Mag-log inJules
— Mec, t’as vu sa tête ? On dirait qu’il s’est pris un mur.
Je décale légèrement mon gobelet, sans lâcher la scène des yeux. Léo, notre Léo, celui qui dribble les silences comme d'autres jonglent avec des mots, est figé. Pas tendu. Pas nerveux. Figé. Comme s’il n’osait plus respirer.
Max hoche la tête à côté de moi en sirotant son café, l’air aussi perplexe que moi.
— Je te jure, murmure-t-il, j’ai jamais vu Léo comme ça. Il a l’air… paralysé. On dirait un ado en pleine crise existentielle. Tu crois qu’elle lui fait peur ?
— Non, je dis. Elle le fascine. Et c’est pire.
Là-bas, il est assis en face d’elle. La fille du jeudi matin. La fille du couloir B. Celle qui lit comme si le monde autour n’existait pas. Celle qu’on a tous remarquée, sans jamais réussir à l’approcher. Trop silencieuse. Trop ailleurs. Trop ancrée dans quelque chose qu’on n’arrive pas à nommer.
Elle lit. Toujours. Sans lever les yeux. Même quand on la regarde trop longtemps. Même quand on espère qu’elle daigne seulement exister dans notre réalité.
Mais Léo… Léo a osé s’asseoir.
— Tu crois qu’il tente sa chance ? demande Max, fronçant les sourcils.
Je fais rouler une pièce entre mes doigts, ce petit tic qui me trahit quand quelque chose m’intrigue.
— Non. Il tente de comprendre. Il veut savoir ce qu’elle cache.
— Elle cache tout, mec.
On observe la scène comme deux vieux flics planqués dans une bagnole en planque. On guette les gestes, les silences. Elle referme son livre. Il recule d’un centimètre, surpris. On entend rien, mais on devine tout.
— Tu veux parier ? souffle Max.
Je hoche la tête, déjà amusé.
— Allez. Je dis qu’il va tenir. Peut-être pas gagner, mais tenir. Je lui donne… une semaine avant qu’il revienne bredouille.
Max éclate d’un rire moqueur.
— Je lui donne deux jours. Il va prendre un râteau monumental. Il va revenir avec ce petit sourire humilié et dire que "c’était juste pour rigoler, les gars".
— Tu le connais mal. Là, il ne rigole pas.
Je me tourne à nouveau vers eux. Son regard est fixé sur elle comme s’il cherchait un passage secret entre ses yeux et son silence.
— Alors, propose Max, qu’est-ce qu’on parie ?
— Un dîner. Le perdant paye.
— D’accord. Mais attends… tu mises sur quoi, toi ?
Je le regarde dans les yeux. Je suis sûr de moi.
— Je dis qu’il va tomber amoureux.
Max crache presque son café.
— Léo ? Amoureux ? Mais il connaît même pas le mot ! Ce mec n’a jamais vu un cœur autrement que sur un emoji. Il saute, il s’attache pas. C’est sa règle d’or.
— Jusqu’à aujourd’hui, je réponds. Regarde-le.
Et il regarde. Et il voit. Le truc infime mais irréfutable : Léo n’est pas là pour impressionner. Il est là pour comprendre. Il est là pour rester.
On trinque nos gobelets en carton dans un geste absurde.
— T’as vu sa mâchoire ? Elle a parlé, et il a cligné des yeux comme si elle lui avait lancé un sort, ricane Max.
— Peut-être que c’est le cas.
Je dis ça à moitié pour plaisanter. À moitié seulement.
LysIl me regarde encore. Comme on regarde une énigme qu’on croit pouvoir résoudre avec de la patience. Mais ce genre d’énigme ne se résout pas. On s’y perd, on s’y brûle.
Je sens la tension dans sa posture. Il ne bouge plus. Il attend. Il scrute.
Et je le teste.
— Pourquoi vous êtes là ?
Il cligne des yeux. Il ne s’attendait pas à ça.
— Vous voulez dire… là, avec vous ?
— Non. Ici. À cette heure. Sur ce banc. À essayer de comprendre quelqu’un que vous ne connaissez pas.
Il se redresse. Il cherche une réponse qui ne fasse pas idiot. Mais il est déjà trop tard pour jouer au malin.
— Je crois que j’ai envie de savoir qui vous êtes.
Je hoche la tête lentement.
— Non. Vous avez envie que je sois quelqu’un. Vous m’avez déjà inventée dans votre tête. Maintenant vous voulez voir si je colle à la fiction.
Il fronce les sourcils. Il ne pensait pas se faire démonter en deux phrases.
— Et si je veux juste apprendre à vous connaître ?
Je souris. Doucement.
— Alors vous allez devoir désapprendre. Tout. Même votre manière de poser les questions.
