LOGINIsadora
À vingt heures précises, je descends l'escalier, vêtue de ma plus belle robe , une robe en velours bleu nuit que ma mère m'a offerte pour mes dix-huit ans, trop élégante pour la campagne, trop modeste pour la ville. Mes cheveux sont relevés en un chignon lâche, mes joues sont légèrement poudrées, et mes mains tremblent un peu quand je pousse la porte de la salle à manger. La pièce est immense, éclairée par un lustre en cristal qui projette des milliers d'éclats de lumière sur les murs tendus de tapisseries sombres. Une table monumentale occupe le centre, assez longue pour accueillir vingt convives, mais seules cinq places sont dressées, regroupées à une extrémité. Les couverts sont en argent massif, les verres en cristal taillé, les assiettes en porcelaine fine ornée du monogramme familial. Quatre hommes sont déjà assis, et tous les quatre se lèvent quand j'entre. Ce geste de courtoisie, si simple et si désuet, me trouble plus que je ne voudrais l'admettre. — Isadora ! s'exclame mon oncle Sébastien en s'avançant vers moi, les bras ouverts. Bienvenue, ma chère nièce, bienvenue dans notre modeste demeure. Sébastien Delacroix est un homme d'une cinquantaine d'années, rond et affable, avec un visage poupin et des yeux pétillants de malice derrière des lunettes à monture dorée. Il ressemble à un notaire de comédie, avec son gilet rayé et sa chaîne de montre en or, et sa poignée de main est moite et molle. Mais derrière cette bonhomie de façade, je devine quelque chose de plus froid, de plus calculateur, comme un serpent qui se cache sous une couverture douillette. — Merci de m'accueillir, mon oncle. C'est une très belle maison. — Elle est à vous, ma chère, autant qu'à nous. Faites comme chez vous. Il me guide vers la table, et je prends place entre Augustin et Cyprien, les deux fils de Sébastien. Hadrien est assis en face de moi, à la droite de mon oncle, et il ne me quitte pas des yeux. — Permettez-moi de vous présenter mes fils, reprend Sébastien en se rasseyant. Augustin, l'aîné, vingt-six ans, avocat comme son père. Et Cyprien, le cadet, vingt-trois ans, qui se cherche encore. — Enchanté, cousine, dit Augustin en me tendant la main. Sa poignée de main est ferme, chaleureuse, et il la prolonge un peu plus que nécessaire. Il est beau, d'une beauté solaire et sportive, avec des cheveux châtains bouclés, des yeux verts pétillants de malice, et un sourire éclatant qui creuse deux fossettes sur ses joues. Il porte un costume clair, une cravate dénouée, et il a l'air de revenir d'une partie de tennis plutôt que de s'apprêter à dîner. — Moi aussi, enchantée, dis-je en retirant ma main. — Vous êtes encore plus jolie que sur les photos, reprend-il en se penchant vers moi. Mon père nous a montré des portraits de vous. Ils ne vous rendent pas justice. — Augustin, ne sois pas impertinent, gronde Sébastien sans grande conviction. — Je ne suis pas impertinent, je suis galant. La galanterie est une vertu, n'est-ce pas, Hadrien ? Hadrien ne répond pas, il se contente de boire une gorgée de vin sans quitter Isadora des yeux. Son regard gris est impénétrable, et je me sens soudainement mise à nu sous ce regard qui ne cille pas. — Et vous, Cyprien ? dis-je en me tournant vers le cadet. Vous ne dites rien ? Cyprien sursaute, comme si je l'avais tiré d'un rêve. Il est plus mince que son frère, plus pâle, avec des cheveux noirs et lisses qui tombent sur ses yeux, et des yeux d'un bleu profond, presque violet, qui me regardent avec une intensité troublante. Il n'a pas le sourire facile d'Augustin, ni la froideur d'Hadrien. Il a quelque chose de fragile, de mélancolique, comme un poète romantique égaré dans une famille de notaires. — Pardonnez-moi, dit-il d'une voix douce, presque timide. Je ne suis pas très doué pour les mondanités. — Mon frère est un rêveur, coupe Augustin avec un sourire moqueur. Il passe ses journées dans le jardin d'hiver, à parler à ses orchidées. N'est-ce pas, Cyprien ? — Les orchidées sont des créatures fascinantes, répond Cyprien sans relever la provocation. Elles demandent de la patience, de l'attention, de la douceur. Tout le contraire de ce que tu es, Augustin. Un silence gêné s'installe autour de la table. Sébastien toussote, Hadrien boit une autre gorgée de vin, et Augustin rit nerveusement. — Allons, allons, pas de querelles de famille devant notre invitée. Mangeons, voulez-vous ? Le dîner commence, et