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Chapitre 2 — L'Engrenage

Author: Dledition
last update publish date: 2026-08-17 00:32:28

Elle s'écarte brusquement. Je me retourne, méfiante. Son visage est lisse, sans expression, mais ses yeux brillent d'une lueur que je ne sais pas encore nommer. Une lueur de triomphe. Une lueur de cruauté satisfaite.

— Merci, dis-je froidement.

Elle sourit. Un sourire large, éclatant, qui découvre ses dents parfaites. Puis elle ouvre la bouche et pousse un cri.

Un cri perçant, strident, qui déchire le silence du salon et se répand dans le couloir comme une coulée de lave. Un cri de femme outragée, de victime innocente, de vertu bafouée. Un cri si parfaitement théâtral que je me demande comment personne ne s'en rend compte.

Je recule, abasourdie. La porte s'ouvre à la volée. Des invités accourent, attirés par le bruit, leurs visages avides de scandale. Lucien le premier. Il est pâle, essoufflé, sa cravate de travers.

— Qu'y a-t-il ? demande-t-il, le visage pâle.

Héloïse porte la main à sa bouche, feignant l'effroi. Ses yeux se remplissent de larmes — de vraies larmes, je dois l'admettre, elle est excellente comédienne. Elle pointe un doigt tremblant vers moi.

— Cette... cette écharpe. Elle est cachée sur elle. Une écharpe d'homme.

Le silence tombe sur le salon comme une pierre dans un puits. Les murmures cessent. La musique elle-même semble s'arrêter, bien que je sache que ce n'est qu'une illusion de mon esprit terrifié.

Je baisse les yeux. Il y a une écharpe de soie brodée aux initiales B. qui dépasse de mon corsage. Une écharpe d'homme, en soie noire, avec des fils d'argent qui dessinent la lettre B sur le tissu. Je ne l'ai jamais vue. Je ne sais pas d'où elle vient. Mais je comprends, en une fraction de seconde, que je suis prise au piège.

— C'est faux, dis-je. Je n'ai jamais vu cette écharpe. C'est Héloïse qui vient de la glisser dans mon corsage.

Héloïse fond en larmes. De gros sanglots qui secouent ses épaules. Elle se tourne vers Lucien, vers les invités, vers tous ces visages qui la regardent avec compassion.

— Comment osez-vous ? Moi qui vous ai toujours défendue ! Moi qui ai menti pour vous, qui ai couvert vos absences, qui ai cru en votre innocence ! Voilà comment vous me remerciez !

Je la regarde, sidérée. Elle ment avec une aisance stupéfiante. Elle invente des souvenirs, des conversations, des complicités qui n'ont jamais existé. Et je comprends, avec une clarté glaciale, que personne ne me croira. Parce que Héloïse est belle, et qu'elle pleure, et qu'elle est la cousine de Lucien. Parce que je suis la fiancée de province, la pièce rapportée, celle qu'on tolère sans jamais l'accepter.

Lucien s'approche de moi. Son visage est déformé par la rage. Il saisit l'écharpe, la brandit devant les invités comme un trophée de chasse. Ses mains tremblent. Sa voix est rauque.

— Voici la preuve ! Une écharpe d'homme, cachée sur elle ! Vous êtes une traînée, Isadora. Une traînée qui se moque de moi depuis le début !

Les murmures s'élèvent. Je vois des visages qui se détournent, des regards qui se voilent, des sourires qui se cachent derrière des éventails. Des femmes chuchotent à l'oreille de leurs maris. Des hommes hochent la tête avec gravité, comme s'ils assistaient à un procès dont l'issue est déjà décidée. Personne ne me défend. Personne ne demande de preuves. Personne ne s'interroge sur la coïncidence trop parfaite, sur les larmes trop rapides d'Héloïse, sur l'absence de toute autre trace.

— Lucien, dis-je d'une voix que je voudrais ferme mais qui tremble. Je vous jure que je n'ai rien fait. Cette écharpe n'est pas à moi. Elle a été placée là par Héloïse. Elle vient de le faire, là, sous vos yeux.

— Vous mentez, crache-t-il. Vous mentez depuis le début.

Il s'approche encore, si près que je sens son souffle chaud sur mon visage. Il lève la main. Je crois qu'il va me frapper. Je me prépare au coup. Mais il se contente de déchirer l'écharpe en deux, d'un geste sec et violent, et de jeter les morceaux à terre.

— Nos fiançailles sont rompues. Vous n'êtes plus rien pour moi. Vous n'êtes plus rien pour personne.

Je cherche mon père des yeux. Il est là, au fond du salon, près de la porte. Le baron de Veyrac, mon père, l'homme qui m'a élevée seul après la mort de ma mère. Il ne bouge pas. Il ne parle pas. Il me regarde, et dans son regard il n'y a ni colère ni déception. Il n'y a rien. Un vide absolu. Un vide qui me glace plus sûrement que le mépris de Lucien, que les larmes d'Héloïse, que les murmures des invités.

— Père, dis-je. Dites-leur. Dites-leur que je ne suis pas ce qu'ils croient.

Le baron de Veyrac s'avance. La foule s'écarte devant lui. Il me prend par le bras, sans un mot, et m'entraîne hors du salon. Je me laisse faire. Mes jambes sont de coton. Ma tête tourne. Derrière moi, j'entends la voix d'Héloïse qui sanglote, et celle de Lucien qui crie, et les murmures des invités qui se referment sur le scandale comme une mer sur un navire englouti.

Dans la voiture qui nous ramène au manoir des Veyrac, mon père parle enfin. Sa voix est froide, impersonnelle, comme s'il dictait une lettre à un secrétaire. Il ne me regarde pas. Il regarde la pluie qui commence à tomber sur les vitres.

— Les fiançailles sont rompues. Votre réputation est détruite. Je trouverai une solution.

— Père, vous ne pouvez pas croire...

— Taisez-vous.

Le mot claque comme un coup de fouet. Je me tais. Je regarde la pluie qui ruisselle sur la vitre. Je pense à ma mère, morte en me donnant la vie. Je pense à Lucien, qui ne m'a jamais aimée. Je pense à Héloïse, qui vient de me voler mon avenir. Je pense à mon père, qui ne me croit pas, ou qui ne veut pas me croire.

Je ne pleure pas. Pas encore. Les larmes viendront plus tard, dans ma chambre, quand je serai seule. Pour l'instant, je me contente de fixer la pluie qui ruisselle sur la vitre, et je me demande comment une vie peut basculer en une seule soirée.

Je ne sais pas encore que le pire est à venir.

Je ne sais pas encore que cette écharpe brodée aux initiales B. me conduira jusqu'à un château battu par les vents, jusqu'à un duc aveugle qui voit tout, jusqu'à un secret qui détruira tout ce que je croyais savoir sur ma famille.

Je ne sais rien.

Mais je vais apprendre.

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