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Chapitre 2 : Le voyage

Auteur: Déesse
last update Dernière mise à jour: 2026-03-01 22:06:56

Nina

 J'aurais dû ouvrir cette porte d'un geste brusque et demander des explications. Qui est Elena ? Pourquoi ma fille de cinq ans parle-t-elle d'une autre mère comme d'un rêve ?

Mais je n'ai rien fait de tout cela.

J'ai reculé. Silencieusement, j'ai reculé dans la cuisine, le cœur cognant si fort contre mes côtes que j'avais l'impression qu'il allait les briser. J'ai attrapé une tasse, j'ai fait couler de l'eau, j'ai bu à petites gorgées en comptant jusqu'à cent. Un, deux, trois... respirer. Quatre, cinq, six... ils ne doivent pas savoir que j'ai entendu. Sept, huit, neuf... fais comme si de rien n'était.

Parce que c'est ce que je fais depuis cinq ans. Je fais comme si. Comme si sa froideur ne me tuait pas à petit feu. Comme si ses absences ne me laissaient pas seule des nuits entières. Comme si j'étais heureuse.

Alors quand la porte du jardin s'ouvre et que leurs voix entrent dans la cuisine, j'ai déjà le sourire vissé sur les lèvres. Une tasse de café à la main. L'image parfaite de l'épouse épanouie un matin d'anniversaire.

— Bonjour, dis-je d'une voix que je parviens à rendre légère.

Giulia court vers moi, ses petits bras entourant mes jambes. Je pose une main sur ses cheveux soyeux, ceux-là mêmes que Marco embrassait il y a cinq minutes à peine.

— Maman, c'est ton anniversaire ! Tu as quel âge ?

— Vingt-quatre ans, ma chérie. Je rajeunis chaque année.

Elle rit. Ce même rire cristallin qui me transperçait le cœur de l'autre côté de la moustiquaire. Mais je ris avec elle. Je joue le jeu.

C'est alors que Marco entre.

Il pose son regard sur moi, et c'est comme si un voile tombait sur ses yeux. La douceur, la tendresse, tout ce que j'ai vu dans le jardin s'évanouit. Il redevient l'homme que je connais : distant, impassible, presque ennuyé par ma présence.

— Nina, dit-il simplement.

Pas un mot sur mon anniversaire. Pas un regard pour ma robe jaune, celle qu'il est censé préférer. Rien.

— Tu veux du café ? je propose, la gorge serrée.

— Non, je n'ai pas le temps. Je dois partir.

Mon estomac se noue. C'est samedi. Il travaille toujours le samedi, mais d'habitude il prend au moins son café avant de partir.

— Un déplacement urgent, ajoute-t-il en attrapant son téléphone sur le plan de travail. Je serai absent tout le week-end.

Je hoche la tête, habituée. Mais la suite me coupe le souffle.

— Giulia vient avec moi.

Ma main se fige autour de ma tasse.

— Quoi ?

Il ne me regarde même pas. Il tape quelque chose sur son téléphone, comme si notre conversation n'avait aucune importance.

— C'est le week-end, elle n'a pas d'école. Et je serai de retour lundi. Autant qu'elle profite.

Profite. Il parle de profiter. Lui qui n'a jamais pris un week-end pour elle. Lui qui rate la moitié de ses rendez-vous chez le pédiatre. Lui qui n'a jamais changé une couche de sa vie. Soudain, il veut l'emmener pour tout un week-end ?

Mon regard glisse vers Giulia. Elle sautille sur place, les yeux brillants.

— Je vais voyager avec papa ! Je vais voyager avec papa !

Elle est heureuse. Trop heureuse. Et je comprends. Ce n'est pas un week-end ordinaire. C'est une occasion. Une chance pour elle de se rapprocher de lui. Comment pourrais-je lui enlever ça ?

Mais au fond de moi, une voix murmure : Il l'emmène pour Elena. Pour lui faire rencontrer Elena.

— Marco, je... est-ce que je peux te parler une seconde ? Seul ?

Pour la première fois, il lève les yeux vers moi. Son regard est vide. Pas de colère, pas d'agacement. Vide. Comme si je n'étais qu'un meuble qui vient de faire du bruit.

— Je suis pressé, Nina. Giulia, va chercher ton sac, ma chérie.

Ma chérie. Il l'appelle "ma chérie" devant moi, alors qu'il ne m'a jamais appelée autrement que Nina. Le contraste est si violent que j'en ai le vertige.

Giulia court vers l'escalier. Nous restons seuls, Marco et moi, dans cette cuisine où j'ai passé des heures à cuisiner pour lui, à espérer un regard, un merci, un signe.

— Ce n'est pas vraiment un déplacement, n'est-ce pas ? La question sort avant que je puisse la retenir.

Son menton se relève. Un éclat traverse ses yeux, mais il disparaît aussitôt.

— De quoi tu parles ?

— Elena.

Le prénom flotte entre nous, lourd, brûlant. Je vois sa mâchoire se serrer. Un muscle tressaute sous sa peau. Pendant une seconde, j'ai peur. Peur de ce qu'il pourrait dire. Peur de la vérité.

Mais il ne dit rien. Il se contente de prendre ses clés sur le comptoir.

— Je ne sais pas de quoi tu parles, finit-il par articuler d'une voix glaciale. Je serai de retour lundi. Giulia est avec moi, c'est tout.

— C'est mon anniversaire, Marco.

La phrase échappe à tout contrôle. Elle sort, petite, pathétique, suppliante. Je la hais immédiatement.

