient, nous ? — Il n'y a pas de "nous", Élise. Il ne peut pas y avoir de "nous". Les larmes me montèrent aux yeux. J'avais su, bien sûr, que c'était ce qu'il dirait. Mais une partie de moi avait espéré... quoi ? Qu'il m'avouerait son amour ? Qu'il quitterait ma mère ? C'était ridicule, égoïste, monstrueux. Et pourtant. — Je ne peux pas vivre comme ça, murmurai-je. Sous le même toit que vous, à faire semblant chaque jour que vous n'êtes rien pour moi. C'est au-dessus de mes forces. — Alors qu'est-ce que vous suggérez ? Que je quitte votre mère ? Que je brise le cœur de la femme que j'ai promis de rendre heureuse ? Que je détruise Lucas, qui est si content de nous voir former une famille ? — Je ne sais pas ! Je ne sais plus rien ! Ma voix monta, chargée de désespoir. Gabriel jeta un coup d'œil anxieux vers le couloir. — Baissez la voix. Les voisins... — Les voisins peuvent aller au diable ! Vous, vous pouvez aller au diable ! Avec vos beaux principes et votre sens moral ! Vous croyez que c'est facile pour moi ? Vous croyez que j'ai choisi de ressentir ça ? — Bien sûr que non. Pas plus que moi. Mais nous devons être plus forts que nos sentiments. — Pourquoi ? Pourquoi est-ce toujours à nous de sacrifier ce que nous voulons ? — Parce que c'est ça, être adulte. Faire les bons choix, même quand ils font mal. Je ris, un son amer et brisé. — Le bon choix. Regardez-nous. Regardez ce que "le bon choix" a fait de nous. Je suis devenue une ombre. Vous avez des cernes jusqu'au menton. Et vous osez me dire que c'est le bon choix ? Il s'approcha, levant une main comme pour toucher mon visage, avant de se raviser et de la laisser retomber. — Le mauvais choix serait pire. Infiniment pire. Vous ne le voyez pas maintenant, mais un jour, vous me remercierez d'avoir été assez fort pour nous deux. — Je vous déteste. — Je sais. Et c'est probablement mieux ainsi. Nous restâmes là, face à face, deux personnes prises au piège d'un impossible dilemme. Puis, lentement, je contournai le comptoir, mettant de la distance entre nous. — Je vais chercher un appartement, annonçai-je calmement. Je vais déménager. C'est la seule solution. — Élise, non. Votre mère serait dévastée. — Et la solution, c'est quoi ? Continuer à vivre ici ? À vous croiser chaque jour ? À assister à votre bonheur avec elle en prétendant que ça ne me tue pas à petit feu ? — Vous ne pouvez pas abandonner vos études. Pas à cause de moi. — Je ne les abandonne pas. Je prends juste de la distance. C'est ce que vous vouliez, non ? Que je sois raisonnable ? Il secoua la tête, accablé. — Ce n'est pas ce que je voulais. — Alors qu'est-ce que vous voulez, Gabriel ? Vraiment ? La question flotta entre nous, lourde de toutes les implications qu'elle portait. Je vis la lutte se livrer sur son visage, le désir bataillant contre la raison, le cœur contre l'esprit. Finalement, il baissa les yeux. — Je veux que vous soyez heureuse. Même si ça signifie vivre sans vous voir. — Menteur. Le mot était sorti tout seul, doux mais acéré. Il releva la tête, et pendant un instant, son masque de contrôle se fissura. Je vis l'homme derrière le professeur, derrière le beau-père, derrière tous les rôles qu'il jouait. Un homme déchiré, perdu, aussi désespéré que moi. — Vous avez raison, admit-il dans un murmure à peine audible. Je suis un menteur. Parce que ce que je veux vraiment, c'est... Il s'interrompit brusquement. La porte d'entrée venait de s'ouvrir. — Coucou ! J'ai oublié mon stéthoscope ! La voix de maman, enjouée, nous figea sur place. Nous nous séparâmes précipitamment, Gabriel retournant à sa tasse de thé près de la fenêtre, moi ouvrant le réfrigérateur sans but précis. Maman entra dans la cuisine, radieuse dans sa blouse blanche. — Oh, vous êtes tous les deux là ! Ça me fait tellement plaisir de vous voir ensemble. Vous discutiez ? — Élise me racontait ses cours, répondit Gabriel avec un sourire qui ne tremblait presque pas. C'est fascinant de voir sa passion pour la Renaissance. — Ma fille est brillante, dit maman en m'embrassant la tempe. Et toi, ma chérie, tu as meilleure mine. Je suis contente que vous appreniez à vous connaître. Elle regarda Gabriel avec tant d'amour que je dus détourner les yeux. — Bon, je file. L'hôpital m'attend. Ne m'attendez pas, je rentrerai tard. Profitez de votre soirée ! Et elle repartit comme un tourbillon, nous laissant seuls à nouveau dans le silence pesant de tout ce qui n'avait pas été dit. — Je vais dans ma chambre, annonçai-je. — Élise... — Non. Plus un mot. S'il vous plaît. Je m'enfuis avant qu'il ne puisse ajouter quoi que ce soit, les larmes coulant librement maintenant que j'étais seule dans le couloir. Dans ma chambre, je m'affalai sur mon lit, fixant le plafond. Mon téléphone vibra. Un message de Lucas. "Merci pour le déjeuner. Et merci d'avoir promis de faire des efforts. Ça compte beaucoup pour moi. Tu me manquais, ma meilleure amie. ❤️" La culpabilité me submergea. Lucas, si innocent dans tout ça. Maman, si heureuse. Et Gabriel et moi, prisonniers d'un sentiment qui ne devait pas exister. Un autre message arriva, d'un numéro que je reconnaissais maintenant. "Pardonnez-moi pour ce que je vais dire. Vous êtes la chose la plus belle et la plus terrifiante qui me soit arrivée. Et c'est précisément pour ça que je dois vous laisser partir. - G." Je pressai le téléphone contre ma poitrine, laissant les sanglots me secouer. L'amour interdit n'était pas romantique. Ce n'était pas une belle histoire tragique digne d'un roman. C'était sale, douloureux, destructeur. C'était des nuits blanches et des mensonges quotidiens. C'était se détester soi-même un peu plus chaque jour. Et le pire, c'était qu'il n'y avait aucune issue heureuse possible. Soit nous cédions, et nous détruisions tout le monde. Soit nous résistions, et nous nous détruisions nous-mêmes. L'enfer, décidément, avait mille visages. Et j'avais découvert le mien.Les jours qui suivirent furent flous, comme vécus dans un brouillard de culpabilité et de douleur. Je m'installai chez Amélie, qui posa peu de questions, sentant que j'étais au bord de l'effondrement. Gabriel resta à son hôtel, nous envoyant des messages sporadiques, des fragments de désespoir partagé.Nous ne nous revîmes pas. Par une sorte d'accord tacite, nous savions que nous voir maintenant serait comme jeter de l'huile sur le feu de notre culpabilité.L'université devint un cauchemar. Gabriel avait pris un congé sabbatique d'urgence, officiellement pour "raisons personnelles". Les rumeurs circulaient. Personne ne connaissait les détails, mais tout le monde sentait qu'un scandale couvait.Lucas ne répondait à aucun de mes messages. J'essayais tous les jours, pathétiquement."Lucas, s'il te plaît. Parle-moi. Je sais que tu me détestes, mais laisse-moi au moins t'expliquer.""Je t'en supplie. Tu es mon meilleur ami. Ne me laisse pas co
L'aube se leva sur un appartement silencieux, lourd d'une atmosphère funèbre. Je n'avais pas dormi, restant assise sur mon lit toute la nuit, fixant le plafond, rejouant en boucle la scène de l'explosion.Le visage de maman. Sa douleur. Sa trahison.Et Gabriel, parti dans la nuit, emportant avec lui les derniers fragments de normalité qui nous restaient.Vers huit heures, j'entendis la porte de la chambre de maman s'ouvrir. Des pas dans le couloir. Puis le bruit de la cafetière. Des gestes mécaniques, automatiques.Je me forçai à sortir de ma chambre. Il fallait affronter les conséquences. Affronter ce que j'avais fait.Maman était dans la cuisine, dos à moi, préparant du café. Elle portait encore sa robe de la veille. Elle n'avait visiblement pas dormi non plus.— Maman...— Ne m'appelle pas comme ça.Sa voix était glaciale, méconnaissable.— Je ne sais même pas qui tu es en ce moment. La fille que j'a
