LOGINJe pensais qu’il m’aimait. C’était mon erreur, ma condamnation, et bientôt ma force. Sarly Vauvert a toujours cru que l’amour devait consumer. Alors quand il entre dans sa vie — charismatique, magnétique, dangereux — elle y voit la promesse d’une passion absolue. Il l’isole, la façonne, la brise. Chaque caresse a le goût d’une chaîne. Chaque « je t’aime » est une lame. Sarly encaisse, se tait, saigne en silence, parce qu’elle veut croire qu’au fond, il l’aime. Que ses blessures sont la preuve d’un amour trop grand. Mais il y a un point de rupture. Une nuit de trop. Une trahison qui fait tout basculer. Et Sarly cesse d’être la proie. La douleur ne disparaît pas : elle se transforme en colère froide. Elle ne fuira pas. Elle restera. Elle apprendra ses faiblesses, jouera son jeu et frappera là où ça fait mal. Car il croyait l’avoir brisée. Il n’a fait que la réveiller.
View MoreChapitre 1 — L’homme qui murmurait son nom
Le champagne n’était qu’un prétexte. Sarly Vauvert tenait la flûte comme on s’accroche à une branche au bord d’un gouffre : avec l’élégance nerveuse de ceux qui savent que la chute est possible à chaque instant. Autour d’elle, le gala déroulait son luxe clinquant — lustres en cristal, rires trop aigus, parfums entremêlés, visages lissés par l’argent. Elle n’avait rien à faire là. Enfin, si. Sa mère l’avait suppliée de représenter la famille Vauvert auprès des mécènes du fonds pour la musique. « Ton frère aurait voulu… » La phrase n’avait jamais eu besoin d’être finie. Sarly l’avait finie elle-même, comme on appuie sur une plaie.
Elle fit glisser son regard sur la salle pour se donner une contenance. Des hommes en smoking parlaient de marchés et de tableaux, des femmes en robes longues souriaient avec l’application des statues. Personne ne la regardait. Personne, jusqu’à ce que la peau de sa nuque la brûle.
Il y avait une présence derrière elle, légère et pourtant massive. Sarly pivota.
Il se tenait à moins d’un mètre. Grand. Trop grand, peut-être. Les épaules taillées dans un costume anthracite, une cravate noire impeccable, des chaussures qui brillaient comme de l’encre mouillée. Mais c’était le visage qui figea Sarly. Des pommettes hautes, une mâchoire anguleuse, des lèvres pleines mais pincées dans un demi-sourire qui n’avait rien de chaleureux. Ses yeux étaient d’un gris si clair qu’ils paraissaient presque décolorés, comme si toute la couleur du monde s’était retirée pour lui laisser la place.
Il la regardait. Pas comme un inconnu croise une inconnue dans une soirée. Non. Il la regardait comme s’il connaissait le tracé exact de ses veines.
— Sarly, murmura-t-il.
Son prénom. Pas « mademoiselle », pas « excusez-moi ». Son prénom, nu, posé sur sa langue avec une familiarité obscène.
Un frisson glacé remonta le long de sa colonne vertébrale. Elle n’eut pas le temps de répondre. L’homme avança d’un pas, juste assez pour que l’air entre eux devienne rare. Il ne la toucha pas. Il n’en avait pas besoin.
— Je vous demande pardon ? parvint-elle à dire.
— Tu m’as très bien entendu.
Sa voix était un velours sombre, trop basse, trop calme. Sarly sentit ses paumes devenir moites. Elle recula légèrement, mais une table basse coupa sa retraite. Le plateau de marbre heurta l’arrière de ses cuisses.
— On se connaît ?
Il pencha la tête, amusé. Le geste avait quelque chose de reptilien.
— Pas encore. Mais moi, je te connais.
Il prononça cette phrase comme une évidence, comme s’il énonçait la couleur du ciel. Sarly battit des cils. Son cœur s’affola, mais pas seulement de peur. Il émanait de cet homme une attraction terrible, une gravité qui pliait la lumière. Elle se détesta de le trouver beau. Elle se détesta encore plus de vouloir qu’il répète son prénom.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
— Bien sûr que non. Tu ne me connais pas. Personne ne t’a prévenue. C’est pour cela que c’est délicieux.
Il glissa une main dans la poche intérieure de sa veste. Sarly se tendit, prête à fuir, mais aucun chemin ne s’ouvrait derrière elle. La foule continuait de bruire à quelques mètres, indifférente, comme si le danger n’existait que dans la bulle close qu’il venait de créer.
L’homme sortit une carte. Noire, mate, sans logo. Il la tint entre l’index et le majeur, puis l’inséra dans la paume de Sarly. Le contact de ses doigts contre sa peau fut un choc bref, brûlant.
— Je t’attends depuis trois ans, dit-il.
Il n’ajouta rien. Il recula d’un pas, puis deux, et se fondit dans la foule dorée avec l’aisance d’un prédateur retournant à l’ombre.
