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Chapitre 5-2 : La nuit où tout a commencé 2

Author: Déesse
last update Last Updated: 2026-03-04 16:23:45

Nina

Les Fontana avaient organisé une grande réception ce soir-là pour célébrer sa réussite, une réception somptueuse dont on parlerait pendant des semaines, la villa brillait de mille lumières comme un palais de conte de fées, des voitures luxueuses remontaient sans cesse l'allée dans un défilé ininterrompu, des hommes en costume sombre descendait de ces voitures avec des femmes enveloppées dans des robes scintillantes qui semblaient valoir plus que ce que mes parents gagnaient en une année, le parfum du champagne flottait dans l'air et se mélangeait aux senteurs des roses du jardin, la musique remplissait les salons et débordait jusque sur la terrasse, et moi, comme toujours, comme depuis toujours, je restais dans l'ombre, je restais invisible, j'aidais ma mère à débarrasser les verres à moitié vides, à porter les plateaux chargés de nourriture, à nettoyer discrètement derrière les invités qui ne me voyaient même pas, qui traversaient mon regard sans s'y arrêter, invisible, toujours invisible.

La fête s'est terminée tard, très tard même, vers deux heures du matin quand la villa s'est enfin vidée de ses invités, quand les derniers rires se sont éteints et que les dernières voitures sont reparties dans la nuit, les domestiques terminaient de ranger les salons en silence, fatigués mais soulagés que cette longue soirée soit enfin finie, et moi je traversais le long couloir du premier étage avec une pile de serviettes propres dans les bras, ces serviettes qu'il fallait remettre dans les armoires avant d'aller enfin me coucher.

La lumière était tamisée, douce, la maison était silencieuse maintenant, presque endormie après l'agitation de la soirée, et soudain, sans que je m'y attende le moins du monde, je l'ai vu, Marco, debout dans le couloir, seul, complètement seul, sa veste de costume était ouverte, sa chemise légèrement froissée, ses cheveux plus désordonnés que d'habitude, et surtout, surtout son regard, ce regard sombre que je connaissais si bien était blessé, profondément blessé, comme si quelque chose venait de se briser irrémédiablement en lui, et j'ai compris immédiatement, avec cette intuition que seules les femmes ont parfois, qu'il n'allait pas bien, pas bien du tout.

Il ne m'avait probablement jamais vraiment regardée auparavant, pas vraiment, pas comme on regarde quelqu'un qui existe vraiment, mais cette nuit-là, dans ce couloir silencieux baigné d'une lumière tamisée, ses yeux se sont posés sur moi et ils ne m'ont plus quittée, ils sont restés fixés sur moi comme si j'étais la seule personne au monde, et mon cœur s'est emballé, il s'est mis à battre si fort dans ma poitrine que j'ai cru qu'il allait sortir, et instinctivement j'ai baissé les yeux, par pudeur, par peur peut-être, et j'ai murmuré d'une voix à peine audible :

— Bonsoir… monsieur Marco.

Je voulais passer, continuer mon chemin, disparaître comme je l'avais toujours fait, retourner à mon insignifiance, mais il a avancé d'un pas vers moi, puis d'un autre, et soudain il était tout près, beaucoup trop près, je sentais son parfum, ce parfum subtil et cher qui devait venir de Milan ou de Paris, je sentais la chaleur de son corps malgré la distance infime qui nous séparait encore, et mon souffle est devenu court, haché, irrégulier.

Marco a passé une main dans ses cheveux, d'un geste agacé, nerveux, et il a dit d'une voix basse, rugueuse, comme si chaque mot lui coûtait un effort surhumain :

— Elle m'a quitté.

Je ne savais pas quoi répondre, je ne savais pas quoi faire, j'étais complètement perdue, mais les mots sont sortis malgré moi, sans que je puisse les retenir :

— Je suis désolée.

Il a laissé échapper un rire amer, un rire qui n'avait rien de joyeux, un rire qui semblait venir du fond d'un gouffre de douleur, et il a murmuré :

— Tout le monde est désolé ce soir.