les plats se succèdent — un consommé de volaille, un filet de bœuf en croûte, des légumes glacés, une tarte aux pommes. La nourriture est excellente, le vin est délicieux, mais je ne parviens pas à me détendre. Je sens les regards des trois hommes sur moi, chacun à sa manière, et cette attention constante me met mal à l'aise. Augustin est le plus direct. Il me parle sans cesse, me pose des questions sur ma vie à la campagne, sur mes études, sur mes goûts, et il ponctue chacune de ses phrases d'un sourire éclatant ou d'un rire léger. Mais sous la table, sa main s'égare. D'abord sur le dossier de ma chaise, puis sur mon épaule, puis sur ma cuisse. Un effleurement discret, presque innocent, que personne ne peut voir, que personne ne remarque. Personne, sauf Hadrien. Ses yeux gris suivent les mouvements d'Augustin, et je vois sa mâchoire se contracter imperceptiblement. Mais il ne dit rien, il n'intervient pas, il se contente de serrer son verre de vin un peu plus fort. Cyprien, lui, ne me parle pas. Il ne me regarde pas, ou du moins, il fait semblant de ne pas me regarder. Il garde les yeux baissés sur son assiette, il ne participe pas à la conversation, il semble perdu dans ses pensées. Mais chaque fois que je lève les yeux vers lui, je croise son regard bleu qui se détourne aussitôt, comme s'il avait été pris en faute. Il m'observe en cachette, avec une intensité qui me trouble plus que les avances d'Augustin. — Et vous, Hadrien ? dis-je soudainement, poussée par une impulsion que je ne contrôle pas. Vous ne dites rien non plus. Le silence se fait autour de la table. Augustin retire sa main de ma cuisse, Sébastien repose sa fourchette, et Cyprien relève enfin les yeux. Hadrien me regarde longuement, sans répondre, et son regard gris est un champ de bataille où s'affrontent des émotions que je ne sais pas déchiffrer. De la colère ? De l'amusement ? Du désir ? De la haine ? — Je n'ai rien à dire, répond-il enfin. Je préfère écouter. — Écouter quoi ? — Les silences. Ils en disent plus long que les paroles. Il boit une gorgée de vin, et il ajoute, sans me quitter des yeux : — Par exemple, votre silence, Isadora. Il est éloquent. Il dit que vous avez peur. Que vous vous sentez seule. Que vous ne savez pas encore si vous devez nous faire confiance ou nous craindre. — Vous vous trompez, dis-je en soutenant son regard. Je n'ai pas peur. — Alors vous mentez. Ce qui revient au même. Il pose son verre sur la table, se lève, et s'incline légèrement devant Sébastien. — Veuillez m'excuser. Je n'ai plus faim. Et il sort de la salle à manger sans un regard en arrière, me laissant seule avec les trois autres hommes, le cœur battant, les joues en feu, et une question qui tourne en boucle dans ma tête : pourquoi cet homme me déteste-t-il autant, alors que je ne lui ai rien fait ?La douleur est fulgurante, elle me traverse le ventre comme une lame, et je pousse un cri qui se perd dans le bruit de la maison. Mais très vite, la douleur s'estompe, remplacée par une sensation nouvelle, étrange, presque agréable , une sensation de plénitude, de chaleur, de tension. Augustin bouge en moi, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, et son souffle devient court, saccadé, rauque.— Dis-moi que tu es à moi, grogne-t-il en accélérant le rythme. Dis-le, Isadora. Dis-le.— Je suis à toi, murmuré-je, et je ne sais pas si je le pense ou si je le dis pour qu'il arrête.Mais il n'arrête pas, il accélère encore, il me martèle contre la porte, et je sens la jouissance monter en moi , une jouissance arrachée, presque douloureuse, qui explose dans mon ventre comme une grenade. Je jouis entre ses bras, contre cette porte, dans cette chambre, et Augustin jouit en même temps que moi, avec un cri rauque, avant de s'effondrer contre mon épaule, haletant, épuisé, vidé.Le silence ret
IsadoraJe sors du bureau d'Hadrien comme on sort d'un tombeau , tremblante, épuisée, le corps vidé de toute substance. Mes jambes me portent à peine, mes joues sont en feu, mes yeux sont rougis par les larmes, et ma nuque porte encore la marque invisible de ses doigts. Chaque pas que je fais dans le couloir résonne comme un coup de tonnerre, et je n'ai qu'une seule idée en tête : regagner ma chambre, m'enfermer à clé, et disparaître.Mais le destin, ce soir, en a décidé autrement.Au détour du couloir, une silhouette se détache de l'ombre. Augustin. Il est adossé au mur, les bras croisés sur la poitrine, et son visage habituellement souriant est déformé par une expression que je ne lui connais pas. Ses yeux verts ne pétillent plus de malice , ils flamboient, ils brûlent, ils dévorent. Sa mâchoire est contractée, ses poings sont serrés, et tout son corps vibre d'une rage contenue.— Augustin, dis-je en m'arrêtant net. Que fais-tu là ?— Je t'attendais, cousine.Sa voix est douce, trop
