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CHAPITRE 102– L'ERRANCE

作者: Déesse
last update publish date: 2026-07-31 08:28:30

Aris

La millième fois.

Je le sais parce que je compte. Je compte chaque fois que je viens, chaque fois que je pousse cette porte de tôle rouillée, chaque fois que je descends les marches de béton dans l'obscurité, chaque fois que je pose mes bottes sur ce sol couvert de débris et de cendre et de silence. Je compte parce que compter est la seule chose qui me rattache à une forme de rationalité, la seule activité mathématique que m
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  • Celle qu'il ne devait pas aimer    CHAPITRE 102– L'ERRANCE

    Aris La millième fois. Je le sais parce que je compte. Je compte chaque fois que je viens, chaque fois que je pousse cette porte de tôle rouillée, chaque fois que je descends les marches de béton dans l'obscurité, chaque fois que je pose mes bottes sur ce sol couvert de débris et de cendre et de silence. Je compte parce que compter est la seule chose qui me rattache à une forme de rationalité, la seule activité mathématique que mon cerveau accepte encore, parce que tout le reste — la logique, la stratégie, la patience, la planification, tout ce qui faisait de moi Aris Kervan, le chef, le maître, l'homme qui montait deux clans rivaux l'un contre l'autre avec le sourire — tout le reste est mort le soir où elle a pris cette balle. Mille fois. Mille fois je suis venu fouiller ces décombres. Mille fois j'ai écarté les gravats, soulevé les poutres, gratté la suie, passé mes doigts dans la poussière, cherc

  • Celle qu'il ne devait pas aimer    CHAPITRE 104– L'ERRANCE 3

    Ravel ne répond pas. Il ne répond jamais à ça. Il ne dit ni oui ni non. Il hoche la tête, un hochement mécanique, un hochement qui veut dire je t'entends, chef, je t'entends mais je ne sais pas quoi te dire, et je le suis hors de l'entrepôt, et le ciel est gris au-dessus de nous, un ciel d'An 1, un ciel qui ne se souvient pas d'elle et qui s'en fout, un ciel qui continue de tourner comme si rien s'était passé, comme si une balle n'avait pas traversé un corps qui était le centre de mon univers, et je le déteste, ce ciel, je le déteste avec une férocité qui n'a pas de nom, je le déteste parce qu'il est vivant et qu'elle ne l'est plus — ou qu'elle l'est, je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas. Je remonte dans la voiture. Ravel conduit. Je regarde l'entrepôt s'éloigner dans le rétroviseur, sa silhouette de ruine, ses murs éventrés, son ciel de pigeons, et je sais que je reviendrai. Demain. Après-demain. Et après. Mille et une fois. Mille et deux. Mille et tr

  • Celle qu'il ne devait pas aimer    CHAPITRE 103– L'ERRANCE 2

    Je suis revenu avec une certitude : elle n'était pas morte. Je le savais. Je le savais comme on sait qu'on est vivant, comme une évidence intérieure, un axiome du corps. Elle n'était pas morte parce que je l'aurais senti. Je l'aurais senti au moment exact de sa mort, comme une extinction, comme un signal qui s'éteint, comme une fréquence qui cesse de vibrer. Et je ne l'avais pas senti. Ce que j'avais senti, c'était son éloignement , elle s'éloignait, elle glissait, elle partait , mais pas son extinction. Pas sa mort. Elle était vivante, quelque part, et on me l'avait prise, et je la retrouverais. Mille fois j'ai fouillé ces décombres. Mille fois j'ai cherché la preuve , la preuve qu'elle avait été emmenée, la preuve qu'elle n'était pas morte ici, la preuve que quelqu'un l'avait récupérée, vivante, blessée mais vivante. Et mille fois je n'ai rien trouvé, parce que l'entrepôt avait brûlé après, parce que les flammes avaient détruit ce qu'elles avaient vo

  • Celle qu'il ne devait pas aimer    CHAPITRE 101 – LE RÉVEIL 2

    Je les regarde encore. Elles tremblent. Légèrement. Comme si elles se souvenaient de quelque chose que mon cerveau a oublié. Comme si le corps gardait ce que l'esprit a lâché. Et cette idée — cette idée que mon corps en sait plus que ma tête — elle me glace, elle me glace plus que les rêves, plus que le sang, plus que l'homme au regard noir, parce qu'elle signifie que ce que j'ai oublié n'est pas vraiment oublié, qu'il est là, quelque part, tapi dans mes muscles, dans mes nerfs, dans la chair de mes paumes, et qu'un jour, un stimulus, un parfum, un son, un visage, le fera remonter, et je ne sais pas ce qui remontera, et cette ignorance, cette ignorance de ce que je suis réellement, de ce que j'ai réellement vécu, c'est la seule chose qui me fait peur dans cette vie parfaite.Un bruit dans le couloir. Des pas lourds. Dante. Je reconnais sa démarche, cette façon qu'il a de poser les pieds comme s'il marchait sur quelque chose qu'il voulait écraser. Il frappe.

  • Celle qu'il ne devait pas aimer    CHAPITRE 100 – LE RÉVEIL

    EléaLa lumière entre par les rideaux. Elle est dorée, tiède, tamisée par ce voilage blanc que j'aime tant, celui que Maman avait choisi avant ma naissance, celui qui filtre le soleil en une poudre fine qui danse dans la chambre comme des poussières de fée. Je l'appelle comme ça depuis toute petite — la poudre de fée — et mes frères se moquent de moi, Dante dit que c'est ridicule, Luca dit que c'est de la poussière comme toutes les poussières, et Enzo, Enzo ne dit rien, Enzo sourit, parce qu'Enzo sourit toujours quand je dis des choses qui me ressemblent, des choses douces, des choses que je suis la seule à voir dans cette maison d'hommes et de fusils et de silence.Je m'appelle Eléa Morano.Je sais ça comme je sais que le ciel est bleu, comme je sais que l'eau mouille, comme je sais que mon père est le patriarche et que mes frères me protègent et que ma chambre est la plus belle de la maison et que ma vie est ce qu'elle est — simple, protégée, d

  • Celle qu'il ne devait pas aimer    CHAPITRE 99 – LE VOILE BLANC

    Je tends les mains vers cette image. Je veux la toucher. Je veux poser mes doigts sur les cicatrices une dernière fois, sentir la peau irrégulière sous mes pulpes, sentir la chaleur de lui. Mais l'image recule. Elle recule dans le blanc, elle devient plus petite, plus floue, plus transparente, et je me avance vers elle mais le blanc me tient, le blanc m'entoure, le blanc m'empêche de bouger, et je regarde le torse d'Aris s'effacer — se dissoudre — se vaporiser — et il ne reste rien. Rien que du blanc. Je pleure plus fort. Ou quelque chose pleure plus fort. Ce truc sans corps que je suis pleure avec une violence qui n'a pas de nom, une violence qui secoue, qui tord, qui déchire, et chaque larme qui coule sur mes tempes emporte avec elle un morceau de lui, un morceau de nous, un morceau de ce que nous avons été. La fièvre. Les trois nuits. Sa main sur mon front. Je me souviens — non, je me souviens déjà moins — je me souviens de la fièvre,

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