เข้าสู่ระบบIsadora
La convocation arrive sur un plateau d'argent, portée par une domestique au visage impassible. Un simple carton blanc, gravé aux armes de la famille, avec ces quelques mots tracés d'une écriture fine et acérée : "Mademoiselle Moreau est attendue dans le bureau de M. Hadrien Delacroix à dix-sept heures précises. Pour une entrevue de la plus haute importance."
Je relis le carton trois fois, le cœur battant. La plus haute importance. Ces mots résonnent en moi comme une menace, comme un présage. Que me veut Hadrien ? Depuis notre rencontre nocturne dans la bibliothèque, il m'évite soigneusement. Aux repas, il ne m'adresse plus la parole, il ne me regarde plus, il fait comme si je n'existais pas. Une ignorance calculée, plus blessante que ses regards glacés, plus cruelle que ses paroles cinglantes. J'ai l'impression d'être redevenue une étrangère, une intruse, une ombre qui erre dans les couloirs sans que personne ne la remarque.
Et maintenant, cette convocation. Ce carton qui me brûle les doigts comme une assignation à comparaître devant un tribunal. Je sais que je devrais me réjouir de cette attention soudaine, mais je ne ressens qu'une peur sourde, irrationnelle, qui me serre la gorge et qui me glace le ventre.
À dix-sept heures précises, je descends l'escalier, vêtue d'une robe sobre en lainage gris, les cheveux sagement relevés en chignon, les mains moites et le cœur en chamade. Je traverse le hall, je longe le couloir qui mène à l'aile ouest de la maison, et je m'arrête devant la porte du bureau d'Hadrien. Elle est massive, en chêne sombre, ornée de ferrures en bronze patiné. Je lève la main pour frapper, mais avant que mes phalanges ne touchent le bois, la voix d'Hadrien résonne de l'intérieur :
— Entrez.
Je pousse la porte, et je pénètre dans la pièce. Le bureau d'Hadrien est une réplique miniature de la bibliothèque , des livres du sol au plafond, un bureau monumental en acajou, des fauteuils en cuir, une cheminée où crépite un feu de bois. Les rideaux de velours sombre sont tirés, plongeant la pièce dans une pénombre que les flammes ne parviennent pas à dissiper. L'air sent le tabac, le cuir, et quelque chose d'autre, quelque chose d'indéfinissable , un parfum épicé, presque animal, qui me trouble plus que je ne voudrais l'admettre.
Hadrien est assis derrière son bureau, les coudes posés sur les accoudoirs de son fauteuil, les doigts joints en ogive devant son visage. Il porte un costume anthracite, une chemise blanche au col amidonné, une cravate de soie noire nouée avec une précision militaire. Ses cheveux noirs sont impeccablement coiffés, son visage est impassible, et ses yeux gris me fixent avec une intensité qui me cloue sur place.
— Asseyez-vous, Isadora.
Sa voix est un velours grave, dépourvue de toute émotion. Je m'assois dans le fauteuil face à lui, les jambes serrées, les mains croisées sur les genoux, et j'attends. Il ne dit rien, il se contente de me regarder, et le silence s'étire entre nous comme un fil invisible qui menace de se rompre à tout instant.
— Savez-vous pourquoi je vous ai convoquée ? demande-t-il enfin.
— Non, monsieur.
— Monsieur. C'est bien. Au moins, vous n'avez pas oublié les bonnes manières. C'est un début.
Il se lève, il contourne le bureau, et il vient se placer derrière mon fauteuil. Je sens sa présence dans mon dos, une présence massive et oppressante, et je me tiens aussi droite qu'une statue, le regard fixé sur le feu qui crépite dans l'âtre.
— Je vous ai convoquée, Isadora, parce que votre comportement est inacceptable. Vous êtes arrivée dans cette maison il y a à peine deux semaines, et vous avez déjà réussi à enfreindre toutes les règles de bienséance que votre tante , que Dieu ait son âme , aurait voulu que vous respectiez.
— Je ne comprends pas, monsieur. Quelles règles ai-je enfreintes ?
— Ne faites pas l'innocente. Cela ne vous sied pas.
Il pose ses mains sur le dossier de mon fauteuil, et je sens ses doigts effleurer mes épaules à travers le tissu de ma robe. Ce contact, si léger soit-il, me fait frissonner de la tête aux pieds.
— Premièrement, reprend-il d'une voix parfaitement calme, vous avez manqué le dîner de mardi dernier. Vous avez prétexté une migraine, mais je sais que vous étiez au jardin d'hiver avec Cyprien. Deuxièmement, vous avez manqué le déjeuner d'hier. Vous avez prétexté une promenade en ville, mais je sais que vous étiez à la plage avec Augustin. Troisièmement, vous avez manqué le petit-déjeuner de ce matin. Vous avez prétexté une panne d'oreiller, mais je sais que vous avez passé la moitié de la nuit à errer dans les couloirs, en nuisette, comme une âme en peine.