La honte me submerge, une vague brûlante qui me monte aux joues, qui me pique les yeux, qui me serre la gorge. Augustin s'est vanté. Augustin a raconté notre escapade à la plage, il l'a déformée, salie, prostituée. Et Cyprien, ce pauvre Cyprien qui tremblait en m'embrassant, il écrit des poèmes, il confie ses secrets à des feuilles de papier que tout le monde peut lire.Je suis perdue. Je suis déshonorée. Je suis salie.— Je... ce n'est pas ce que vous croyez, murmuré-je, les larmes aux yeux.— Ce que je crois n'a aucune importance, Isadora. Ce qui compte, c'est ce que je vois. Et ce que je vois, c'est une jeune fille sans éducation, sans moralité, sans retenue, qui se comporte comme une courtisane alors qu'elle devrait se comporter comme une dame.Il se relève, il retourne derrière son bureau, et il s'assied dans son fauteuil avec la lenteur délibérée d'un juge qui va prononcer sa sentence. Il ouvre un tiroir, il en sort un registre relié de cuir, et il le feuillette d'un air détaché
IsadoraLa convocation arrive sur un plateau d'argent, portée par une domestique au visage impassible. Un simple carton blanc, gravé aux armes de la famille, avec ces quelques mots tracés d'une écriture fine et acérée : "Mademoiselle Moreau est attendue dans le bureau de M. Hadrien Delacroix à dix-sept heures précises. Pour une entrevue de la plus haute importance."Je relis le carton trois fois, le cœur battant. La plus haute importance. Ces mots résonnent en moi comme une menace, comme un présage. Que me veut Hadrien ? Depuis notre rencontre nocturne dans la bibliothèque, il m'évite soigneusement. Aux repas, il ne m'adresse plus la parole, il ne me regarde plus, il fait comme si je n'existais pas. Une ignorance calculée, plus blessante que ses regards glacés, plus cruelle que ses paroles cinglantes. J'ai l'impression d'être redevenue une étrangère, une intruse, une ombre qui erre dans les couloirs sans que personne ne la remarque.Et maintenant, cette convocation. Ce carton qui me b
IsadoraLe jardin d'hiver est une serre immense, adossée à la façade arrière de la maison, que l'on rejoint par un couloir vitré. C'est un lieu magique, un paradis de verdure et de lumière, où poussent des plantes exotiques venues des quatre coins du monde. Des palmiers nains, des fougères arborescentes, des orchidées aux couleurs incroyables, des roses qui embaument l'air de leur parfum sucré.C'est Cyprien qui m'y invite, le lendemain de mon escapade à la plage. Il vient frapper à ma porte en fin d'après-midi, timide comme toujours, les yeux baissés, les mains derrière le dos.— Isadora ? Je me demandais... si vous vouliez visiter le jardin d'hiver. C'est mon refuge, mon sanctuaire. Et j'aimerais vous le montrer. Si vous voulez, bien sûr.— Avec plaisir, Cyprien.Il sourit, un sourire fragile qui éclaire son visage mélancolique, et il me guide à travers la maison jusqu'à la serre. L'air y est chaud, humide, chargé de senteurs végétales, et la lumière du soleil couchant filtre à trav
IsadoraLe lendemain, le soleil brille sur la ville comme si la nuit précédente n'avait été qu'un rêve. Le vent est tombé, les nuages se sont dispersés, et un ciel d'un bleu limpide s'étend au-dessus des toits. C'est une journée magnifique, une journée d'automne comme on en voit rarement, chaude et dorée, et je décide d'en profiter pour explorer les environs.Je descends l'escalier, vêtue d'une robe légère en coton blanc, et je tombe sur Augustin dans le hall. Il est en tenue de tennis, une raquette à la main, et il me sourit de toutes ses dents.— Bonjour, cousine ! Vous avez bien dormi ?— Très bien, merci.— Vous mentez. Vous avez des cernes sous les yeux. Mais c'est charmant, les cernes, ça donne un air mystérieux.— Vous êtes toujours aussi impertinent ?— Toujours. C'est mon charme.Il s'approche de moi, il pose sa main sur mon épaule, et il se penche à mon oreille.— J'allais à la plage. Voulez-vous m'accompagner ? La plage est déserte à cette heure, et l'eau est encore chaude.







