INICIAR SESIÓNC'est le lendemain matin que je comprends que quelque chose est mort.Personne ne frappe à l'aube. Je m'éveille seule, dans la lumière grise, et l'absence me réveille mieux qu'un bruit : pas de pas dans le couloir, pas de plateau, pas le petit tintement de la tasse contre la soucoupe. J'attends. Rien. Je me lève, je fais mon feu moi-même, mal, il fume, je m'enrhume les yeux, et j'attends encore. À neuf heures, c'est Gaspard qui monte, avec un plateau qu'il pose sans me regarder.— Où est Agathe ?Un temps. Il règle le plateau, il règle les tasses, il règle le pot au lait, il règle tout ce qui peut se régler avant d'avoir à répondre.— Agathe ne sert plus au château, Madame.— Comment ?— Elle a été congédiée, Madame. Hier soir. Elle est redescendue au village avant la nuit.Congédiée. Le mot tombe dans la pièce comme une pierre. Agathe, mes aubes, mes rubans bleus, mon sourire pincé et apeuré, la seule créature
Je le surprends un mardi, en plein après-midi.Je reviens de ma promenade plus tôt que prévu, la pluie, encore, cette pluie qui ne finit pas de finir, et je monte par l'escalier de service, comme à mon habitude, et j'ouvre la porte de ma chambre sans bruit, comme à mon habitude aussi, car j'ai pris le pli des portes silencieuses, dans cette maison où tout le monde vous entend venir.Corbin est dans ma chambre.Il est debout devant mon bureau, et il a mon carnet à la main, le carnet ordinaire, le leurre, et il le feuillette. Il ne l'ouvre pas avec précipitation, il ne fouille pas comme un voleur : il lit. Posément. Page par page. Avec l'attention d'un homme qui fait son travail.Le monde se suspend. Je suis sur le seuil, il est au bureau, et entre nous il y a trois mètres de silence et la chose entière qui crève enfin les yeux : on me surveille. On me lit. La meurtrière ne suffisait pas, on entre dans ma chambre, on ouvre mon carnet, on p
La tempête s'éteint à l'aube, comme les bêtes : non pas en s'apaisant, mais en s'épuisant. Le vent tombe d'un coup, la pluie devient une bruine, et un jour gris et lavé se lève sur une côte en désordre, ardoises éparses dans le parc, une branche du vieux chêne jetée contre le mur de la serre, la mer encore blanche de fureur jusqu'à l'horizon.Il me reconduit jusqu'au début du couloir de l'aile ouest, à la lampe, cette fois, une lanterne que Corbin a fini par faire tenir, et là, sur la frontière entre ses terres et les miennes, il s'arrête.— Isadora.— Oui.Un silence. Il cherche ses mots, je le vois chercher, et ce qu'il trouve, finalement, c'est :— Dormez.C'est tout. C'est tout, et c'est tout ce qu'il avait à dire, et nous le savons tous les deux.Je regagne ma chambre. Le jour se lève. Je devrais m'effondrer, je n'ai pas dormi, j'ai traversé une tempête, une panique, un aveu, un baiser, mais je suis éveill
Les jours suivants, je me remets aux lettres codées avec une fureur nouvelle. La tempête a tout lavé, le toit, le parc, et quelque chose en moi. Le baiser n'a pas rendu l'enquête moins urgente : il l'a rendue personnelle d'une façon différente. Avant, je cherchais la vérité pour moi, par orgueil, par survie, par cette faim qui est ma nature. Maintenant, je la cherche aussi pour lui. Un homme qui porte un serment depuis cinq ans, qui tremble en lisant des lettres, qui s'endort dans un fauteuil comme un moine parce qu'il n'a plus le droit de vivre, cet homme-là a besoin que quelqu'un aboutisse là où il est enlisé. Je ne peux pas venger Bastien. Mais je peux comprendre ce qui l'a tué. Et peut-être que comprendre est la seule vengeance à ma portée. Je travaille la nuit, entre le lit et le mur, dans l'angle mort, la bougie dans l'assiette. Le mot-clé Montbrun en main, j'ai maintenant l'alphabet entier, et les lignes chiffrées s'ouvrent devant
Il s'écarte brusquement.D'un coup, comme si le baiser avait été un geste qu'il se reprochait avant même de l'avoir achevé. Il se relève, il recule, et je reste assise, les joues brûlantes là où ses mains étaient, le vide autour de moi si soudain que j'en ai froid malgré le feu.— Pardonnez-moi.Sa voix est rauque. Il s'est détourné, il fait face à la fenêtre, à la nuit, à la tempête, le dos droit, les mains croisées derrière lui, et il a repris cette posture que je connais, la posture de l'autel, la posture de l'homme qui attend seul.— La fatigue, dit-il. La tempête. Je n'aurais pas dû. C'est la fatigue qui m'égare.La fatigue. Je regarde son dos, et j'écoute ce mensonge-là, le plus pauvre de tous ceux qu'il m'a jamais servis, pire que le bandeau, pire que les silences, parce que celui-là, il ne le croit même pas lui-même en le prononçant.Je touche mes lèvres. Elles sont encore chaudes.Je devrais être bless
Il m'installe près du feu.Il le fait avec des gestes que je regarde faire, je ne peux pas m'en empêcher, je ne peux plus m'en empêcher : il prend le fauteuil et le tourne vers la cheminée, il attrape un plaid sur le lit sans le chercher, il le pose sur mes épaules. Il va à la table, prend la carafe, verse de l'eau dans un verre propre, le verre propre, parmi deux, choisi du premier coup, et me le tend dans la bonne direction, exactement à hauteur de ma main.Un aveugle n'aurait fait aucune de ces choses. Pas ainsi. Pas enchaînées, pas sans tâtonner, pas avec cette grâce lasse de l'homme qui reçoit chez lui.Il sait que je regarde. Il le sait forcément. Et il le fait quand même.Voilà ce que la tempête a changé : le jeu est devenu trop lourd à porter, ce soir, pour lui comme pour moi. Il ne me montre plus la vérité par morceaux, comme il le faisait à la bibliothèque. Il la laisse tomber, tout simplement, par négligence, par épuisement, e







