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Chapitre 5 – Mise sur table

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-11-16 18:53:02

Jules

— Mec, t’as vu sa tête ? On dirait qu’il s’est pris un mur.

Je décale légèrement mon gobelet, sans lâcher la scène des yeux. Léo, notre Léo, celui qui dribble les silences comme d'autres jonglent avec des mots, est figé. Pas tendu. Pas nerveux. Figé. Comme s’il n’osait plus respirer.

Max hoche la tête à côté de moi en sirotant son café, l’air aussi perplexe que moi.

— Je te jure, murmure-t-il, j’ai jamais vu Léo comme ça. Il a l’air… paralysé. On dirait un ado en pleine crise existentielle. Tu crois qu’elle lui fait peur ?

— Non, je dis. Elle le fascine. Et c’est pire.

Là-bas, il est assis en face d’elle. La fille du jeudi matin. La fille du couloir B. Celle qui lit comme si le monde autour n’existait pas. Celle qu’on a tous remarquée, sans jamais réussir à l’approcher. Trop silencieuse. Trop ailleurs. Trop ancrée dans quelque chose qu’on n’arrive pas à nommer.

Elle lit. Toujours. Sans lever les yeux. Même quand on la regarde trop longtemps. Même quand on espère qu’elle daigne seulement exister dans notre réalité.

Mais Léo… Léo a osé s’asseoir.

— Tu crois qu’il tente sa chance ? demande Max, fronçant les sourcils.

Je fais rouler une pièce entre mes doigts, ce petit tic qui me trahit quand quelque chose m’intrigue.

— Non. Il tente de comprendre. Il veut savoir ce qu’elle cache.

— Elle cache tout, mec.

On observe la scène comme deux vieux flics planqués dans une bagnole en planque. On guette les gestes, les silences. Elle referme son livre. Il recule d’un centimètre, surpris. On entend rien, mais on devine tout.

— Tu veux parier ? souffle Max.

Je hoche la tête, déjà amusé.

— Allez. Je dis qu’il va tenir. Peut-être pas gagner, mais tenir. Je lui donne… une semaine avant qu’il revienne bredouille.

Max éclate d’un rire moqueur.

— Je lui donne deux jours. Il va prendre un râteau monumental. Il va revenir avec ce petit sourire humilié et dire que "c’était juste pour rigoler, les gars".

— Tu le connais mal. Là, il ne rigole pas.

Je me tourne à nouveau vers eux. Son regard est fixé sur elle comme s’il cherchait un passage secret entre ses yeux et son silence.

— Alors, propose Max, qu’est-ce qu’on parie ?

— Un dîner. Le perdant paye.

— D’accord. Mais attends… tu mises sur quoi, toi ?

Je le regarde dans les yeux. Je suis sûr de moi.

— Je dis qu’il va tomber amoureux.

Max crache presque son café.

— Léo ? Amoureux ? Mais il connaît même pas le mot ! Ce mec n’a jamais vu un cœur autrement que sur un emoji. Il saute, il s’attache pas. C’est sa règle d’or.

— Jusqu’à aujourd’hui, je réponds. Regarde-le.

Et il regarde. Et il voit. Le truc infime mais irréfutable : Léo n’est pas là pour impressionner. Il est là pour comprendre. Il est là pour rester.

On trinque nos gobelets en carton dans un geste absurde.

— T’as vu sa mâchoire ? Elle a parlé, et il a cligné des yeux comme si elle lui avait lancé un sort, ricane Max.

— Peut-être que c’est le cas.

Je dis ça à moitié pour plaisanter. À moitié seulement.

Lys

Il me regarde encore. Comme on regarde une énigme qu’on croit pouvoir résoudre avec de la patience. Mais ce genre d’énigme ne se résout pas. On s’y perd, on s’y brûle.

Je sens la tension dans sa posture. Il ne bouge plus. Il attend. Il scrute.

Et je le teste.

— Pourquoi vous êtes là ?

Il cligne des yeux. Il ne s’attendait pas à ça.

— Vous voulez dire… là, avec vous ?

— Non. Ici. À cette heure. Sur ce banc. À essayer de comprendre quelqu’un que vous ne connaissez pas.

Il se redresse. Il cherche une réponse qui ne fasse pas idiot. Mais il est déjà trop tard pour jouer au malin.

— Je crois que j’ai envie de savoir qui vous êtes.

Je hoche la tête lentement.

— Non. Vous avez envie que je sois quelqu’un. Vous m’avez déjà inventée dans votre tête. Maintenant vous voulez voir si je colle à la fiction.

Il fronce les sourcils. Il ne pensait pas se faire démonter en deux phrases.

— Et si je veux juste apprendre à vous connaître ?

Je souris. Doucement.

— Alors vous allez devoir désapprendre. Tout. Même votre manière de poser les questions.

Il se tait. Je vois ses yeux qui brillent. Pas d’agacement. D’envie. De curiosité. Il a envie de jouer, mais pas comme d’habitude. Il veut rester.

— Et si je reste là ? Silencieux ?

Je laisse un silence s’installer. J’écoute le vent, les pages du livre qui frémissent.

— Alors vous apprendrez à écouter.

Je me lève. Il ne proteste pas. Il comprend que c’est assez pour aujourd’hui.

Je laisse le livre. Ouvert. Page marquée. Ce n’est pas une invitation. C’est un avertissement. Un avertissement déguisé en cadeau.

Je sens son regard sur mon dos. Il ne sait pas s’il vient de franchir une frontière ou de se faire enfermer dans un piège.

Moi, je sais.

Léo

Elle est partie.

Elle a laissé son livre. Volontairement. À dessein.

Elle. A. Laissé. Son. Livre.

Je n’arrive pas à m’en détacher. J’ai les mains moites. C’est ridicule. J’ai embrassé des filles sans me souvenir de leur prénom. J’ai dansé avec des inconnues comme si j’étais immortel. Mais là… je tremble parce qu’elle m’a laissé une page ouverte.

Je lis la phrase soulignée.

> « Il me suffit d’un soupir pour m’éloigner de tout ce qui prétend m’atteindre. »

C’est beau. C’est triste. C’est elle.

Je referme le livre. Lentement. Je ne veux pas perdre ce moment. Ce petit instant suspendu où je crois avoir compris quelque chose d’elle. Une miette.

Je regarde autour. Jules et Max me fixent depuis leur table. Jules a déjà sorti sa pièce, comme s’il préparait un discours.

Je me lève. Le livre dans la main. Le cœur battant comme un môme qui aurait trouvé une carte au trésor.

Demain. J’y serai.

Jules (plus tard, au café)

— Alors ? Tu lui as parlé ? demande Max, plein d’espoir sarcastique.

Léo pose le livre sur la table. Silencieux. Il ne sourit pas. Il ne fanfaronne pas. Il est ailleurs.

Je prends le livre. Je lis la phrase. Je le regarde.

Et je comprends. Ce n’est pas un jeu.

— Ok. Je retire ce que j’ai dit, je souffle. Ce n’est pas un défi.

— C’est quoi alors ? demande Max, un peu déstabilisé.

Léo sourit enfin. Mais ce sourire-là, c’est pas le sien. Pas celui qu’on connaît. Il est plus doux. Plus dangereux.

— Un piège.

Et il a déjà décidé de s’y jeter.

Max me lance un regard. Je le vois hésiter.

— On est foutus, je murmure.

— Grave, répond-il.

Et pourtant, on se marre. Parce qu’on sait qu’on vient de perdre notre pote au profit d’un mystère aux yeux trop calmes et à la bouche trop silencieuse.

Et que c’est foutrement beau à regarder.

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