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CHAPITRE 5 — La Forêt des Ombres

Autor: Dledition
last update Data de publicação: 2026-09-20 19:21:08

Je pleure pour l'humiliation. Pour la trahison. Pour mon père qui m'a reniée. Pour Damien qui m'a rejetée. Pour toutes ces années passées à espérer, à rêver, à croire.

Je pleure parce que je ne comprends pas. Parce que je ne comprendrai jamais. Parce que cette injustice me déchire de l'intérieur et que personne ne peut m'expliquer pourquoi.

Les larmes finissent par se tarir. Je reste là, recroquevillée contre l'arbre, les yeux fixés sur le sol. Une feuille morte gît à mes pieds. Je la regarde, fascinée par sa fragilité, par sa beauté fanée. Elle aussi a été arrachée à son arbre. Elle aussi est seule, maintenant.

Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi. Les minutes s'étirent, se confondent. Le froid finit par me ramener à la réalité. Je grelotte. Ma robe humide me colle à la peau. Je dois bouger. Je dois trouver un abri.

Je me relève péniblement. Mes jambes sont engourdies, mes muscles endoloris. Je m'étire, essayant de faire circuler le sang. La lune brille toujours au-dessus de ma tête, impassible, indifférente à mon chagrin.

Pars avant l'aube.

Les mots de mon père résonnent dans ma tête. Je n'ai pas attendu l'aube. J'espère que cela le satisfait. J'espère qu'il dort bien, maintenant, débarrassé du poids de sa fille honteuse.

Une colère sourde commence à monter en moi. Pas contre Damien , je ne suis pas encore prête à affronter cette colère-là. Mais contre Kristoff. Mon père. L'homme qui aurait dû me défendre, me soutenir, me protéger. L'homme qui m'a jetée dehors comme un déchet.

Je serre les poings. Les ongles s'enfoncent dans mes paumes, mais je ne sens pas la douleur. Ou plutôt, je la sens à peine. Elle se mêle à toutes les autres douleurs qui me submergent, formant un océan de souffrance dans lequel je me noie.

Je ne te pardonnerai jamais.

Je le pense avec une intensité qui me surprend moi-même. Je ne suis pas une personne vindicative. Je n'ai jamais été capable de garder rancune. Mais là... là, c'est différent. Là, c'est trop.

Je recommence à marcher. La forêt s'éclaircit légèrement. Je devrais bientôt atteindre la lisière. De l'autre côté, il y a les terres neutres. Des territoires sans maître, sans meute, sans lois. Des terres dangereuses, où les parias et les renégats se réfugient pour survivre.

C'est là que je vais. Je n'ai nulle part ailleurs où aller.

Je pense à ma mère, disparue quand j'étais enfant. Si elle était là, me défendrait-elle ? Oui. J'en suis sûre. Elle était la seule à me regarder avec tendresse. Elle me prenait dans ses bras, me murmurait des berceuses, me disait que j'étais son trésor. Puis, un jour, elle est partie. Sans un mot d'adieu. Sans explication. Comme moi, ce soir, elle a quitté la meute sans se retourner.

Peut-être que c'est de famille.

Je pousse un rire sans joie. Le son est étrange, brisé, presque effrayant dans le silence de la forêt. Je ravale immédiatement le reste. Je n'ai pas le temps pour l'amertume. Je dois survivre.

La lune commence à décliner. L'aube n'est plus très loin. Je presse le pas, pressée d'atteindre les terres neutres avant que quelqu'un ne me retrouve , que ce soit pour m'aider ou pour m'achever, je ne veux plus voir personne.

Je marche jusqu'à ce que mes jambes menacent de céder sous moi. La lisière de la forêt apparaît enfin, une ligne claire dans l'obscurité. Au-delà, je distingue une étendue de collines herbeuses, éclairées par la lumière blafarde de la lune déclinante.

Je m'arrête un instant, hésitante. Franchir cette lisière, c'est tourner définitivement la page. C'est renoncer à tout ce que j'ai connu. C'est accepter de devenir une paria, une sans-meute, une sans-nom.

Mais qu'ai-je à perdre ? Je n'ai plus rien. Plus de foyer, plus de famille, plus d'avenir. Juste cette robe déchirée et un cœur en morceaux.

Je franchis la lisière.

L'air est plus doux ici, moins chargé d'humidité. Je respire profondément, laissant le vent caresser mon visage. C'est étrange, mais je me sens presque... légère. Comme si un poids que je portais depuis toujours venait de tomber de mes épaules.

Je n'ai plus rien. Plus rien à perdre, rien à protéger. Je suis libre.

Cette pensée aurait dû m'effrayer. Elle m'apaise, curieusement. Pour la première fois depuis des années, je ne dépends plus de personne. Je n'ai plus à me soucier de l'approbation de mon père, des attentes des Anciens, des regards de la meute. Je n'ai plus à jouer un rôle, à sourire quand je veux pleurer, à me taire quand je veux crier.

