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La tasse chaude

Author: O. M. F
last update publish date: 2026-10-13 08:11:02

Celle qui devait mourir 

Épisode 4

Je m'assis. Je ne touchai pas à mon assiette. Je n'avais pas faim, je n'avais jamais faim à cette table. Je regardai Veronica porter sa fourchette à sa bouche, rire à quelque chose que William avait murmuré, poser sa main sur la sienne, et je me dis que c'était peut-être ça, la vie, pour certaines personnes. Prendre. Prendre tout. Prendre même ce qui ne vous appartient pas.

William mangea en silence pendant quelques minutes. Puis il posa sa fourchette et dit, sans me regarder :

— Du thé.

Je me levai. Je me dirigeai vers la cuisine. Je remplis la bouilloire, j'allumai le gaz, j'attendis que l'eau chante. Je préparai le thé comme il l'aimait, fort, sans sucre, dans cette tasse qu'il réservait aux invités et que, pour une raison que j'ignorais, il avait fini par m'obliger à utiliser pour lui. Quand le thé fut prêt, je portai la tasse à la salle à manger, les deux mains autour, pour qu'il ne renverse rien.

Je la posai devant lui.

Il ne la prit pas. Il continua de manger, lentement, en parlant avec Veronica de choses que je ne comprenais pas, de gens que je ne connaissais pas, de projets qui ne me concernaient pas. Je restai debout à côté de lui, les mains le long du corps, et j'attendis.

Puis il dit, sans lever les yeux de son assiette :

— Prends la tasse.

Je la pris.

— Garde-la.

Je la gardai.

— Dans tes mains.

Je la serrai entre mes paumes. La céramique était brûlante, mais pas assez pour brûler tout de suite. Juste assez pour faire mal, lentement, progressivement, à mesure que la chaleur traversait la peau et s'installait dans la chair. Je sentis mes doigts se crisper malgré moi. Je sentis la douleur monter, envahir mes poignets, remonter le long de mes avant-bras. Je ne bougeai pas. Je ne lâchai pas. J'avais appris à ne pas lâcher.

Veronica éclata de rire.

— Oh, mon Dieu, Will, tu es cruel.

— Elle aime ça, dit-il. Regarde-la. Elle ne dit rien. Elle ne pleure pas. Elle aime ça.

Il continua de manger. Une bouchée. Une autre. Un rire avec Veronica. Une gorgée de vin. Puis encore une bouchée. Je restais là, debout, les mains autour de la tasse brûlante, et je sentais ma peau qui commençait à cuire, à se tendre, à protester, et je pensais à Sophie. Sophie, qui n'avait pas eu le temps de se bander le corps. Sophie, qui était morte à ma place. Sophie, qui aurait hurlé à ma place, qui aurait jeté la tasse à la tête de William, qui aurait appelé la police, qui aurait fui cette maison depuis longtemps.

Mais moi, je n'étais pas Sophie. Moi, j'étais celle qui restait.

William finit son assiette. Il repoussa son plat, s'essuya la bouche avec sa serviette, se leva. Il me regarda, et dans son regard il y eut une fraction de seconde, une seule, quelque chose que je ne sus pas nommer. De la pitié ? Du dégoût ? Du regret ?

Non. Pas du regret. William ne regrettait rien.

— Tu peux lâcher, dit-il.

Je lâchai la tasse. Elle tomba sur la table, heureusement vide, et roula sur le côté. Mes mains étaient rouges, marquées, la peau luisante par endroits, comme si elle avait été trop tendue. Je les regardai, et je ne sentis rien. Rien du tout. C'était peut-être ça, le pire. Ne plus rien sentir.

— Débarrasse, dit-il en sortant de la salle à manger.

Veronica se leva à son tour. Elle passa à côté de moi, s'arrêta, se pencha vers mon oreille.

— Tu sais ce qui serait drôle ? murmura-t-elle. Si tu mourais, toi aussi. Là, tout de suite. Comme ça, on pourrait enfin être tranquilles.

Elle rit, un petit rire cristallin, et suivit William dans le salon.

Je restai seule dans la salle à manger, devant les assiettes sales et la tasse renversée. Mes mains tremblaient, mais je ne pleurai pas. Je ramassai les assiettes, une par une, je les empilai, je les portai à la cuisine. Je fis couler l'eau chaude sur mes paumes brûlées, et la douleur me fit enfin sentir quelque chose, quelque chose de réel, quelque chose qui n'était ni la haine ni la peur. Juste la douleur. Simple. Honnête. À moi.

Puis je lavai la vaisselle. Et je me dis que Camille avait raison. Que je ne pourrais pas continuer comme ça éternellement. Que quelque chose, un jour, finirait par céder. 

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