LOGINLuna Un soir, Alex m’emmène dans le jardin. Le crépuscule embrase le ciel de rose et d'orange, les dernières lueurs du jour se reflètent dans les vitres de la maison. Les lampions sont allumés, suspendus aux branches du tilleul, leurs ampoules tamisées qui éclairent la pelouse d'une lumière douce et irréelle. Des bougies vacillent sur le banc, sur la table en bois, sur les marches de pierre. Thomas est assis sur le banc sous le tilleul, un verre à la main, un verre de vin rouge qui reflète la lumière comme un rubis. Il ne dit rien. Il regarde. Il attend. — Qu’est-ce qu’il y a ? je demande. — Assieds-toi. Il me prend la main. Ses doigts tremblent — Alex qui tremble, Alex qui n'a jamais tremblé devant moi, qui a toujours affiché cette assurance calme de l'homme qui contrôle tout.
Luna Les premiers temps sont difficiles. Il y a des regards de travers, des silences lourds, des gestes retenus, des paroles qu'on ravalé au bord des lèvres. Nous apprenons à nous connaître autrement, à nous partager, à nous tolérer. Chaque matin est un pari, chaque soir une délivrance. Nous avançons à tâtons, dans un territoire inconnu dont nous n'avons pas la carte. Thomas est parfois jaloux. Pas de façon violente, non , Thomas n'a jamais été violent, jamais. Mais d’une jalousie sourde, qui s’exprime par des mots brefs, des retraits soudains, des humeurs changeantes. Ce n'est pas contre Alex, ni contre moi. C'est contre lui-même, contre la partie de lui qui n'arrive pas à accepter ce qu'il a choisi. Quand Alex et moi nous embrassons devant lui, il détourne la tête. Puis se force à regarder. Puis détourne encore, comme si un aim
Luna Le samedi suivant, nous avons décidé de tenter la première nuit à trois. La journée avait été longue, étrangement calme. Thomas était sorti courir, Alex avait travaillé dans son bureau. Moi, j'avais erré dans la maison, incapable de fixer mon attention sur quoi que ce soit. Je préparais un plat, je l'abandonnais. Je lisais une page, je la relisais sans la comprendre. Le temps s'étirait, dense et chargé d'électricité. Alex a préparé la chambre principale , la sienne, dans l’aile Ouest. Je l'ai regardé faire, appuyée au chambranle de la porte, les bras croisés. Il a changé les draps pour des draps blancs en lin, ceux qu'il gardait pour les grandes occasions, tout doux, tout frais. Il a disposé des bougies sur toutes les surfaces disponibles , le manteau de la cheminée, les tables de chevet, le rebord de la fenêtre , des bougies parfumées à la vanille et à l'ambre qu'il avait a
Luna Les jours qui suivent notre pacte sont étranges, suspendus entre l'incrédulité et l'espoir comme un bateau pris au large entre deux courants contraires. Thomas a sorti un grand cahier, celui qu'il utilisait pour ses enquêtes , un cahier à spirales, couverture cartonnée noire, les pages pleines de notes serrées et l'a posé sur la table de la véranda. Des pages blanches, vierges, prêtes à recevoir les règles de notre nouvelle vie. Il a rangé son carnet noir, celui des douleurs, au fond d'un tiroir, et a ouvert ce livre vierge, celui des commencements. Ce geste m'a serré le cœur : il tournait la page, littéralement, physiquement, symboliquement. La véranda baignait dans la lumière dorée de fin d'après-midi. Les carreaux anciens, gondolés par les années, laissaient entrer ce soleil printanier qui faisait briller les poussières en suspension. Le jardin, au-delà des vitres, explosait de vie : les tulipes rouges et jaunes
Luna Le soleil se lève sur le jardin. Les rayons d’or traversent les branches du tilleul, dessinent des ombres mouvantes sur la pelouse, font étinceler les gouttes de rosée accrochées aux brins d’herbe. Je n’ai pas dormi. Je suis restée éveillée, à repasser les mots de Thomas, à les tourner, les retourner, tenter d’en saisir le sens profond. Une vie à trois. Officielle. Pas en cachette. Pas en secret. Les yeux grands ouverts dans la pénombre, j’ai écouté le silence de l’aile Est , aucun bruit, aucun souffle. Thomas dormait dans sa chambre, derrière la porte close. Alex devait être éveillé aussi, de l’autre côté de la pelouse, à regarder le même ciel blanchir. Je n’y crois pas encore. Ni à la proposition. Ni à la suite. Ni à l’avenir. Alex m’appelle avant même que j’aie bu mon premier café. La sonnerie du téléphone déchire le silence matinal. — Tu as bien entendu ? Il a dit "tous les trois" ? — Oui. — Tu crois qu’il va tenir ? — Je ne sais pas. Et toi ? — Je ne sais pas non
Luna La discussion dure des heures. Le vin coule, les bougies s’éteignent une à une, laissant la place à la seule lampe du plafond. La nuit envahit la pièce, opaque, dense, comme un voile jeté sur nos tristesses. La lune, derrière la fenêtre, éclaire le jardin d’une lumière blafarde, découpe les ombres du tilleul sur la pelouse comme des doigts squelettiques. Thomas parle de son enfance, de ses parents, de cette maison où il a cru que l’amour était simple, éternel, transparent. Il évoque les dimanches matin, quand son père préparait des crêpes et que sa mère les rejoignait en robe de chambre. L’odeur de la poudre à lever et du sucre, le bruit du fouet dans le saladier, les rires qui montaient jusqu’à la charpente. — J’ai voulu la même chose, dit-il. Une seule femme, un seul amour, une seule vie. Sa voix est lasse, presque résignée. Il ne me regarde pas. — Ça n’existe pas, Thomas. L’amour parfait. L’amour simple. Ça n’existe pas. — Si, Luna. Pour certains. Pour d’autres non. Il