Je peux être moi. Enfin. Complètement.

Je m'allonge dans l'herbe, les yeux fixés sur le ciel qui pâlit lentement. Les étoiles s'effacent une à une, remplacées par les premières lueurs de l'aube. C'est beau. Triste, mais beau.

Je pense à Damien. À son visage froid, à son regard vide. La douleur est toujours là, lancinante, mais elle est moins forte. Comme si l'éloignement la diluait peu à peu.

Je ne te haïrai pas.

C'est une promesse que je me fais à moi-même. Je ne le haïrai pas. Parce que la haine me rendrait amère. Parce que la haine me lierait à lui, d'une certaine manière. Parce que la haine me détruirait, et je refuse de lui donner ce pouvoir.

Je ne sais pas pourquoi il m'a rejetée. Je ne sais pas s'il est coupable ou s'il y a autre chose. Mais je refuse de laisser cette question me ronger. Je refuse de passer ma vie à ressasser, à me demander pourquoi, à chercher des réponses qui ne viendront peut-être jamais.

Je vais avancer. Je vais survivre. Je vais me reconstruire. Sans lui. Sans mon père. Sans personne.

Je vais être forte. Pas parce que je n'ai pas le choix — même si, techniquement, je n'ai pas le choix. Mais parce que je le veux. Parce que je mérite mieux que ce qu'ils m'ont fait. Parce que je refuse de me laisser briser.

L'aube se lève sur les collines. Les premiers rayons du soleil caressent mon visage, réchauffant ma peau glacée. Je ferme les yeux, savourant cette chaleur fragile.

Puis je me relève.

Je suis seule. Je suis sans foyer. Je suis sans nom.

Mais je suis vivante.

Et c'est tout ce qui compte.

Je reprends ma marche, m'éloignant de la forêt, m'éloignant de mon passé. Devant moi, les collines s'étendent à perte de vue, verdoyantes, paisibles. Quelque part, au loin, se trouvent les terres neutres. Des terres dangereuses, mais des terres de liberté.

Je vais y aller. Je vais y trouver un endroit où dormir, de la nourriture, peut-être même du travail. Je vais commencer une nouvelle vie. Une vie où je ne serai plus la fille rejetée, la honte de sa famille, l'omega dont personne ne veut.

Une vie où je serai juste... moi.

Je marche pendant des heures. Le soleil monte dans le ciel, mais la brise reste fraîche. Mes pieds me font mal, mes jambes sont lourdes, mais je ne m'arrête pas. Je ne peux pas m'arrêter. Si je m'arrête, je risque de m'effondrer. Et je n'ai pas le temps pour ça.

Finalement, j'atteins un petit village. Une dizaine de maisons à peine, regroupées autour d'un puits central. Des volutes de fumée s'échappent des cheminées. Des enfants jouent dans la rue principale, leurs rires portés par le vent. C'est... paisible. Presque idyllique.

Je m'arrête à l'entrée du village, hésitante. Les habitants ne font pas partie d'une meute — je le sens à leur odeur, à leur énergie. Ce sont des solitaires, des exilés, des gens comme moi. Des gens qui ont fui quelque chose.

Peut-être que je peux rester ici un moment. Juste le temps de reprendre des forces. Juste le temps de trouver un moyen de survivre.

Je fais un pas en avant. Une femme qui puise de l'eau au puits lève les yeux et me voit. Elle me détaille de la tête aux pieds — ma robe déchirée, mes cheveux en bataille, mes yeux rougis. Son visage se ferme, méfiant.

Je m'arrête. Je ne veux pas d'ennuis. Je ne veux pas attirer l'attention. Mais je suis trop épuisée pour faire semblant. Trop fatiguée pour jouer un rôle.

Je reste là, immobile, attendant de voir ce qui va se passer.

La femme me regarde un long moment. Puis, lentement, elle hoche la tête.

— Tu as l'air d'avoir besoin de repos, dit-elle d'une voix neutre.

Je hoche la tête à mon tour, incapable de parler.

— Il y a une grange derrière la maison de l'ancien, au bout de la rue. Personne ne l'utilise. Tu peux y dormir pour cette nuit.

Je la regarde, surprise par sa gentillesse. Je m'attendais à être rejetée, chassée, comme je l'ai été toute ma vie. Mais elle m'offre un abri. Sans poser de questions. Sans me juger.

— Merci, murmuré-je, ma voix rauque.

Elle hoche la tête encore une fois et retourne à ses occupations. Je reste figée un instant, puis je me dirige vers la grange.

Elle est vieille, poussiéreuse, mais sèche. Je m'allonge sur une pile de foin, fermant les yeux. La fatigue me submerge d'un coup, écrasante. Je n'ai même pas la force de retirer ma robe.

Je pense à Damien. Une dernière fois. Puis je chasse son image de mon esprit.

Demain, je commencerai une nouvelle vie.

Demain, je serai quelqu'un d'autre.

Mais ce soir, je dors.

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