Il se tait. Je vois ses yeux qui brillent. Pas d’agacement. D’envie. De curiosité. Il a envie de jouer, mais pas comme d’habitude. Il veut rester.
— Et si je reste là ? Silencieux ?
Je laisse un silence s’installer. J’écoute le vent, les pages du livre qui frémissent.
— Alors vous apprendrez à écouter.
Je me lève. Il ne proteste pas. Il comprend que c’est assez pour aujourd’hui.
Je laisse le livre. Ouvert. Page marquée. Ce n’est pas une invitation. C’est un avertissement. Un avertissement déguisé en cadeau.
Je sens son regard sur mon dos. Il ne sait pas s’il vient de franchir une frontière ou de se faire enfermer dans un piège.
Moi, je sais.
LéoElle est partie.
Elle a laissé son livre. Volontairement. À dessein.
Elle. A. Laissé. Son. Livre.
Je n’arrive pas à m’en détacher. J’ai les mains moites. C’est ridicule. J’ai embrassé des filles sans me souvenir de leur prénom. J’ai dansé avec des inconnues comme si j’étais immortel. Mais là… je tremble parce qu’elle m’a laissé une page ouverte.
Je lis la phrase soulignée.
> « Il me suffit d’un soupir pour m’éloigner de tout ce qui prétend m’atteindre. »
C’est beau. C’est triste. C’est elle.
Je referme le livre. Lentement. Je ne veux pas perdre ce moment. Ce petit instant suspendu où je crois avoir compris quelque chose d’elle. Une miette.
Je regarde autour. Jules et Max me fixent depuis leur table. Jules a déjà sorti sa pièce, comme s’il préparait un discours.
Je me lève. Le livre dans la main. Le cœur battant comme un môme qui aurait trouvé une carte au trésor.
Demain. J’y serai.
Jules (plus tard, au café)
— Alors ? Tu lui as parlé ? demande Max, plein d’espoir sarcastique.
Léo pose le livre sur la table. Silencieux. Il ne sourit pas. Il ne fanfaronne pas. Il est ailleurs.
Je prends le livre. Je lis la phrase. Je le regarde.
Et je comprends. Ce n’est pas un jeu.
— Ok. Je retire ce que j’ai dit, je souffle. Ce n’est pas un défi.
— C’est quoi alors ? demande Max, un peu déstabilisé.
Léo sourit enfin. Mais ce sourire-là, c’est pas le sien. Pas celui qu’on connaît. Il est plus doux. Plus dangereux.
— Un piège.
Et il a déjà décidé de s’y jeter.
Max me lance un regard. Je le vois hésiter.
— On est foutus, je murmure.
— Grave, répond-il.
Et pourtant, on se marre. Parce qu’on sait qu’on vient de perdre notre pote au profit d’un mystère aux yeux trop calmes et à la bouche trop silencieuse.
Et que c’est foutrement beau à regarder.
LéoL’air de l’atelier est exactement comme je m’en souviens : chargé de poussière de papier, de vieilles reliures, de l’odeur tenace du thé et de l’encre. Mais quelque chose a changé. Quelque chose d’imperceptible et pourtant palpable. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.Lysandre me fait face. Ses yeux, d’un gris-bleu qui m’a hanté pendant ces quinze jours d’absence, sont grands ouverts, vulnérables, sans la barrière de défi que j’y avais toujours vue. Elle m’a invité à entrer. Deux mots. Une brèche dans sa forteresse.Je ne bouge pas. Je ne veux pas gâcher ce moment en avançant trop vite, en disant trop, en étant… moi. L’ancien moi. Celui qui savait exactement quoi faire, quoi dire, pour séduire. Ce moi-là est mort quelque part sur ce pont, face à l’eau noire, et je ne le regrette pas.— Tu as changé, murmure-t-elle.Ce n’est pas une question. C’est une constatation. Et elle a raison. Ces deux semaines ont été une démolition contrôlée. J’ai passé mes journées à ne p
Les jours passent.Lentement.Chaque matin,je me réveille en me demandant si aujourd’hui sera le jour.Chaque fois que la sonnette de l’atelier retentit,mon cœur fait un bond.Chaque fois que mon téléphone vibre,mes mains deviennent moites.Mais il ne vient pas.Il n’appelle pas.Il n’envoie aucun message.Le silence.Au début, c’était un soulagement.Ensuite,c’est devenu une tension.Maintenant…maintenant, c’est une torture.Je me surprends à guetter son pas dans l’escalier.À imaginer sa voix dans le bruit de la rue.À chercher son regard dans la foule quand je sors acheter du pain.Je me hais pour ça.Je me hais pour cette attente,pour cette vulnérabilité, pour cette façon qu’il a eue de s’installer dans ma tête alors même qu’il est absent.Une semaine passe.Puis deux.Je travaille. Je vis. Je fais semblant que tout est normal.Mais rien n’est normal.Plus rien.Parce que maintenant, je sais.Je sais ce que ses lèvres goûtent.Je sais ce que ses mains font à ma peau.Je sais ce qu
