ANMELDENRose La bibliothèque de Blackthorn Hall est une pièce immense, haute de deux étages, dont les murs sont couverts de livres du sol au plafond. Des échelles de bois coulissent le long des rayonnages, et une grande cheminée de pierre crépite au centre de la pièce, projetant des ombres dansantes sur les reliures de cuir. L'odeur du papier ancien, de la cire d'abeille et du bois brûlé emplit l'air. C'est dans cette pièce qu'il a passé son enfance, seul, à lire et à rêver. Et c'est dans cette pièce que je vais lui apprendre à recevoir. Nous sommes rentrés du lac il y a une heure, encore frissonnants, encore enveloppés dans le souvenir de cette étreinte aquatique. Il m'a fait visiter le reste du manoir, les salons, les chambres, la cuisine. Puis il m'a conduite ici, dans la bibliothèque, et il s'est assis dans le grand fauteuil de cuir près de la cheminée. Il me regarde, et je vois dans ses yeux gris une appréhension qui ne ressemble en rien à l'homme que
RoseLe lac de Blackthorn Hall s'étend au bout du parc, derrière une haie de rhododendrons et un bosquet de saules pleureurs dont les branches effleurent l'eau comme des doigts. L'eau est noire, profonde, à peine ridée par la brise du soir. Les derniers rayons du soleil couchant embrasent la surface, la transformant en un miroir de feu et d'or. L'air sent l'humidité, la mousse, les feuilles mortes. Un héron s'envole à notre approche, ses ailes immenses battant l'air avec un bruit de soie, et son cri rauque résonne sur l'eau comme un appel.Nous restons debout sur la rive, silencieux, les yeux fixés sur l'eau. Je pense à sa mère, à cette femme qui s'est jetée dans ce lac par une nuit d'hiver, et je frissonne malgré la douceur de l'air. Il doit penser à elle aussi. Sa main est dans la mienne, froide, tremblante. Je sens son pouls battre contre ma paume, rapide, irrégulier. Il a peur. Pour la première fois, il a peur, et il ne cherche pas à le cach
RoseLe manoir de Blackthorn Hall se dresse au fond d'une vallée du Yorkshire, au bout d'une allée de chênes centenaires qui s'entrelacent au-dessus de la route comme les voûtes d'une cathédrale. Les branches nues de l'automne dessinent des arabesques sombres contre le ciel bas, et les feuilles mortes tourbillonnent sur le gravier comme des âmes errantes. La demeure est immense, austère, majestueuse, avec ses murs de pierre grise couverts de lierre, ses fenêtres à meneaux qui regardent le monde comme des yeux fatigués, ses cheminées multiples qui crachent des volutes de fumée dans le ciel bas. Les jardins à la française s'étendent à perte de vue, géométriques et parfaitement entretenus, des parterres de buis taillés au cordeau, des fontaines de pierre moussue, des statues de dieux antiques rongées par le temps. Et au-delà, un lac miroite sous les rayons pâles du soleil d'automne, une nappe d'eau sombre et profonde qui semble attendre, patiente, comme une
RoseTrois jours passent. Trois jours de silence, de doutes, d'angoisses. Trois jours à me demander s'il viendra, s'il comprendra, s'il sera capable de faire le premier pas. Trois jours à me répéter que j'ai bien fait, que je ne pouvais pas continuer ainsi, que cette relation étouffante nous aurait détruits tous les deux. Trois jours à errer dans mon petit appartement comme une âme en peine, à regarder le téléphone, à sursauter au moindre bruit, à me demander si je n'ai pas tout gâché en refusant son offre.Et puis, le quatrième jour, il vient.La sonnette retentit à dix-neuf heures précises. Je sursaute, le cœur bondissant dans ma poitrine. J'ouvre la porte, et il est là, debout sur le palier, vêtu d'un simple pull à col roulé et d'un jean. Pas de costume, pas de cravate, pas de manteau de luxe. Alexander Blackthorn, l'homme le plus riche du pays, habillé comme un homme ordinaire. Le geste est si inattendu, si bouleversant, que j'en reste muette
Rose Le lendemain de la chute de Victoria, je me tiens debout dans le bureau de Blackthorn, face à la fenêtre panoramique qui donne sur la City. Le soleil matinal entre à flots, éclairant le marbre noir, les murs de verre, la ville qui s'étend en contrebas comme un empire conquis. Tout est redevenu normal, ou presque. Les journaux ont publié des articles sur l'arrestation de Victoria. Les chaînes d'information en continu ont diffusé des images du conseil d'administration, de la déroute de la traîtresse, du triomphe de Blackthorn. Et au milieu de ce chaos médiatique, mon nom est réapparu, lavé de tout soupçon. Rose Thornton, la secrétaire innocente, la victime calomniée, l'héroïne discrète qui a aidé à démasquer la vipère. Les journalistes veulent m'interviewer. Les éditeurs veulent m'écrire un livre. Les réseaux sociaux s'enflamment. Et moi, je suis là, debout dans ce bureau, à fixer cet homme qui a bouleversé ma vie, et je ne sais plus ce que je ressens.
Rose Le jour du conseil d'administration extraordinaire, je me tiens dans l'ombre de l'auditorium, le cœur battant à tout rompre. La salle est pleine à craquer. Les membres du conseil sont assis au premier rang, les visages graves, les costumes sombres. Derrière eux, les actionnaires, les cadres, les employés. Et au centre de cette assemblée, Victoria St. Clair, vêtue d'un tailleur blanc immaculé, le visage triomphant, un dossier à la main. Elle ne m'a pas vue entrer. Elle ne sait pas que je suis là, dissimulée derrière un rideau de velours, les doigts crispés sur le tissu, le souffle court. Elle ne sait pas que ce jour sera le dernier de sa guerre. Le président du conseil, un homme âgé aux cheveux blancs, ajuste ses lunettes et parcourt le document qu'elle lui a remis. Le faux dossier Helios. Je le reconnais, même d'ici, à sa couverture rouge et à son en-tête doré. Blackthorn l'a préparé lui-même, dans le secret de son bureau, avec







