LOGINAurore se réveilla d’une sieste troublée. Elle essaya d’inspirer profondément, mais ses poumons se remplirent vite d’un air humide et froid qui sentait le chêne et la moisissure. Une ampoule solitaire et faible au plafond clignotait, projetant une lumière saccadée dans la pièce.
Affalée dans un coin, poignets et chevilles liés par des cordes, Aurore se contracta contre ses entraves, la peau déjà éraflée. Elle frissonna de froid et de faim, regrettant sa veste et un plat chaud. Pourtant, ses yeux noisette brûlaient de défi, le même feu qui animait son podcast.
Son regard balaya la pièce sans fenêtre. Des murs de pierre dégoulinant de condensation, des rangées d’anciennes étagères à vin, une trappe au plafond laissant passer un souffle d’air. Cave à vin. Peut‑être un sous‑sol.
Les deux gardes à l’air dur jouaient aux cartes dans un coin, leurs voix basses. Aurore inclina la tête, à l’écoute. Ils avaient peu parlé depuis l’instant où ils l’avaient déposée ici, mais elle avait attrapé des bribes. Assez pour comprendre qu’ils attendaient quelqu’un.
«…acheteur… confirmation…», l’un d’eux avait marmonné plus tôt.
«…photo… se réveille…»
Acheteur? Confirmation? Les mots n’avaient pas de sens, mais ils la terrifiaient. Confirmation de quoi?
Ses pieds commençaient à s’engourdir. Elle se força à étirer lentement et silencieusement ses jambes. Les gardes ne levaient pas les yeux de leurs cartes.
Aurore testa les cordes autour de ses poignets, les tournant avec précaution. Le nœud était serré mais pas professionnel. Il céderait si elle s’y employait. Elle y travaillait depuis une heure, ignorant la brûlure et la façon dont la corde mordait sa peau.
La nourriture qu’on lui avait lancée plus tôt restait intacte dans un coin. Quelque chose de gris et congloméré qui lui retournait l’estomac. Même affamée, elle ne pouvait s’y résoudre.
Le téléphone de l’un des gardes vibra. Il le regarda, puis se leva brusquement.
«Changement de plan,» dit‑il à son partenaire. «Ils veulent la photo maintenant.»
Le second jura. «Elle est à peine consciente.»
«Je m’en fous. Le patron veut une preuve avant le paiement final.»
Ils s’approchèrent d’elle, et le pouls d’Aurore monta en flèche. Elle garda les mains derrière le dos, dissimulant la corde déjà desserrée, les yeux baissés.
Le garde sortit son téléphone, l’orientant vers son visage.
Un bruit étouffé venu de l’extérieur l’interrompit.
Les deux gardes se figèrent, la main vers leurs armes. L’un d’eux se dirigea vers la porte tandis que l’autre se positionnait entre Aurore et la sortie, arme levée.
La porte explosa.
Le premier garde eut à peine le temps de pousser un demi‑cri avant que des rafales ne claquent dans la cave. Son corps tomba en arrière, la porte s’ouvrant derrière lui sur des hommes en tenue tactique qui envahirent la pièce.
Le second garde se retourna vers Aurore, pour s’en servir de bouclier ou l’abattre, elle ne sut jamais. Il tomba avant d’avoir pressé la détente.
Les oreilles d’Aurore bourdonnaient des détonations. Tout son corps tremblait. Des bottes lourdes crissaient sur le béton en se dirigeant vers elle.
«Dégagé!» annonça une voix rauque.
Une haute silhouette émergea du chaos, bloquant la lumière vacillante. Son ombre découpa le visage d’Aurore.
Aurore leva les yeux, le cœur battant la chamade.
Ce visage.
Des yeux verts perçants croisèrent les siens, et quatre ans s’effondrèrent en un instant.
«Xavier?» souffla‑t‑elle, sans trop y croire.
Elle contempla le contour net de son visage, la mâchoire sculptée, les cheveux noirs comme du jais, ces cils indûment longs. C’était lui. Plus âgé, plus dur, mais indéniablement lui.
Il se baissa devant elle, et en un éclat de métal, les cordes liant ses poignets cédèrent. Puis celles de ses chevilles.
Sa mâchoire se contracta en voyant son état en désordre, le sang sur ses lèvres où elle s’était mordue, les hématomes naissants aux poignets. Mais ces yeux noisette brûlaient toujours du même feu qu’il se souvenait. Même terrifiée, même ligotée dans une cave, elle semblait prête à se battre.
Quelque chose se serra dans sa poitrine.
La pièce bouillonna de tension, tout et tous s’effaçaient tandis que leurs regards se verrouillaient. Dans cette fraction de seconde, les souvenirs affluèrent — son rire, sa peau contre la sienne, la façon dont elle le regardait comme s’il valait quelque chose.
Xavier se reprit, remit son masque impassible et se redressa d’un coup.
«Tu viens avec moi.»
Aurore tenta de se lever mais ses jambes fléchirent. Xavier la rattrapa avant qu’elle ne touche le sol, la soulevant sans effort.