Je me fige. Il sait. Il sait tout. Il m'observe, il me surveille, il me traque comme un chasseur traque sa proie. Rien de ce que je fais dans cette maison ne lui échappe.
— Les repas, Isadora, sont un moment de communion familiale. Votre absence est une insulte à votre oncle, qui vous a si généreusement accueillie sous son toit. Votre absence est une insulte à mes beaux-neveux, qui se font une joie de votre présence. Votre absence est une insulte à moi-même, qui suis le maître de cette maison.
— Le maître ? Je croyais que c'était mon oncle.
Un silence glacial accueille ma remarque. Hadrien retire ses mains du dossier de mon fauteuil, il fait le tour, et il s'accroupit devant moi. Son visage est à hauteur du mien, ses yeux gris plongent dans les miens, et je sens son souffle sur mes lèvres.
— Votre oncle, Isadora, est un pantin. Un homme faible, sans envergure, qui se laisse guider par ses instincts les plus bas. C'est moi qui dirige cette maison, c'est moi qui gère la fortune familiale, c'est moi qui prends les décisions. Votre oncle n'est qu'un prête-nom, une façade, un masque derrière lequel je me cache pour mieux agir. Si vous voulez rester ici, si vous voulez vivre sous ce toit, vous devez obéir à mes règles. Pas aux siennes. Aux miennes.
— Et quelles sont vos règles, monsieur ?
— La première règle, la plus importante de toutes, est simple : vous m'appartenez.
Mon cœur cesse de battre une seconde, puis il repart de plus belle, cognant contre mes côtes comme un oiseau affolé. Je veux protester, je veux crier, je veux fuir, mais mes lèvres sont scellées, mes jambes sont paralysées, et je reste assise, muette et tremblante, sous le regard de cet homme qui vient de prononcer les mots les plus terrifiants que j'aie jamais entendus.
— Vous êtes sous mon toit, Isadora. Vous mangez ma nourriture, vous portez les vêtements que j'ai payés, vous dormez dans la chambre que j'ai choisie pour vous. Tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez, tout ce que vous ferez désormais, c'est à moi que vous le devez. Et je n'accepte pas que mes possessions s'égarent, se dispersent, se donnent au premier venu.
— Je ne me suis donnée à personne, dis-je dans un souffle.
— Vraiment ? Alors pourquoi Augustin se vante-t-il auprès de ses amis d'avoir goûté à la petite cousine ? Pourquoi Cyprien passe-t-il ses nuits à écrire des poèmes sur vos yeux, sur vos lèvres, sur votre corps ? Pourquoi toute la maison bruisse-t-elle de rumeurs sur la nouvelle venue, l'orpheline sans le sou qui joue les ingénues mais qui écarte les cuisses à la première occasion ?
La douleur est fulgurante, elle me traverse le ventre comme une lame, et je pousse un cri qui se perd dans le bruit de la maison. Mais très vite, la douleur s'estompe, remplacée par une sensation nouvelle, étrange, presque agréable , une sensation de plénitude, de chaleur, de tension. Augustin bouge en moi, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, et son souffle devient court, saccadé, rauque.— Dis-moi que tu es à moi, grogne-t-il en accélérant le rythme. Dis-le, Isadora. Dis-le.— Je suis à toi, murmuré-je, et je ne sais pas si je le pense ou si je le dis pour qu'il arrête.Mais il n'arrête pas, il accélère encore, il me martèle contre la porte, et je sens la jouissance monter en moi , une jouissance arrachée, presque douloureuse, qui explose dans mon ventre comme une grenade. Je jouis entre ses bras, contre cette porte, dans cette chambre, et Augustin jouit en même temps que moi, avec un cri rauque, avant de s'effondrer contre mon épaule, haletant, épuisé, vidé.Le silence ret
IsadoraJe sors du bureau d'Hadrien comme on sort d'un tombeau , tremblante, épuisée, le corps vidé de toute substance. Mes jambes me portent à peine, mes joues sont en feu, mes yeux sont rougis par les larmes, et ma nuque porte encore la marque invisible de ses doigts. Chaque pas que je fais dans le couloir résonne comme un coup de tonnerre, et je n'ai qu'une seule idée en tête : regagner ma chambre, m'enfermer à clé, et disparaître.Mais le destin, ce soir, en a décidé autrement.Au détour du couloir, une silhouette se détache de l'ombre. Augustin. Il est adossé au mur, les bras croisés sur la poitrine, et son visage habituellement souriant est déformé par une expression que je ne lui connais pas. Ses yeux verts ne pétillent plus de malice , ils flamboient, ils brûlent, ils dévorent. Sa mâchoire est contractée, ses poings sont serrés, et tout son corps vibre d'une rage contenue.— Augustin, dis-je en m'arrêtant net. Que fais-tu là ?— Je t'attendais, cousine.Sa voix est douce, trop