Il s'arrête. Pendant un instant, je crois qu'il va dire quelque chose. Peut-être s'excuser. Peut-être me souhaiter un bon anniversaire, enfin.

— Je sais, dit-il.

Et il sort de la cuisine.

Je reste seule, debout au milieu de la pièce, ma tasse de café refroidissant dans mes mains tremblantes. Je sais. C'est tout. Pas un geste, pas un cadeau, pas même un regard de plus.

Giulia dévale l'escalier, son petit sac rose à la main.

— Maman, je pars avec papa ! À lundi !

Elle se jette dans mes bras, m'embrasse sur la joue. Je la serre si fort qu'elle gigote pour se libérer.

— Maman, tu m'étouffes !

— Pardon, ma puce. Pardon. Amuse-toi bien.

Je la regarde courir vers la porte où Marco l'attend, son téléphone déjà à la main. Il ne se retourne pas. Pas une fois.

La porte claque. Le silence retombe.

Je pose ma tasse. Mes jambes se dérobent et je m'assois par terre, en plein milieu de la cuisine. Les carreaux sont froids contre ma peau. Je regarde l'heure. 9h17. Il n'est même pas 9h30 et ma vie vient de basculer.

Elena.

Ce prénom tourne dans ma tête comme un refrain moqueur. Je pense à toutes ces nuits où je me suis demandé pourquoi il ne m'aimait pas. Je pensais que j'étais le problème. Pas assez bien, pas assez belle, pas assez intéressante. Mais non. Je n'étais pas le problème. J'étais juste la mauvaise personne.

Le pire, c'est que je continue à espérer. Une partie idiote de moi, la partie qui l'aime depuis cinq ans, se dit encore que peut-être, à son retour, il aura changé. Qu'il verra enfin ce qu'il perd.

Je reste là, sur le sol froid, à regarder le cadran de l'horloge tourner. 10h. 11h. Midi.

À 13h, mon téléphone sonne. Le cœur bondit dans ma poitrine. Marco ? Peut-être qu'il veut me dire qu'il regrette, qu'il revient, qu'il a oublié un cadeau ?

L'écran affiche "Maman".

Je décroche, la voix étranglée.

— Allô ?

— Bon anniversaire, ma chérie ! Alors, il t'a offert quoi, ton mari ?

Je serre les dents. Je vais pleurer, je le sens. Mais je ne peux pas. Pas au téléphone. Pas devant elle.

— Un voyage, dis-je dans un souffle. Il m'a offert un voyage.

— Ah, c'est gentil ! Et Giulia ?

— Elle est avec lui. Pour le week-end.

— Parfait, parfait. Eh bien, profite de ton anniversaire, ma fille. Tu as de la chance d'avoir un mari comme lui. Il est beau, riche, et en plus il t'offre des voyages. Tu ne réalises pas ta chance.

Je raccroche rapidement, prétextant un autre appel. Dès que la ligne est coupée, les larmes que j'ai retenues toute la journée se libèrent.

Je pleure sur le sol de ma cuisine, recroquevillée contre le placard, le visage dans mes mains. Je pleure toutes ces années perdues, tous ces espoirs ridicules. Je pleure parce que je viens de comprendre que je n'ai jamais été aimée. Pas une seule seconde.

Quand les larmes s'arrêtent, il est 15h. Je suis épuisée, vidée. Mais dans le silence de cette maison vide, une clarté nouvelle s'installe.

Je ne peux plus continuer comme ça.

Je me lève, les genoux douloureux. Je monte à l'étage, j'ouvre mon armoire et je sors une valise. Pas grande. Juste assez pour l'essentiel.

En pliant mes vêtements, je tombe sur une photo de notre mariage. Cinq ans. Une éternité. Sur la photo, je souris, radieuse, pleine d'espoir. Lui, il regarde ailleurs. Il a toujours regardé ailleurs.

Je déchire la photo en deux, puis en quatre, puis en huit. Les morceaux tombent dans la corbeille comme des confettis ratés.

Je prends mon ordinateur, j'ouvre un moteur de recherche. Mes doigts hésitent au-dessus du clavier.

Avocate spécialisée en divorce.

Je tape.

La liste des résultats s'affiche. Je clique sur le premier. Un cabinet, une adresse, un numéro. Je prends mon téléphone. Je compose.

— Bonjour, cabinet Maître Dubois, que puis-je faire pour vous ?

Ma voix tremble, mais je la force à rester ferme.

— Bonjour, je souhaiterais prendre rendez-vous. Pour un divorce.

La femme à l'autre bout du fil ne marque aucune surprise. Elle doit recevoir ce genre d'appels tous les jours.

— Bien sûr, Madame. Êtes-vous libre mardi prochain ?

Mardi. Marco sera encore parti. Parfait.

— Mardi, c'est parfait.

Je raccroche. La valise est à moitié pleine à mes pieds. Je ne pars pas tout de suite. Pas encore. Mais je prépare le terrain. Pour la première fois depuis cinq ans, je reprends le contrôle.

Ce soir, je dormirai dans la chambre d'amis. Pas dans notre lit. Plus jamais dans notre lit.

Je regarde par la fenêtre la balançoire où, ce matin encore, Marco embrassait les cheveux de Giulia en parlant d'Elena. Le ciel commence à s'assombrir.

Lundi, il reviendra. Il trouvera une femme différente. Une femme qui ne l'attend plus.

Et il ne saura pas ce qui l'a frappé.

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