LE CONTRAT DE SES NUITS

LE CONTRAT DE SES NUITS

last updateLast Updated : 2026-11-05
By:  PaulUpdated just now
Language: French
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Pour sauver l'entreprise de son père, Léa Marchand accepte d'épouser Victor Delacroix, le milliardaire le plus froid de Paris. Le contrat est clair : un mariage de façade, des chambres séparées, aucun sentiment. Mais dès la première nuit, elle l'entend rôder devant sa porte, la respiration lourde. — Tu m'avais promis de ne jamais me toucher, murmure-t-elle. — Je sais, répond-il d'une voix rauque. Alors dis-moi d'arrêter de te regarder comme ça. Elle ne dit rien. Et le contrat vole en éclats.

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Chapter 1

CHAPITRE 01

POINT DE VUE : LÉA

Le bureau du banquier sent le café refroidi et le papier trop manipulé, et je m'y assieds avec la désagréable impression d'être convoquée pour une faute que je n'ai pas commise. Monsieur Garnier évite mon regard depuis que je suis entrée, il range un stylo qui n'a pas besoin de l'être, pose sa main à plat sur un dossier bleu dont j'ai appris à redouter la couleur. Derrière la vitre, la rue du Faubourg Saint-Honoré s'agite sous une pluie fine, indifférente, et je pense à l'atelier, à une dizaine de rues d'ici, où les artisans doivent déjà tailler le cuir de la prochaine commande sans savoir qu'elle ne sera peut-être jamais livrée.

— Mademoiselle Marchand, commence-t-il enfin, je vais être direct, parce que vous méritez de la clarté.

— Je vous écoute.

— La banque ne détient plus la créance de votre père. Elle a été rachetée il y a trois mois par un fonds, Delacroix Capital, et le délai de remboursement qui vous avait été accordé expire dans trente jours.

Trente jours. Les mots tombent l'un après l'autre, sans écho, comme des pièces dans un puits dont on n'entend jamais le fond. Je serre les doigts sur mon sac, un modèle ancien de la maison, dont j'ai moi-même repris la couture l'année dernière, et je m'efforce de respirer calmement pour que ma voix ne tremble pas quand je demande ce que cela signifie exactement.

— Cela signifie saisie, répond-il, avec une gêne sincère qui ne me console pas. L'atelier, le stock, les machines, et la garantie personnelle que votre père a signée engage aussi son appartement.

Je reste immobile un instant, à fixer le dossier bleu comme s'il pouvait se raviser, puis je me force à poser la seule question qui me vienne : pourquoi un fonds aussi puissant s'intéresserait-il à une petite maroquinerie familiale qui ne vaut, sur le papier, qu'une fraction de ce qu'elle lui a coûté à racheter ? Monsieur Garnier se racle la gorge, hésite, et finit par glisser vers moi une carte épaisse, d'un noir mat, où ne figurent qu'un nom et une adresse gravés en lettres d'argent.

— Monsieur Delacroix souhaite vous rencontrer personnellement. Il a insisté pour que ce soit vous, et non votre père.

Delacroix. Je connais ce nom comme tout Paris le connaît, par les couvertures de magazines, les rumeurs de salon, les articles qui décrivent un homme de trente-six ans à la tête d'un empire, aussi brillant qu'inaccessible, que la presse a surnommé le milliardaire de glace parce qu'on ne l'a jamais vu sourire sur une photographie. Je ne comprends pas ce qu'il peut vouloir de moi, et cette incompréhension me noue l'estomac plus sûrement que la menace de la saisie.

Je quitte la banque sans me rappeler avoir salué, et je marche longtemps sous la pluie, sans parapluie, jusqu'à ce que mes cheveux collent à mes joues et que le froid m'oblige à reprendre pied dans le présent. Camille me répond à la deuxième sonnerie, comme toujours, et je ne parviens à lui dire que deux phrases avant que ma gorge ne se ferme, ce qui suffit pour qu'elle me promette de passer ce soir avec une bouteille et du chocolat. Je raccroche en souriant malgré moi, reconnaissante d'avoir au moins quelqu'un qui devine ce que je ne dis pas.

