LOGINLe nom saute aux yeux, en plein milieu d'une ligne chiffrée, dans une lettre dont l'encre a passé. BASTIEN, et rien d'autre de lisible autour. Je passe à une autre lettre. Trois pages plus loin, dans une écriture différente, il y a plusieurs correspondants, je m'en aperçois, au moins trois écritures distinctes, je lis, en clair, un mot qui me glace :
assassinat. Pas « mort ». Pas « disparition ». Assassinat. Je dois poser la lettre. Mes mains trembIl est contre la fenêtre, couvert de la même poussière égale, et dessus : un encrier, des plumes taillées, une pile de papier à lettres, et un registre. Un grand registre relié de toile grise, à la tranche fatiguée, aux coins rompus. Un livre qui a été porté, ouvert, écrit, serré contre soi. Un journal intime. Je pose la bougie. Je tire la chaise du bureau, elle grince, et je me fige, le cœur aux lèvres, mais la maison ne répond pas, et je m'assieds devant le registre comme devant un autel. J'ouvre. L'écriture de Bastien de Clairval est tout ce que son portrait promettait : large, libre, penchée en avant comme un jeune homme qui se penche vers la vie. La première page porte une date de trois ans avant sa mort. Il y tenait un journal. Il y tenait son journal, des chasses, des lectures, des courses à cheval sur la falaise, des plaisanteries sur son frère (l'aîné, le sérieux, celui qui voit les coups avant qu'on les joue), des phrases sur une femme du village dont il cache le nom mêm
Minuit sonne dans le hall, douze coups graves qui montent de la grande horloge et viennent mourir contre ma porte. J'attends que l'écho soit tout à fait éteint. J'attends encore cent battements de cœur, comptés un par un. Puis je me lève. Je ne prends pas de bougie pour traverser la chambre, je la connais par cœur, et la moindre lueur sous une porte est un risque. Je l'allumerai dans l'aile est, quand les murs m'auront avalée. La clé est contre ma peau. Mes chaussures sont dans ma main : j'irai pieds nus sur la pierre, comme une voleuse, comme une revenante. Le château, cette nuit, semble retenir son souffle plus fort que jamais. Pas de vent, une nuit calme, la première depuis des semaines, et ce calme est pire que la tempête : chaque craquement du parquet résonne comme un coup de feu, chaque marche de l'escalier gémit sous mon poids malgré toutes mes précautions. Je descends. Je traverse le hall, où les ombres des armures me regardent passer. J'entre dans l'aile est. La galerie d
Je la trouve par hasard, et les hasards de ce château-là ne me paraissent plus tout à fait des hasards. C'est un après-midi de pluie. Le duc est dans ses appartements, il n'est pas sorti depuis deux jours, et je devine, au silence particulier de la maison, qu'il rumine le cheveu disparu de son tiroir. Corbin rôde plus que d'habitude. Gaspard va et vient avec des plateaux. Moi, je fais ce que ferait une épouse sans mystère : je vais à la bibliothèque, en plein jour, pour choisir un livre. C'est la première fois que j'y entre seule pour y prendre un livre. J'ai décidé que ce serait un roman, le duc a dit qu'il m'en ferait lire un, je n'ai pas oublié, et je veux qu'on me voie choisir des romans. Je parcours les rayonnages du bout des doigts, lentement, en lisant les dos. Stendhal. Walter Scott. Madame de Staël. Des volumes de voyages, des traités d'histoire naturelle. Et puis, entre un roman de Scott et un volume de poésies, mes doigts rencontrent un livre qui ne sonne pas comme les
Je n'ouvre le carnet à soufflet qu'une fois la nuit tombée, la porte verrouillée, le lit tiré devant la meurtrière, j'ai trouvé ce prétexte la veille, en déclarant à Agathe que le courant d'air me glaçait, et en déplaçant le lit moi-même avec elle, maladroitement, en riant de mes bras faibles. Le lit, contre le mur nord, masque la fente. C'est peu de chose, et c'est immense : pour la première fois, ma chambre a un angle mort.Assise par terre, entre le lit et le mur, une bougie posée au creux d'une assiette, je relis la liste.Sept noms. Je ne connais pas les six premiers, des noms de la région, sans doute, des gentilshommes, des notables : un notaire, à en juger par la mention qui le suit ; un nom que j'ai déjà vu sur une borne, le long du chemin du village ; trois autres qui ne me disent rien. Deux d'entre eux portent une croix. Barrés ? Éliminés ? Morts ? Et le cinquième :Le baron de Veyrac ?Mon père. Le point d'interrogation, lui, je le
Le nom saute aux yeux, en plein milieu d'une ligne chiffrée, dans une lettre dont l'encre a passé. BASTIEN, et rien d'autre de lisible autour. Je passe à une autre lettre. Trois pages plus loin, dans une écriture différente, il y a plusieurs correspondants, je m'en aperçois, au moins trois écritures distinctes, je lis, en clair, un mot qui me glace : assassinat. Pas « mort ». Pas « disparition ». Assassinat. Je dois poser la lettre. Mes mains tremblent trop. Assassinat. Voilà le mot que ce château retient depuis cinq ans, le mot que le village n'ose pas prononcer, le mot qui se cache derrière « l'accident ». Bastien n'est pas mort d'une chute, d'un cheval, d'une crise. Bastien a été assassiné, ou du moins, c'est le mot que le duc emploie, dans ses lettres secrètes, quand personne ne lit par-dessus son épaule. Je reprends ma lecture, fébrile. Les mots en clair se succèdent, rares, précieux : trahison, deux fois. La nuit, sou
L'occasion se présente le jeudi suivant, et elle est meilleure que tout ce que j'avais espéré : le duc part à cheval avec Corbin.Je les vois partir de ma fenêtre, à l'aube. Deux cavaliers, deux chevaux sombres, des manteaux longs, et derrière la selle de Corbin, des fontes gonflées, des provisions pour la journée entière, peut-être pour deux. Ils prennent le chemin de l'est, vers la forêt. Agathe, qui monte mon petit déjeuner, voit mon regard et dit, sans que je lui demande rien :— Ils vont jusqu'aux fermes de la vallée, Madame. C'est la tournée des domaines. Ils ne seront pas rentrés avant la nuit.Avant la nuit. J'ai la journée entière.Je force ma lenteur. C'est le plus dur : ne pas me précipiter, ne pas dévorer mon petit déjeuner, ne pas dévaler l'escalier dès la porte refermée. J'attends qu'Agathe ait fait la chambre. J'attends de l'entendre dans la lingerie, deux portes plus loin. J'attends même dix minutes de plus, assise à mon