La honte me submerge, une vague brûlante qui me monte aux joues, qui me pique les yeux, qui me serre la gorge. Augustin s'est vanté. Augustin a raconté notre escapade à la plage, il l'a déformée, salie, prostituée. Et Cyprien, ce pauvre Cyprien qui tremblait en m'embrassant, il écrit des poèmes, il confie ses secrets à des feuilles de papier que tout le monde peut lire.Je suis perdue. Je suis déshonorée. Je suis salie.— Je... ce n'est pas ce que vous croyez, murmuré-je, les larmes aux yeux.— Ce que je crois n'a aucune importance, Isadora. Ce qui compte, c'est ce que je vois. Et ce que je vois, c'est une jeune fille sans éducation, sans moralité, sans retenue, qui se comporte comme une courtisane alors qu'elle devrait se comporter comme une dame.Il se relève, il retourne derrière son bureau, et il s'assied dans son fauteuil avec la lenteur délibérée d'un juge qui va prononcer sa sentence. Il ouvre un tiroir, il en sort un registre relié de cuir, et il le feuillette d'un air détaché
IsadoraLa convocation arrive sur un plateau d'argent, portée par une domestique au visage impassible. Un simple carton blanc, gravé aux armes de la famille, avec ces quelques mots tracés d'une écriture fine et acérée : "Mademoiselle Moreau est attendue dans le bureau de M. Hadrien Delacroix à dix-sept heures précises. Pour une entrevue de la plus haute importance."Je relis le carton trois fois, le cœur battant. La plus haute importance. Ces mots résonnent en moi comme une menace, comme un présage. Que me veut Hadrien ? Depuis notre rencontre nocturne dans la bibliothèque, il m'évite soigneusement. Aux repas, il ne m'adresse plus la parole, il ne me regarde plus, il fait comme si je n'existais pas. Une ignorance calculée, plus blessante que ses regards glacés, plus cruelle que ses paroles cinglantes. J'ai l'impression d'être redevenue une étrangère, une intruse, une ombre qui erre dans les couloirs sans que personne ne la remarque.Et maintenant, cette convocation. Ce carton qui me b
IsadoraLe jardin d'hiver est une serre immense, adossée à la façade arrière de la maison, que l'on rejoint par un couloir vitré. C'est un lieu magique, un paradis de verdure et de lumière, où poussent des plantes exotiques venues des quatre coins du monde. Des palmiers nains, des fougères arborescentes, des orchidées aux couleurs incroyables, des roses qui embaument l'air de leur parfum sucré.C'est Cyprien qui m'y invite, le lendemain de mon escapade à la plage. Il vient frapper à ma porte en fin d'après-midi, timide comme toujours, les yeux baissés, les mains derrière le dos.— Isadora ? Je me demandais... si vous vouliez visiter le jardin d'hiver. C'est mon refuge, mon sanctuaire. Et j'aimerais vous le montrer. Si vous voulez, bien sûr.— Avec plaisir, Cyprien.Il sourit, un sourire fragile qui éclaire son visage mélancolique, et il me guide à travers la maison jusqu'à la serre. L'air y est chaud, humide, chargé de senteurs végétales, et la lumière du soleil couchant filtre à trav
IsadoraLe lendemain, le soleil brille sur la ville comme si la nuit précédente n'avait été qu'un rêve. Le vent est tombé, les nuages se sont dispersés, et un ciel d'un bleu limpide s'étend au-dessus des toits. C'est une journée magnifique, une journée d'automne comme on en voit rarement, chaude et dorée, et je décide d'en profiter pour explorer les environs.Je descends l'escalier, vêtue d'une robe légère en coton blanc, et je tombe sur Augustin dans le hall. Il est en tenue de tennis, une raquette à la main, et il me sourit de toutes ses dents.— Bonjour, cousine ! Vous avez bien dormi ?— Très bien, merci.— Vous mentez. Vous avez des cernes sous les yeux. Mais c'est charmant, les cernes, ça donne un air mystérieux.— Vous êtes toujours aussi impertinent ?— Toujours. C'est mon charme.Il s'approche de moi, il pose sa main sur mon épaule, et il se penche à mon oreille.— J'allais à la plage. Voulez-vous m'accompagner ? La plage est déserte à cette heure, et l'eau est encore chaude.







