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Isadora
Le cristal des lustres tremble au-dessus de ma tête, et je me demande si c'est la musique ou mon propre cœur qui fait vibrer l'air de cette salle. Les violons s'élèvent dans un tourbillon de notes joyeuses, mais je n'entends que le battement sourd de mon sang dans mes tempes. Il est trop rapide. Il est toujours trop rapide, ces derniers temps, comme si mon corps savait quelque chose que mon esprit refuse encore d'admettre. Je me tiens près de la fenêtre, les mains croisées sur ma robe de mousseline bleue, le regard perdu sur les jardins des Villefort. Dehors, la nuit est tombée depuis longtemps. Les lanternes des allées dessinent des cercles de lumière pâle sur les graviers. Les rosiers d'hiver, taillés au cordeau, se dressent comme des sentinelles noires dans le brouillard qui monte des étangs. Dedans, tout n'est que lumière, soie et faux sourires. Je respire lentement, comme on m'a appris à le faire. Le corset serre mes côtes à chaque inspiration. Les perles de mon collier sont glacées contre ma peau, comme des larmes solidifiées. Je ne devrais pas être ici. Enfin, je devrais, puisque je suis la fiancée de Lucien de Villefort depuis six mois et que ce bal est donné en notre honneur. Six mois. Cent quatre-vingts jours. Quatre mille trois cent vingt heures. J'ai compté chaque heure, chaque minute, chaque seconde qui me rapprochait du moment où je deviendrais sa femme. Non pas par amour — je n'ai jamais été assez naïve pour croire à l'amour — mais par devoir. Parce que c'est ce qu'on attend de moi. Parce que c'est ce que mon père a décidé. Parce que je suis née baronne de Veyrac et que les baronnes de Veyrac ne choisissent pas leur destin. Mais je ne devrais pas être ici au sens où je ne devrais pas exister dans cette pièce, dans cette famille, dans cette vie. J'ai dix-neuf ans. Je suis la fille unique d'un père qui ne m'a jamais regardée en face et d'une mère morte en couches. Je suis une pièce sur un échiquier, et ce soir, la partie va commencer. Je ne le sais pas encore. Je vois Héloïse de Sévigné s'approcher de moi avec ce sourire trop doux qu'elle réserve aux gens qu'elle s'apprête à détruire. Elle traverse la salle de bal comme une lame fend la soie, sans effort, sans bruit, sans hésitation. Sa robe rouge sombre traîne derrière elle sur le parquet ciré, et les invités s'écartent sur son passage sans même s'en rendre compte. Elle est la cousine de Lucien, belle comme une promesse empoisonnée, blonde comme le miel qui cache le poison. Je me souviens d'avoir pensé, en la voyant entrer, qu'elle ressemblait à une tache de sang sur la piste de danse. Personne d'autre ne l'a remarqué. Personne d'autre ne regarde Héloïse comme je la regarde. — Isadora, ma chère, votre couture est défaite. Laissez-moi vous aider. Sa voix est un filet de soie. Elle me prend par le bras avant que je puisse répondre. Ses doigts sont durs à travers le tissu de ma manche, plus durs que l'amabilité de son ton ne le laisse supposer. Je me méfie immédiatement, sans savoir pourquoi. Peut-être parce que Héloïse ne m'a jamais adressé la parole autrement que pour me rappeler ma place. Peut-être parce que son sourire n'atteint pas ses yeux, qui restent froids comme deux pierres grises. Peut-être parce que je sens en elle quelque chose de faux, de fabriqué, de dangereux. — Ce n'est rien, je vous remercie, dis-je en reculant d'un pas. — Allons, ne soyez pas modeste. Je ne voudrais pas que vous vous donniez en spectacle. Le mot spectacle sonne comme une promesse. Elle me prend de nouveau par le