Puis il m'a regardée, vraiment regardée, pour la première fois de sa vie il m'a regardée comme si j'existais vraiment, son regard a descendu lentement sur mon visage, s'est attardé sur mes lèvres, est remonté jusqu'à mes yeux, et mon cœur battait si fort, si désespérément fort que j'avais peur qu'il l'entende dans le silence de ce couloir.

— Comment tu t'appelles déjà ?

Sa voix était plus douce maintenant, presque tendre.

J'ai relevé légèrement la tête, j'ai soutenu son regard quelques secondes, et j'ai répondu :

— Nina.

— Nina…

Il a murmuré mon prénom comme s'il le découvrait pour la première fois, comme s'il le goûtait sur ses lèvres, et soudain, sans que je puisse anticiper son geste, sa main a attrapé mon bras, les serviettes sont tombées au sol avec un bruit sourd, et en une seconde il m'a plaquée contre lui, mon dos a heurté doucement le mur, je n'ai même pas eu le temps de comprendre ce qui m'arrivait, ses yeux étaient brûlants, troublés, d'une intensité presque douloureuse, et il a murmuré à nouveau :

— Nina…

Et avant que je puisse dire quoi que ce soit, avant que je puisse penser à repousser ou à fuir, avant que la raison puisse reprendre ses droits, ses lèvres ont trouvé les miennes, et le monde a disparu, complètement disparu, le couloir, la villa, la distance qui avait toujours existé entre nous, tout s'est effacé d'un seul coup comme si cela n'avait jamais existé.

Je devais le repousser, je le savais au fond de moi, je devais me rappeler qui j'étais, la fille des employés, celle qui n'avait pas le droit de toucher à l'héritier, celle qui devait rester à sa place, mais je ne bougeais pas, je ne pouvais pas bouger, parce que j'avais rêvé de lui pendant toutes ces années, parce que mon cœur avait battu pour lui en secret si longtemps, et ses mains ont glissé autour de ma taille, il m'a attirée contre lui plus fort, son baiser est devenu plus profond, plus urgent, comme s'il cherchait désespérément à oublier dans mes bras la douleur qui brûlait encore dans son regard.

— Viens avec moi.

Sa voix était rauque, presque suppliante, sa main a serré la mienne, et je l'ai suivi, je l'ai suivi comme dans un rêve, comme dans ce rêve dont je savais déjà, avec une certitude absolue, que je ne pourrais jamais me réveiller, jamais.

Il a ouvert la porte de sa chambre, cette chambre que je n'avais jamais vue qu'en passant rapidement quand je faisais le ménage, la pièce était immense, élégante, magnifiquement décorée, les rideaux de dentelle blanche flottaient doucement devant les fenêtres grandes ouvertes sur la nuit italienne, la lune éclairait la pièce d'une lumière argentée et douce qui dessinait des ombres mouvantes sur les murs, mais je ne voyais presque rien de tout cela, parce que je ne voyais que lui, rien que lui.

Marco s'est approché de moi lentement, ses mains ont glissé sur mon visage avec une tendresse qui m'a surprise, ses doigts ont caressé mes joues, mes lèvres, mes cheveux, son regard a plongé dans le mien, profondément, jusqu'au plus profond de mon âme, et cette nuit-là, pour la première fois de ma vie, pour la première fois depuis toutes ces années, il m'a vraiment regardée, il m'a vue, moi, Nina, pas la fille des domestiques, pas l'invisible, pas celle qu'on traverse du regard sans s'arrêter, mais moi, vraiment moi, et j'ai compris à cet instant précis, avec une clarté absolue et terrifiante, que cette nuit de passion, cette nuit brûlante et imprudente, cette nuit où tous mes rêves secrets devenaient soudain réalité, allait changer nos vies à jamais, pour le meilleur ou pour le pire, sans jamais que nous puissions revenir en arrière.

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