LOGINLys
Il a dit :
— C’est Pessoa qui vous empêche de me voir ou est-ce que je suis simplement invisible ?
La voix posée. Grave, modulée avec ce qu’il faut de distance. Pas trop agressive. Pas trop humble non plus. Le genre de phrase qu’il a répétée devant un miroir en ajustant sa montre. Il attend une réaction. Il vit pour ça, je crois. Pour les effets. Pour l’impact. Il veut provoquer quelque chose.
Mais je ne bouge pas.
Je ne cède rien. Pas tout de suite.Je tourne une page, lentement. Je sens son regard. Il attend. Il guette. Il croit pouvoir m’atteindre avec une réplique. Il ne comprend pas que je suis ailleurs. À des années-lumière des jeux de scène.
Enfin, je relève les yeux. Une seconde. Deux.
— Invisible, non. Bruyant, plutôt.
Et je replonge dans mon livre, comme s’il n’était qu’un courant d’air.
Je pourrais sourire, bien sûr. Juste un peu. Par politesse. Par réflexe. Mais non. Je ne veux pas. Pas encore. Ce serait céder trop vite. Ce serait reconnaître le jeu. Or je ne joue jamais sans avoir décidé de gagner. Pas quand l’adversaire croit que tout est à sa portée.
Il reste debout une seconde de trop. Hésite. Évalue. Puis tire la chaise. Bruit sec. Bois contre bois. Une tension dans l’air. Il s’assoit sans me demander.
Ce geste-là dit tout.
Il ne demande rien à personne. Il prend. Il s’impose. Il occupe l’espace comme un champ de bataille.
Il croit qu’il peut me faire reculer. Il ne sait pas que je suis le genre de femme qui, face à une invasion, érige des murs de glace et regarde les corps tomber.Je lève les yeux de nouveau. Cette fois, je le fixe. Et je comprends.
Ce n’est pas un homme qui drague.
C’est un homme qui traque.Et moi, je suis là. Impeccable. Inatteignable.
Mais tout ce qui est inaccessible donne envie de brûler les barrières.
Et ça, il vient juste de le découvrir.
LéoElle ne m’a pas regardé quand je suis entré.
Pas un battement de cils, pas un frisson, pas un sursaut de curiosité. Rien.
Elle était là, absorbée dans son livre comme si le monde autour n’existait pas.Et ça…
Ça m’a foutu une claque.Je connais les regards qui attendent. Ceux qui veulent, même quand ils se refusent. Je les reconnais au pli des lèvres, à la tension dans les épaules, à la respiration un peu trop lente pour être naturelle.
Je sais les lire. Je sais y répondre.Mais elle… elle ne m’a pas vu. Vraiment pas.
Et ça, c’est insupportable.
Alors je suis allé vers elle. Pas pour la séduire. Pas tout de suite. Pour comprendre. Pour déchiffrer. Pour secouer cette façade. Parce que ce genre de froideur, ça cache quelque chose. Une blessure, un mur, une faille.
Je voulais voir si ça tremblait derrière.
Mais non.
Quand elle a levé les yeux, elle m’a regardé comme on regarde un tableau dont on devine les intentions, mais qu’on trouve trop bruyant pour être honnête.Et elle a parlé. Sec, net. Sans sourire.
Avec ce calme tranchant qui appartient aux femmes qui n’ont plus peur. Ni des hommes, ni du vide, ni de la solitude.Ce calme-là, c’est pire qu’une gifle. C’est une frontière infranchissable.
Alors je me suis assis.
Pas pour discuter.
Pour l’obliger à me voir.
Mais plus je la regarde, plus je comprends que je n’ai aucune prise.
Et que c’est précisément ça qui me donne envie d’essayer.
LysIl me demande ce que je lis.
Voix plus douce. Il module. Il teste un autre registre.Je pourrais mentir. Répondre un roman populaire. Une romance. Un thriller. Me rendre humaine, accessible, décodable.
Mais non. Il n’aura pas ça.
— Pessoa. Le Livre de l’intranquillité.
Il sourit. Ce genre de sourire que les hommes affichent quand ils veulent montrer qu’ils savent. Qu’ils comprennent. Qu’ils sont au niveau. Il ne sait pas. Et il ne comprendra jamais.
— Vous lisez pour impressionner ou pour vous cacher ?
