LOGINUn Ancien du ConseilJ'ai soixante et onze ans, j'ai survécu à quatre réformes, deux guerres de territoire et trois Assemblées de sang, et je croyais que plus rien ne pouvait me faire trembler les mains en séance.J'avais tort. Mes mains tremblent. Je les cache sous la table, dans les plis de ma manche, comme je faisais quand j'étais novice et que le Premier nous interrogeait.L'homme est entré il y a une heure. Un marcheur des nôtres, un de ces loups que nous entretenons loin des registres, pâles, effacés, dressés à n'être personne. Il a couru six jours. Il est arrivé dans un état tel que le médecin du Conseil a dû le faire boire avant de le laisser parler, et maintenant il est là, au centre du cercle de pierre, et il a dit ce qu'il avait à dire, et le silence dans la salle est un silence que je n'ai entendu qu'une fois dans ma vie, la nuit où l'ancien Premier est mort sans héritier désigné.— Répète, dit le Premier.Sa voix est par
Ambre Je le sens sur ma toile depuis deux jours, sans arriver à le prendre. C'est difficile à expliquer, même à Elias. Ce n'est pas un foyer. Les foyers, je les connais, ils brûlent, ils ont une couleur, une pulsation. C'est autre chose : un trou. Un point de la toile qui est plus terne que ce qu'il devrait être, une présence étouffée, couverte, comme une braise sous une épaisseur de cendre. Quelqu'un qui sait se rendre pâle. Je n'ai jamais rien senti de tel, et si je ne passais pas mes nuits à apprendre ma propre toile, je ne l'aurais jamais remarqué. Il est à l'ouest du village. Il ne bouge presque pas. Il bouge la nuit, par petits sauts, d'un abri à l'autre, et il ne s'approche jamais à moins d'une lieue, jamais, comme quelqu'un qui connaît exactement la portée de ce qu'il craint. Ce soir, je n'en parle à personne. Je sors seule, après le souper, avec mon manteau et l'excuse d'une promenade, et je marche vers
RonanLe soir, je monte sur la colline, seul, et je m'assieds dans la neige comme un chien battu, et je fais un truc que je fais jamais : je repasse ma vie en bobine.Elle m'a dit non devant tout le monde. Elle a exigé des mots. Et moi, je les ai donnés, les mots, et le truc le plus dingue, c'est que je les pensais. J'ai dit des trucs que je savais même pas que je savais. J'ai passé ma vie à prendre, parce que personne m'a jamais rien donné. C'est sorti de moi comme du sang d'une plaie, sans que je le décide, et c'était vrai, c'était tellement vrai que ça m'a fait mal.En bas, le village allume ses feux. Je vois la grange, la grande salle, les fumées. Je vois l'ombre de Kai qui fait sa ronde, méthodique, le contraire de moi en tout, et j'arrive même plus à le détester correctement, ce qui m'inquiète plus que tout le reste.Parce que voilà ce que j'ai pigé aujourd'hui, dans cette salle, avec sa main, sa voix froide, son regard. J'ai pigé que j
AmbreJe laisse le silence faire son travail, et puis j'avance, et je me place entre les deux, parce que c'est mon rôle maintenant, je l'ai compris : je suis la seule chose au monde qui puisse se tenir entre ces hommes-là sans être écrasée.— Reculez. Tous les deux. Trois pas.Étonnamment, ils reculent. Damien le premier, ce qui ne surprend personne sauf moi, et Ronan ensuite, en traînant, en grommelant, en reculant comme reculent les ours, sans jamais lâcher l'autre des yeux.— Maintenant vous allez écouter, dis-je, et cette fois vous allez écouter jusqu'au bout.La cour est pleine. Je le sais. Je sais aussi que c'est bien, que c'est même nécessaire, que ce qui va se dire doit se dire devant des témoins, parce que les règles dites en cachette sont des règles qu'on peut nier.— La trêve tient, mais elle tient à mes conditions, et les voici. Une : personne ne décide de mes déplacements, de ma sécurité, de ma vie. Personne. Je
Ambre Je n'ai pas le temps de souffler. À peine la porte a-t-elle claqué que le grondement reprend, plus fort, et il ne vient pas de moi. Il vient de Damien. Il était contre le mur du fond, comme toujours, à l'écart, spectateur de tout ce qui se joue depuis des jours, absent de toutes les conversations, une ombre bien habillée. Je n'avais même pas enregistré sa présence. Et maintenant il s'est décollé du mur, et il avance, et il n'a pas dit un mot, pas un seul, et sa façon de ne rien dire fait plus de bruit que tous les hurlements de Ronan. Il sort dans la cour. Je sors derrière, et Kai derrière moi, et Mira sur le seuil. Ronan est au milieu de la cour, les poings serrés, la respiration courte, un homme qui ne sait pas encore ce qu'il vient de faire mais qui sait qu'il a perdu quelque chose. Damien marche droit sur lui. Et là, devant tout le village qui sort de ses maisons, devant les chasseurs qui
Ambre Trois jours de trêve. Trois jours où ça a presque fonctionné, et puis Ronan a tout cassé d'un coup, comme je savais que quelqu'un finirait par le faire, parce que les trêves entre gens comme nous sont des ponts de glace : elles tiennent tant que personne ne saute dessus. C'est Kai qui a provoqué la chose, sans le vouloir, ou en le voulant, avec lui on ne sait jamais. Au conseil du matin, il a étalé une carte sur la table, une vraie carte, apportée de je ne sais où, et il a proposé ce qui aurait dû être une évidence : déplacer le centre. Quitter le village pour une position plus défendable, un site qu'il connaît à deux jours au nord, un défilé, un seul accès, de l'eau, des hauteurs. Il a parlé dix minutes, posément, avec des arguments rangés comme des soldats, et j'écoutais, et Mira écoutait, et Elias écoutait. Ronan n'écoutait pas. Je l'ai vu pendant que Kai parlait. Il regardait la carte sans la voir, ses gros doigts tambourinaient sur le bois, et quelque chose montait en l