La fête battait son plein. Lucas, entouré de ses amis, soufflait ses bougies sous les applaudissements. Maman, radieuse, filmait le moment avec son téléphone. Gabriel, à ses côtés, lui enlaçait tendrement la taille.L'image parfaite de la famille recomposée harmonieuse.Et moi, j'observais cette scène depuis le seuil du salon, le cœur serré dans un étau. Comment en étions-nous arrivés là ? Comment une situation déjà impossible était-elle devenue encore plus intenable ?Thomas s'approcha de moi avec deux nouveaux verres.— Tiens. Tu as l'air d'en avoir besoin.— C'est si évident que ça ?— Disons que tu regardes cette scène comme si c'était une tragédie grecque plutôt qu'un anniversaire.Je ris malgré moi. Il était perspicace.— Désolée. Je ne suis pas de très bonne compagnie ce soir.— Au contraire. Tu es mystérieuse. C'est intriguant.Il trinqua avec moi, et je bus, espérant que l'alcool émou
Les jours qui suivirent nos aveux furent les plus sombres de ma vie. Nous avions franchi le point de non-retour, mis des mots sur ce qui aurait dû rester innommé. Et maintenant, ces mots flottaient entre nous comme des spectres, impossibles à ignorer.À l'extérieur, rien n'avait changé. Gabriel et moi continuions notre ballet d'évitement soigneusement chorégraphié. Mais quelque chose avait basculé. Une tension nouvelle, électrique, dangereuse, vibrait dans l'air chaque fois que nous nous trouvions dans la même pièce.C'était dans la façon dont son regard s'attardait sur moi une seconde de trop au petit-déjeuner. Dans la manière dont ma respiration s'accélérait quand il passait près de moi dans le couloir. Dans les silences chargés qui remplaçaient désormais nos conversations polies.Nous étions deux bombes à retardement attendant l'étincelle qui nous ferait exploser.✿*:・゚Ce fut Lucas qui, ironiquement, déclencha l'inévitable.—
Janvier arriva avec son cortège de résolutions brisées et de promesses impossibles à tenir. Les partiels m'offraient une excuse parfaite pour m'enfermer dans ma chambre, pour éviter les dîners de famille, pour ne pas avoir à faire semblant.Mais l'université, elle, n'offrait aucun refuge. J'avais beau avoir changé de section pour les cours de Gabriel, nos chemins se croisaient inévitablement dans les couloirs, à la bibliothèque, à la cafétéria.Chaque fois que je le voyais de loin, mon cœur se serrait. Et chaque fois qu'il me voyait, je lisais la même douleur dans ses yeux.Ce fut Amélie qui remarqua en premier que quelque chose n'allait pas.— Tu as maigri, me dit-elle un jeudi midi, alors que nous déjeunions ensemble. Et ces cernes... Tu dors au moins ?— Les révisions. Tu sais ce que c'est.— C'est plus que ça. Tu as l'air... éteinte. Comme si quelque chose t'avait vidée de l'intérieur.Elle se pencha vers moi, baissa
Décembre s'installa avec ses guirlandes lumineuses et ses promesses de fêtes en famille. Des promesses qui me remplissaient d'une angoisse croissante. Noël approchait, et avec lui, l'obligation de jouer la comédie de l'harmonie familiale pendant des journées entières.Après le baiser dans la cuisine, Gabriel et moi avions instauré une distance encore plus radicale. Nous ne nous adressions plus la parole directement, communiquant uniquement à travers maman ou Lucas. À l'université, je m'étais arrangée pour changer de section, prétextant un conflit d'horaire. Voir son nom sur mon emploi du temps était devenu insupportable.Mais l'évitement avait ses limites dans un appartement de cent mètres carrés.✿*:・゚Ce fut un samedi matin, deux semaines avant Noël, que tout explosa.Maman avait pris un service de nuit de dernière minute. Lucas était parti skier avec des amis pour le week-end. Gabriel et moi nous retrouvions à nouveau seuls.J