C’est malin. Pas banal. Il essaie de retourner la situation. De me déséquilibrer.
Mais il oublie que je vis dans les interstices. Dans les silences entre les mots. Là où l’attaque ne blesse pas. Là où rien ne me touche vraiment.
Alors je réponds :
— Et vous, vous parlez pour remplir ou pour éviter le silence ?
Il penche légèrement la tête. Goûte ma réponse comme on goûte un vin trop sec. Il n’est pas sûr d’aimer. Mais il veut comprendre l’arrière-goût. Il veut m’identifier.
Mais ce qu’il ignore, c’est que chaque phrase que je lui offre est une clef sans serrure.
Un leurre. Un puzzle qui ne mène nulle part.Parce qu’il n’y a rien à ouvrir. Rien à forcer.
Je suis un château vide avec les portes grandes ouvertes.
Et ça, il ne saura jamais quoi en faire. LéoElle ne répond pas comme les autres.
Pas avec cette légèreté faussement piquante. Pas avec ces sourires en coin qui trahissent l’envie d’être vue.
Elle répond avec des lames.Et chaque mot me donne envie d’en savoir plus.
Elle ne veut pas être séduite. Pas flattée. Pas convoitée.
Et c’est justement pour ça que je la veux.
Elle ne se débat pas.
Elle se dresse. Comme une muraille qu’on ne peut franchir qu’en se brûlant les mains.Et je suis là. Fasciné. Frustré. Irrité.
Elle m’intimide.
Je ne l’avouerai pas. Jamais. Mais c’est là. Dans ma nuque. Dans ma gorge. Dans ce besoin de dire quelque chose d’intelligent, d’inattendu.
Ce besoin ridicule d’exister à ses yeux.Mais elle… elle ne cherche personne.
Elle se suffit à elle-même. Elle est un monde clos. Dense. Dérangeant.
Et moi, je suis là, face à elle, à espérer une fissure. Un souffle. Une erreur.
Parce que je sens que si elle flanche, même une seule fois, je ne m’en remettrai pas.
LéoL’air de l’atelier est exactement comme je m’en souviens : chargé de poussière de papier, de vieilles reliures, de l’odeur tenace du thé et de l’encre. Mais quelque chose a changé. Quelque chose d’imperceptible et pourtant palpable. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.Lysandre me fait face. Ses yeux, d’un gris-bleu qui m’a hanté pendant ces quinze jours d’absence, sont grands ouverts, vulnérables, sans la barrière de défi que j’y avais toujours vue. Elle m’a invité à entrer. Deux mots. Une brèche dans sa forteresse.Je ne bouge pas. Je ne veux pas gâcher ce moment en avançant trop vite, en disant trop, en étant… moi. L’ancien moi. Celui qui savait exactement quoi faire, quoi dire, pour séduire. Ce moi-là est mort quelque part sur ce pont, face à l’eau noire, et je ne le regrette pas.— Tu as changé, murmure-t-elle.Ce n’est pas une question. C’est une constatation. Et elle a raison. Ces deux semaines ont été une démolition contrôlée. J’ai passé mes journées à ne p
Les jours passent.Lentement.Chaque matin,je me réveille en me demandant si aujourd’hui sera le jour.Chaque fois que la sonnette de l’atelier retentit,mon cœur fait un bond.Chaque fois que mon téléphone vibre,mes mains deviennent moites.Mais il ne vient pas.Il n’appelle pas.Il n’envoie aucun message.Le silence.Au début, c’était un soulagement.Ensuite,c’est devenu une tension.Maintenant…maintenant, c’est une torture.Je me surprends à guetter son pas dans l’escalier.À imaginer sa voix dans le bruit de la rue.À chercher son regard dans la foule quand je sors acheter du pain.Je me hais pour ça.Je me hais pour cette attente,pour cette vulnérabilité, pour cette façon qu’il a eue de s’installer dans ma tête alors même qu’il est absent.Une semaine passe.Puis deux.Je travaille. Je vis. Je fais semblant que tout est normal.Mais rien n’est normal.Plus rien.Parce que maintenant, je sais.Je sais ce que ses lèvres goûtent.Je sais ce que ses mains font à ma peau.Je sais ce qu