bras, plus fermement cette fois, et m'entraîne hors de la salle de bal. Je me laisse faire. Je pourrais résister. Je pourrais planter mes talons dans le parquet, appeler à l'aide, attirer l'attention. Mais je ne le fais pas. Parce que je suis bien élevée. Parce que je suis la fiancée de Lucien. Parce que faire un scandale serait pire que tout. Nous traversons un couloir sombre, puis un autre. Les bruits de la fête s'estompent derrière nous. J'entends encore la musique, mais lointaine, étouffée, comme si elle venait d'un autre monde. Héloïse pousse une porte et me fait entrer dans un salon isolé dont les rideaux sont tirés. Il y fait sombre. Une seule bougie brûle sur une table basse, et sa flamme vacille, projetant des ombres mouvantes sur les murs tapissés de velours rouge. — Voilà, dit-elle en me tournant le dos. Ne bougez pas. Je sens ses mains sur mes épaules, puis sur mon dos. Je me raidis. Un frisson parcourt ma colonne vertébrale. Ses doigts s'attardent, glissent sur le tissu, s'insinuent sous la bordure de mon corsage. — Il n'y a rien à réparer, dis-je. Vraiment, je vous assure. — Mais si, insiste-t-elle. Une couture a craqué. Là. Ses doigts s'attardent. Je sens un froissement d'étoffe, un glissement furtif contre mon corsage, comme un insecte qui se faufile entre les couches de tissu. Je veux me retourner, mais elle me retient d'une main ferme. — Une seconde. Voilà, c'est fait.IsadoraC'est moi, cette fois.Je ne l'ai pas décidé. J'ai passé des jours à me raisonner, à me répéter le pacte, l'enquête, le danger, la liste des raisons pour lesquelles une duchesse qui enquête sur l'assassin de son beau-frère devrait garder ses distances avec son mari. Toutes ces raisons sont solides. Toutes ces raisons sont vraies. Et aucune ne tient, ce soir-là, devant la façon dont il me regarde.Nous sommes dans la bibliothèque, il est tard, les registres sont refermés depuis longtemps. Nous parlions de ma mère encore, puis de choses plus légères, et il a ri, il a ri tout bas à une histoire que je racontais, sur le vieux jardinier et son système d'épingles, et ce rire-là, rare, un peu rouillé comme toutes les choses de cet homme, a fait quelque chose en moi que je n'ai pas la force de retenir.Je me lève. Je fais les deux pas qui nous séparent. Et je l'embrasse.Il se raidit une fraction de seconde, tout son corps se te
IsadoraLa neige dure trois jours, et pendant trois jours le château est une île de silence blanc, coupée du village, coupée de la côte, coupée du monde. Et pendant trois jours, dans la bibliothèque où le feu ne s'éteint plus, Amaury parle de ma mère.Il parle comme on déballe un trousseau, pièce par pièce, avec précaution, en dépliant chaque souvenir devant moi.— Elle venait souvent, dit-il. Les premières années de son mariage, elle venait deux fois l'an, au printemps et à la fin de l'été. Elle descendait du carrosse avec vous dans les bras, ou vous tenant par la main quand vous avez marché, et elle restait une semaine, parfois deux. Mon père la recevait comme une fille. Bastien l'attendait comme on attend le soleil. Et moi, je préparais les livres.— Quels livres ?— Ceux qu'elle aurait aimés. Je passais l'hiver à les choisir, à les mettre de côté, et je les alignais sur la table basse, là, à l'endroit précis où est posé votr
