LOGINJe pousse un cri, un vrai, bref, étouffé aussitôt par la main qui se resserre.— C'est moi.Sa voix. Amaury. Sa voix est tout près, à hauteur de mon visage, calme, égale, parfaitement égale, comme si de rien n'était, comme si nous nous croisions dans un salon un soir de bal. Et sa main, sa main est chaude, sèche, ferme, et elle tient la mienne sans me broyer, exactement à la force qu'il faut pour dire : je suis là, et je ne lâcherai pas.— Vous êtes folle, dit-il. Qu'est-ce que vous faites dans l'aile est par cette tempête ?— Je... je me suis perdue.— Je vois cela.Je vois cela. L'expression tombe dans le noir avec toute son absurdité, lui ne voit rien, officiellement, lui ne voit jamais rien, et pourtant c'est le mot juste, et nous le savons tous les deux, et le noir nous dispense d'en rire.— La foudre a frappé le toit, dit-il. L'aile nord. Tout s'est éteint dans la maison. Corbin court d'un bout à l'autre
IsadoraLa tempête arrive au coucher du soleil, et elle n'est pas comme les autres.Je les connais, les tempêtes de Clairval, elles sont le pain quotidien de cette côte, le fond sonore de ma vie depuis mon arrivée. Mais celle-ci est d'une autre espèce. Elle ne s'annonce pas : elle fond. Une minute, le ciel est bas et gris comme toujours ; la suivante, il est noir comme un puits, et la mer se dresse, et le vent frappe le château de face, avec un bruit que je n'ai jamais entendu, un bruit d'écroulement, comme si le monde entier tombait sur nous par morceaux.Je suis dans l'aile est quand elle commence.J'aurais dû être dans ma chambre. J'y serais, n'importe quel autre soir. Mais ce soir-là, depuis une heure, je fais ce que je fais trop souvent : j'erre. Je longe la galerie des portraits à la lueur de ma bougie, je passe devant le sourire de Bastien, je pousse jusqu'au couloir étroit, pas jusqu'à la porte condamnée, pas ce soir, seulement jusqu'
Je ne l'ai pas prévue, cette confrontation. Elle sort de moi comme sort une eau d'une digue fêlée, un soir, sans rendez-vous, sans plan, sans armure.Le thé de cinq heures est devenu, depuis quelques jours, une habitude reprise. Nous sommes dans la bibliothèque, Gaspard vient de sortir, le feu est haut, et il me parle d'un livre, il me parle de romans, de ce roman qu'il me fera lire un jour, et je l'écoute, et soudain je n'écoute plus, parce que le nom est monté en moi pendant qu'il parlait, et qu'il est trop tard pour le retenir.— Connaissez-vous Renaud de Montbrun ?La phrase tombe au milieu de sa phrase. Elle le coupe net, comme une lame coupe une corde.Il pâlit.Je le vois pâlir, moi, sous le bandeau, dans le feu, je vois la couleur quitter ce bas de visage que je connais par cœur maintenant, la bouche se fermer, la mâchoire se figer. Il se raidit dans son fauteuil comme un homme qui reçoit un coup et qui refuse de plier. Le silence dure trois battements de cœur. Quatre.— Où av
La réponse arrive le onzième jour, par Corbin, sur un plateau d'argent, comme une chose d'apparat.Je la reconnais avant de la toucher : le papier épais, l'écriture pâteuse, le cachet, intact, celui-ci, ou refait avec un soin supérieur. Je la porte à ma fenêtre. Je la tourne et retourne entre mes doigts. Je sais ce qu'elle contient avant de l'ouvrir, et c'est pour cela que je tarde : on peut toujours reculer devant une lettre fermée. Une fois ouverte, elle est entrée en vous.J'ouvre.Ma fille,Votre lettre m'a trouvé bien occupé, et je vous réponds brièvement, comme il convient aux affaires qui ne regardent plus personne.Votre mère fut une femme douce et son souvenir ne souffre pas qu'on l'exhume pour le plaisir de le regarder. Laissez-la dormir.Les Montbrun sont ce qu'ils sont : un nom, des terres, des portraits. Je ne connais aucun Renaud. Il n'y en a jamais eu. Les rêves sont des rêves ; je vous engage à ne pas les confondre avec la vie, et à ne pas écrire à votre famille sur de
Le dixième jour, il me convoque.Corbin frappe à ma porte à quatre heures, et pour la première fois depuis des semaines, il n'a pas de billet : il a une invitation verbale, et sa voix, en la délivrant, a quelque chose d'inhabituel, de l'ordinaire, il dirait le duc souhaite ; ce jour-là, il dit :— Madame, le duc vous attend à la bibliothèque, si vous voulez bien.Si vous voulez bien. Je note la formule comme on note un changement de vent. J'attache mes cheveux, je passe la robe grise, l'armure, et je descends.Il est près du feu. Le bandeau est en place, la posture est droite, les mains croisées, l'homme de la chapelle, l'homme des premières semaines, l'homme reconstitué pièce par pièce depuis la nuit de la crise. Mais le feu est allumé pour deux, et il y a deux tasses sur la table basse, et ces deux tasses-là en disent plus long que tous les billets de Corbin.— Isadora.— Monseigneur.Je m'assieds. Gaspard verse le thé, s'incline, sort. Nous restons seuls, et le silence entre nous a
Je passe deux jours à rédiger la lettre. Deux jours pour quatre paragraphes, on croirait une lettre d'amour, tant je la rature, tant je la reprends, tant chaque phrase est pesée comme une dose de poison.Car il faut la doser exactement. Trop directe, et il se fermera ; trop douce, et il l'éludera ; trop ignorante, et il comprendra que je sais. Il faut qu'elle ait l'air d'émaner d'une fille ordinaire, d'une jeune mariée un peu mélancolique, un peu curieuse, un peu seule, qui demande à son père des choses de famille, sans arrière-pensée, sans soupçon, sans carnet caché sous une lame de parquet.La version finale tient en une page. Je la recopie de ma plus belle écriture, sans une rature :Mon père,Le froid est venu sur la côte, et le château est grand, et je pense souvent à la maison. Vous me pardonnerez ces questions d'ancienne fille : je voudrais remettre en ordre mes souvenirs, comme on range une armoire en partant.Parlez-moi de ma mère. Elle est morte quand j'avais neuf ans, et je







