LOGINValentinaLe portail du manoir est grand ouvert.Il y a des véhicules partout, des fourgons de police, des camions de pompiers, des ambulances, des voitures banalisées aux gyrophares posés sur le toit. Des hommes qui courent, des radios qui crachinent, des cris, des ordres. Les projecteurs des camions découpent la cour en zones d'une blancheur crue, et au-delà des projecteurs, il y a le noir du parc, les arbres, les murs. Et au fond de la cour, la maison.La maison se dresse, énorme, éclairée de toutes parts, toutes les fenêtres allumées, tous les volets ouverts, la lumière qui déborde de partout comme si la bâtisse elle-même brûlait déjà. Et je n'ai jamais vu une maison faire aussi peur de ma vie. Cette maison que je connais, que j'ai habitée, dont je connais chaque pièce, chaque couloir, chaque recoin, cette maison est devenue une chose étrangère et hostile, un piège refermé sur mes enfants.Je descends avant l'arrêt complet. La voitur
ValentinaJe ne me souviens pas d'avoir dévalé l'escalier.Je ne me souviens pas d'avoir traversé le hall. Je ne me souviens pas des journalistes, des caméras, des visages qui se tournent, des voix qui m'appellent. Je ne me souviens pas d'être montée dans la voiture. Je me souviens juste que je suis dedans, et que Santiago est à côté de moi, le torchon sanglant toujours pressé sur son épaule, il n'a pas voulu qu'on le soigne, il n'a pas voulu rester, il a dit je viens, et personne n'a essayé de l'en empêcher. Sanabria conduit. Sanabria conduit comme un dément, les mains crispées sur le volant, les yeux fixes, la mâchoire serrée, et la voiture bondit, et la ville défile, et les feux rouges sont des suggestions.J'ai le téléphone contre l'oreille. Et le téléphone ne répond pas.Le manoir Balmaceda. Belgrano. Le vieux manoir de la famille de Santiago, cette bâtisse du début du siècle avec ses hauts plafonds, ses boiseries, son parc ceint de
IgnacioIls me font descendre par l'ascenseur de service.Deux hommes devant, deux derrière. Les menottes sont serrées trop fort, exprès ou pas, je ne sais plus, je ne sais plus rien, la douleur est devenue un bruit de fond, un bourdonnement constant auquel je ne fais plus attention. Mon bras saigne à travers le torchon qu'on a noué dessus, un torchon gris, épais, qui boit le sang et le rend noir. Je ne sens presque rien. C'est étrange. Je devrais avoir mal. J'ai été touché par une balle, j'ai un trou dans le bras, le plomb est peut-être encore dedans, et je ne sens presque rien. L'adrénaline, sans doute. Ou l'âge. Ou le fait que tout, à cet instant, est déjà terminé.L'ascenseur descend. Les chiffres défilent. Personne ne parle. Les quatre hommes sont des statues, visières baissées, fusils pointés vers le sol. Je regarde les portes métalliques, mon reflet déformé, ce vieil homme gris entre quatre ombres noires. Je ne me reconnais pas. Je n'ai jamais eu l'habitude de me regarder.Le h
Je me lève, et je lui fais face. Trois mètres entre nous. Trois mètres de parquet ciré, de verre brisé, de sang. Et tout le salon retient son souffle. Les agents, mes hommes, Belasco, Santiago, tout le monde s'est figé, tout le monde regarde, parce qu'il y a des moments où même les hommes armés comprennent qu'ils assistent à quelque chose.Son visage, je ne le lirai jamais. Ni ce soir, ni plus tard, ni dans dix ans. Il y a tout dedans, et il n'y a rien. C'est un visage qui contient une vie entière, les années de Patagonie, les affaires, les morts, les dîners, les voyages, les femmes, les trahisons, et qui, en même temps, n'exprime plus rien du tout. Un homme qui regarde la seule chose qu'il ait créée de durable. Et qui la regarde comme on regarde une œuvre qui vous a échappé. Une œuvre qui a grandi hors de la main, hors du cadre, hors de tout, et qui se tient maintenant devant vous, debout, vivante, et qui vous juge.— Tu aurais dû être à mes côtés, dit-il.Sa voix est basse. Presque
Valentina Les forces spéciales font irruption quatre minutes après que j'ai baissé l'arme. Je les entends avant de les voir. Le fracas dans l'escalier de service, des bottes qui martèlent le béton, des crosses qui raclent les murs, des ordres aboyés en rafale, ce langage sec et codé que je connais par cœur pour l'avoir organisé moi-même tant de fois, pour l'avoir crié dans des radios cryptées, pour l'avoir enseigné à des hommes qui ne posaient pas de questions. La porte défoncée du penthouse s'ouvre encore plus, elle pendait déjà sur ses gonds depuis l'assaut d'Ignacio, et le nouveau choc la détache presque entièrement, la jette contre le mur du vestibule dans un craquement de bois splitté. Et ils entrent. Une douzaine. Cagoulés. Noirs de la tête aux pieds, gilets pare-balles, genouillères, lourds de tout l'équipement qu'on porte quand on s'attend à mourir. Les lampes sur les canons balaient le salon en éventails rouges, stroboscopiques, qui découpent la pièce en tranches de lumiè
Ignacio s'arrête. — Tes quatre fidèles de Patagonie sont les derniers, continue-t-elle. Les autres ont été arrêtés cette nuit, dans trois provinces, par la Gendarmerie. Salvatierra a tout coordonné. Tes comptes sont gelés. Tes maisons sont saisies. Tes juges te lâchent. Il n'y a plus rien, Ignacio. Il n'y a plus que toi, et cette pièce, et nous. Il la regarde. Pour la première fois, je vois quelque chose vaciller dans ses yeux. La certitude qui s'effrite. L'homme qui a tout prévu, tout calculé, tout contrôlé, et qui découvre que le monde ne lui obéit plus. Puis il se reprend. Il lève son arme plus haut. Il vise la tête de Valentina. — Alors on finit ensemble, dit-il. Et il tire. --- Chapitre 199 — Ignacio tire Ignacio Le coup part. Je ne vise pas Valentina. Je vise Balmaceda. Parce que c'est lui, c'est toujours lui, c'est le fils







