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Chapitre 3 — La Bibliothèque Interdite

ผู้เขียน: Déesse
last update วันที่เผยแพร่: 2026-06-16 04:15:48

Isadora

Je n'arrive pas à dormir. Le lit est trop grand, trop moelleux, trop étranger. Les draps sentent la lavande et l'amidon, le matelas s'enfonce sous mon poids comme un ventre mou, et les rideaux de velours grenat frémissent à chaque courant d'air comme des spectres. Chaque fois que je ferme les yeux, je revois le regard gris d'Hadrien, le sourire d'Augustin, les yeux bleus de Cyprien. Chaque fois que je rouvre les yeux, je fixe le plafond obscur en écoutant les bruits de la maison.

Une maison ancienne comme celle-ci ne dort jamais vraiment. Elle craque, elle soupire, elle gémit. Le vent siffle sous les portes, les parquets grincent, les volets claquent doucement contre les murs de pierre. Et puis il y a d'autres bruits, plus lointains, plus mystérieux — un pas dans un couloir, une porte qui s'ouvre, une voix qui murmure. Des bruits que je ne peux pas identifier, qui attisent ma curiosité et ma peur.

À minuit passé, je n'y tiens plus. Je me lève, j'enfile ma nuisette , un vêtement léger en soie blanche que ma mère m'a offert, trop élégant pour une orpheline, trop transparent pour une jeune fille de bonne famille et je me glisse hors de ma chambre.

Le couloir est désert, éclairé par une seule veilleuse qui projette des ombres mouvantes sur les murs. Mes pieds nus ne font aucun bruit sur le tapis, et je marche lentement, explorant la maison endormie. Je passe devant des portes closes, des tableaux sombres, des meubles poussiéreux recouverts de draps. La maison est un labyrinthe, un dédale de couloirs et d'escaliers qui ne mènent nulle part, et je m'y perds avec délice.

Et puis je vois de la lumière sous une porte.

Je m'approche, le cœur battant, et je reconnais la bibliothèque. La porte est entrouverte, un rai de lumière dorée filtre dans le couloir, et une odeur de cuir, de tabac et de whisky flotte dans l'air. Je devrais faire demi-tour, je devrais retourner dans ma chambre, je devrais respecter l'intimité de celui qui veille encore à cette heure. Mais ma curiosité est plus forte que ma raison, et je pousse doucement la porte.

Hadrien est assis dans un fauteuil en cuir, près de la cheminée où crépitent les dernières braises. Il ne porte qu'une robe de chambre en soie noire, ouverte sur son torse nu, et il tient un verre de whisky à la main. La lumière des flammes danse sur sa peau, sculpte ses muscles, fait briller ses yeux gris.

— Vous ne devriez pas être ici, dit-il sans se retourner.

— Pardonnez-moi, je... je n'arrivais pas à dormir, et j'ai vu la lumière, et...

— Entrez. Puisque vous êtes là, autant vous asseoir.

J'hésite une seconde, puis je referme la porte derrière moi et je m'avance dans la pièce. La bibliothèque est immense, tapissée de livres du sol au plafond, avec des échelles roulantes en acajou et des globes terrestres posés sur des socles en bronze. Un bureau monumental trône au centre, couvert de papiers et de registres. Et près de la cheminée, deux fauteuils en cuir se font face.

Je m'assois dans le fauteuil vide, face à Hadrien, et je lisse ma nuisette sur mes genoux. Le tissu est si fin qu'il ne cache presque rien de mon corps, et je croise les bras sur ma poitrine dans un geste de pudeur involontaire.

— Vous avez froid ? demande Hadrien en me tendant un plaid en cachemire.

— Un peu. Merci.

Je m'enveloppe dans le plaid, et je le regarde. Il ne me quitte pas des yeux, et son regard gris est toujours aussi impénétrable. Mais il y a quelque chose de différent, cette nuit. Quelque chose de plus intime, de plus vulnérable.