«Je peux marcher,» protesta‑t‑elle, mais sa voix était faible.
«Non, tu ne peux pas.» Son ton ne laissait aucune place à la discussion.
Alors qu’il la portait hors de la cave, l’esprit d’Aurore s’emballa. Xavier. Ici. La sauver. Comment? Comment avait‑il su où la trouver.
Ils débouchèrent dans un entrepôt, d’autres hommes de Xavier sécurisant le périmètre. Des SUV attendaient dehors, moteurs allumés.
«Attends,» dit Aurore tandis que Xavier se dirigeait vers les véhicules. «Ces gardes, tu les as tués. On aurait pu les interroger.»
Le regard de Xavier la transperça. «Ils étaient morts dès qu’ils t’ont touchée.»
«Mais il faut savoir qui les a engagés. Pourquoi m’ont‑ils enlevée…»
«Je trouverai le pourquoi. Ces sbires n’en savent pas beaucoup, de toute façon.» Sa voix était froide. «Et je m’en occupe.»
Il la plaça sur la banquette arrière d’un SUV. Un homme à la carrure de mur prit le volant. Arturo, elle l’apprendrait plus tard. Xavier monta à côté d’elle.
Alors que le véhicule s’éloignait, Aurore aperçut l’entrepôt dans le rétroviseur latéral. D’autres hommes arrivaient, sécurisant la scène. Ce n’était pas un simple sauvetage. C’était une opération militaire.
Elle se tourna vers Xavier. «Comment m’as‑tu retrouvée?»
Sa mâchoire se serra. «Est‑ce important?»
«Oui. C’est important.» Sa voix reprit de la vigueur. «La police ne m’a pas retrouvée. Et pourtant, en vingt‑quatre heures, tu savais exactement où j’étais?»
Xavier resta silencieux un long instant. Puis : «J’ai des ressources.»
«Ce n’est pas une réponse.»
«C’est la seule que tu auras pour le moment.»
Aurore le dévisagea, cet homme qui avait disparu de sa vie sans explication et venait de réapparaître comme un ange vengeur. Rien de tout cela n’avait de sens.
«Où m’emmènes‑tu?»
«Quelque part de sûr.»
«Mon appartement est sûr. Ramène‑moi chez moi.»
«Non.» Le mot fut définitif.
«Xavier…»
«Ton appartement est compromis. Ceux qui t’ont prise pourraient savoir où tu vis, tes routines. Tu n’y retournes pas tant que je n’ai pas la certitude que tu es protégée.»
«Protégée par toi?» La colère monta malgré l’épuisement. «Tu n’as pas le droit de décider pour moi. Tu ne peux pas réapparaître après quatre ans et… »
«Et quoi?» Les yeux de Xavier étincelèrent. «Te laisser retomber dans le danger ? Permettre à ceux qui t’ont prise d’essayer à nouveau?»
«Je peux m’occuper de moi!»
«Vraiment?» Sa voix devint dangereusement basse. «Parce que de là où je suis, tu étais ligotée dans une cave, en attente d’être vendue au plus offrant.»
Ces mots frappèrent comme une gifle. Le souffle d’Aurore se coupa. «Vendue?»
L’expression de Xavier se referma. «On en parlera quand tu seras en sécurité.»
Le SUV filait dans la nuit, et Aurore réalisa avec une angoisse croissante qu’elle venait d’échanger une cage contre une autre.
Sauf que cette fois, son ravisseur était l’unique homme ayant eu le pouvoir de la briser.
Et elle n’avait aucune idée s’il était son sauveur ou simplement une autre menace.