IsadoraC'est le chant qui me trahit, une semaine plus tard.Je suis dans la bibliothèque, seule, Amaury est sorti à cheval malgré le froid, Gaspard est en bas, et la maison entière a ce silence du milieu de l'après-midi qui n'appartient qu'aux grandes maisons vides. Je travaille sur les registres, et le travail piétine, une colonne de chiffres ne veut pas s'accorder avec une autre, et je la reprends pour la troisième fois, et pour me donner patience, je chante.Je chante à mi-voix, presque sans m'en rendre compte, c'est une vieille habitude, ma mère chantait en cousant, je chante en comptant. La berceuse bretonne. Celle de la tempête. Celle qui endort les tempêtes. Les mots montent doucement dans la pièce chaude, se mêlent au crépitement du feu, et j'oublie tout, les chiffres, la neige, le fantôme, le monde.Je chante le dernier couplet jusqu'au bout. Jusqu'à la dernière note.Et dans le silence qui suit, une voix dit, de l'autre bout de la pièce :— Ne vous arrêtez pas.Je sursaute
Isadora— Vous connaissez le passage, dis-je un soir.Nous venons de refermer la dernière liasse. Il lève la tête vers moi.— Lequel ?— Celui qui longe vos appartements. Derrière la tapisserie de ma chambre. Avec les meurtrières.Un silence. Puis, lentement, le sourire, le vrai, pas le bref, le sourire entier, celui qui remonte jusqu'aux pommettes, et que je ne lui avais jamais vu :— Depuis quand le savez-vous ?— Depuis des semaines. Je m'y suis promenée. Je vous ai regardé lire. — Je soutiens son regard, ou ce qui en tient lieu. — C'est ainsi que j'ai eu la certitude. Sur votre vue. Une pierre a roulé, cette nuit-là. Vous avez levé la tête vers la meurtrière.— Je savais que c'était vous, dit-il. Cette nuit-là. J'ai senti que c'était vous, on reconnaît une présence, quand on a passé cinq ans à écouter les présences. J'aurais pu ouvrir le passage. Je vous ai laissée fuir.— Pourquoi ?— Parce que vous n'étiez pas prête. Et parce que, il hésite, parce que vous étiez courageuse, et q
IsadoraOn ne choisit pas de se rapprocher, on s'aperçoit qu'on l'est.Les dîners solitaires cessent sans que personne les abolisse. Un soir, Gaspard dresse deux couverts au lieu d'un, je ne sais pas qui le lui a dit, je ne sais même pas si quelqu'un le lui a dit, peut-être Gaspard a-t-il simplement vu ce que tout le château voit désormais, que la duchesse descend chaque soir à la bibliothèque et que le duc l'y attend. On ne rompt pas les habitudes des maîtres, on les accompagne. Alors il y a deux couverts, puis deux couverts le lendemain, puis une habitude.Et à table, chose que je n'aurais jamais imaginée, il parle.Pas de l'enquête. L'enquête a ses heures, ses lieux, ses lampes, elle reste à la bibliothèque. À table, c'est l'autre qui parle, l'Amaury que personne n'a vu depuis cinq ans, il me raconte les chevaux qu'il a eus, un par un, avec leurs défauts, il y avait un alezan qui refusait l'ombre des portes, il fallait le monter de biais, il me décrit les tempêtes de son enfance, c
AmauryLa pluie n'a pas cessé. Depuis trois heures. Elle tombe. Drue. Froide. Elle ruisselle sur les vitres. Efface le monde. Le château est une île. Une forteresse assiégée par l'eau et le vent.Isadora est assise dans le fauteuil près de la cheminée. Une couverture sur les épaules. Elle grelotte. Pourtant, le feu brûle. Les flammes dansent. Projettent des ombres mouvantes sur les murs. Mais elle a froid. Un froid qui vient de l'intérieur. Un froid qui ne partira pas.Je marche. De long en large. Je ne peux pas m'arrêter. Si je m'arrête, je pense. Et si je pense, je deviens fou.— Il faut que tu saches. Tout.Ma voix est basse. Je ne la reconnais pas. Elle vient de loin. D'un endroit sombre. Un endroit que je n'ai pas visité depuis des années.— Tu m'as dit que Montbrun était amoureux de ma mère.— Oui.— Mais tu ne m'as pas tout dit. Tu as dit qu'il était jaloux. Jaloux de Bastien. Pourquoi ? Pourquo