Sarly resta immobile, le souffle court. Elle baissa les yeux vers la carte. L’écriture y était gravée en lettres argentées, élégantes, terrifiantes :
« Je t’attends depuis trois ans. »
Pas de nom. Pas de numéro. Rien d’autre. Elle retourna la carte, comme si une explication allait apparaître. Rien.
Autour d’elle, la soirée continuait, parfaite, indifférente. Un violoniste entama une valse. Une femme rit trop fort. Le champagne pétilla dans sa flûte désormais tiède. Mais Sarly Vauvert ne voyait plus rien de tout cela.
Elle venait d’entrer dans une toile dont elle ne connaissait ni le centre ni l’araignée.
Chapitre 9 — La corde au couLe lendemain matin, la lumière grise filtra par les persiennes du salon où Sarly avait fini par s’effondrer sur le canapé, le rapport d’accident ouvert sur la poitrine. Elle n’avait pas dormi. Elle avait sombré dans un demi-sommeil hanté par des images de Jason, de routes mouillées, de phares dans la nuit. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait la photo écornée au dos de laquelle on avait écrit « Dernier soir ».Quand elle ouvrit les paupières, le feu était éteint depuis longtemps. La pièce sentait la cendre froide et le renfermé. Elle se redressa, la nuque raide, le goût du fiel dans la gorge. Le rapport avait glissé au sol. Les feuilles officielles, tamponnées, indéniables, s’étalaient sur le tapis comme une condamnation déjà prononcée.Une domestique entra sans frapper, déposa un plateau de thé et de viennoiseries sur la table basse, puis ressortit sans un mot. Sarly n’y toucha pas. Elle se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, tenta de soulever
Chapitre 8 — Le secret de SarlySarly avait dix-huit ans quand elle avait tué son frère.C’était du moins ce qu’elle se répétait chaque nuit depuis six ans. Les faits, les vrais faits, étaient enfouis sous des couches de peur et de déni. Mais dans le salon glacial de la villa d’Adrian, tout remontait.C’était un soir de décembre. La pluie battait les pare-brise, les essuie-glaces couinaient. Sarly conduisait la vieille Peugeot de sa mère, Jason assis à côté d’elle. Il venait d’avoir dix-huit ans, lui aussi, mais il paraissait plus jeune, plus fragile, avec ses lunettes fines et son écharpe bleue. Il souriait souvent, même quand il n’y avait pas de raison.Ce soir-là, il ne souriait pas.Ils revenaient d’une fête chez des amis. Jason n’avait pas bu — il ne buvait jamais. Sarly, si. Un verre de vodka, deux peut-être. Pas assez pour être ivre, assez pour être moins prudente. Ils s’étaient disputés. À propos d’une fille, d’un avenir, d’un malentendu. Sarly criait. Jason répondait calmemen
Chapitre 7 — La proposition indécenteLa berline noire roulait depuis une heure. Sarly avait cessé de regarder défiler la ville par la vitre teintée. Les images ne lui parvenaient plus : des façades, des platanes, des ronds-points, des parkings. Elle s’était recroquevillée contre la portière, les bras serrés autour de son sac, le visage tourné vers le cuir froid. Personne ne parlait. Adrian, assis à sa droite, feuilletait des documents sur une tablette, indifférent à sa présence. Le chauffeur ne posait pas de questions. La voiture sentait le cuir et le silence.Sarly savait qu’elle aurait dû crier, griffer, tenter d’ouvrir la portière à un feu rouge. Mais ses forces l’avaient quittée. La peur n’était plus une émotion ; c’était une camisole. Elle s’était laissé prendre sans résistance, et cette passivité lui faisait honte. Pourtant, une part d’elle, plus lucide, comprenait qu’il était trop tard. S’enfuir maintenant serait pire que de rester. Adrian Valtor ne l’avait pas enlevée : il l’
Chapitre 6 — Le piège du retourLe vol dura une heure et vingt minutes. Un supplice.Sarly ne décrocha pas un instant. Elle resta assise, raide, le front appuyé contre le hublot froid, les yeux grands ouverts sur une mer de nuages. Son voisin de siège, un homme d’affaires bedonnant, s’endormit dix minutes après le décollage. Les hôtesses passèrent avec le chariot, proposèrent du café, des sandwichs. Sarly refusa tout. Elle n’avait ni faim, ni soif. Elle avait la nausée.Le message d’Adrian tournait en boucle dans son crâne. Ne monte pas dans cet avion. Elle y avait désobéi. Et maintenant, elle ne savait pas si elle avait pris la bonne décision ou si elle venait de signer son arrêt de mort.Elle s’était convaincue que c’était un bluff. Mais pendant le vol, une autre pensée, plus sournoise, s’insinua : et s’il l’avait laissée partir pour mieux la piéger ailleurs ? Et s’il l’attendait déjà à Marseille ? Et si le piège n’était pas dans l’avion, mais à la sortie ?Elle enfonça ses ongles d












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