L'appartement de mes parents occupe le deuxième étage d'un vieil immeuble au-dessus de l'atelier, et j'y entre en retenant mon souffle, comme si le simple fait de franchir la porte pouvait trahir ce que je sais. Mon père est assis à la table de la cuisine, ses lunettes sur le bout du nez, un carnet de commandes ouvert devant lui, et il lève la tête avec un sourire trop large, trop rapide, celui qu'il adopte depuis des mois dès qu'il craint que je lise sur son visage ce qu'il préfère taire. Ses cheveux ont blanchi plus vite que l'an dernier, ses mains tremblent légèrement lorsqu'il referme le carnet, et je remarque qu'il glisse discrètement sous un journal une petite boîte blanche que je ne connais que trop bien.

— Tu es déjà rentrée, ma chérie ? Je pensais que tu passerais à l'atelier avant.

— J'avais un rendez-vous, papa.

— Avec le client de Lyon ? Dis-moi qu'il a signé, on a tant besoin de cette commande, tu sais.

Il parle vite, trop vite, et je comprends qu'il me tend une échappatoire, un mensonge confortable que nous pourrions partager ce soir pour sauver encore un peu de légèreté. Je m'approche, je prends sa main, la retourne dans la mienne, et je sens sous mes doigts la peau sèche, les veines saillantes, ces mains qui m'ont appris à tenir une alène, à distinguer un cuir vivant d'un cuir mort, à aimer ce métier comme on aime une langue maternelle.

— Papa, je sais pour la banque. Je sais pour la garantie. Garnier m'a tout dit.

Son sourire se défait par morceaux, lentement, et ce qui apparaît dessous me serre le cœur plus durement que toute la scène du matin : un homme qui a honte, qui a porté seul trop longtemps un poids qu'il refusait de partager. Il retire ses lunettes, les pose sur la table avec un geste de lassitude, et pendant un moment il ne dit rien, comme si chaque mot devait être arraché à un endroit où il l'avait enterré.

— Je voulais te protéger, Léa. Cette maison, c'est ma charge, pas la tienne.

— C'est aussi la mienne, papa. Depuis que j'ai l'âge de tenir un couteau à pied.

Il rit, brièvement, un rire fatigué qui se brise dans une toux sèche, et je me lève d'un bond pour lui servir un verre d'eau, tandis qu'il tâtonne sous le journal pour attraper sa boîte blanche. Je fais semblant de ne pas voir, je regarde ailleurs, j'attends qu'il ait avalé son comprimé en se tournant vers la fenêtre, et je me jure en silence que, quoi qu'il m'en coûte, je ne laisserai pas cet homme perdre l'œuvre de trois générations avant d'avoir perdu le souffle.

Camille arrive à vingt heures, trempée elle aussi, avec un sac de courses qui contient bien plus de chocolat que de raison, et nous nous installons dans ma chambre d'enfant, sur le lit aux draps un peu trop courts, comme autrefois. Je lui raconte la banque, la carte noire, le nom de Delacroix, et elle m'écoute en silence, les sourcils froncés, jusqu'à ce que je termine d'une voix plus faible que je ne l'aurais voulu.

— Tu vas y aller, dit-elle simplement.

— Je ne sais pas encore.

— Léa, tu vas y aller. Tu ne laisseras jamais ton père tomber sans avoir essayé quelque chose, même si cela te terrifie.

Je ne réponds pas, parce qu'elle a raison, et que nous le savons toutes les deux. Elle reste jusqu'à minuit, m'oblige à manger un carré de chocolat noir, me fait rire une fois ou deux malgré tout, puis elle m'embrasse sur le front et disparaît dans l'escalier avec la promesse de m'appeler à la première heure.

Je referme la porte et je m'adosse au battant, épuisée, la tête vide, quand je remarque quelque chose sur le parquet de l'entrée, tout près de mes pieds nus. Une enveloppe noire, glissée sous la porte pendant que Camille et moi riions en haut, sans bruit, sans sonnette, sans qu'aucun de nous n'ait rien entendu. Mon cœur se met à battre trop fort. Je la ramasse, la retourne, et je découvre à l'intérieur une seule carte, du même noir mat que celle de la banque, ornée de la même écriture argentée, élégante et glaciale.

« Demain, 8 h. Victor Delacroix. »

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