LOGINValentina
Je me réveille à six heures vingt, et pendant une seconde entière, je ne sais pas où je suis. Puis je sais. La chaleur dans mon dos. Le bras, le bras droit, le valide, qui passe par-dessus ma taille. La respiration lente derrière ma nuque. Il dort. Je ne bouge pas. J'analyse la situation avec la lucidité que j'applique à tout, même à ceci : je suis réveillée, il dort, les enfants se lèvent dans une heure, Consuelo descend àValentina Elle part à dix-huit heures vingt. Je n'assiste pas au départ. Je regarde par la fenêtre de ma chambre, de biais, cachée derrière le rideau. Belasco la conduit à la voiture. Elle porte ses deux valises, les mêmes qu'à l'arrivée. Elle se retourne une fois, vers la maison. Elle regarde les fenêtres. Elle ne me voit pas. Elle monte. La voiture démarre sur la piste, et les phares s'allument dans le crépuscule, et c'est fini. Douze ans, trois mois et une éternité de florería s'éloignent dans un nuage de poussière. J'attends que les lumières disparaissent au bout de la piste. Puis je m'effondre. Je m'assois par terre, dos contre le mur, et je pleure comme je n'ai pleuré que deux ou trois fois dans ma vie. Pas pour elle. Pour moi. Pour la fille de vingt-deux ans qui n'avait qu'une amie au monde et qui apprend, seize ans plus tard, que cette amie était une ligne de dépense dan
Valentina Je ne sais pas combien de temps je reste à la fenêtre. Une minute, peut-être cinq. Derrière moi, Pilar pleure, puis se calme, puis recommence, puis se tait. Quand je me retourne, j'ai décidé, et je ne sais pas à quel moment j'ai décidé, et c'est peut-être ça, les vraies décisions, celles qu'on ne se voit pas prendre. Il y a une part de moi qui veut sa mort. Je ne vais pas me mentir. Il y a la lionne, la femme forgée, celle qui a appris à tirer et à ne pas trembler, et cette femme-là calcule déjà, froidement, où, comment, qui nettoie. Douze ans de trahison. Mes enfants vendus. Mon mariage vendu. Ma vie vendue. Dans le monde où je vis, ça se paie d'une seule façon. Et il y a l'autre. Celle qui se souvient d'un appartement de Rosario, de deux filles qui partageaient un lit trop étroit en regardant des films idiots, de Pilar qui tenait mes cheveux quand je vomissais après avoir trop bu à dix-neuf ans,
ValentinaJe la fais venir dans le bureau, le samedi, à dix-sept heures. J'ai demandé à Consuelo d'emmener les enfants au village pour le goûter. J'ai demandé à Belasco de garder le couloir, hors de portée de voix. Santiago voulait rester. J'ai dit non. C'est entre elle et moi. Ça a toujours été entre elle et moi.Elle entre avec un sourire, un bol de mate, son gilet gris qu'elle trimbale depuis qu'on a vingt ans. Elle s'assied en face de moi comme elle s'asseyait au comptoir de la boutique, les jambes croisées, familière.— Tu voulais me voir ?— Oui.Je la regarde. Vraiment. Pour la première fois depuis son retour, je la regarde avec les yeux que Mercedes m'a appris. Et je vois tout ce que j'ai refusé de voir : la façon dont elle ne soutient jamais mon regard plus de trois secondes, les poches de fatigue sous ses yeux, sa main gauche qui joue avec la manche du gilet, toujours, un tic que je connais depuis toujours et que je n'
ValentinaPilar est revenue dans ma vie un mardi de septembre, et j'aurais dû me demander pourquoi un mardi, pourquoi maintenant, pourquoi après neuf ans de silence.Je ne l'ai pas fait. Voilà la vérité. J'ai ouvert la porte de l'estancia, elle était là avec deux valises et les yeux rouges, et j'ai eu trente-deux ans qui fondaient d'un coup à vingt-deux, la salopette en jean, la terre sous les ongles, la clochette de la florería. Elle a dit Valentina avec cette voix, sa voix, celle qui commentait mes premiers rendez-vous en riant derrière les seaux de pivoines, et je l'ai prise dans mes bras sans réfléchir.On ne réfléchit pas, avec les gens d'avant. C'est ça qu'ils ont de dangereux. Ils arrivent avec notre propre passé en otage.Elle pleurait. Son mari l'avait quittée, un certain Damián que je n'avais jamais rencontré, parti avec une autre et avec l'argent du commerce qu'ils tenaient à Rosario. Elle n'avait plus rien. Elle avait vu mon
ValentinaJe refuse d'y croire. Je le dis, je le répète, je le crie presque, le vendredi matin, quand Santiago pose le dossier sur la table du petit-déjeuner.Pilar. Ma Pilar.Celle qui, à dix-huit ans, m'a prêté sa robe pour mon premier rendez-vous avec Santiago. Celle qui riait derrière le comptoir en disant cet homme est mordu, chiquita, regarde comment il te regarde. Celle qui connaissait ma taille, mes allergies, mes cauchemars, le prénom de mon premier amour de quinze ans et la marque de tampons que j'achetais. Ma sœur de cœur. La seule famille que je me suis choisie quand je n'avais personne.— Non, dis-je.— Écoute les faits.— Non.— Valentina.— Tu ne l'as jamais aimée, toi. Tu ne l'as jamais comprise. Alors ne me fais pas la liste.Il ne s'énerve pas. Il attend. C'est horrible, cette patience neuve qu'il a, ça désarme tout.Les faits arrivent quand même, au fil des jours, p
JoaquínJe ne sais pas quand ça a commencé.Peut-être quand j'ai vu mamá et papá se regarder par-dessus la table. Peut-être quand j'ai entendu la doctoresse dire il bat, il est fort. Peut-être avant, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a quelque chose dans ma poitrine qui n'était pas là avant, quelque chose de dur et de chaud, et je ne sais pas comment l'appeler.C'est Milagros qui m'a dit le mot.On était dans ma chambre, mercredi soir, et elle regardait mes dessins, et elle a dit :— Tu dessines que quatre personnes maintenant.— Et alors ?— Avant tu dessinais tout le monde. Mamá, papá, toi, moi, Consuelo, Belasco, même le Comandante. Maintenant c'est juste nous quatre.— C'est ma famille, j'ai dit. C'est normal de dessiner sa famille.— Oui, mais y a le bébé aussi.J'ai arrêté de dessiner.— Quel bébé ?— Celui dans le ventre de mamá.Je ne savais pas qu'elle savait. Je ne savais pas que c'était déjà une chose qu'on disait.— Comment tu sais ?— J'ai entendu papá en