Emily posa sa main sur son ventre. « J’étais enceinte de huit mois de toi. J’ai fui, je me suis cachée, et j’ai prié pour qu’ils ne nous trouvent pas. » Aurore sentit le monde basculer. « Tu as laissé Sofia avec eux ? » « Je n’avais pas le choix ! Ils la détenaient. Ils ont dit que si j’essayais de la récupérer sans régler la dette, ou si j’allais à la police, ils la tueraient. » Emily éclata en sanglots. « Deux jours plus tard, ils m’ont envoyé sa robe. Elle était couverte de sang. Ils ont dit qu’elle avait tenté de s’échapper. Qu’elle était partie. » « Oh mon Dieu. » « Je les ai crus. Toutes ces années, j’ai cru que ma Sofia était morte parce que je n’avais pas pu la sauver. Parce que j’étais une lâche qui avait fui au lieu de se battre. » La voix d’Emily se brisa. « Mais cet appel aujourd’hui… Et si c’était un mensonge ? Et si elle avait été vivante tout ce temps, pensant que je l’avais abandonnée ? » Avant qu’Aurore ne puisse répondre, son téléphone vibra. Elle baissa le
Le trajet jusqu’à Willow Creek dura exactement quatre‑vingt‑dix‑sept minutes. Aurore le savait parce qu’elle regarda chaque minute défiler sur l’horloge du tableau de bord, le pied lourd sur l’accélérateur, l’esprit filant plus vite que la voiture. Sofia te salue. Les mots tournaient en boucle dans sa tête comme un disque rayé. Sa sœur. Sa sœur morte. Sauf qu’elle n’était peut‑être pas morte du tout. Peut‑être vivante et orchestrant tout : les photos, l’enlèvement, les messages cryptiques sur les roses et les vérités enfouies. « Aur, ralentis, » dit Natacha en agrippant la poignée de porte. « On n’aidera pas ta mère si on finit dans un fossé. » Aurore relâcha un peu la pédale. À peine. « Frank a répondu ? » « Deux fois. Il est avec elle. Elle est enfermée, toutes les portes verrouillées. Il surveille la rue. » Natacha fit défiler son téléphone. « Il dit qu’elle est… bouleversée. Vraiment bouleversée. Elle ne lui dit pas ce qui se passe, mais elle a peur. » « Bien sûr qu’el
Mills resta silencieux un instant. Lorsqu'il parla, son ton était prudent. « Somerset a un... écosystème compliqué. Des familles qui sont ici depuis des générations. Elles opèrent de façons qui ne sont pas toujours visibles, mais elles ont du poids. De l'influence. Quand quelqu'un commence à poser des questions sur de vieilles affaires, ça peut rendre les gens nerveux. »« Tu me dis d'arrêter de faire mon travail ? »« Je te dis d'être intelligent. Certaines affaires sont froides pour une raison. Certaines portes sont mieux laissées fermées. » L'expression de Mills ne changea pas. « C'est juste un conseil pratique pour quelqu'un dans ton métier. »C'était là. Pas une menace directe, mais un avertissement. L'officier Mills savait qui dirigeait Somerset. Et il savait qu'il valait mieux ne pas trop insister.« Y a-t-il autre chose que tu peux me dire ? » demanda Mills. « Des détails sur tes ravisseurs, l'endroit, quoi que ce soit ? »Aurore décrivit ce qu'elle pouvait, la camionnette, la
« Je l’ai remercié, je lui ai dit que je m’en occuperais plus tard, et j’ai commencé à remonter dans ma voiture. C’est alors que j’ai senti quelque chose appuyer contre mon dos. » Le souffle d’Aurore se coupa, sa voix tremblante. « Froid et dur. C’était une arme. Le plus jeune homme était derrière moi. Le plus âgé m’a attrapé le bras et a dit très doucement : “Monte dans la camionnette. Pas de bruit. Pas de lutte. Ou je te tire dessus ici et maintenant.” »Le stylo de Mills s’arrêta net.« Je suis montée dans la camionnette, » chuchota Aurore. « Il avait un pistolet collé à ma colonne vertébrale. Que pouvais‑je faire d’autre ? » Elle tordit ses mains sur ses genoux, ses yeux cherchant
Le commissariat de Somerset ressemblait exactement à toutes les séries policières qu’Aurore avait étudiées pour son podcast. Des néons qui donnaient à tout le monde un air un peu malade, des sols en linoléum éraflés, et l’odeur persistante de café brûlé et de stress.Natacha était assise à côté d’elle dans la salle d’attente, faisant défiler son téléphone mais visiblement en alerte maximale. Elles étaient arrivées quinze minutes en avance, toutes deux à bout de sommeil et gavées de caféine.« Souviens‑toi, » murmura Natacha. « Ta mère a appelé pour des douleurs thoraciques. Tu as paniqué. Reste simple. »« Ouais, » acquiesça Aurore. « Compris. »« Mme Cartier ? » Une voix familière appela depuis l’encadrement de la porte. L’agent Mills, le même policier qui avait été à la station‑service où sa voiture avait été retrouvée. La quarantaine bien entamée, des yeux fatigués, l’air de quelqu’un qui en avait trop vu. « Merci d’être venue. Suivez‑moi. »Aurore se leva et lissa sa blouse. Elle
Son téléphone vibra. Un texto de Xavier : Comment vas‑tu ? J’ai entendu que tu étais allée voir ta mère. Tout va bien ?Aurore fixa le message, les émotions se livrant bataille en elle. La colère que sa famille ait été détruite par la sienne. La confusion sur ce qu’il savait ou ignorait. Et, sous tout cela, cette chaleur perfide qu’elle n’arrivait pas à étouffer.Elle tapa : Tout va bien. Je devais juste vérifier qu’elle allait bien.Un mensonge. Rien n’allait. Mais elle n’était pas prête à l’affronter. Pas avant d’en savoir plus. Pas avant de comprendre quel rôle il jouait dans tout ça.Sa réponse arriva vite : Je sais que ce n’est pas bien. Mais je suis là si tu as besoin de parler.Comme si c’était vrai.Elle posa son téléphone sans répondre. Elle ne pouvait pas lui parler. Pas maintenant. Pas quand chaque instinct lui criait qu’il était à la fois la clé de ses réponses et la plus grande menace pour sa survie.Elle rouvrit les photos prises dans son bureau, examinant à nouveau les