— Vous n'arrivez pas à dormir, vous non plus ? dis-je pour rompre le silence.

— Je ne dors jamais beaucoup. La nuit est le seul moment où je peux être seul. Réfléchir. Lire. Boire.

— Boire ?

— Le whisky aide à oublier. Temporairement.

— Oublier quoi ?

Il ne répond pas tout de suite. Il boit une gorgée, repose son verre sur l'accoudoir du fauteuil, et il se tourne vers le feu. Les flammes dansent sur son visage, creusent ses rides, adoucissent ses traits.

— Ma femme, dit-il enfin. Votre tante. Éléonore.

— Vous l'aimiez ?

— Plus que tout au monde. C'était la seule personne qui me comprenait, la seule qui ne me jugeait pas, la seule qui voyait l'homme derrière le masque. Quand elle est morte, j'ai cru que je n'y survivrais pas.

Sa voix est basse, rauque, chargée d'une émotion qu'il ne montre jamais en public. Et soudain, je le vois différemment. Ce n'est plus l'homme froid et distant du dîner, ce n'est plus le veuf glacial qui me toisait sur le quai de la gare. C'est un homme brisé, un homme en deuil, un homme qui cache sa douleur sous une armure de glace.

— Je suis désolée, dis-je doucement. Je ne savais pas.

— Personne ne sait. Personne ne doit savoir. Si Sébastien apprenait que je vous ai parlé d'elle...

— Pourquoi ? Qu'est-ce que mon oncle a à voir avec la mort de ma tante ?

Il se tourne brusquement vers moi, et son regard est soudainement dur, presque menaçant.

— Ne posez pas cette question. Ne la posez jamais. Contentez-vous d'être sage, de faire ce qu'on vous dit, et de ne pas fouiner là où vous ne devriez pas.

— Hadrien...

— Taisez-vous. S'il vous plaît, taisez-vous.

Il se lève, il s'approche de moi, et il pose sa main sur ma joue. Sa paume est chaude, calleuse, et elle caresse ma peau avec une lenteur délibérée. Mon cœur s'emballe, ma respiration se bloque, et je sens un frisson me parcourir de la tête aux pieds.

— Vous ressemblez tellement à Éléonore, murmure-t-il en plongeant ses yeux dans les miens. C'est une malédiction et une bénédiction à la fois. Chaque fois que je vous regarde, je la vois. Chaque fois que je vous entends, je l'entends. Et chaque fois, je meurs un peu plus.

— Hadrien...

— Ne dites rien. Ne faites rien. Contentez-vous d'être là, avec moi, dans le silence.

Sa main descend le long de ma gorge, s'arrête sur ma clavicule, et je sens ses doigts qui tremblent légèrement. Il est si proche que je respire son odeur , un mélange de whisky, de tabac et d'eau de Cologne et que je vois les paillettes d'argent dans ses iris gris.

Et puis il retire sa main, il recule d'un pas, et il me tourne le dos.

— Allez-vous-en, Isadora. Retournez dans votre chambre. Et ne revenez plus jamais ici.

— Hadrien...

— Allez-vous-en !

Je me lève, je quitte le fauteuil, et je marche vers la porte. Mais avant de sortir, je me retourne une dernière fois. Il est debout devant la cheminée, les mains appuyées sur le manteau de marbre, la tête baissée. Les flammes dansent sur son dos nu, et je vois ses épaules qui tremblent.

Il pleure. Le veuf glacial, l'homme au regard d'acier, le tyran silencieux , il pleure devant les cendres de son passé.

Je sors de la bibliothèque, je referme la porte derrière moi, et je retourne dans ma chambre en courant presque. Mon cœur bat à tout rompre, mes joues sont en feu, et je ne sais plus qui est cet homme. Un monstre, un prédateur, une victime ? Peut-être les trois à la fois.

Et peut-être que je suis en train de tomber amoureuse de lui.

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