LéoJe marche.C’est tout ce que je fais.Je marche dans les rues sans les voir, sans entendre le bruit des voitures ni les voix autour. Je marche comme si chaque pas pouvait m’éloigner de l’odeur de son atelier, du goût de ses lèvres, du tremblement que j’ai senti sous mes doigts quand j’ai touché sa joue.Je l’ai embrassée.J’ai fait exactement ce qu’elle ne voulait pas.Et pourtant…je ne regrette rien.Parce que ce baiser n’était pas une conquête. C’était une déclaration. Une frontière que je traversais, un pont que je brûlais derrière moi. Je lui ai montré ce que je ne savais même pas dire avec des mots : que je ne jouais plus. Que je ne fuyais plus.Mes lèvres brûlent encore.Pas de désir.De vérité.Je m’arrête devant un pont, les mains posées sur le garde-corps froid. L’eau en dessous est noire, luisante, indifférente. Je regarde mon reflet se déformer dans les remous.Je suis peut-être nouveau à cette vérité… mais je ne suis pas un enfant.Je l’ai dit. Et je le pensais.Mais ma
LysandreIl y a ce moment suspendu, juste avant que tout bascule.Ce minuscule espace entre deux respirations, où rien n’est encore fait mais tout est déjà décidé.Léo est là, immobile devant moi.Mais ce n’est pas vrai.Rien en lui n’est immobile.Pas ses yeux, deux torches vertes qui vacillent entre le doute et la détermination.Pas sa poitrine, qui se soulève trop vite.Pas son silence, qui bouillonne comme un secret sur le point d’exploser.— Je reviendrai, dit-il.Sa voix est basse, étirée, presque rauque.— Mais pas avant que tu sois prête à m’écouter sans te cacher derrière ta peur.Je sens mes lèvres s’entrouvrir malgré moi.Pour répondre.Pour protester.Pour demander.Je ne sais même plus.Sauf qu’il bouge avant même que je puisse parler.Un mouvement brusque, précis, irrésistible.Il s’avance d’un pas, puis d’un autre.Sa main vient se poser sur ma joue, chaude, ferme, comme une vérité qu’on ne peut plus éviter.Je ne recule pas.Je ne peux pas.Le monde se rétrécit à cet u
LysandreIl y a quelque chose dans l’air. Une matière invisible, épaisse, presque collante, comme si chaque mot prononcé par Léo restait suspendu entre nous, refusant de retomber.Il vient de dire qu’il est en train de tomber amoureux.Et le pire… c’est que je le crois.Je n’aurais jamais pensé croire un homme comme lui.Un homme construit comme une affichette vivante.Un homme trop lisse, trop sûr de lui , trop… maître de lui .Un homme pour qui le monde s’incline sans même qu’il ait à tendre la main.Mais là, devant moi, il ne maîtrise rien.Et c’est précisément ce qui me terrifie.Je me lève lentement de ma chaise. Le bois grince légèrement, un son discret mais qui tranche dans le silence comme un scalpel. Léo sursaute à peine, mais je vois tout dans ses yeux. La peur. La tentative de retenir quelque chose qui glisse déjà entre ses doigts.Je contourne la table et je prends une grande inspiration. Je sens l’odeur du papier, de l’encre séchée, de la colle chaude. Ma zone de sécurité
LéoL’air de son atelier pulse doucement, comme si les murs retenaient leur souffle pour mieux écouter. Je reste là, à un pas d’elle, traversé par une tension qui court sous ma peau comme un fil électrique mal isolé. Je veux parler, mais les mots s’échappent, cabossés, trop lourds ou trop nus.Elle m’observe. Pas comme les autres. Pas comme un verdict. Comme une invitation silencieuse à me délier.Je me passe une main dans les cheveux. Geste nerveux, inhabituel.— Je t’ai dit que j’avais peur. C’est vrai. Et ce n’est pas la peur que tu crois.Elle incline légèrement la tête, discrète loupe qui agrandit tout ce que je suis sur le point d’avouer.— J’ai peur de ne pas savoir comment… te parler. Comment exister avec toi sans me cacher derrière ce que je suis censé être.J’expire, un souffle plus court que prévu.— Avec toi, le masque ne marche pas. Et c’est la première fois que ça m’arrive.Elle ne répond pas tout de suite. Elle se déplace plutôt, lentement, contournant sa table de trava