LéoJe marche.C’est tout ce que je fais.Je marche dans les rues sans les voir, sans entendre le bruit des voitures ni les voix autour. Je marche comme si chaque pas pouvait m’éloigner de l’odeur de son atelier, du goût de ses lèvres, du tremblement que j’ai senti sous mes doigts quand j’ai touché sa joue.Je l’ai embrassée.J’ai fait exactement ce qu’elle ne voulait pas.Et pourtant…je ne regrette rien.Parce que ce baiser n’était pas une conquête. C’était une déclaration. Une frontière que je traversais, un pont que je brûlais derrière moi. Je lui ai montré ce que je ne savais même pas dire avec des mots : que je ne jouais plus. Que je ne fuyais plus.Mes lèvres brûlent encore.Pas de désir.De vérité.Je m’arrête devant un pont, les mains posées sur le garde-corps froid. L’eau en dessous est noire, luisante, indifférente. Je regarde mon reflet se déformer dans les remous.Je suis peut-être nouveau à cette vérité… mais je ne suis pas un enfant.Je l’ai dit. Et je le pensais.Mais ma
LysandreIl y a ce moment suspendu, juste avant que tout bascule.Ce minuscule espace entre deux respirations, où rien n’est encore fait mais tout est déjà décidé.Léo est là, immobile devant moi.Mais ce n’est pas vrai.Rien en lui n’est immobile.Pas ses yeux, deux torches vertes qui vacillent entre le doute et la détermination.Pas sa poitrine, qui se soulève trop vite.Pas son silence, qui bouillonne comme un secret sur le point d’exploser.— Je reviendrai, dit-il.Sa voix est basse, étirée, presque rauque.— Mais pas avant que tu sois prête à m’écouter sans te cacher derrière ta peur.Je sens mes lèvres s’entrouvrir malgré moi.Pour répondre.Pour protester.Pour demander.Je ne sais même plus.Sauf qu’il bouge avant même que je puisse parler.Un mouvement brusque, précis, irrésistible.Il s’avance d’un pas, puis d’un autre.Sa main vient se poser sur ma joue, chaude, ferme, comme une vérité qu’on ne peut plus éviter.Je ne recule pas.Je ne peux pas.Le monde se rétrécit à cet u
LysandreIl y a quelque chose dans l’air. Une matière invisible, épaisse, presque collante, comme si chaque mot prononcé par Léo restait suspendu entre nous, refusant de retomber.Il vient de dire qu’il est en train de tomber amoureux.Et le pire… c’est que je le crois.Je n’aurais jamais pensé croire un homme comme lui.Un homme construit comme une affichette vivante.Un homme trop lisse, trop sûr de lui , trop… maître de lui .Un homme pour qui le monde s’incline sans même qu’il ait à tendre la main.Mais là, devant moi, il ne maîtrise rien.Et c’est précisément ce qui me terrifie.Je me lève lentement de ma chaise. Le bois grince légèrement, un son discret mais qui tranche dans le silence comme un scalpel. Léo sursaute à peine, mais je vois tout dans ses yeux. La peur. La tentative de retenir quelque chose qui glisse déjà entre ses doigts.Je contourne la table et je prends une grande inspiration. Je sens l’odeur du papier, de l’encre séchée, de la colle chaude. Ma zone de sécurité
LéoL’air de son atelier pulse doucement, comme si les murs retenaient leur souffle pour mieux écouter. Je reste là, à un pas d’elle, traversé par une tension qui court sous ma peau comme un fil électrique mal isolé. Je veux parler, mais les mots s’échappent, cabossés, trop lourds ou trop nus.Elle m’observe. Pas comme les autres. Pas comme un verdict. Comme une invitation silencieuse à me délier.Je me passe une main dans les cheveux. Geste nerveux, inhabituel.— Je t’ai dit que j’avais peur. C’est vrai. Et ce n’est pas la peur que tu crois.Elle incline légèrement la tête, discrète loupe qui agrandit tout ce que je suis sur le point d’avouer.— J’ai peur de ne pas savoir comment… te parler. Comment exister avec toi sans me cacher derrière ce que je suis censé être.J’expire, un souffle plus court que prévu.— Avec toi, le masque ne marche pas. Et c’est la première fois que ça m’arrive.Elle ne répond pas tout de suite. Elle se déplace plutôt, lentement, contournant sa table de trava







